IV

«À quiconque a perdu ce qui ne se retrouve jamais... jamais!»

(Baudelaire.)

L'hiver de ma vingtième année, la santé de ma mère, qui n'avait jamais

été vigoureuse, fut très ébranlée. J'appris qu'elle avait le cœur

malade, sans gravité d'ailleurs, mais qu'il fallait lui éviter tout

ennui. Un de mes oncles me dit que ma mère désirait me voir me marier.

Un devoir précis, important se présentait à moi. J'allais pouvoir

prouver à ma mère combien je l'aimais. J'acceptai la première demande

qu'elle me transmit en l'approuvant, chargeant ainsi, à défaut de

volonté, la nécessité, de me contraindre à changer de vie. Mon fiancé

était précisément le jeune homme qui, par son extrême intelligence, sa

douceur et son énergie, pouvait avoir sur moi la plus heureuse

influence. Il était, de plus, décidé à habiter avec nous. Je ne serais

pas séparée de ma mère, ce qui eût été pour moi la peine la plus

cruelle.

Alors j'eus le courage de dire toutes mes fautes à mon confesseur. Je

lui demandai si je devais le même aveu à mon fiancé. Il eut la pitié de

m'en détourner, mais me fit prêter le serment de ne jamais retomber

dans mes erreurs et me donna l'absolution. Les fleurs tardives que la

joie fit éclore dans mon cœur que je croyais à jamais stérile portèrent

des fruits. La grâce de Dieu, la grâce de la jeunesse,—où l'on voit

tant de plaies se refermer d'elles-mêmes par la vitalité de cet

âge—m'avaient guérie. Si, comme l'a dit saint Augustin, il est plus

difficile de redevenir chaste que de l'avoir été, je connus alors une

vertu difficile. Personne ne se doutait que je valais infiniment mieux

qu'avant et ma mère baisait chaque jour mon front qu'elle n'avait

jamais cessé de croire pur sans savoir qu'il était régénéré. Bien plus,

on me fit à ce moment, sur mon attitude distraite, mon silence et ma

mélancolie dans le monde, des reproches injustes. Mais je ne m'en

fâchais pas: le secret qui était entre moi et ma conscience satisfaite

me procurait assez de volupté. La convalescence de mon âme—qui me

souriait maintenant sans cesse avec un visage semblable à celui de ma

mère et me regardait avec un air de tendre reproche à travers ses

larmes qui séchaient—était d'un charme et d'une langueur infinis. Oui,

mon âme renaissait à la vie. Je ne comprenais pas moi-même comment

j'avais pu la maltraiter, la faire souffrir, la tuer presque. Et je

remerciais Dieu avec effusion de l'avoir sauvée à temps.

C'est l'accord de cette joie profonde et pure avec la fraîche sérénité

du ciel que je goûtais le soir _où tout s'est accompli._ L'absence de

mon fiancé, qui était allé passer deux jours chez sa sœur, la présence

à dîner du jeune homme qui avait la plus grande responsabilité dans mes

fautes passées, ne projetaient pas sur cette limpide soirée de mai la

plus légère tristesse. Il n'y avait pas un nuage au ciel qui se

reflétait exactement dans mon cœur. Ma mère, d'ailleurs, comme s'il y

avait ou entre elle et mon âme, malgré qu'elle fût dans une ignorance

absolue de mes fautes, une solidarité mystérieuse, était à peu près

guérie. «Il faut la ménager quinze jours, avait dit le médecin, et

après cela il n'y aura plus de rechute possible!» Ces seuls mots

étaient pour moi la promesse d'un avenir de bonheur dont la douceur me

faisait fondre en larmes. Ma mère avait ce soir-là une robe plus

élégante que de coutume, et, pour la première fois depuis la mort de

mon père, déjà ancienne pourtant de dix ans, elle avait ajouté un peu

de mauve à son habituelle robe noire. Elle était toute confuse d'être

ainsi habillée comme quand elle était plus jeune, et triste et heureuse

d'avoir fait violence à sa peine et à son deuil pour me faire plaisir

et fêter ma joie. J'approchai de son corsage un œillet rose qu'elle

repoussa d'abord, puis qu'elle attacha, parce qu'il venait de moi,

d'une main un peu hésitante, honteuse. Au moment où on allait se mettre

à table, j'attirai près de moi vers la fenêtre son visage délicatement

reposé de ses souffrances passées, et je l'embrassai avec passion. Je

m'étais trompée en disant que je n'avais jamais retrouvé la douceur du

baiser aux Oublis. Le baiser de ce soir-là fut aussi doux qu'aucun

autre. Ou plutôt ce fut le baiser même des Oublis qui, évoqué par

l'attrait d'une minute pareille, glissa doucement du fond du passé et

vint se poser entre les joues de ma mère encore un peu pâles et mes

lèvres.

On but à mon prochain mariage. Je ne buvais jamais que de l'eau à cause

de l'excitation trop vive que le vin causait à mes nerfs. Mon oncle

déclara qu'à un moment comme celui-là, je pouvais faire une exception.

Je revois très bien sa figure gaie en prononçant ces paroles

stupides... Mon Dieu! mon Dieu! j'ai tout confessé avec tant de calme,

vais-je être obligée de m'arrêter ici? Je ne vois plus rien! Si... mon

oncle dit que je pouvais bien à un moment comme celui-là faire une

exception. Il me regarda en riant en disant cela, je bus vite avant

d'avoir regardé ma mère dans la crainte qu'elle ne me le défendit. Elle

dit doucement: «On ne doit jamais faire une place au mal, si petite

qu'elle soit.» Mais le vin de Champagne était si frais que j'en bus

encore deux autres verres. Ma tête était devenue très lourde, j'avais à

la fois besoin de me reposer et de dépenser mes nerfs. On se levait de

table: Jacques s'approcha de moi et me dit en me regardant fixement:

—Voulez-vous venir avec moi; je voudrais vous montrer des vers que j'ai

faits.

Ses beaux yeux brillaient doucement dans ses joues fraîches, il releva

lentement ses moustaches avec sa main. Je compris que je me perdais et

je fus sans force pour résister. Je dis toute tremblante:

—Oui, cela me fera plaisir.

Ce fut en disant ces paroles, avant même peut-être, en buvant le second

verre de vin de Champagne que je commis l'acte vraiment responsable,

l'acte abominable. Après cela, je ne fis plus que me laisser faire.

Nous avions fermé à clef les deux portes, et lui, son haleine sur mes

joues, m'étreignait, ses mains furetant le long de mon corps. Alors

tandis que le plaisir me tenait de plus en plus, je sentais s'éveiller,

au fond de mon cœur, une tristesse et une désolation infinies; il me

semblait que je faisais pleurer l'âme de ma mère, l'âme de mon ange

gardien, l'âme de Dieu. Je n'avais jamais pu lire sans des

frémissements d'horreur le récit des tortures que des scélérats font

subir à des animaux, à leur propre femme, à leurs enfants; il

m'apparaissait confusément maintenant que dans tout acte voluptueux et

coupable il y a autant de férocité de la part du corps qui jouit, et

qu'en nous autant de bonnes intentions, autant d'anges purs sont

martyrisés et pleurent.

Bientôt mes oncles auraient fini leur partie de cartes et allaient

revenir. Nous allions les devancer, je ne faillirais plus, c'était la

dernière fois... Alors, au-dessus de la cheminée, je me vis dans la

glace. Toute cette vague angoisse de mon âme n'était pas peinte sur ma

figure, mais toute elle respirait, des yeux brillants aux joues

enflammées et à la bouche offerte, une joie sensuelle, stupide et

brutale. Je pensais alors à l'horreur de quiconque m'ayant vue tout à

l'heure embrasser ma mère avec une mélancolique tendresse, me verrait

ainsi transfigurée en bête. Mais aussitôt se dressa dans la glace,

contre ma figure, la bouche de Jacques, avide sous ses moustaches.

Troublée jusqu'au plus profond de moi-même, je rapprochai ma tête de la

sienne, quand en face de moi je vis, oui, je le dis comme cela était,

écoutez-moi puisque je peux vous le dire, sur le balcon, devant la

fenêtre, je vis ma mère qui me regardait hébétée. Je ne sais si elle a

crié, je n'ai rien entendu, mais elle est tombée en arrière et est

restée la tête prise entre les deux barreaux du balcon...

Ce n'est pas la dernière fois que je vous le raconte; je vous l'ai dit,

je me suis presque manquée, je m'étais pourtant bien visée, mais j'ai

mal tiré. Pourtant on n'a pas pu extraire la balle et les accidents au

cœur ont commencé. Seulement je peux rester encore huit jours comme

cela et je ne pourrai cesser jusque-là de raisonner sur les

commencements et de voir la fin. J'aimerais mieux que ma mère m'ait vu

commettre d'autres crimes encore et celui-là même, mais qu'elle n'ait

pas vu cette expression joyeuse qu'avait ma figure dans la glace. Non,

elle n'a pu la voir... C'est une coïncidence... elle a été frappée

d'apoplexie une minute avant de me voir... Elle ne l'a pas vue... Cela

ne se peut pas! Dieu qui savait tout ne l'aurait pas voulu.

Les plaisirs et les jours · 第 81 / 144 题