II

Comment toute cette eau fraîche île souvenirs a-t-elle pu jaillir

encore une fois et couler dans mon âme impure d'aujourd'hui sans s'y

souiller? Quelle vertu possède cette matinale odeur de lilas pour

traverser tant de vapeurs fétides sans s'y mêler et s'y affaiblir?

Hélas! en même temps qu'en moi, c'est bien loin de moi, c'est hors de

moi que mon âme de quatorze ans se réveille encore. Je sais bien

qu'elle n'est plus mon âme et qu'il ne dépend plus de moi qu'elle la

redevienne. Alors pourtant je ne croyais pas que j'en arriverais un

jour à la regretter. Elle n'était que pure, j'avais à la rendre forte

et capable dans l'avenir des plus hautes tâches. Souvent aux Oublis,

après avoir été avec ma mère au bord de l'eau pleine des jeux du soleil

et des poissons, pendant les chaudes heures du jour,—ou le matin et le

soir me promenant avec elle dans les champs, je rêvais avec confiance

cet avenir qui n'était jamais assez beau au gré de son amour, de mon

désir de lui plaire, et des puissances sinon de volonté, au moins

d'imagination et de sentiment qui s'agitaient en moi, appelaient

tumultueusement la destinée où elles se réaliseraient et frappaient à

coups répétés à la cloison de mon cœur comme pour l'ouvrir et se

précipiter hors de moi, dans la vie. Si, alors, je sautais de toutes

mes forces, si j'embrassais mille fois ma mère, courais au loin en

avant comme un jeune chien, ou restée indéfiniment en arrière à

cueillir des coquelicots et des bleuets, les rapportais en poussant des

cris, c'était moins pour la joie de la promenade elle-même et de ces

cueillettes que pour épancher mon bonheur de sentir en moi toute cette

vie prête à jaillir, à s'étendre à l'infini, dans des perspectives plus

vastes et plus enchanteresses que l'extrême horizon des forêts et du

ciel que j'aurais voulu atteindre d'un seul bond. Bouquets de bleuets,

de trèfles et de coquelicots, si je vous emportais avec tant d'ivresse,

les yeux ardents, toute palpitante, si vous me faisiez rire et pleurer,

c'est que je vous composais avec toutes mes espérances d'alors, qui

maintenant, comme vous, ont séché, ont pourri, et sans avoir fleuri

comme vous, sont retournées à la poussière.

Ce qui désolait ma mère, c'était mon manque de volonté. Je faisais tout

par l'impulsion du moment. Tant qu'elle fut toujours donnée par

l'esprit ou par le cœur, ma vie, sans être tout à fait, bonne, ne fut

pourtant pas vraiment mauvaise. La réalisation de tous mes beaux

projets de travail, de calme, de raison, nous préoccupait par-dessus

tout, ma mère et moi, parce que nous sentions, elle plus distinctement,

moi confusément, mais avec beaucoup de force, qu'elle ne serait que

l'image projetée dans ma vie de la création par moi-même et en moi-même

de cette volonté qu'elle avait conçue et couvée. Mais toujours je

l'ajournais au lendemain. Je me donnais du temps, je me désolais

parfois de le voir passer, mais il y en avait encore tant devant moi!

Pourtant j'avais un peu peur, et sentais vaguement que l'habitude de me

passer ainsi de vouloir commençait à peser sur moi déplus en plus

fortement à mesure qu'elle prenait plus d'années, me doutant tristement

que les choses ne changeraient pas tout d'un coup, et qu'il ne fallait

guère compter, pour transformer ma vie et créer ma volonté, sur un

miracle qui ne m'aurait coûté aucune peine. Désirer avoir de la volonté

n'y suffisait pas. Il aurait fallu précisément ce que je ne pouvais

sans volonté: le vouloir.

Les plaisirs et les jours · 第 79 / 144 题