suivant, que celui-ci écrivit au crayon:
«Ordre du jour du général Championnet avant la bataille de
Civita-Castellana.»
--C'est ainsi, interrompit Championnet, que s'appellera la bataille que
vous gagnerez demain, Macdonald.
Et il continua:
«Tout soldat napolitain prisonnier sera traité avec l'humanité et la
douceur ordinaires des républicains envers les vaincus.
»Tout soldat qui se permettrait un mauvais traitement quelconque envers
un prisonnier désarmé, sera sévèrement puni.
»Les généraux seront responsables de l'exécution de ces deux ordres...»
Championnet prenait le crayon pour signer, lorsqu'un chasseur à cheval,
couvert de boue, blessé au front, apparut à l'extrémité du pont, et,
venant droit à Championnet.
--Mon général, dit-il, les Napolitains ont surpris un avant-poste de
cinquante hommes à Baccano, et les ont tous égorgés dans le corps de
garde; et, de crainte que quelque blessé ne survécût et ne se sauvât,
ils ont mis le feu au bâtiment, qui s'est écroulé sur les nôtres, au
milieu des insultes des royaux et des cris de joie de la population.
--Eh bien, général, dit Macdonald triomphant, que pensez-vous de la
conduite de nos ennemis?
--Qu'elle fera d'autant mieux ressortir la nôtre, Macdonald.
Et il signa.
Puis, comme Macdonald paraissait désapprouver cette modération:
--Croyez-moi, lui dit Championnet, c'est ainsi que la civilisation doit
répondre à la barbarie. Allez, Macdonald; je vous prie, comme votre
ami, de faire publier cet ordre du jour à l'instant même, et, au besoin,
comme votre général, je vous l'ordonne.
Macdonald resta un moment muet et comme hésitant; puis, tout à coup,
jetant ses bras autour du cou de Championnet et l'embrassant:
--Dieu sera avec vous demain, mon cher général, lui dit-il; car vous
êtes en même temps la justice, le courage et la bonté.
Et, se remettant en selle, il redescendit vers ses hommes, les fit
mettre en ligne, et, passant sur le front de cette ligne, il leur
lut l'ordre du jour du général Championnet, qui excita des transports
d'enthousiasme.
C'étaient les derniers beaux jours de la République; nos soldats avaient
encore quelques-uns de ces grands sentiments humanitaires, brises
suprêmes, haleines affaiblies du souffle révolutionnaire de 1789, qui
devaient plus tard se fondre dans l'admiration et le dévouement pour un
seul homme; ils restèrent aussi grands, ils furent moins bons.
Championnet envoya aussitôt des courriers à Lemoine et à Casabianca
pour leur annoncer qu'ils seraient, selon toute probabilité, attaqués le
lendemain, et leur ordonner, s'ils étaient forcés, de lui expédier des
courriers à l'instant même, afin qu'il pût prendre ses mesures. Lahure,
de son côté, reçut avis de ce qui s'était passé à Baccano, par ce même
chasseur qui avait échappé au massacre, et qui, tout sanglant encore
du combat de la veille, demandait à être un des premiers au combat du
lendemain, pour venger ses camarades et se venger lui-même.
Vers trois heures de l'après-midi, Championnet descendit de
Civita-Castellana, commença par visiter les avant-postes du chef de
brigade Lahure, puis le corps d'armée de Macdonald; il se mêla aux
soldats en leur rappelant qu'ils étaient les hommes d'Arcole et de
Rivoli, et qu'ils avaient l'habitude de combattre un contre trois; que
combattre un contre quatre était, par conséquent, une nouveauté qui ne
devait pas les effrayer.
Puis il commenta son ordre du jour et celui du général Mack; il leur dit
que le soldat républicain, propagateur de l'idée révolutionnaire, était
un apôtre armé, tandis que les soldats du despotisme n'étaient que des
mercenaires sans convictions; il leur demanda s'ils aimaient la patrie
et s'ils regardaient la liberté comme le but des efforts de toute nation
intelligente, et si, avec cette double conviction qui avait failli faire
triompher les trois cents Spartiates de l'immense armée de Xerxès, ils
pensaient que dix mille Français pussent être vaincus par quarante mille
Napolitains.
Et, à cette harangue paternelle, qui fut comprise de tous, parce que
Championnet n'employa ni grandes paroles, ni métaphores, tous sourirent
et se contentèrent de demander si l'on ne manquerait pas de munitions.
Et, sur l'assurance de Championnet qu'il n'y avait rien de pareil à
craindre:
--Tout ira bien, répondirent-ils.
Le soir, Championnet fit distribuer un baril de vin de Montefiascone par
compagnie, c'est-à-dire une demi-bouteille de vin à peu près par homme;
d'excellent pain frais cuit sous ses yeux à Civita-Castellana, et une
ration de viande d'une demi-livre. C'était un repas de sybarites, pour
ces hommes qui, depuis trois mois, manquaient de tout, et dont la solde
était arriérée depuis six.
Puis il fit recommander, non-seulement aux chefs, mais encore aux
soldats, la plus grande vigilance.
Le soir, de grands feux s'allumèrent dans les bivacs français, et
les musiques des régiments jouèrent _la Marseillaise_ et le _Chant du
départ_.
Les populations, naturellement ennemies, regardaient avec étonnement,
de leurs villages cachés dans les plis des montagnes, comme autant
d'embuscades, ces hommes qui allaient combattre et probablement mourir
le lendemain, et qui se préparaient au combat et à la mort par des
chants et par des fêtes. Pour ceux-là mêmes qui ne comprenaient pas, le
spectacle était grand.
La nuit s'écoula sans alarmes; mais le soleil, en se levant, éclaira
toute l'armée du général Mack, s'avançant sur trois colonnes; une
quatrième, qui marchait sur Terni sans être vue, pouvait être soupçonnée
au nuage de poussière qu'elle soulevait à l'horizon; enfin, une
cinquième, qui était partie dès la veille au soir de Baccano pour
Ascoli, était invisible.
Les trois colonnes restées sous la main de Mack montaient à trente
mille hommes, à peu près; six mille devaient attaquer nos avant-postes
à l'extrême gauche; quatre mille devaient occuper le village de
Vignanello, qui dominait tout le champ de bataille; enfin, la masse la
plus forte, celle qui était composée de vingt mille hommes, et qui était
commandée par Mack en personne, devait attaquer Macdonald et ses sept
mille hommes.
Championnet avait échelonné sa réserve sur les rampes de la montagne, au
sommet de laquelle il se tenait lui-même, sa lunette à la main.
Ses officiers d'ordonnance l'entouraient, prêts à porter ses ordres
partout où besoin serait.
Ce fut le chef de brigade Lahure qui essuya le premier feu.
Il avait fait placer ses hommes en avant du village de Regnano, dont il
avait fait créneler les premières maisons.
Les soldats qui attaquaient Lahure étaient ceux-là mêmes qui, la veille,
à Baccano, avaient massacré les prisonniers. Mack leur avait fait boire
du sang, comme on fait aux tigres, pour les rendre non plus courageux,
mais plus féroces.
Ils abordèrent vigoureusement la position; mais il y avait dans l'armée
française des traditions sur le courage des troupes napolitaines qui
n'en faisaient pas un fantôme bien effrayant pour nos soldats; Lahure,
avec sa 15e brigade, c'est-à-dire avec un millier d'hommes repoussa
cette première attaque au grand étonnement des Napolitains, qui
revinrent à la charge avec acharnement et furent repoussés une seconde
fois.
Voyant cela, le chevalier Micheroux, qui commandait la colonne ennemie,
fit approcher de l'artillerie et foudroya les premières maisons, où
étaient embusqués nos tirailleurs; ces maisons s'écroulèrent bientôt,
laissant leurs défenseurs sans abri. Il y eut un moment de trouble dont
le général napolitain profita pour faire avancer une colonne d'attaque
de trois mille hommes qui se rua sur le village et l'emporta.
Mais, de l'autre côté, Lahure avait reformé sa petite troupe derrière un
pli de terrain, de sorte qu'au moment où les Napolitains débouchaient du
village, ils furent assaillis par un feu si violent, que ce fut à leur
tour de rétrograder.
Alors, Micheroux fit attaquer les Français par trois colonnes, une
de trois mille hommes qui continua d'avancer par la principale rue du
village, deux de quinze cents qui le contournèrent.
Lahure attendit bravement l'ennemi derrière le retranchement naturel
où il était embusqué et ne permit à ses soldats de faire feu qu'à bout
portant; ses soldats obéirent à la lettre; mais les masses napolitaines
étaient si profondes, qu'elles continuèrent d'avancer, les dernières
files poussant les premières. Lahure vit qu'il allait être forcé; il
ordonna à ses hommes de se former en carré et de se retirer pas à pas
sur Civita-Castellana.
La manoeuvre s'exécuta comme à la parade; trois bataillons carrés se
formèrent à l'instant même sous le feu des Napolitains et soutinrent,
sans se rompre, plusieurs charges très brillantes de cavalerie.
Championnet, du haut de son rocher, suivait cette magnifique défense; il
vit Lahure battre en retraite jusqu'au pont de Civita-Castellana; mais,
en même temps, il s'aperçut que cette poursuite avait mis le désordre
dans les rangs des Napolitains; il envoya aussitôt un officier
d'ordonnance au brave chef de la 15e demi-brigade pour lui dire
de reprendre l'offensive, et qu'il lui envoyait, pour seconder ce
mouvement, cinq cents hommes de renfort. Lahure fit aussitôt courir la
nouvelle dans les rangs des soldats, qui la reçurent aux cris de «Vive
la République!» et qui, voyant arriver le renfort promis au pas de
course et la baïonnette en avant, entendant les tambours battre la
charge, s'élancèrent avec une telle impétuosité sur les Napolitains, que
ceux-ci, qui ne s'attendaient point à cette attaque, croyant déjà être
vainqueurs, s'étonnèrent d'abord, puis, après un moment d'hésitation,
rompirent leurs rangs et s'enfuirent.
Lahure les poursuivit, leur fit cinq cents prisonniers, leur tua sept ou
huit cents hommes, leur prit deux drapeaux, les quatre pièces de canon
avec lesquelles ils avaient abattu les maisons crénelées, et rentra en
vainqueur dans Regnano, où il reprit la position qu'il avait avant la
bataille.
Pendant ce temps, le chef de la 3e colonne, qui formait la droite de
l'attaque principale, et qui s'était emparé de Vignanello, voyant venir
le général Maurice Mathieu avec une colonne de deux tiers moins forte
que la sienne, ordonna à ses hommes de se porter en avant du village,
d'y établir une batterie de quatres pièces de canon et d'attaquer les
Français; l'ordre fut exécuté. Mais le général Maurice Mathieu donna
un tel élan à ses troupes, que, quoique fatiguées par une marche forcée
qu'elles avaient faite la veille, il commença par repousser l'ennemi,
puis le chargea si vigoureusement à son tour, qu'il fut obligé de se
réfugier dans Vignanello, et cela avec tant de rapidité et de confusion,
que les canonniers n'eurent pas le temps de réatteler leurs pièces, qui
ne tirèrent qu'une volée, et les laissèrent avec leurs fourgons entre
les mains d'une cinquantaine de dragons qui formaient toute la cavalerie
du général Maurice Mathieu; celui-ci ordonna de tourner les quatre
pièces sur le village, dont les habitants avaient pris parti pour les
Napolitains et venaient de faire feu sur les Français, annonçant
qu'il allait ruiner le village et passer au fil de l'épée paysans et
Napolitains, si ces derniers ne l'évacuaient pas à l'instant même.
Effrayés de la menace, les Napolitains évacuèrent Vignanello, et,
poursuivis la baïonnette dans les reins, ne s'arrêtèrent qu'à Borghetto.
Ils perdirent cinq cents hommes tués, cinq cents prisonniers, un drapeau
et les quatre pièces de canon, qui restèrent entre nos mains.
L'attaque du centre était plus grave, Mack y commandait en personne et y
conduisait trente mille hommes.
L'avant-garde de Macdonald, placée entre Otricoli et Cantalupo, était
commandée par le général Duhesme, passé récemment de l'armée du Rhin à
celle de Rome. On sait la rivalité qui existait entre l'armée du Rhin
et celle d'Italie, fière d'avoir combattu sous les yeux de Bonaparte
et d'avoir remporté des victoires plus retentissantes que sa rivale.
Duhesme voulut montrer du premier coup aux soldats du Tessin et
du Mincio qu'il était digne de les commander: il ordonna, au lieu
d'attendre l'attaque, à deux bataillons du 15e léger et du 11e de ligne,
de charger tête baissée la colonne qui s'avançait contre eux; il
fit manoeuvrer sur le flanc droit de l'ennemi deux petites pièces
d'artillerie légère, se mit lui-même à la tête de trois escadrons du 19e
de chasseurs à cheval, et attaqua l'ennemi au moment où celui-ci croyait
l'attaquer. Prise ainsi à l'improviste, l'avant-garde napolitaine fut
vigoureusement refoulée sur le corps d'armée. En voyant cette petite
troupe perdue et presque engloutie dans les flots des Napolitains,
Macdonald ordonna à deux mille hommes de soutenir l'avant-garde; ces
deux mille hommes s'élancèrent au pas de charge et achevèrent de mettre
en désordre la première colonne, qui se replia sur la seconde, forte de
dix à douze mille hommes.
Dans son mouvement rétrograde, la colonne napolitaine avait abandonné
deux pièces de canon que l'on venait de mettre en batterie et qui ne
tirèrent même pas, six caissons de munitions, deux drapeaux et six cents
prisonniers. Cinq ou six cents Napolitains morts ou blessés restèrent
dans l'espace vide qui s'allongea du point dont l'avant-garde française
était partie jusqu'à celui où elle était parvenue; mais cet espace ne
resta pas longtemps vide; car Duhesme et ses hommes, forcés de se mettre
en retraite devant la deuxième colonne, inquiétés sur leurs flancs par
les débris de l'avant-garde, qui s'étaient ralliés, et par des nuées
de paysans combattant en tirailleurs, reculaient pas à pas, mais enfin
reculaient.
Macdonald envoya un aide de camp à Duhesme, pour lui dire de revenir à
sa première position, de faire halte, de se former en bataillons carrés
et de recevoir l'ennemi sur ses baïonnettes; en même temps, il ordonna à
une batterie de quatre pièces de canon, placée sur un petit mamelon qui
prenait les Napolitains en écharpe, de commencer son feu, et lui-même,
avec le reste de sa troupe, c'est-à-dire avec cinq mille hommes à peu
près, divisés en deux colonnes d'attaque, passant à la droite et à la
gauche du bataillon carré de Duhesme, chargea comme un simple colonel.
Championnet, dominant l'immense échiquier, oubliait sa propre
responsabilité pour suivre Macdonald, qu'il aimait comme un frère; il
le voyait, avec un serrement de coeur dont il n'était pas le maitre,
général et soldat tout à la fois, commander et combattre avec ce calme
qui était le caractère distinctif du courage de Macdonald, courage qui,
dix ans plus tard, se produisant à Wagram, étonna l'empereur, lequel
pourtant se connaissait en courage. Il eût voulu être derrière lui afin
de lui crier de s'arrêter, d'être plus ménager de la vie de ses hommes
et de la sienne, et, malgré lui, il était obligé d'admirer, et de battre
des mains à cette intrépidité. Championnet cependant se demandait s'il
ne devait pas lui envoyer un officier d'ordonnance pour l'inviter à
battre en retraite, ramener sur les flancs des Napolitains, Lahure
d'un côté et Maurice Mathieu de l'autre, lorsqu'il vit que Macdonald
commençait de lui-même à opérer cette retraite; en même temps, pour
la faciliter, Duhesme se reformait en colonne et poussait une pointe
vigoureuse au centre de cette masse, la heurtant d'un choc si vigoureux,
qu'il la forçait à reculer. Macdonald, dégagé, se formait à son tour en
bataillons carrés, et semblait se faire un jeu d'attendre à cinquante
pas les charges de la cavalerie napolitaine et d'accumuler sur les deux
faces par lesquelles il était attaqué les cadavres des hommes et des
chevaux. Duhesme, qui ne voulait rien autre chose que dégager son chef,
s'était reformé de colonne en carré, et le champ de bataille offrait
l'aspect de trente mille hommes assiégeant six redoutes vivantes,
composées de douze cents hommes chacune et vomissant des torrents de
feu.
Mack, voyant qu'il avait affaire à un ennemi impossible à forcer,
résolut d'utiliser sa nombreuse artillerie; il fit, sur deux points
dominant le champ de bataille, établir deux batteries de vingt pièces
chacune, dont les feux croisés battaient diagonalement les carrés,
tandis que dix autres pièces attaquaient particulièrement de face
celui de Duhesme, qui formait le centre, dans le but, s'il parvenait à
l'éventrer, d'y lancer une formidable colonne qu'il tenait prête pour
couper en deux le centre de l'armée républicaine.
Championnet voyait avec inquiétude l'affaire tourner à une bataille
contre laquelle le courage ni le génie ne pourraient rien; il sondait du
regard les masses profondes de Mack, qui ondoyaient à l'horizon, quand
tout à coup, en portant les yeux à sa gauche, il vit, vers Riéti,
étinceler des armes au milieu d'un tourbillon de poussière qui
s'avançait rapidement; il crut que c'était un nouveau renfort qui
arrivait à Mack, les troupes envoyées par lui la veille à Ascoli
peut-être, qui se ralliaient au canon, lorsqu'en se retournant pour
demander l'avis d'un de ses officiers d'ordonnance nommé Villeneuve,
et renommé pour son excellente vue, il aperçut du côté diamétralement
opposé, c'est-à-dire sur la route de Viterbe, un second corps, qui lui
parut plus considérable encore que le premier et qui s'acheminait vers
le champ de bataille avec une égale diligence. On eût dit que ces deux
corps, quels qu'ils fussent, s'étaient donné le mot pour arriver chacun
de son côté, à la même heure, presque à la même minute, pour prendre
part à la même affaire.
Serait-ce le corps du général Naselli qui arriverait de Florence, et
Mack serait-il un général plus habile qu'on ne l'aurait cru?
Tout à coup, l'aide de camp Villeneuve poussa un cri de joie, et,
tendant les mains vers les flots de poussière que soulevait sur la route
de Viterbe, entre Ronciglione et Monterosso, cette nombreuse troupe de
soldats:
--Général, dit-il, le drapeau tricolore!
--Ah! s'écria Championnet, ce sont les nôtres; Joubert m'a tenu parole.
Puis, reportant les yeux sur l'autre troupe qui arrivait de Riéti:
--Oh! morbleu! dit-il, ce serait trop de chance!
Les yeux de tous ceux qui entouraient le général se portèrent sur le
point qu'il désignait du doigt, et un seul cri retentit, s'échappant de
toutes les bouches:
--Le drapeau tricolore! le drapeau tricolore!
--C'est Pignatelli et la légion romaine, c'est Kniasewitch et ses
Polonais, ses dragons et ses chasseurs à cheval! c'est la victoire
enfin!
Alors, étendant, avec un geste d'une merveilleuse grandeur, sa main vers
Rome:
--Roi Ferdinand, s'écria le général républicain, tu peux maintenant,
comme Richard III, offrir ta couronne pour un cheval.
LV
LA VICTOIRE
Championnet, se tournant vers l'aide de camp Villeneuve:
--Vous voyez d'ici Macdonald? lui dit-il.
--Non-seulement je le vois, général, répondit l'aide de camp, mais je
l'admire!
--Et vous faites bien. C'est une belle étude pour vous, jeunes gens.
Voilà comme il faut être au feu.
--Vous vous y connaissez, général, dit Villeneuve.
--Eh bien, allez à lui, dites-lui de tenir ferme une demi-heure encore,
et que la journée est à nous.
--Pas d'autre explication?
--Non, si ce n'est que, aussitôt qu'il verra se manifester parmi les
Napolitains un certain trouble dont il ne pourra comprendre la cause, je
l'invite à se reformer en colonne d'attaque, à faire battre la charge
et à marcher en avant. Deux de ces messieurs vous suivront, continua
Championnet en indiquant deux jeunes officiers qui attendaient
impatiemment ses ordres, et, dans le cas où il vous arriverait malheur,
vous suppléeront; dans le cas contraire, ce que j'espère, mon cher
Villeneuve, l'un d'eux ira à Duhesme, l'autre aux carrés de gauche; la
même chose à dire à chacun, ajouter seulement: «Le général répond de
tout.»
Les trois officiers, fiers d'être choisis par Championnet, partirent au
galop pour s'acquitter de leur mission.
Championnet les suivit des yeux; il vit les braves jeunes gens s'engager
dans la fournaise ardente et se rendre chacun au poste qui lui était
assigné.
--Brave jeunesse!... murmura-t-il; avec des hommes comme ceux-là, bien
maladroit serait celui qui se laisserait battre.
Cependant les deux corps républicains avançaient rapidement, cavalerie
en tête, l'infanterie marchant au pas de course, sans que rien annonçât
leur approche aux Napolitains, sur lesquels il était évident qu'ils
allaient tomber à l'improviste.
Tout à coup, sur les deux flancs de l'armée royale, les trompettes
républicaines sonnèrent la charge, et, pareils à deux avalanches
renversant tout ce qui se trouve sur leur passage, les deux corps
de cavalerie se ruèrent sur cette masse compacte, dans laquelle ils
entrèrent en frayant un chemin à l'infanterie, tandis qu'autour d'elle,
trois pièces d'artillerie légère manoeuvraient comme des tonnerres
volants.
Ce qu'avait prévu Championnet arriva: les Napolitains, ne sachant
d'où venaient ces nouveaux adversaires qui semblaient tomber du
ciel, commencèrent à se débander; Macdonald et Duhesme reconnurent, à
l'oscillation de l'ennemi et à l'amollissement de ses coups, qu'il se
passait dans l'armée du général Mack quelque chose d'extraordinaire et
d'imprévu; que ce quelque chose était probablement ce qu'avait indiqué
Championnet, et que le moment était venu d'exécuter ses instructions;
en conséquence, Macdonald rompit ses carrés, Duhesme en fit autant, les
autres chefs les imitèrent, les carrés s'allongèrent en colonnes et
se soudèrent les uns aux autres comme les tronçons de trois immenses
serpents, le terrible pas de charge retentit, les baïonnettes menaçantes
s'abaissèrent, les cris de «Vive la République!» se firent entendre,
et, devant l'élan irrésistible de la _furia francese_, les Napolitains
s'écartèrent.
--Allons, amis, cria Championnet aux cinq ou six cents hommes gardés
par lui comme réserve, qu'il ne soit pas dit que nos frères aient vaincu
sous nos yeux et que nous n'avons pas pris part à la victoire. En avant!
Et, entraînant ses hommes dans l'horrible mêlée, lui aussi vint faire sa
brèche dans la muraille vivante.
Au milieu de cet immense désordre, où Dieu, qui semblait avoir conduit
les différents corps français par la main, eût pu seul se reconnaître,
un grand malheur faillit arriver. Après avoir culbuté chacun de son côté
les Napolitains, après les avoir écartés comme le coin écarte le chêne,
le corps de Kellermann et celui qui venait de Riéti, c'est-à-dire les
dragons de Kellermann et les Polonais de Kniasewitch, se rencontrèrent
et se prirent pour deux corps ennemis: les dragons pointèrent leurs
sabres, les Polonais abaissèrent leurs lances, quand tout à coup deux
jeunes gens se précipitèrent dans l'espace libre en criant de chaque
côté: «Vive la République!» et en se précipitant dans les bras l'un de
l'autre. Ces deux jeunes gens, c'était, du côté de Kellermann, Hector
Caraffa, qui, on se le rappelle, était allé demander ce renfort à
Joubert; c'était, du côté de Kniasewitch et de Pignatelli, Salvato
Palmieri, qui, en venant de Naples pour rejoindre son général, était
tombé au milieu des Polonais et de la légion romaine; tous deux, las
d'un long repos, guidés par leur courage et par leur haine, avaient pris
la tête de colonne, et, les premiers à la charge, frappant d'une égale
ardeur, pareils à des faucheurs qui, partis chacun de l'extrémité
opposée d'un champ de blé, se rencontrent au milieu de ce champ, ils
s'étaient rencontrés au centre de l'armée napolitaine et s'étaient
reconnus assez à temps pour que Français et Polonais ne tirassent point
les uns sur les autres.
Si l'on a pris, par l'exposition que nous en avons faite, une idée
exacte du caractère des deux jeunes gens, on doit comprendre quelle joie
pure et profonde ils éprouvèrent, après deux mois de séparation, à
se presser dans les bras l'un de l'autre, au milieu de ce cri magique
poussé par dix mille voix: «Victoire! victoire!»