cette scène:
--Luisa connaissait-elle ces nouvelles, lorsque je lui ai demandé quel
était le bruit que nous entendions?
--Non, répondit Giovannina.
--C'est moi qui les lui ai apprises, ajouta Michele.
--Et que fait-elle? demanda le jeune homme. Pourquoi n'est-elle point
ici?
--Le chevalier, à cause de tous ces événements, est rentré plus tôt que
de coutume, dit Michele, et sans doute ma soeur ne peut le quitter.
--Tant mieux, dit Salvato; nous aurons le temps de tout préparer.
--Mon Dieu! monsieur Salvato, s'écria Giovannina, pensez-vous donc à
nous quitter?
--Je pars ce soir, Nina.
--Et votre blessure?
--Nanno ne t'a-t-elle pas dit qu'elle était guérie?
--Mais le docteur a dit qu'il fallait encore dix jours.
--Le docteur a dit cela hier; mais il ne le dirait pas aujourd'hui.
Puis, se tournant vers le jeune lazzarone:
--Michele, mon ami, tu es disposé à me rendre service, n'est-ce pas?
--Ah! monsieur Salvato, vous savez que j'aime tout ce qu'aime Luisa!
Giovannina tressaillit.
--Tu crois donc qu'elle m'aime, mon brave garçon? demanda vivement
Salvato sortant de sa réserve habituelle.
--Demandez à Giovannina! dit le lazzarone.
Salvato se tourna vers la jeune fille; mais celle-ci ne lui donna pas le
temps de l'interroger.
--Les secrets de ma maîtresse ne sont point les miens, dit-elle en
devenant très-pâle; et, d'ailleurs, voici madame qui m'appelle.
En effet, le nom de Nina retentissait dans le corridor.
Nina s'élança vers la porte et sortit.
Salvato la suivit des yeux avec un étonnement mêlé d'une certaine
inquiétude; puis, comme si ce n'était pas le moment de s'arrêter aux
soupçons qui lui passaient par l'esprit:
--Viens ici, Michele, dit-il; il y a une centaine de louis dans cette
bourse: il me faut pour ce soir, à neuf heures, un cheval, mais, tu
entends? un de ces chevaux du pays, un de ces chevaux de fatigue qui
font vingt lieues d'une traite.
--Vous aurez cela, monsieur Salvato.
--Un habit complet de paysan.
--Vous aurez cela.
--Et, ma foi, Michele, ajouta le jeune homme en riant, le plus beau
sabre que tu pourras trouver; choisis-le à ton goût et à ta main,
attendu que ce sera ton sabre de colonel.
--Ah! monsieur Salvato, s'écria Michele radieux, comment! vous vous
rappelez votre promesse?
--Il est trois heures, dit le jeune homme, tu n'as pas de temps à perdre
pour faire tes emplettes; à neuf heures sonnantes, trouve-toi avec le
cheval dans la petite ruelle qui est derrière la maison, de plain-pied
avec la fenêtre.
--C'est convenu, fit le lazzarone.
Puis, allant à Nanno:
--Dites donc, Nanno, continua Michele, puisque vous voilà seule avec
lui, ne pourriez-vous pas arranger les choses de manière que le danger
qui menaçait ma pauvre petite soeur soit conjuré?
--Je viens pour cela, répondit Nanno.
--Eh bien, alors, vous êtes une brave femme, parole d'honneur! Quant à
moi, continua le lazzarone avec une certaine mélancolie, tu comprends,
Nanno, s'il faut absolument, pour que ma soeur soit heureuse, faire la
part du diable, eh bien, laisse le bout de ma corde aux mains de maître
Donato, et ne t'occupe que d'elle; il y a, du Pausilippe au pont de la
Madeleine, des Michele à n'en savoir que faire et des fous à revendre,
sans compter ceux d'Aversa; mais il n'y a, dans tout l'univers, qu'une
seule Luisa San-Felice.
--Monsieur Salvato, votre commission sera faite, et bien faite, soyez
tranquille.
Et il sortit à son tour.
Le jeune homme resta seul avec Nanno; il avait entendu ce qu'avait dit
Michele.
--Nanno, dit-il, voilà plusieurs fois que j'entends parler de
prédictions sombres faites par toi à Luisa; qu'y a-t-il de vrai dans
tout cela?
--Jeune homme, répondit-elle, tu le sais: les arrêts du ciel ne sont
jamais si clairement expliqués que l'on puisse s'y soustraire; mais la
prédiction des astres, confirmée par les lignes de la main, menace celle
que tu aimes d'une mort sanglante, et il m'est positivement révélé que
c'est son amour pour toi qui causera sa mort.
--Son amour pour moi ou mon amour pour elle? demanda Salvato.
--Son amour pour toi; et voilà pourquoi les lois de l'honneur, comme
Français, les lois de l'humanité, comme amant, t'ordonnent de la quitter
pour ne jamais la revoir. Séparez-vous l'un de l'autre, séparez-vous
pour toujours, et peut-être cette séparation conjurera le sort. J'ai
dit.
Et Nanno, ramenant son capuchon sur ses yeux, se retira sans vouloir
davantage répondre aux questions ou écouter les prières du jeune homme.
A la porte, elle rencontra Luisa.
--Tu pars, Nanno? lui demanda celle-ci.
--Ma mission est accomplie, répondit la sorcière, pourquoi resterais-je?
--Et ne puis-je savoir ce que tu étais venue faire? demanda Luisa.
--Celui-là te le dira, répliqua Nanno en montrant du doigt le jeune
homme.
Et elle s'éloigna de ce même pas silencieux et grave dont elle était
entrée.
Luisa, comme fascinée par une vision fantastique, la suivit des yeux;
elle la vit traverser le long corridor, franchir la salle à manger,
descendre le perron, puis enfin ouvrir la porte du jardin et la tirer
derrière elle.
Mais, malgré sa disparition, Luisa demeura immobile; on eût dit que,
comme la nymphe Daphné, ses pieds étaient restés attachés à la terre.
--Luisa!... murmura Salvato de sa plus douce voix.
La jeune femme tressaillit; la fascination était rompue. Elle se
retourna vers celui qui l'appelait, et, le voyant les yeux brillant
d'une flamme inaccoutumée, qui n'était ni celle de la fièvre ni celle de
l'amour, mais celle de l'enthousiasme:
--Oh! s'écria-t-elle, malheur à moi, vous savez tout!
--Oui, chère Luisa, répondit Salvato.
--C'est pour cela que Nanno était venue alors?
--C'est pour cela.
--Et... (la jeune femme fit un effort), et quand partez-vous?
demanda-t-elle.
--J'étais résolu à partir ce soir à neuf heures, Luisa; mais je ne vous
avais pas revue!...
--Et maintenant que vous m'avez revue...?
--Je partirai quand vous voudrez.
--Vous êtes bon et doux comme un enfant, Salvato, vous, le guerrier
terrible! Vous partirez ce soir, mon ami, à l'heure que vous aviez
résolu de partir.
Salvato la regarda avec étonnement.
--Avez-vous cru, continua la jeune femme, que je vous aimerais si mal
et aurais si peu de gloire de moi-même, que de vous conseiller jamais de
faire quelque chose contre votre honneur? Votre départ me coûtera bien
des larmes, Salvato, et je serai bien malheureuse quand vous serez
parti, car cette âme inconnue que vous avez apportée avec vous et mise
en moi, vous l'emporterez avec vous, et Dieu seul peut savoir ce qu'il y
aura de tristesse et de solitude dans le vide qui va se faire autour
de mon coeur... O pauvre chambre déserte! continua-t-elle en regardant
autour d'elle tandis que deux grosses larmes coulaient de ses yeux sans
altérer la profonde suavité de sa voix, combien de fois je viendrai, la
nuit, chercher le rêve au lieu de la réalité! comme tous ces vulgaires
objets vont me devenir chers et se poétiser par votre absence! Ce lit où
vous avez souffert, ce fauteuil où j'ai veillé près de vous, ce verre
où vous avez bu, cette table où vous vous êtes appuyé, ce rideau que
j'écartais pour laisser parvenir jusqu'à vous un rayon de soleil, tout
me parlera de vous, mon ami, tandis qu'à vous rien ne parlera de moi...
--Excepté mon coeur, Luisa, qui est plein de vous!
--Si cela est, Salvato, vous êtes moins malheureux que moi; car vous
continuerez à me voir: vous savez les heures qui sont à moi ou plutôt
qui étaient à vous; votre absence n'y changera rien, mon ami; vous me
verrez entrer dans cette chambre ou en sortir aux mêmes heures où j'y
entrais et en sortais quand vous étiez là. Pas un des jours, pas un des
instants que nous avons passés dans cette chambre ne sera oublié, tandis
que, moi, où vous chercherai-je? Sur les champs de bataille, au
milieu du feu et de la fumée, parmi les blessés ou les morts!... Oh!
écrivez-moi, écrivez-moi, Salvato! ajouta la jeune femme en poussant un
cri de douleur.
--Mais le puis-je? demanda le jeune homme.
--Et qui vous en empêcherait?
--Si une de mes lettres s'égarait, si elle était trouvée!...
--Ce serait un grand malheur en effet, dit la jeune femme, non pour moi,
mais pour lui.
--Pour lui!... Qui?... Je ne vous comprends pas, Luisa.
--Non, vous ne me comprenez pas; non, vous ne pouvez pas comprendre, car
vous ignorez quel ange de bonté j'ai pour mari. Il serait malheureux de
ne pas me savoir heureuse. Oh! soyez tranquille, je veillerai sur son
bonheur.
--Mais si j'écrivais à une autre adresse? à la duchesse Fusco, à Nina?
--Inutile, mon ami; et puis ce serait une tromperie, et pourquoi tromper
quand il n'y a pas et même quand il y a nécessité absolue? Non, vous
m'écrirez: «A Luisa San-Felice, à Mergellina, maison du Palmier.»
--Mais si une de mes lettres tombe entre les mains de votre mari?
--Si elle est cachetée, il me la donnera sans la décacheter; si elle est
décachetée, il me la donnera sans la lire.
--Mais enfin s'il la lisait? dit Salvato étonné de cette opiniâtre
confiance.
--Me diriez-vous autre chose, dans ces lettres que ce qu'un tendre frère
dirait à une soeur bien-aimée?
--Je vous dirai que je vous aime.
--Si vous ne me dites que cela, Salvato, il vous plaindra et me plaindra
moi-même.
--Alors, si cet homme est tel que vous dites, c'est plus qu'un homme.
--Mais pensez donc, mon ami, que c'est un père bien plus qu'un époux.
Depuis l'âge de cinq ans, j'ai grandi sous ses yeux. Réchauffée à son
coeur, vous me trouvez compatissante, instruite, intelligente; c'est lui
qui est compatissant, qui est instruit; c'est lui qui est intelligent,
car intelligence, instruction, bienveillance, je tiens tout de lui. Vous
êtes bien bon, n'est-ce pas, Salvato? vous êtes bien grand, vous êtes
bien généreux; je vous vois et je vous juge avec les yeux de la femme
qui aime. Eh bien, il est meilleur, il est plus grand, il est plus
généreux que vous, et Dieu veuille qu'il n'ait pas l'occasion de vous le
prouver un jour!
--Mais vous allez me rendre jaloux de cet homme, Luisa!
--Oh! soyez-en jaloux, mon ami, si toutefois un amant peut être jaloux
de l'affection d'une fille pour son père. Je vous aime bien, Salvato,
bien profondément, puisqu'à l'heure de vous quitter, je vous le dis de
moi-même et sans que vous me le demandiez; eh bien, si je vous voyais
tous deux courant un danger égal, réel, suprême, et que mon secours pût
sauver un seul de vous deux, c'est lui que je sauverais, Salvato, quitte
à revenir mourir avec vous.
--Ah! Luisa, que le chevalier est heureux d'être aimé ainsi!
--Et cependant, vous ne voudriez point de cet amour, Salvato, car c'est
celui que l'on a pour les êtres immatériels et supérieurs, car cet amour
n'a pas su empêcher celui que je vous ai donné: je l'aime mieux que vous
et je vous aime plus que lui, voilà tout.
Et, en disant ces mots, comme si Luisa eût épuisé toutes ses forces dans
la lutte de ces deux affections qui tenaient l'une son âme, l'autre
son coeur, elle se laissa tomber sur une chaise, renversa sa tête
en arrière, joignit les mains, et, les yeux au ciel, le sourire des
bienheureux sur les lèvres, elle murmura des mots inintelligibles.
--Que faites-vous? demanda Salvato.
--Je prie, répondit Luisa.
--Qui?
--Mon ange gardien... Agenouillez-vous, Salvato, et priez avec moi.
--Étrange! étrange! murmura le jeune homme vaincu par une force
supérieure.
Et il s'agenouilla.
Au bout de quelques instants, Luisa abaissa la tête, Salvato releva la
sienne, tous deux se regardèrent avec une profonde tristesse, mais une
suprême sérénité de coeur.
Les heures passèrent.
Les heures tristes s'écoulent avec la même rapidité, quelquefois
plus rapidement que les heures heureuses. Les deux jeunes gens ne se
promirent rien pour l'avenir, ils ne parlèrent que du passé. Nina entra,
Nina sortit; ils ne firent point attention à elle, ils vivaient dans une
espèce de monde inconnu, suspendus entre le ciel et la terre; seulement,
à chaque heure que sonnait la pendule, ils tressaillaient et poussaient
un soupir.
A huit heures, Nina entra.
--Voici ce que Michele envoie, dit-elle.
Et elle déposa aux pieds des deux jeunes gens un paquet noué dans une
serviette.
Ils ouvrirent le paquet: c'était le costume de paysan acheté par
Michele.
Les deux femmes sortirent.
En quelques minutes, Salvato eut revêtu les habits sous lesquels il
devait fuir; il alla rouvrir la porte.
Luisa jeta un cri d'étonnement: il était plus beau et plus élégant
encore, s'il était possible, sous l'habit de montagnard que sous celui
de citadin.
La dernière heure s'écoula comme si les minutes en eussent été changées
en secondes.
Neuf heures sonnèrent.
Luisa et Salvato comptèrent, les uns après les autres, les neuf coups
frissonnants du timbre, et cependant ils savaient bien que c'était neuf
heures qui sonnaient.
Salvato regarda Luisa, elle se leva la première.
Nina entra.
La jeune fille était pâle comme un linge, ses sourcils étaient
contractés, ses lèvres entr'ouvertes laissaient voir ses dents blanches
et aiguës, sa voix semblait avoir peine à passer entre ses dents
serrées.
--Michele attend! dit-elle.
--Allons! dit la jeune femme en tendant la main à Salvato.
--Vous êtes noble et grande, Luisa, dit celui-ci.
Et il se leva; mais, tout homme qu'il était, il chancela.
--Appuyez-vous sur moi une fois encore, mon ami dit-elle; hélas! ce sera
la dernière.
En entrant dans la chambre qui donnait sur la ruelle, ils entendirent
hennir un cheval.
Michele était à son poste.
--Ouvre la fenêtre, Giovannina, dit la jeune femme.
Giovannina obéit.
Un peu au-dessous de l'appui de la fenêtre, on distinguait dans
l'obscurité un groupe formé par un homme et un cheval; la fenêtre
s'ouvrait de plain-pied avec le parquet sur un petit balcon.
Les deux jeunes gens s'approchèrent; Nina, qui avait ouvert la fenêtre,
s'effaça et se tint derrière eux comme une ombre.
Tous deux pleuraient dans l'obscurité, mais silencieusement, sans
sanglots, pour ne point s'affaiblir l'un l'autre.
Nina ne pleurait pas, ses paupières étaient sèches et brûlantes, sa
respiration sifflait dans sa poitrine.
--Luisa, disait Salvato d'une voix entre-coupée, j'ai roulé dans un
papier une chaîne d'or pour Nina, vous la lui donnerez de ma part.
Luisa répondit oui par un mouvement de tête et un serrement de main,
mais sans parler.
Puis, au jeune lazzarone:
--Merci, Michele, dit Salvato. Tant que vivra dans mon coeur le
souvenir de cet ange,--et il passa son bras autour du cou de la
San-Felice,--c'est-à-dire tant que mon coeur battra, chacun de ses
battements me rappellera le souvenir des bons amis entre les mains
desquels je la laisse et à qui je la confie.
Par un mouvement convulsif, indépendant de sa volonté peut-être,
Giovannina saisit la main du jeune homme, la baisa, la mordit presque.
Salvato, étonné, tourna la tête de son côté; elle se jeta en arrière.
--Monsieur Salvato, dit Michele, j'ai des comptes à vous rendre.
--Tu les rendras à ta vieille mère, Michele, et tu lui diras de prier
Dieu et la Madone pour Luisa et pour moi.
--Ah bon! dit Michele, voilà que je pleure, à présent...
--Au revoir, mon ami! dit Luisa. Que le Seigneur et tous les anges du
ciel vous gardent!
--Au revoir? murmura Salvato. Eh! ne savez-vous donc pas qu'il y a
danger de mort pour nous si nous nous revoyons?
Luisa le laissa à peine achever.
--Silence! silence! dit-elle; remettons aux mains de Dieu les choses
inconnues de l'avenir; mais, quelque chose qui doive arriver, je ne vous
quitterai pas sur le mot adieu.
--Eh bien, soit! dit Salvato enjambant le balcon et se mettant en selle
sans desserrer ses deux bras, noués autour du cou de Luisa, qui se
laissa courber vers lui avec la souplesse d'un roseau; eh bien, soit!
chère adorée de mon coeur. Au revoir!
Et la dernière syllabe du mot symbole de l'espérance se perdit entre
leurs lèvres dans un premier baiser.
Salvato poussa un cri tout à la fois de joie et de douleur, et piqua des
deux son cheval, qui, partant au galop, l'arracha des bras de Luisa et
se perdit dans l'obscurité.
--Oh! oui, murmura la jeune femme, te revoir... et mourir!
LIV
LA BATAILLE
Nous avons vu Championnet se retirer de Rome en faisant solennellement,
à Thiébaut et à ses cinq cents hommes, le serment de les venir délivrer
avant vingt jours.
En quarante-huit heures et en deux étapes, il se trouva à
Civita-Castellana.
Son premier soin fut de visiter la ville et ses environs.
Civita-Castellana, que l'on crut longtemps, à tort, l'ancienne Véies,
préoccupa d'abord Championnet comme archéologue; mais, en calculant la
distance qui sépare Civita-Castellana de Rome, distance qui est de plus
de trente milles, il comprit qu'il y avait erreur de la part de ces
grands faiseurs d'erreurs que l'on appelle les savants, et que les
ruines que l'on trouvait à quelque distance de la ville devaient être
celles de Faléries.
Des études toutes modernes ont prouvé que c'était Championnet qui avait
raison.
Son premier soin fut de mettre en état la citadelle bâtie par Alexandre
VI, et qui ne servait plus que de prison, ainsi que de faire prendre
position aux différents corps de sa petite armée.
Il plaça Macdonald--auquel il réserva tous les honneurs de la bataille
qui devait avoir lieu--avec sept mille hommes, à Borghetto, en lui
ordonnant de tirer, comme défense, le meilleur parti possible de la
maison de poste et des quelques masures qui l'entouraient, en s'appuyant
à Civita-Castellana, qui formait l'extrême droite de l'armée française
ou plutôt au pied de laquelle était groupée l'armée française; il envoya
le général Lemoine avec cinq cents hommes dans les défilés de Terni,
placés à sa gauche, en lui disant, comme Léonidas aux Spartiates:
«Faites-vous tuer!» Casabianca et Rusca reçurent le même ordre pour les
défilés d'Ascoli, formant l'extrême gauche. Tant que Lemoine, Casabianca
et Rusca tiendraient, Championnet ne craignait pas d'être tourné, et,
tant qu'il serait attaqué de face seulement, il espérait pouvoir se
défendre. Enfin il envoya des courriers au général Pignatelli, qui était
en train de reformer sa légion romaine entre Civita-Ducale et Marano,
afin de lui porter l'ordre de se mettre en marche dès que ses hommes
seraient prêts et de rallier le général polonais Kniasewitch, qui avait
sous son commandement les 2e et 3e bataillons de la 30e demi-brigade de
ligne, deux escadrons du 16e régiment de dragons, une compagnie du 19e
de chasseurs à cheval et trois pièces d'artillerie, et de marcher droit
au canon, dans quelque direction qu'il l'entendît.
En outre, le chef de brigade Lahure fut chargé, avec la 15e
demi-brigade, de prendre position à Regnano, en avant de
Civita-Castellana, et le général Maurice Mathieu de se porter sur
Vignanello, pour couper aux Napolitains la position d'Orte et les
empêcher de passer le Tibre.
En même temps, il envoya des courriers sur la route de Spolette et de
Foligno, pour presser l'arrivée des trois mille hommes de renfort promis
par Joubert.
Ces dispositions prises, il attendit de pied ferme l'ennemi, dont
il pouvait suivre tous les mouvements du haut de sa position de
Civita-Castellana, où il se tenait avec une réserve d'un millier
d'hommes, pour se porter où besoin serait.
Par bonheur, au lieu de poursuivre sans relâche Championnet avec sa
nombreuse et magnifique cavalerie napolitaine, Mack perdit trois jours
à Rome et trois ou quatre autres jours à réunir toutes ses forces,
c'est-à-dire quarante mille hommes, pour marcher sur Civita-Castellana.
Enfin le générai Mack divisa son armée en cinq colonnes et se mit en
marche.
Au dire des stratégistes, voici ce que Mack eût dû faire:
Il eût dû appeler par Pérouse le corps du général Naselli, conduit et
escorté à Livourne par Nelson; il eût dû conduire les principales forces
de son armée, sur la gauche du Tibre et camper à Terni; il eût dû enfin
attaquer avec des forces sextuples la petite troupe de Macdonald, qui,
pris entre les sept mille hommes de Naselli et trente ou trente-cinq
mille hommes que Mack eût gardés dans sa main, n'eût pu résister à
cette double attaque; mais, au contraire, il dissémina ses forces en
s'avançant sur cinq colonnes, et laissa libre la route de Pérouse.
Il est vrai que les populations environnantes, c'est-à-dire celles de
Riéti, d'Otricoli et de Viterbe, excitées par les proclamations du roi
Ferdinand, s'étaient révoltées et que de toutes parts on les sentait
prêtes à seconder les mouvements du général Mack.
Celui-ci s'avança, précédé d'une proclamation ridicule à force de
barbarie. Championnet, en abandonnant Rome, avait laissé dans les
hôpitaux trois cents malades qu'il avait recommandés à l'honneur et
à l'humanité du général ennemi; mais, averti par une dépêche du
roi Ferdinand, de la sortie qu'avait faite la garnison du château
Saint-Ange, et de la façon dont les deux consuls, prêts à être pendus,
avaient été enlevés au pied même de l'échafaud, Mack rédigea un
manifeste dans lequel il déclarait à Championnet que, s'il n'abandonnait
pas sa position de Civita-Castellana, et s'il osait s'y défendre, les
trois cents malades, abandonnés dans les hôpitaux romains, répondraient
tête pour tête des soldats qu'il perdrait dans le combat et seraient
livrés à la _juste indignation_ du peuple romain; ce qui voulait dire
qu'ils seraient mis en morceaux par la populace du Transtevère.
La veille du jour où l'on aperçut les têtes de colonne des Napolitains,
ces manifestes furent apportés aux avant-postes français par des
paysans; ils tombèrent entre les mains de Macdonald.
Cette nature loyale en fut exaspérée.
Macdonald prit la plume et écrivit au général Mack:
«Monsieur le général,
»J'ai reçu le manifeste; prenez garde! les républicains ne sont point
des assassins; mais je vous déclare, de mon côté, que la mort violente
d'un seul malade des hôpitaux romains sera la condamnation à mort de
toute l'armée napolitaine, et que je donnerai l'ordre à mes soldats de
ne point faire de prisonniers.
»Votre lettre, dans une heure, sera connue de toute l'armée, où vos
menaces exciteront une indignation et une horreur qui ne pourront être
surpassées que par le mépris qu'inspirera celui qui les a faites.
»MACDONALD.»
Et, en effet, à l'instant même, Macdonald distribua une douzaine de ces
manifestes et les fit lire par les chefs de corps à leurs hommes, tandis
que lui, montant à cheval, se rendait au galop à Civita-Castellana pour
communiquer cette proclamation au général Championnet et lui demander
ses ordres.
Il trouva le général sur le magnifique pont à double arcade jeté sur le
Rio-Maggiore, et bâti en 1712 par le cardinal Imperiali; il tenait sa
lunette de campagne à la main, examinait les approches de la ville, et
faisait prendre par son secrétaire des notes sur une carte militaire.
En voyant venir à lui, au grand galop de son cheval, Macdonald pâle et
agité:
--Général, lui dit-il à distance, j'ai cru que vous m'apportiez des
nouvelles de l'ennemi; mais, maintenant, je vois que je me trompe; car,
en ce cas, vous seriez calme et non agité.
--J'en apporte, cependant, général, dit Macdonald en sautant à bas de
son cheval; les voici!
Et il lui présenta le manifeste.
Championnet le lut sans le moindre signe de colère, mais seulement en
haussant les épaules.
--Ne connaissez-vous pas l'homme auquel nous avons affaire? dit-il. Et
qu'avez-vous répondu à cela?
--J'ai d'abord donné l'ordre de lire le manifeste dans l'armée.
--Vous avez bien fait; il est bon que le soldat connaisse son ennemi, et
il est encore mieux qu'il le méprise; mais ce n'est point le tout; vous
avez répliqué au général Mack, à ce que je présume?
--Oui, que chaque prisonnier napolitain répondrait à son tour tête pour
tête pour les Français malades à Rome.
--Cette fois, vous avez eu tort.
--Tort?
Championnet regarda Macdonald avec une douceur infinie, et, lui posant
la main sur l'épaule:
--Ami, lui dit-il, ce n'est point avec des représailles sanglantes que
les républicains doivent répondre à leurs ennemis; les rois ne sont que
trop disposés à nous calomnier, ne leur donnons pas même l'occasion de
médire. Redescendez vers vos hommes, Macdonald, et lisez-leur l'ordre du
jour que je vais vous donner.