et de Macdonald avaient, comme celles de Kellermann et de Kniasewitch,
pénétré jusqu'au coeur de l'armée napolitaine en marchant sur le corps
de tout ce qui avait voulu lui résister.
Championnet arriva pour achever la déroute; elle fut terrible, insensée,
inouïe. Trente mille Napolitains, vaincus, dispersés, fuyant dans
toutes les directions, se débattaient au milieu de douze mille
Français vainqueurs, combinant tous leurs mouvements avec un implacable
sang-froid pour anéantir d'un seul coup un ennemi trois fois plus
nombreux qu'eux.
Au milieu de cette effroyable débâcle, au milieu des morts, des
mourants, des blessés, des canons abandonnés, des fourgons entr'ouverts,
des armes jonchant le sol, des prisonniers se rendant par mille, les
chefs se rejoignirent; Championnet pressa dans ses bras Salvato Palmieri
et Hector Caraffa, et les fit tous deux chefs de brigade sur le champ
de bataille, leur laissant, ainsi qu'à Macdonald et à Duhesme, tous
les honneurs d'une victoire qu'il avait dirigée, serra les mains de
Kellermann, de Kniasewitch, de Pignatelli, leur dit que par eux Rome
était sauvée, mais que ce n'était point assez de sauver Rome, qu'il
fallait conquérir Naples; qu'en conséquence, on ne devrait donner aucun
relâche aux Napolitains, mais au contraire les poursuivre à outrance et
couper, s'il était possible, les défilés des Abruzzes au roi de Naples
et à son armée.
En conséquence du plan qu'il venait d'exposer à ses lieutenants,
Championnet ordonna aux corps les moins fatigués de se remettre en
marche et de poursuivre ou même de devancer l'ennemi; Salvato Palmieri
et Ettore Caraffa s'offrirent pour servir de guides aux corps qui, par
Civita-Ducale, Tagliacozzo et Sora, devaient faire invasion dans le
royaume des Deux-Siciles, Championnet accepta. Maurice Mathieu et
Duhesme furent chargés de commander les deux avant-gardes, qui devaient
s'avancer, l'une par Albano et Terracine, l'autre par Tagliacozzo et
Sora; ils auraient sous leurs ordres Kniasewitch et Pignatelli, Lemaire,
Rusca et Casabianca, que l'on avertirait de quitter leurs positions,
tandis que Championnet et Kellermann rallieraient les différents corps
épars, prendraient en passant Lahure à Regnano, rentreraient à Rome,
y rétabliraient le gouvernement républicain; après quoi, l'armée
française, marchant le plus rapidement possible sur les pas de son
avant-garde, se dirigerait immédiatement sur Naples.
Ce conseil tenu à cheval, en plein air, les pieds dans le sang, on
s'occupa de recueillir les trophées de la victoire.
Trois mille morts étaient couchés sur le champ de bataille; autant
de blessés, cinq mille prisonniers étaient désarmés et conduits à
Civita-Castellana; huit mille fusils étaient jetés sur le sol; trente
canons et soixante caissons, abandonnés de leurs artilleurs et de
leurs chevaux, justifiaient la prédiction de Championnet, qui avait dit
qu'avec deux millions de cartouches, dix mille Français ne manquaient
jamais de canons. Enfin, au milieu de tous les bagages, de tous les
effets de campement tombés au pouvoir de l'armée républicaine, on
amenait au générai Championnet deux fourgons pleins d'or.
C'était le trésor de l'armée royale, montant à sept millions.
Une partie de la traite tirée par sir William sur la banque
d'Angleterre, endossée par Nelson, escomptée par les Backer, allait
servir à remettre au courant la solde de l'armée française.
Chaque soldat reçut cent francs. Un million deux cent mille francs y
passèrent. La part des morts fut faite et distribuée aux survivants.
Chaque caporal eut cent vingt francs; chaque sergent, cent cinquante;
chaque sous-lieutenant, quatre cents; chaque lieutenant, six cents;
chaque capitaine, mille; chaque colonel, quinze cents; chaque chef de
brigade, deux mille cinq cents; chaque général, quatre mille.
La distribution fut faite le même soir, aux flambeaux, par le payeur
de l'armée, qui, depuis l'entrée en campagne de 1792, ne s'était jamais
trouvé si riche. Elle eut lieu sur le champ de bataille même.
On résolut de réserver quinze cent mille francs pour acheter aux soldats
des habits et des souliers, et l'on envoya le reste, c'est-à-dire près
de quatre millions, en France.
Dans sa lettre au Directoire, lettre dans laquelle il lui annonçait sa
victoire et le nom de tous ceux qui s'étaient distingués, Championnet
rendait compte des trois millions cinq ou six cent mille francs qu'il
avait distribués ou dont il avait décidé l'emploi; puis il demandait que
MM. les directeurs voulussent bien l'autoriser à prendre pour lui cette
même somme de quatre mille francs qu'il avait fait distribuer aux
autres généraux, mais dont il n'avait pas pris la liberté de faire
l'application à lui-même.
La nuit fut une nuit de fête; les blessés étouffaient leurs gémissements
pour ne pas attrister leurs compagnons d'armes; les morts furent
oubliés. N'était-ce point assez pour eux d'être morts en un jour de
victoire!
Cependant, le roi, resté à Rome, y avait bientôt repris ses habitudes de
Naples; le jour même de la bataille, il était allé, avec une escorte
de trois cents hommes, chasser le sanglier à Corneto, et, comme il
lui avait été impossible de réunir une meute de bons chiens à Rome, il
avait, dans des fourgons, fait venir en poste ses chiens de Naples.
La veille au soir, il avait reçu de Mack une dépêche de Baccano en date
de deux heures de l'après-midi; elle était conçue en ces termes:
«Sire, j'ai l'honneur d'annoncer à Votre Majesté qu'aujourd'hui j'ai
attaqué l'avant-garde française, qui, après une vigoureuse défense,
a été détruite. L'ennemi a perdu cinquante hommes, tandis que la
bienheureuse Providence a permis que nous n'ayons qu'un mort et deux
blessés.
»On m'assure que Championnet a l'audace de m'attendre à
Civita-Castellana; demain, je marche sur lui au point du jour, et, s'il
ne se met pas en retraite, je l'écrase. A huit heures du matin, Votre
Majesté entendra mon canon ou plutôt son canon, et elle pourra dire: «La
danse a commencé!»
»Ce soir, part un corps de quatre mille hommes pour forcer les défilés
d'Ascoli, et, au point du jour, un second corps de même nombre pour
forcer celui de Terni et prendre l'ennemi à revers, tandis que je
l'attaquerai de face.
»Demain, s'il plaît à Dieu, Votre Majesté aura de bonnes nouvelles
de Civita-Castellana, et, si elle va au spectacle, pourra, entre deux
actes, apprendre que les Français ont évacué les États romains.
»J'ai l'honneur d'être avec respect,
»De Votre Majesté, etc.,
»Baron MACK.»
Cette lettre avait été très-agréable au roi; il l'avait reçue au
dessert, l'avait lue tout haut, avait fait son whist, avait gagné cent
ducats au marquis Malaspina, ce qui avait beaucoup réjoui Sa Majesté,
attendu que le marquis Malaspina était pauvre, s'était couché par
là-dessus, n'avait fait qu'un somme jusqu'à six heures, où on l'avait
éveillé, était parti à six heures et demie pour Corneto, y était arrivé
à dix, avait écouté, avait entendu le canon, et avait dit:
--Voilà Mack qui écrase Championnet. La danse a commencé.
Et il s'était mis en chasse, avait tué de sa main royale trois
sangliers, était revenu fort content, avait jeté un regard de travers
sur le château Saint-Ange, dont le drapeau tricolore lui tirait
désagréablement l'oeil, avait récompensé et régalé son escorte, avait
fait dire qu'il honorerait de sa présence le théâtre Argentina, où
l'on jouait le _Matrimonio segreto_, de Cimarosa, et un ballet de
circonstance intitulé _l'Entrée d'Alexandre à Babylone._
Il va sans dire que c'était le roi Ferdinand qui était Alexandre.
Le roi dîna confortablement avec ses familiers, le duc d'Ascoli, le
marquis Malaspina, le duc de la Salhandra, son grand veneur, qu'il avait
fait venir de Naples avec ses chiens, son premier écuyer, le prince
de Migliano, ses deux gentilshommes en exercice, le duc de Sora et le
prince Borghèse, et enfin son confesseur, monseigneur Rossi, archevêque
de Nicosia, qui, tous les matins, lui disait une messe basse, et, tous
les huit jours, lui donnait l'absolution.
A huit heures, Sa Majesté monta en voiture et se rendit au théâtre
Argentina, éclairé à giorno; une loge magnifique lui avait été préparée,
avec une table toute servie dans le salon qui la précédait, afin que,
dans l'entr'acte de l'opéra au ballet, elle pût manger son macaroni
comme elle le faisait à Naples; or, le bruit avait couru que ce
spectacle était ajouté à celui qui était promis par l'affiche, et la
salle regorgeait de monde.
L'entrée de Sa Majesté fut accueillie par les plus vifs
applaudissements.
Sa Majesté avait eu le soin de prévenir au palais Farnèse qu'on lui
envoyât, au théâtre Argentina, les courriers qui pourraient lui arriver
de la part du général Mack, et le régisseur du théâtre, prévenu de son
côté, se tenait prêt, en grand costume, à faire lever la toile et à
annoncer que les Français avaient évacué les États romains.
Le roi écouta le chef-d'oeuvre de Cimarosa avec une distraction dont il
n'était pas le maître. Peu accessible en tout temps aux charmes de la
musique, il y était encore plus indifférent ce soir-là que les autres
soirs; il lui semblait toujours entendre le canon du matin, et il
prêtait bien plus l'oreille aux bruits qui venaient du corridor qu'à
ceux de l'orchestre et du théâtre.
La toile tomba sur le dénoûment du _Matrimonio segreto_, au milieu des
hourras de la salle tout entière; on rappela le castrat Veluti, qui,
quoique âgé de plus de quarante ans et fort ridé hors de la scène,
jouait encore l'amoureuse avec le plus grand succès, et qui vint
modestement, l'éventail à la main, les yeux baissés et faisant semblant
de rougir, tirer ses trois révérences au public, et deux laquais en
grande livrée apportèrent dans la loge royale la table du souper,
chargée de deux candélabres supportant chacun vingt bougies, et entre
lesquels s'élevait un plat de macaroni gigantesque, surmonté d'une
appétissante couche de tomates.
C'était au tour du roi à donner sa représentation.
Sa Majesté s'avança sur le devant de la loge, et, avec sa pantomime
accoutumée, annonça au public romain qu'il allait avoir l'honneur de lui
voir manger son macaroni à la manière de Polichinelle.
Le public romain, moins démonstratif que le public napolitain,
accueillit cette annonce mimique avec assez de froideur; mais le roi fit
au parterre un signe qui voulait dire: «Vous ne savez pas ce que vous
allez voir; quand vous l'aurez vu, vous m'en donnerez des nouvelles.»
Puis, se retournant vers le duc d'Ascoli:
--Il me semble, dit-il, qu'il y a cabale ce soir.
--Ce n'est qu'un ennemi de plus dont Votre Majesté aura à triompher, lui
répondit le courtisan, et cela ne l'inquiète point.
Le roi remercia son ami par un sourire, prit le plat de macaroni d'une
main, s'avança sur le devant de la loge, opéra, avec l'autre main, le
mélange de la pomme d'or avec la pâte, et, ce mélange achevé, ouvrit une
bouche démesurée dans laquelle, avec cette même main dédaigneuse de
la fourchette, il fit tomber une cascade de macaroni qui ne pouvait se
comparer qu'à cette fameuse cascade de Terni dont le général Lemoine
avait été chargé par Championnet de défendre l'approche aux Napolitains.
A cette vue, les Romains, si graves et ayant conservé de la dignité
suprême une si haute idée, éclatèrent de rire. Ce n'était plus un roi
qu'ils avaient devant les yeux, c'était Pasquin, c'était Marforio,
c'était encore moins que cela, c'était le bouffon Osque Pulcinella.
Le roi, encouragé par ces rires, qu'il prit pour des applaudissements,
avait déjà vidé la moitié de son saladier, et, s'apprêtant à engloutir
le reste, en était à sa troisième cascade, lorsque, tout à coup, la
porte de sa loge s'ouvrit avec un fracas tellement en dehors de toutes
les règles de l'étiquette, qu'il pivota sur lui-même la bouche ouverte
et la main en l'air, pour voir quel était le malotru qui se permettait
de le troubler au beau milieu de cette importante occupation.
Ce malotru, c'était le général Mack en personne, mais si pâle, si
effaré, si couvert de poussière, qu'à son seul aspect et sans lui
demander quelles nouvelles il apportait, le roi laissa tomber son
saladier et essuya ses doigts avec son mouchoir de batiste.
--Est-ce que...? demanda-t-il.
--Hélas, sire!... répondit Mack.
Tous deux s'étaient compris.
Le roi s'élança dans le salon de la loge en refermant la porte derrière
lui.
--Sire, lui dit le général, j'ai abandonné le champ de bataille, j'ai
laissé l'armée pour venir dire moi-même à Votre Majesté qu'elle n'a pas
un instant à perdre.
--Pour quoi faire? demanda le roi.
--Pour quitter Rome.
--Quitter Rome?
--Ou bien elle risquera que les Français soient avant elle aux défilés
des Abruzzes.
--Les Français avant moi aux défilés des Abruzzes! _Mannaggio san
Gennaro_! Ascoli, Ascoli!
Le duc entra dans le salon.
--Dis aux autres de rester jusqu'à la fin du spectacle, tu entends? Il
est important qu'on les voie dans la loge, pour que l'on ne se doute de
rien, et viens avec moi.
Le duc d'Ascoli transmit l'ordre du roi aux courtisans, fort préoccupés
de ce qui se passait, mais qui cependant étaient loin de soupçonner
l'entière vérité, et rejoignit le roi, qui avait déjà gagné le corridor
en criant:
--Ascoli! Ascoli! mais viens donc, imbécile! N'as-tu pas entendu que
l'illustre général Mack a dit qu'il n'y avait pas un instant à perdre,
ou que ces fils de... Français seraient avant nous à Sora?
FIN DU TOME TROISIÈME
TABLE
XXXVII.--Giovannina.
XXXVIII.--André Backer.
XXXIX.--Les kangourous.
XL.--L'homme propose.
XLI.--L'acrostiche.
XLII.--Les vers saphiques.
XLIII.--Dieu dispose.
XLIV.--La crèche du roi Ferdinand.
XLV.--Ponce Pilate.
XLVI.--Les inquisiteurs d'État.
XLVII.--Le départ.
XLVIII.--Quelques pages d'histoire.
XLIX.--La diplomatie du général Championnet.
L.--Ferdinand à Rome.
LI.--Le fort Saint-Ange parle.
LII.--Où Nanno reparaît.
LIII.--Achille chez Déidamie.
LIV.--La bataille.
LV.--La victoire.
FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME
____________________________________
POISSY.--TYP. ET STÉR. DE A. BOURET.
End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome III, by Alexandre Dumas