--O Christ! tu m'es témoin que je pardonne à ce peuple comme tu as

pardonné à tes bourreaux.

Les spectateurs les plus rapprochés des patients entendirent ces

paroles, et quelques huées les accueillirent.

Puis une voix forte se fit entendre, qui dit:

--Priez pour les âmes de ceux qui vont mourir.

C'était la voix du chef des pénitents.

Chacun se mit à genoux pour dire un _Ave Maria_, même le roi sur son

balcon, même le bourreau et ses aides sur l'échafaud.

Il y eut un moment de silence solennel et profond.

En ce moment, un coup de canon retentit; l'échafaud, brisé, s'écroula

sous le bourreau et ses aides; la porte du château Saint-Ange

s'ouvrit, et cent grenadiers, précédés d'un tambour battant la charge,

traversèrent le pont au pas de course, et, au milieu du cri de terreur

de la multitude, du sauve-qui-peut des gendarmes, de l'étonnement et de

l'effroi de tous, s'emparèrent des deux condamnés, qu'ils entraînèrent

au château Saint-Ange, dont la porte se referma sur eux avant que

peuple, bourreaux, pénitents, gendarmes et le roi lui-même fussent

revenus de leur stupeur.

Le château Saint-Ange n'avait dit qu'un mot; mais, comme on le voit, il

avait été bien dit et avait produit son effet.

Force fut aux Romains de se passer de pendaison ce jour-là et de se

rejeter sur les juifs.

Le roi Ferdinand rentra au palais Farnèse de très-mauvaise humeur;

c'était le premier échec qu'il éprouvait depuis son entrée en campagne,

et, malheureusement pour lui, ce ne devait point être le dernier.

LII

OÙ NANNO REPARAIT

La lettre adressée par le roi Ferdinand à la reine Caroline avait

produit l'effet qu'il en attendait. La nouvelle du triomphe des armées

royales s'était répandue, avec la rapidité de l'éclair, de Mergellina au

pont de la Madeleine, et de la chartreuse Saint-Martin au Môle; puis, de

Naples, elle avait été envoyée, par les moyens les plus expéditifs, dans

tout le reste du royaume: des courriers étaient partis pour la Calabre,

et des bâtiments légers pour les îles Lipariotes et la Sicile, et, en

attendant que messagers et scorridori arrivassent à leur destination,

les recommandations du vainqueur avaient été suivies: les cloches des

trois cents églises de Naples, lancées à toute volée, annonçaient les

_Te Deum_, et les salves de canon, parties de tous les forts, hurlaient

de leur côté, avec leur voix de bronze, les louanges du Dieu des armées.

Le son des cloches et le bruit du canon retentissaient donc dans

toutes les maisons de Naples, et, selon les opinions de ceux qui les

habitaient, y éveillaient ou la joie ou le dépit; en effet, tous ceux

qui appartenaient au parti libéral voyaient avec peine le triomphe de

Ferdinand sur les Français, attendu que ce n'était point le triomphe

d'un peuple sur un autre peuple, mais celui d'un principe sur un autre

principe. Or, l'idée française représentait, aux yeux des libéraux de

Naples, l'humanité, l'amour du bien public, le progrès, la lumière, la

liberté, tandis que l'idée napolitaine, aux yeux de ces mêmes libéraux,

représentait la barbarie, l'égoïsme, l'immobilité, l'obscurantisme et la

tyrannie.

Ceux-là, se sentant vaincus moralement, s'étaient renfermés dans leurs

maisons, comprenant qu'il n'y avait aucune sécurité pour eux à se

montrer en public, se rappelant la mort terrible du duc della Torre

et de son frère, et déplorant non-seulement pour Rome, où il allait

rétablir le pouvoir pontifical, mais encore pour Naples, où il allait

consolider le despotisme, le triomphe du roi Ferdinand, c'est-à-dire

celui des idées rétrogrades sur les idées révolutionnaires.

Quant aux absolutistes,--et le nombre en était grand à Naples, car ce

nombre se composait de tout ce qui appartenait à la cour ou qui vivait

ou dépendait d'elle, et du peuple tout entier: pêcheurs, portefaix,

lazzaroni,--ces hommes étaient dans la plus effervescente jubilation.

Ils couraient par les rues en criant: «Vive Ferdinand IV! vive Pie VI!

Mort aux Français! mort aux jacobins!» Et, au milieu de ceux-là, criant

plus fort que tous les autres, était frère Pacifique, ramenant au

couvent son âne Jacobin, près de succomber sous la charge de ses deux

paniers débordant de provisions de toute espèce et brayant de toutes

ses forces à l'instar de son maître, lequel, dans ses plaisanteries peu

attiques, prétendait que son compagnon de quête déplorait la défaite de

ses congénères les jacobins.

Ces plaisanteries faisaient beaucoup rire les lazzaroni, qui ne sont pas

difficiles sur le choix de leurs sarcasmes.

Si éloignée du centre de la ville que fût la maison du Palmier, ou

plutôt celle de la duchesse Fusco qui y attenait, le bruit des cloches

et le retentissement du canon y avaient pénétré et avaient fait

tressaillir Salvato, comme tressaille un cheval de guerre au son de la

trompette.

Ainsi que l'avait appris le général Championnet par le dernier billet

anonyme qu'il avait reçu et qui, comme on s'en doute bien, était du

digne docteur Cirillo, le blessé, sans être complétement guéri, allait

beaucoup mieux. Après s'être levé de son lit, sur la permission du

docteur, aidé de Luisa et de sa femme de chambre, pour s'étendre sur

un fauteuil, il s'était levé de son fauteuil, et, appuyé sur le bras de

Luisa, avait fait quelques tours dans la chambre. Enfin, un jour qu'en

l'absence de sa maîtresse, Giovannina lui avait offert de l'aider

à accomplir une de ces promenades, il l'avait remerciée, mais avait

refusé, et, seul, il avait répété cette promenade circonscrite qu'il

faisait au bras de la San-Felice. Giovannina, sans rien dire, s'était

alors retirée dans sa chambre et avait longuement pleuré. Il était

évident que Salvato répugnait à recevoir, de la femme de chambre,

les soins qui le rendaient si heureux venant de sa maîtresse, et,

quoiqu'elle comprît très-bien qu'entre sa maîtresse et elle, il n'y

avait point, pour un homme distingué, d'hésitation possible, elle n'en

avait pas moins éprouvé une de ces douleurs profondes sur lesquelles

le raisonnement ne peut rien, ou plutôt que le raisonnement rend plus

amères encore.

Quand elle vit, à travers la porte vitrée, passer sa maîtresse, se

rendant, après le départ du chevalier, légère comme un oiseau, à la

chambre du malade, ses dents se serrèrent, elle poussa un gémissement

qui ressemblait à une menace, et, de même qu'avec cet entraînement

sensuel des femmes du Midi vers la perfection physique, elle avait aimé

le beau jeune homme sans le vouloir, elle se trouvait haïr sa maîtresse

instinctivement et en quelque sorte malgré elle.

--Oh! murmura-t-elle, il guérira un jour ou l'autre; le jour où il sera

guéri, il s'en ira, et c'est elle qui souffrira à son tour.

Et, à cette mauvaise pensée, le rire revint sur ses lèvres et les larmes

se séchèrent dans ses yeux.

Chaque fois que le docteur Cirillo venait,--et ses visites étaient de

plus en plus rares,--Giovannina suivait sur son visage l'expression de

joie que lui donnait l'amélioration toujours croissante de la santé du

blessé, et, à chaque visite, elle désirait et craignait à la fois que le

docteur n'annonçât la fin de sa convalescence.

La veille du jour où retentirent à la fois le bruit des cloches et celui

du canon, le docteur Cirillo vint, et, avec un sourire rayonnant, après

avoir écouté la respiration de Salvato, après avoir frappé plusieurs

fois sur sa poitrine et reconnu que le son perdait peu à peu de sa

matité, il avait dit ces paroles, qui avaient à la fois retenti dans

deux coeurs, et même dans trois:

--Allons, allons, dans dix ou douze jours, notre malade pourra monter à

cheval et aller porter lui-même de ses nouvelles au général Championnet.

Giovannina avait remarqué qu'à ces paroles, deux grosses larmes avaient

monté aux paupières de Luisa, qui ne les avait retenues qu'avec effort

et que le jeune homme était devenu fort pâle. Quant à elle, elle avait

ressenti plus vif que jamais ce double sentiment de joie et de douleur,

qu'elle avait déjà plus d'une fois éprouvé.

Sous prétexte de reconduire Cirillo, Luisa l'avait suivi lorsqu'il

s'était retiré; Giovannina, de son côté, les avait suivis des yeux

jusqu'à ce qu'ils eussent disparu; puis elle était allée à la fenêtre,

son observatoire habituel. Cinq minutes après, elle avait vu le docteur

sortir du jardin, et, comme la jeune femme ne rentrait pas immédiatement

dans la chambre du blessé:

--Ah! dit-elle, elle pleure!

Au bout de dix minutes, Luisa rentra; Giovannina remarqua ses yeux

rougis, malgré l'eau dont elle venait de les imbiber, et elle murmura:

--Elle a pleuré!

Salvato n'avait pas pleuré, lui; les larmes semblaient inconnues à cette

figure de bronze; seulement, lorsque la San-Felice était sortie, sa

tête était tombée sur sa main, et il était devenu aussi immobile et

probablement aussi indifférent à tout ce qui l'entourait que s'il eût

été changé en statue; c'était, au reste, l'état qui lui était habituel

quand Luisa n'était point près de lui.

A sa rentrée, et même avant qu'elle fût rentrée, c'est-à-dire au bruit

de ses pas, il leva la tête et sourit; de sorte que, cette fois comme

toujours, la première chose que vit la jeune femme en rentrant dans la

chambre, ce fut le sourire de l'homme qu'elle aimait.

Le sourire est le soleil de l'âme, et son moindre rayon suffit à sécher

cette rosée du coeur qu'on appelle les larmes.

Luisa alla droit au jeune homme, lui tendit les deux mains, et,

répondant à son tour par un sourire:

--Oh! que je suis heureuse, lui dit-elle, que vous soyez tout à fait

hors de danger!

Le lendemain, Luisa était près de Salvato, lorsque, vers une heure

de l'après-midi, commencèrent les volées des cloches, et les salves

d'artillerie; la reine n'avait reçu la dépêche de son auguste époux

qu'à onze heures du matin, et il avait fallu deux heures pour donner les

ordres nécessaires à cette joyeuse manifestation.

Salvato, à ce double bruit, tressaillit, comme nous l'avons dit, sur

son fauteuil; il se dressa sur ses pieds, les sourcils froncés et

les narines ouvertes, comme s'il sentait déjà la poudre, non pas des

réjouissances publiques, mais des champs de bataille, et il demanda, en

regardant tour à tour Luisa et la jeune femme de chambre:

--Qu'est-ce que cela?

Les deux femmes firent en même temps un geste analogue qui signifiait

qu'elles ne pouvaient répondre à la question de Salvato.

--Va t'informer, Giovannina, dit la San-Felice; c'est probablement

quelque fête que nous avons oubliée.

Giovannina sortit.

--Quelque fête? demanda Salvato interrogeant Luisa du regard.

--Quel jour sommes-nous aujourd'hui? demanda la jeune femme.

--Oh! dit Salvato en souriant, il y a longtemps que je ne compte plus

les jours.

Et il ajouta avec un soupir:

--Je vais commencer d'aujourd'hui.

Luisa étendit la main vers un calendrier.

--En effet, dit-elle toute joyeuse, nous sommes au dimanche de l'Avent.

--Est-ce l'habitude à Naples, dit Salvato, de tirer le canon pour

célébrer la venue de Notre-Seigneur? Si c'était Natale, ce serait encore

possible.

Giovannina rentra.

--Eh bien? lui demanda la San-Felice.

--Madame, répondit Giovannina, Michele est là.

--Que dit-il?

--Oh! de singulières choses, madame! il dit... Mais, continua-t-elle,

mieux vaut que ce soit à madame qu'il dise cela; madame fera, des

nouvelles de Michele, ce qu'elle voudra.

--Je reviens, mon ami, dit la San-Felice à Salvato; je vais voir

moi-même ce que dit notre fou.

Salvato répondit par un signe de tête et un sourire, Luisa sortit à son

tour.

Giovannina s'attendait aux questions du jeune homme; mais lui, la

San-Felice sortie, ferma les yeux et retomba dans son immobilité et son

mutisme habituels. N'étant point interrogée, si grande que fût peut-être

l'envie qu'elle en eût, Giovannina n'osa parler.

Luisa trouva son frère de lait l'attendant dans la salle à manger; il

avait le visage triomphant, était vêtu de ses habits de fête, et de son

chapeau tombait un flot de rubans.

--Victoire! s'écria-t-il en apercevant Luisa, victoire, la petite

soeur! notre grand roi Ferdinand est entré à Rome, le général Mack est

victorieux sur tous les points, les Français sont exterminés, on brûle

les juifs et l'on pend les jacobins. _Evviva la Madonna!_... Eh bien,

qu'as-tu donc?

Cette question était provoquée par la pâleur de Luisa, à qui les forces

manquaient à cette nouvelle et qui se laissait aller sur une chaise.

En effet, elle comprenait une chose: c'est que, les Français vainqueurs,

Salvato pouvait rester près d'elle et même les attendre à Naples, mais

que, les Français vaincus, Salvato devait tout quitter, même elle, pour

aller partager les revers de ses frères d'armes.

--Mais je te demande ce que tu as? dit Michele.

--Rien, mon ami; mais cette nouvelle si étonnante et si inattendue... En

es-tu sûr, Michele?

--Mais tu n'entends donc pas les cloches? mais tu n'entends donc pas le

canon?

--Si fait, je les entends.

Et elle murmura à demi-voix:

--Et lui aussi, par malheur!

--Tiens, dit Michele, si tu en doutes, voici le chevalier San-Felice

qui va te le confirmer; il est de la cour, lui, il doit savoir les

nouvelles.

--Mon mari! s'écria Luisa; mais ce n'est point son heure!

Et elle tourna vivement la tête du côté du jardin.

En effet, c'était le chevalier qui rentrait une heure plus tôt que de

coutume. Il était évident que, pour qu'un tel dérangement se produisît

chez lui, il fallait qu'un grand événement fût arrivé.

--Vite! vite! Michele, s'écria Luisa, va dans la chambre du blessé; mais

pas un mot de ce que tu viens de me dire, et veille à ce que, de son

côté, Giovannina se taise; tu comprends?

--Oui, je comprends que cela lui ferait de la peine, pauvre garçon!

mais, s'il m'interroge sur les cloches et le canon...?

--Tu diras que c'est à propos de la fête de l'Avent. Va.

Michele disparut dans le corridor, dont Luisa referma la porte derrière

lui. Il était temps, la tête du chevalier paraissait au moment même

au-dessus du perron.

Luisa s'élança au-devant de lui, le sourire sur les lèvres, mais le

coeur palpitant.

--Ah! par ma foi! dit celui-ci en entrant, voilà une nouvelle à laquelle

je ne m'attendais guère: le roi Ferdinand, un héros! Jugez donc sur les

apparences. Les Français en retraite! Rome abandonnée par le général

Championnet! et, par malheur, des meurtres, des exécutions, comme si

la Victoire ne savait pas rester pure. Ce n'est point ainsi que la

comprenaient les Grecs; ils l'appelaient _Nicé_, la faisaient fille de

la Force et de la Valeur, et la mettaient avec Thémis, à la suite de

Jupiter. Il est vrai que les Romains ne lui donnaient pas une balance

pour attribut, à moins que ce ne fût pour peser l'or des vaincus. _Væ

victis!_ disaient-ils; et, moi, je dirai: _Væ victoribus!_ toutes les

fois que les vainqueurs joindront les échafauds et les potences à leurs

trophées d'armes. J'aurais été un mauvais conquérant, ma pauvre Luisa,

et j'aime mieux entrer dans ma maison qui me sourit que dans une ville

qui pleure.

--Mais c'est donc bien vrai, ce que l'on dit, mon ami? demanda Luisa

hésitant encore à croire.

--Officiel, ma chère Luisa; je tiens la nouvelle de la bouche même de

Son Altesse le duc de Calabre, et il m'a renvoyé bien vite m'habiller,

parce qu'à cette occasion il donne un dîner.

--Où vous allez? s'écria la San-Felice avec plus d'empressement qu'elle

n'eût voulu.

--Oh! mon Dieu, où je suis obligé d'aller, répondit le chevalier: un

dîner de savants; il s'agit de faire des inscriptions latines et de

trouver des allégories pour le retour du roi. On va lui faire des fêtes

magnifiques, mon enfant, auxquelles il te sera bien difficile, soit dit

en passant, de te dispenser d'aller, tu comprends. Lorsque le prince est

venu m'annoncer cette nouvelle à la bibliothèque, j'étais si loin de m'y

attendre, que j'ai failli tomber de mon échelle; ce qui n'eût point

été poli, car c'était la preuve que je doutais furieusement du génie

militaire de son père. Enfin me voilà, ma pauvre chère, si troublé, que

je ne sais pas même si j'ai refermé la porte du jardin derrière moi. Tu

vas m'aider à m'habiller, n'est-ce pas? Donne-moi, toi, tout ce qu'il me

faut pour faire une petite toilette de cour... Dîner académique! Comme

je vais m'ennuyer avec tous ces écosseurs de grec et tous ces bluteurs

de latin! Je reviendrai le plus tôt que je pourrai; mais le plus tôt

que je pourrai, ce ne sera pas avant dix ou onze heures du soir, Dieu!

vont-ils me trouver bête, et vais-je les trouver pédants! Allons viens,

ma petite Luisa, viens! il est deux heures, et le dîner est pour trois.

Mais que regardes-tu donc?

Et le chevalier fit un mouvement pour voir ce qui attirait les regards

de sa femme du côté du jardin.

--Rien, mon ami, rien, dit Luisa en poussant son mari du côté de sa

chambre à coucher; tu as raison, il faut te hâter, ou tu ne seras pas

prêt.

Ce qui attirait les yeux de Luisa et ce qu'elle craignait que ne vît son

mari, c'était la porte du jardin qu'en effet le chevalier avait oublié

de fermer, qui s'ouvrait lentement et qui donnait passage à la sorcière

Nanno, que personne n'avait revue depuis qu'elle avait quitté la maison

après avoir donné les premiers soins au blessé et avoir passé la nuit

près de lui. Elle s'avança de son pas sibyllin. Elle monta les marches

du perron, apparut à la porte de la salle à manger, et, comme si elle

eût su n'y trouver que Luisa, y entra sans hésitation, la traversa

lentement et sans que l'on entendît le bruit de ses pas; puis, sans

s'arrêter à parler à Luisa, qui la regardait pâle et tremblante, comme

si elle eût suivi des yeux un fantôme, disparut dans le corridor qui

conduisait chez Salvato, en mettant un doigt sur sa bouche en signe de

silence.

Luisa essuya avec son mouchoir la sueur qui perlait sur son front, et,

pour échapper plus sûrement à cette apparition qu'elle regardait comme

fantastique, elle se jeta dans la chambre de son mari et en tira la

porte derrière elle.

LIII

ACHILLE CHEZ DÉIDAMIE

Il n'avait point été difficile à Michele de suivre les instructions que

lui avait données Luisa; car, excepté un signe amical que lui avait fait

le jeune officier, il ne lui avait point adressé la parole.

Michele et Giovannina s'étaient alors retirés dans l'embrasure d'une

fenêtre et s'y étaient livrés à une conversation animée, mais à voix

basse; le lazzarone achevait d'éclairer Giovannina sur les événements

dont il avait eu à peine le temps de lui dire quelques mots et qui, elle

le sentait instinctivement, allaient avoir une grande influence sur les

destinées de Salvato et de Luisa, et, par conséquent, sur la sienne.

Quant à Salvato, quoiqu'il ne pût connaître ces événements dans leurs

détails, il se doutait bien, d'après les signes d'allégresse auxquels se

livrait Naples, qu'il venait d'arriver quelque chose d'heureux pour les

Napolitains, et de malheureux pour les Français; mais il lui semblait,

si Luisa voulait lui cacher cet événement, qu'il y avait quelque chose

d'indélicat à questionner des étrangers et surtout des domestiques

et des inférieurs sur ce sujet; s'il y avait secret, il tâcherait de

l'apprendre de la bouche de celle qu'il aimait.

Au milieu de la conversation de Nina et de Michele, au milieu de la

rêverie du jeune officier, la porte cria; mais, comme Salvato n'avait

pas reconnu le pas de la San-Felice, il ne rouvrit pas même ses yeux

qu'il tenait fermés.

Le lazzarone et la camériste, qui n'avaient pas la même raison que

Salvato de s'absorber dans leurs propres pensées, tournèrent leurs yeux

vers la porte et poussèrent un cri d'étonnement.

C'était Nanno qui venait d'entrer.

Au cri poussé par Nina et Michele, Salvato se retourna à son tour et,

quoiqu'il ne l'eût vue qu'à travers les nuages d'un demi-évanouissement,

il reconnut aussitôt la sorcière et lui tendit la main.

--Bonjour, mère! lui dit-il; je te remercie d'être venue voir ton

malade; j'avais peur d'être forcé de quitter Naples sans avoir pu te

remercier.

Nanno secoua la tête.

--Ce n'est point mon malade que je viens voir, dit-elle, car mon malade

n'a plus besoin de ma science; ce ne sont point des remercîments que

je viens chercher, car, n'ayant fait que le devoir d'une femme de la

montagne qui connaît la vertu des plantes, je n'ai point de remercîments

à recevoir; non, je viens dire au blessé dont la cicatrice est fermée:

écoute un récit de nos anciens jours que, depuis trois mille ans,

les mères redisent à leurs fils, quand elles craignent de les voir

s'endormir dans un lâche repos au moment où la patrie est en danger.

L'oeil du jeune homme étincela, car quelque chose lui disait que cette

femme était en communication avec sa pensée.

La sorcière appuya sa main gauche au dossier du fauteuil de Salvato,

couvrit de sa main droite la moitié de son front et ses yeux, et parut

un instant chercher au fond de sa mémoire quelque légende longtemps

oubliée.

Michele et Giovannina, ignorant ce qu'ils allaient entendre, regardaient

Nanno avec étonnement, presque avec effroi. Salvato la dévorait des

yeux; car, nous l'avons dit, il devinait que la parole qui allait sortir

de sa bouche, illuminerait comme un éclair d'orage ce qu'il y avait

d'obscur encore dans les pressentiments qu'avaient éveillés en lui les

premières volées des cloches et les premières salves d'artillerie.

Nanno releva la mante sur son front et du même mouvement rabattit entre

ses épaules le capuchon qui encadrait sa tête et avec une lente et

traînante accentuation qui n'était ni la parole, ni le chant, elle

commença la légende suivante:

«Voici ce que les aigles de la Troïade ont raconté aux vautours de

l'Albanie:

»Du temps que la vie des dieux se mêlait à celle des hommes, il y

eut une union entre une déesse de la mer nommée Thétys et un roi de

Thessalie nommé Pélée.

»Neptune et Jupiter avaient voulu l'épouser; mais, ayant appris qu'il

naîtrait d'elle un fils qui serait plus grand que son père, ils la

cédèrent au fils d'Eaque.

»Thétys eut de son époux plusieurs enfants, qu'elle jeta les uns après

les autres au feu, pour éprouver s'ils étaient mortels; tous périrent

les uns après les autres.

»Enfin elle en eut un que l'on appela Achille; sa mère allait le jeter

au feu comme les autres, lorsque Pélée le lui arracha des mains et

obtint d'elle qu'au lieu de le tuer, elle le trempât dans le Styx; ce

qui le rendrait non point immortel, mais invulnérable.» Thétys obtint

de Pluton de descendre une fois, mais une seule fois, aux Enfers, pour

tremper son fils dans le Styx; elle s'agenouilla au bord du fleuve, prit

l'enfant par le talon et l'y trempa en effet.

»De sorte que l'enfant fut invulnérable sur toutes les parties de son

corps, excepté au talon par lequel sa mère l'avait pris; ce qui fit

qu'elle consulta l'oracle.

»L'oracle lui répondit que son fils acquerrait une gloire immortelle

au siége d'une grande ville, mais qu'au milieu de son triomphe il

trouverait la mort.

»Alors, sous le nom de Pyrrha, sa mère le conduisit à la cour du roi

de Scyros, et, sous des habits de femme, le mêla aux filles du roi.

L'enfant atteignit l'âge de quinze ans, ignorant qu'il fût un homme...»

Mais, lorsque l'Albanaise fut arrivée là de son récit:

--Je connais ton histoire, Nanno, lui dit le jeune officier en

l'interrompant; tu me fais l'honneur de me comparer à Achille, et tu

compares Luisa à Déidamie; mais, sois tranquille, tu n'auras pas même

besoin, comme Ulysse, de me montrer une épée pour me rappeler que je

suis un homme. On se bat, n'est-ce pas? continua le jeune officier

l'oeil étincelant; et ces décharges d'artillerie annoncent quelque

victoire des Napolitains sur les Français. Où se bat-on?

--Ces cloches et ces décharges d'artillerie annoncent, répondit Nanno,

que le roi Ferdinand est entré à Rome et que les massacres ont commencé.

--Merci, dit Salvato en lui saisissant la main; mais quel intérêt

as-tu à venir me donner cet avis, toi, Calabraise, toi, sujette du roi

Ferdinand?

Nanno se redressa de toute la hauteur de sa grande taille.

--Je ne suis point Calabraise, dit-elle; je suis une fille de l'Albanie,

et les Albanais ont fui leur patrie pour n'être les sujets de personne;

ils n'obéissent et n'obéiront jamais qu'aux descendants du grand

Scanderberg. Tout peuple qui se lève au nom de la liberté est son frère,

et Nanno prie la Panagie pour les Français, qui viennent au nom de la

liberté.

--C'est bien, dit Salvato, dont la résolution était prise.

La San-Felice, Tome 03 · 第 12 / 15 段