prêchaient dans les églises, les moines tonnaient sur les places et
dans les carrefours, montés sur les bornes ou sur des tréteaux; les
proclamations de Ferdinand couvraient toutes les murailles. Elles
déclaraient que le roi avait fait tout ce qu'il avait pu pour conserver
l'amitié des Français, mais que l'honneur napolitain était outragé
par l'occupation de Malte, fief du royaume de Sicile, qu'il ne pouvait
tolérer l'envahissement des États du pape, qu'il aimait comme son
antique allié, et qu'il respectait comme chef de l'Église, et qu'en
conséquence il faisait marcher son armée pour restituer Rome à son
légitime souverain.
Puis, s'adressant directement au peuple, il lui disait:
«Si j'avais pu obtenir cet avantage par tout autre sacrifice, je n'eusse
point hésité à le faire; mais quel espoir de succès y eût-il eu après
tant de funestes exemples qui vous sont tous bien connus? Plein de
confiance dans la bonté du Dieu des armées, qui guidera mes pas et
dirigera mes opérations, je pars à la tête des courageux défenseurs de
la patrie. Je vais avec la plus grande joie braver tous les dangers pour
l'amour de mes compatriotes, de mes frères et de mes enfants; car je
vous ai toujours considérés comme tels. Soyez fidèles à Dieu, obéissez
aux ordres de ma bien-aimée compagne, que je charge du soin de gouverner
en mon absence. Je vous recommande de la respecter et de la chérir
comme une mère. Je vous laisse aussi mes enfants, continuait-il, qui
ne doivent pas vous être moins chers qu'à moi. Quels que soient les
événements, souvenez-vous que vous êtes Napolitains, que, pour être
brave, il suffit de le vouloir et qu'il vaut mieux mourir glorieusement
pour la cause de Dieu et pour celle de son pays, que de vivre dans une
fatale oppression. Que le ciel répande sur vous ses bénédictions! Tel
est le voeu de celui qui, tant qu'il vivra, conservera pour vous les
tendres sentiments d'un souverain et d'un père.»
C'était la première fois que le roi de Naples s'adressait directement à
son peuple, lui parlait de son amour pour lui, lui vantait sa paternité,
en appelait à son courage et lui confiait sa femme et ses enfants.
Depuis la bataille de Velletri, qui avait été gagnée en 1744 par les
Espagnols sur les Allemands, et qui avait assuré le trône à Charles
III, les Napolitains n'avaient entendu le canon que les jours de grandes
fêtes; ce qui n'empêchait point que, dans leur orgueil national, il ne
se crussent les premiers soldats du monde.
Quant à Ferdinand, il n'avait jamais eu l'occasion de prouver ni
son courage ni ses talents militaires; donc, on ne pouvait l'accuser
d'avance ni d'incapacité ni de faiblesse. Lui seul savait que penser de
lui-même, et il s'en était expliqué en présence de Mack, comme on l'a
vu, avec son cynisme ordinaire.
Or, c'était déjà un grand progrès social qu'ayant à prendre une décision
aussi grave que celle de la guerre, ayant à combattre un ennemi aussi
dangereux que l'étaient les Français, il s'adressât à son peuple pour
se justifier bien ou mal, devant ses sujets, de cette nécessité dans
laquelle il s'était mis de les faire tuer.
Il est vrai que, sans compter l'aide de l'Autriche, de laquelle, après
la lettre qu'il avait reçue, il ne faisait aucun doute, il comptait
sur une division du côté du Piémont. Une dépêche particulière avait été
écrite par le prince Belmonte au chevalier Priocca, ministre du roi de
Sardaigne. Si nous n'avions pas le texte de cette dépêche sous les yeux,
et si, par conséquent, nous n'étions pas certain de son authenticité,
nous hésiterions à la reproduire, tant le droit des nations, tant la
morale divine et humaine nous y semblent outrageusement violés.
La voici:
«Monsieur le chevalier,
»Nous savons que, dans le conseil de Sa Majesté le roi de Sardaigne,
plusieurs ministres circonspects, pour ne pas dire timides, frémissent
à l'idée de parjure et de meurtre, comme si le dernier traité d'alliance
entre la France et la Sardaigne était un acte politique de nature à être
respecté! N'a-t-il pas été dicté par la force oppressive du vainqueur?
n'a-t-il pas été accepté sous l'empire de la nécessité? De pareils
traités ne sont que des injustices du plus fort à l'égard de l'opprimé,
qui, en les violant, s'en dégage à la première occasion que lui offre la
faveur de la fortune.
»Quoi! en présence de votre roi prisonnier dans sa capitale, entouré
de baïonnettes ennemies, vous appelleriez parjure ne point tenir les
promesses arrachées par la nécessité, désapprouvées par la conscience?
Vous appelleriez assassinat l'extermination de vos tyrans? La faiblesse
des opprimés ne pourra donc jamais espérer aucun secours légitime contre
la force qui les opprime?
»Les bataillons français, pleins de confiance et de sécurité dans la
paix, sont disséminés dans le Piémont; excitez le patriotisme du peuple
jusqu'à l'enthousiasme et la fureur, de sorte que tout Piémontais aspire
à l'honneur d'abattre un ennemi de la patrie; ces meurtres partiels
profiteront plus au Piémont que des victoires remportées sur le champ de
bataille, et jamais la postérité équitable ne donnera le nom de trahison
à des actes énergiques de tout un peuple qui passe sur le cadavre de ses
oppresseurs pour reconquérir sa liberté. Nos braves Napolitains, sous
la conduite du général Mack, donneront les premiers le signal de mort
contre l'ennemi des trônes et des peuples, et peut-être seront-ils déjà
en marche quand cette lettre vous parviendra.»
Toutes ces excitations avaient soulevé dans le peuple napolitain, si
facile à porter aux extrêmes, un enthousiasme qui tenait du délire. Ce
roi qui, second Godefroy de Bouillon, entreprenait la guerre sainte,
ce champion de l'Église qui volait au secours des autels abattus, de la
religion profanée, c'était l'exemple de la chrétienté, c'était l'idole
de Naples, et quiconque se fût hasardé dans cette foule, vêtu d'un
pantalon ou coiffé à la Titus, eût couru le risque de la vie; aussi
tous ceux qui pouvaient être soupçonnés de jacobinisme, c'est-à-dire
de désirer le progrès, de désirer l'instruction, de regarder enfin la
France comme l'initiatrice des peuples à la civilisation; aussi ceux-là
étaient-ils prudemment enfermés chez eux et se gardaient-ils bien de se
mêler à cette foule.
Et cependant, si bien disposée qu'elle fût, elle n'en commençait pas
moins à s'impatienter,--car c'était la même qui injurie saint Janvier
lorsqu'il tarde à faire son miracle,--et le roi, dont la présence était
annoncée pour neuf heures, n'avait point encore paru, quoique toutes
les horloges de toutes les églises de Naples eussent sonné dix heures et
demie; or, on savait cela, le roi n'avait point l'habitude de se faire
attendre; à ses rendez-vous de chasse, il arrivait toujours le premier;
au théâtre, quoiqu'il sût parfaitement que le rideau ne se lèverait
point avant qu'il fût dans la salle, il arrivait toujours pour le
lever du rideau, que trois ou quatre fois à peine dans sa vie, il avait
retardé; quant à manger son macaroni, divertissement qu'il savait être
impatiemment attendu de tout le parterre, jamais il ne dépassait le
moment où le Temps, qui sert d'horloge à Saint-Charles, marquait dix
heures avec la pointe de sa faux. D'où venait donc ce peu d'empressement
de se rendre aux désirs d'un peuple auquel, dans ses proclamations, il
dispensait tant d'amour? C'est que ce roi entreprenait une aventure
bien autrement hasardeuse que celle de courre le cerf, le daim ou le
sanglier, d'affronter à Saint-Charles deux actes d'opéra et trois actes
de ballet; le roi jouait un jeu qu'il n'avait point joué encore et
auquel il avait la conscience de son peu d'habileté; il ne se hâtait
donc point de relever ses cartes.
Enfin les tambours battirent aux champs, les quatre musiques disposées
aux quatre angles de la place éclatèrent toutes les quatre en même
temps, les fenêtres de la façade du palais donnant sur le balcon
s'ouvrirent, et les balcons furent envahis, celui du milieu par la
reine, le prince royal, la princesse de Calabre, les princes et les
princesses de la famille royale, sir William et lady Hamilton, et par
Nelson, Troubridge et Ball, enfin par les sept ministres. Les autres
balcons furent occupés par les dames d'honneur, les chevaliers
d'honneur, les chambellans de service et tous ceux qui de près ou
de loin tenaient à la cour; et, en même temps, au milieu de cris
frénétiques, de hourras assourdissants, le roi lui-même, dans
l'encadrement de la grande porte du palais, parut à cheval, escorté par
les princes de Saxe et de Philipsthal, et suivi de son aide de camp de
confiance, le marquis Malaspina, que nous avons déjà entrevu près de lui
sur la galère capitane et de son ami particulier le duc d'Ascoli,--dont
la connaissance pour nous date du même jour,--ami sans lequel le roi
avait déclaré ne vouloir point partir, et qui, quoi qu'il n'eût aucun
grade dans l'armée, avait consenti avec joie à suivre son souverain.
Le roi, à cheval, regagnait une partie des avantages qu'il perdait à
pied; d'ailleurs, il était, avec le duc de Rocca-Romana, le meilleur
cavalier de son royaume, et, quoiqu'il se tint un peu courbé, il avait
beaucoup plus de grâce à cet exercice qu'à aucun autre.
Cependant, avant même d'avoir dépassé la grande porte, soit hasard, soit
présage, son cheval, ordinairement sûr et doux, fit un écart qui eût
désarçonné tout autre écuyer, puis, refusant d'entrer dans la place, se
cabra au point qu'il manqua de se renverser sur son cavalier; mais le
roi lui rendit la main, lui enfonça les éperons dans le ventre, et, d'un
seul bond, comme s'il eût eu quelque obstacle invisible à franchir, le
cheval se trouva sur la place.
--Mauvais augure! dit au duc d'Ascoli le marquis Malaspina, homme
d'esprit et frondeur enragé; un Romain rentrerait chez lui.
Mais le roi, qui avait assez des préjugés modernes, auxquels il faisait
une large part, sans songer à ceux de l'antiquité, que d'ailleurs il ne
connaissait point, le sourire sur les lèvres, et tout fier de montrer
son habileté à une pareille galerie, s'élança au milieu du cercle que
les généraux avaient formé pour le recevoir; il était vêtu d'un brillant
uniforme de feld-maréchal autrichien, couvert de broderies et de
cordons; sur son chapeau flottait un panache rival pour la blancheur et
le volume de celui de son aïeul Henri IV à Ivry, et que l'armée devait
suivre, non pas comme celui du vainqueur de Mayenne sur la route de
l'honneur et de la victoire, mais sur celle de la défaite et de la
honte.
A la vue du roi, nous l'avons dit, les cris, les hourras, les
acclamations avaient retenti et grandi comme un tonnerre. Le roi,
tout fier de son triomphe, eut sans doute alors un moment confiance en
lui-même; il fit pivoter son cheval pour faire face à la reine, et la
salua en levant son chapeau.
Alors, tous les balcons du palais s'animèrent à leur tour; des cris s'en
échappèrent, les mouchoirs volèrent en l'air, les enfants tendirent
les bras au roi, la foule se joignit à cette démonstration, qui devint
universelle et à laquelle se mêlèrent les vaisseaux de la rade en
se pavoisant et les canons des forts en multipliant les salves de
l'artillerie.
En même temps, par la pente de l'arsenal, montèrent, avec un bruit
retentissant et guerrier, vingt-cinq pièces de canon avec leurs fourgons
et leurs artilleurs; ces vingt-cinq pièces de canon étaient destinées au
corps d'armée du centre, c'est-à-dire à celui à la tête duquel devaient
marcher le roi et le général Mack; enfin venait le trésor de l'armée,
enfermé dans des voitures de fer.
Onze heures sonnèrent à l'église Saint Ferdinand.
C'était l'heure du départ, ou plutôt on était en retard d'une heure:
l'heure du départ était dix heures.
Le roi voulut finir par un coup de théâtre.
--Mes enfants! cria-t-il en étendant les bras vers le balcon où étaient,
avec les jeunes princesses, les jeunes princes Léopold et Albert.
Ceux-ci étaient les deux derniers fils du roi: l'un âgé de neuf ans,
Léopold, qui fut depuis le prince de Salerne, favori de la reine;
Albert, le favori du roi, âgé de six ans, et dont les jours étaient déjà
comptés.
Les deux enfants, en s'entendant appeler par le roi, disparurent du
balcon, descendirent avec leurs professeurs, et, leur échappant dans
les escaliers, s'élancèrent par la grande porte, s'aventurant, avec
l'insoucieux courage de la jeunesse, au milieu des chevaux encombrant la
place, et coururent au roi.
Le roi les prit tour à tour, et, les soulevant de terre, les embrassa.
Puis il les montra au peuple en criant d'une voix forte et qui fut
entendue des premiers rangs et, par les premiers, communiquée aux
derniers:
--Je vous les recommande, mes amis; c'est, après la reine, ce que j'ai
de plus précieux au monde.
Et, rendant les enfants à leurs précepteurs, il ajouta en tirant son
épée avec ce même geste qu'il avait trouvé si ridicule lorsque Mack
avait tiré la sienne:
--Et moi, moi, je vais vaincre ou mourir pour vous!
A ces paroles, l'émotion monta à son comble; les jeunes princesses
pleurèrent, la reine porta son mouchoir à ses yeux, le duc de Calabre
leva les mains au ciel, comme pour appeler la bénédiction de Dieu sur la
tête de son père, les professeurs prirent les jeunes princes dans leurs
bras, les emportèrent malgré leurs cris, et la foule éclata en hourras
et en sanglots.
L'effet désiré était produit; demeurer plus longtemps, c'était
l'amoindrir; les trompettes donnèrent le signal du départ et se
mirent en marche. Un petit corps de cavalerie, stationnant largo
San-Ferdinando, se rangea à leur suite et fit tête de colonne; le roi
s'avança immédiatement après, au milieu d'un grand espace vide, saluant
le peuple, qui répondait par les cris de «Vive Ferdinand IV! Vive Pie
VI! Mort aux Français!»
Mack et tout l'état-major venaient après le roi; après l'état-major,
tout ce formidable appareil que nous avons dit, suivi lui-même d'un
petit corps de cavalerie comme celui qui marchait en tête.
Avant de quitter tout à fait la place du Château, le roi se retourna une
dernière fois pour saluer la reine et dire adieu à ses enfants.
Puis il s'engouffra dans la longue rue de Tolède, qui, par largo
Mercatello, Port'Alba et largo delle Pigne, devait le conduire sur la
route de Capoue, où la suite du roi allait faire sa première station,
tandis que le roi ferait, à Caserte, ses adieux réels à sa femme et
à ses enfants et une dernière visite à ses kangourous. Ce que le
roi regrettait le plus à Naples, c'était sa crèche, qu'il laissait
inachevée.
Hors de la ville, une voiture l'attendait; il y monta avec le duc
d'Ascoli, le général Mack, le marquis Malaspina, et tous quatre allèrent
tranquillement attendre à Caserte, où devaient, deux heures après, les
rejoindre la reine, la famille royale et les intimes de la cour, le
départ du lendemain, qui devait être la véritable entrée en campagne.
XLVIII
QUELQUES PAGES D'HISTOIRE
Quoique nous n'ayons nullement l'intention de nous faire l'historien de
cette campagne, force nous est de suivre le roi Ferdinand dans sa marche
triomphale au moins jusqu'à Rome, et de recueillir les événements les
plus importants de cette marche.
L'armée du roi de Sicile avait déjà, depuis plus d'un mois, pris ses
positions de cantonnement; elle était divisée en trois corps: 22,000
hommes campaient à San-Germano, 16,000 dans les Abruzzes, 8,000 dans la
plaine de Sessa, sans compter 6,000 hommes à Gaete, prêts à se mettre en
marche, comme arrière-garde, au premier pas que les trois premiers corps
feraient en avant, et 8,000 prêts à faire voile pour Livourne sous les
ordres du général Naselli. Le premier corps devait marcher sous les
ordres du roi en personne, le second sous ceux du général Micheroux, le
troisième sous ceux du général de Damas.
Mack, nous l'avons dit, conduisait le premier corps.
C'étaient donc cinquante-deux mille hommes, sans compter le corps de
Naselli, qui marchaient contre Championnet et ses neuf ou dix mille
hommes.
Après trois ou quatre jours passés au camp de San-Germano, pendant
lesquels la reine et Emma Lyonna, habillées toutes deux en amazones et
montant de fringants chevaux pour faire admirer leur adresse, passèrent
la revue du premier corps d'armée, et, par tous les moyens possibles,
bonnes paroles et gracieux sourires aux officiers, double paye et
distribution de vin aux soldats, exaltèrent de leur mieux l'enthousiasme
de l'armée, on se quitta en augurant la victoire; et, tandis que
la reine, Emma Lyonna, sir William Hamilton, Horace Nelson et les
ambassadeurs et les barons invités à ces fêtes guerrières regagnaient
Caserte, l'armée, à un signal donné, se mit en marche le même jour, à la
même heure, sur trois points différents.
Nous avons vu les ordres donnés par le général Macdonald au nom du
général Championnet, le jour où nous avons introduit nos lecteurs
au palais Corsini et où nous les avons fait assister aux arrivées
successives de l'ambassadeur français et du comte de Ruvo; ces ordres,
on se le rappelle, étaient d'abandonner toutes les places et toutes les
positions à l'approche des Napolitains; on ne sera donc point étonné de
voir, devant l'agression du roi Ferdinand, toute l'armée française se
mettre en retraite.
Le général Micheroux, formant l'aile droite avec dix mille soldats,
traversa le Tronto, poussa devant lui la faible garnison française
d'Ascoli, et, par la voie Émilienne, prit la direction de
Porto-de-Fermo; le général de Damas, formant l'aile gauche, suivit la
voie Appienne, et le roi, conduisant le centre, partit de San-Germano
et, ainsi que l'avait arrêté Mack dans son plan de campagne, marcha sur
Rome par la route de Ceperano et Frosinone.
Le corps d'armée du roi arriva à Ceperano vers neuf heures du matin,
et le roi fit halte dans la maison du syndic pour déjeuner. Le déjeuner
fini, le général Mack, à qui le roi, depuis le départ de San-Germano,
faisait l'honneur de l'admettre à sa table, demanda la permission
d'appeler près de lui son aide de camp, le major Riescach.
C'était un jeune Autrichien de vingt-six à vingt-huit ans, ayant
reçu une excellente éducation, parlant le français comme sa langue
maternelle, et très-distingué sous son élégant uniforme. Il se rendit
immédiatement aux ordres de son général.
Le jeune officier salua respectueusement le roi d'abord, puis son
général, et attendit les ordres qu'il était venu recevoir.
--Sire, dit Mack, il est dans les usages de la guerre, et surtout
parmi les gens comme il faut, que l'on prévienne l'ennemi que l'on va
attaquer; je crois donc de mon devoir de prévenir le général républicain
que nous venons de traverser la frontière.
--Vous dites que c'est dans les usages de la guerre? fit le roi.
--Oui, sire.
--Alors, prévenez, général, prévenez.
--D'ailleurs, en apprenant que nous marchons contre lui avec des forces
imposantes, peut-être cédera-t-il la place.
--Ah! dit le roi, voilà qui serait tout à fait galant de sa part.
--Votre Majesté permet donc?
--Je le crois bien, pardieu! que je permets.
Mack fit tourner sa chaise sur un pied, et, appuyant son coude sur la
table:
--Major Ulrich, dit-il, mettez-vous à ce bureau et écrivez.
Le major prit une plume.
--Écrivez, continua Mack, de votre plus belle écriture; car il est
possible que le général républicain auquel elle est adressée ne
sache pas lire très-couramment; ces messieurs ne sont pas forts,
_généralement_ parlant, continua Mack en riant du joli mot qu'il venait
de faire, et je ne veux pas, s'il s'obstine à rester, qu'il puisse dire
qu'il ne m'a pas compris.
--Si c'est au général Championnet, monsieur le baron, répliqua le
jeune homme, que cette lettre est adressée, je ne crois pas que Votre
Excellence ait rien de pareil à craindre. J'ai entendu dire que c'était
un des hommes les plus lettrés de l'armée française; je ne m'en tiens
pas moins prêt à exécuter les ordres de Votre Excellence.
--Et c'est ce que vous avez de mieux à faire, répliqua Mack un peu
blessé de l'observation du jeune homme, et en faisant un signe impératif
de la tête.
Le major s'apprêta à écrire.
--Votre Majesté me laisse libre dans ma rédaction? demanda au roi le
général Mack.
--Parfaitement, parfaitement, répondit le roi, attendu que, si
j'écrivais moi-même à votre citoyen général, si lettré qu'il soit, je
crois qu'il aurait de la peine à s'en tirer.
--Écrivez, monsieur, dit Mack.
Et il dicta la lettre ou plutôt l'ultimatum suivant, qui n'est rapporté
dans aucune histoire, que nous copions sur le double officiel envoyé à
la reine, et qui est un modèle d'impertinence et d'orgueil:
«Monsieur le général,
»Je vous déclare que l'armée sicilienne, que j'ai l'honneur de commander
sous les ordres du roi en personne, vient de traverser la frontière
pour se mettre en possession des États romains, révolutionnés et usurpés
depuis la paix de Campo-Formio, révolution et usurpation qui n'ont
point été reconnues par Sa Majesté Sicilienne, ni par son auguste allié
l'empereur et roi; je demande donc que, sans le moindre délai, vous
fassiez évacuer dans la république cisalpine les troupes françaises qui
se trouvent dans les États romains, et que vous en fassiez autant
de toutes les places qu'elles occupent. Les généraux commandant les
diverses colonnes des troupes de Sa Majesté Sicilienne ont l'ordre le
plus positif de ne point commencer les hostilités là où les troupes
françaises se retireront sur ma signification, mais d'employer la force
au cas où elles résisteraient.
»Je vous déclare, en outre, citoyen général, que je regarderai comme
un acte d'hostilité que les troupes françaises mettent le pied sur le
territoire du grand-duc de Toscane. J'attends votre réponse sans le
moindre retard et vous prie de me renvoyer le major Reiscach, que je
vous expédie, quatre heures après avoir reçu ma lettre. La réponse devra
être positive et catégorique. Quant à la demande d'évacuer les États
romains et de ne point mettre le pied dans le grand-duché de Toscane,
une réponse négative sera considérée comme une déclaration de guerre de
votre part, et Sa Majesté Sicilienne saura soutenir, l'épée à la main,
les justes demandes que je vous adresse en son nom.
»J'ai l'honneur, etc.»
--C'est fait, mon général, dit le jeune officier.
--Le roi n'a point d'observations à faire? demanda Mack à Ferdinand.
--C'est vous qui signez, n'est-ce pas? dit le roi.
--Sans doute, sire.
--Eh bien, alors!...
Et il acheva le sens suspendu de sa phrase par un mouvement d'épaules
qui voulait dire: «Faites comme vous l'entendrez.»
--D'ailleurs, dit Mack, c'est ainsi que nous autres, gens de nom et de
race, devons parler à ces sans-culottes de républicains.
Et, prenant la plume des mains du major, il signa; puis, la lui rendant:
--Maintenant, dit-il, mettez l'adresse.
--Voulez-vous la dicter comme le reste de la lettre, monsieur? demanda
le jeune officier.
--Comment! vous ne savez pas écrire une adresse à présent?
--Je ne sais si je dois dire _monsieur le général_ ou _citoyen général_.
--Mettez _citoyen_, dit Mack; pourquoi donner à ces gens-là un autre
titre que celui qu'ils prennent?
Le jeune homme écrivit l'adresse, cacheta la lettre et se leva.
--Maintenant, monsieur, dit Mack, vous allez monter à cheval et porter
cette lettre le plus rapidement possible au général français. Je lui
donne, comme vous l'avez vu, quatre heures pour prendre une décision.
Vous pouvez attendre sa décision pendant quatre heures, mais pas une
minute de plus. Quant à nous, nous continuerons de marcher; il est
probable qu'à votre retour, vous nous trouverez entre Anagni et
Valmonte.
Le jeune homme s'inclina devant le général, salua profondément le roi,
et partit pour accomplir sa mission.
Aux avant-postes français, qu'il rencontra à Frosinone, il fut arrêté;
mais, lorsqu'il eut décliné ses titres au général Duchesne, qui
dirigeait la retraite sur ce point, et montré la dépêche qu'il était
chargé de remettre à Championnet, le général ordonna de le laisser
passer. Cet obstacle franchi, le messager continua son chemin vers Rome,
où il arriva le lendemain vers neuf heures et demie du matin.
A la porte San-Giovanni, il lui fut fait quelques nouvelles difficultés;
mais, sa dépêche exhibée, l'officier français qui avait la garde de
cette porte, demanda au jeune major s'il connaissait Rome, et, sur sa
réponse négative, il lui donna un soldat pour le conduire au palais du
général.
Championnet venait de faire une promenade sur les remparts ou plutôt
autour des remparts, avec son aide de camp Thiébaut, celui de tous ses
officiers qu'il aimait le mieux après Salvato, et le général du génie
Éblé, arrivé seulement depuis deux jours, lorsqu'à la porte du palais
Corsini, il trouva un paysan qui l'attendait; ce paysan, par son
costume, semblait appartenir à l'ancienne province du Samnium.