Depuis huit jours déjà, la guerre était hautement décidée; les prêtres

prêchaient dans les églises, les moines tonnaient sur les places et

dans les carrefours, montés sur les bornes ou sur des tréteaux; les

proclamations de Ferdinand couvraient toutes les murailles. Elles

déclaraient que le roi avait fait tout ce qu'il avait pu pour conserver

l'amitié des Français, mais que l'honneur napolitain était outragé

par l'occupation de Malte, fief du royaume de Sicile, qu'il ne pouvait

tolérer l'envahissement des États du pape, qu'il aimait comme son

antique allié, et qu'il respectait comme chef de l'Église, et qu'en

conséquence il faisait marcher son armée pour restituer Rome à son

légitime souverain.

Puis, s'adressant directement au peuple, il lui disait:

«Si j'avais pu obtenir cet avantage par tout autre sacrifice, je n'eusse

point hésité à le faire; mais quel espoir de succès y eût-il eu après

tant de funestes exemples qui vous sont tous bien connus? Plein de

confiance dans la bonté du Dieu des armées, qui guidera mes pas et

dirigera mes opérations, je pars à la tête des courageux défenseurs de

la patrie. Je vais avec la plus grande joie braver tous les dangers pour

l'amour de mes compatriotes, de mes frères et de mes enfants; car je

vous ai toujours considérés comme tels. Soyez fidèles à Dieu, obéissez

aux ordres de ma bien-aimée compagne, que je charge du soin de gouverner

en mon absence. Je vous recommande de la respecter et de la chérir

comme une mère. Je vous laisse aussi mes enfants, continuait-il, qui

ne doivent pas vous être moins chers qu'à moi. Quels que soient les

événements, souvenez-vous que vous êtes Napolitains, que, pour être

brave, il suffit de le vouloir et qu'il vaut mieux mourir glorieusement

pour la cause de Dieu et pour celle de son pays, que de vivre dans une

fatale oppression. Que le ciel répande sur vous ses bénédictions! Tel

est le voeu de celui qui, tant qu'il vivra, conservera pour vous les

tendres sentiments d'un souverain et d'un père.»

C'était la première fois que le roi de Naples s'adressait directement à

son peuple, lui parlait de son amour pour lui, lui vantait sa paternité,

en appelait à son courage et lui confiait sa femme et ses enfants.

Depuis la bataille de Velletri, qui avait été gagnée en 1744 par les

Espagnols sur les Allemands, et qui avait assuré le trône à Charles

III, les Napolitains n'avaient entendu le canon que les jours de grandes

fêtes; ce qui n'empêchait point que, dans leur orgueil national, il ne

se crussent les premiers soldats du monde.

Quant à Ferdinand, il n'avait jamais eu l'occasion de prouver ni

son courage ni ses talents militaires; donc, on ne pouvait l'accuser

d'avance ni d'incapacité ni de faiblesse. Lui seul savait que penser de

lui-même, et il s'en était expliqué en présence de Mack, comme on l'a

vu, avec son cynisme ordinaire.

Or, c'était déjà un grand progrès social qu'ayant à prendre une décision

aussi grave que celle de la guerre, ayant à combattre un ennemi aussi

dangereux que l'étaient les Français, il s'adressât à son peuple pour

se justifier bien ou mal, devant ses sujets, de cette nécessité dans

laquelle il s'était mis de les faire tuer.

Il est vrai que, sans compter l'aide de l'Autriche, de laquelle, après

la lettre qu'il avait reçue, il ne faisait aucun doute, il comptait

sur une division du côté du Piémont. Une dépêche particulière avait été

écrite par le prince Belmonte au chevalier Priocca, ministre du roi de

Sardaigne. Si nous n'avions pas le texte de cette dépêche sous les yeux,

et si, par conséquent, nous n'étions pas certain de son authenticité,

nous hésiterions à la reproduire, tant le droit des nations, tant la

morale divine et humaine nous y semblent outrageusement violés.

La voici:

«Monsieur le chevalier,

»Nous savons que, dans le conseil de Sa Majesté le roi de Sardaigne,

plusieurs ministres circonspects, pour ne pas dire timides, frémissent

à l'idée de parjure et de meurtre, comme si le dernier traité d'alliance

entre la France et la Sardaigne était un acte politique de nature à être

respecté! N'a-t-il pas été dicté par la force oppressive du vainqueur?

n'a-t-il pas été accepté sous l'empire de la nécessité? De pareils

traités ne sont que des injustices du plus fort à l'égard de l'opprimé,

qui, en les violant, s'en dégage à la première occasion que lui offre la

faveur de la fortune.

»Quoi! en présence de votre roi prisonnier dans sa capitale, entouré

de baïonnettes ennemies, vous appelleriez parjure ne point tenir les

promesses arrachées par la nécessité, désapprouvées par la conscience?

Vous appelleriez assassinat l'extermination de vos tyrans? La faiblesse

des opprimés ne pourra donc jamais espérer aucun secours légitime contre

la force qui les opprime?

»Les bataillons français, pleins de confiance et de sécurité dans la

paix, sont disséminés dans le Piémont; excitez le patriotisme du peuple

jusqu'à l'enthousiasme et la fureur, de sorte que tout Piémontais aspire

à l'honneur d'abattre un ennemi de la patrie; ces meurtres partiels

profiteront plus au Piémont que des victoires remportées sur le champ de

bataille, et jamais la postérité équitable ne donnera le nom de trahison

à des actes énergiques de tout un peuple qui passe sur le cadavre de ses

oppresseurs pour reconquérir sa liberté. Nos braves Napolitains, sous

la conduite du général Mack, donneront les premiers le signal de mort

contre l'ennemi des trônes et des peuples, et peut-être seront-ils déjà

en marche quand cette lettre vous parviendra.»

Toutes ces excitations avaient soulevé dans le peuple napolitain, si

facile à porter aux extrêmes, un enthousiasme qui tenait du délire. Ce

roi qui, second Godefroy de Bouillon, entreprenait la guerre sainte,

ce champion de l'Église qui volait au secours des autels abattus, de la

religion profanée, c'était l'exemple de la chrétienté, c'était l'idole

de Naples, et quiconque se fût hasardé dans cette foule, vêtu d'un

pantalon ou coiffé à la Titus, eût couru le risque de la vie; aussi

tous ceux qui pouvaient être soupçonnés de jacobinisme, c'est-à-dire

de désirer le progrès, de désirer l'instruction, de regarder enfin la

France comme l'initiatrice des peuples à la civilisation; aussi ceux-là

étaient-ils prudemment enfermés chez eux et se gardaient-ils bien de se

mêler à cette foule.

Et cependant, si bien disposée qu'elle fût, elle n'en commençait pas

moins à s'impatienter,--car c'était la même qui injurie saint Janvier

lorsqu'il tarde à faire son miracle,--et le roi, dont la présence était

annoncée pour neuf heures, n'avait point encore paru, quoique toutes

les horloges de toutes les églises de Naples eussent sonné dix heures et

demie; or, on savait cela, le roi n'avait point l'habitude de se faire

attendre; à ses rendez-vous de chasse, il arrivait toujours le premier;

au théâtre, quoiqu'il sût parfaitement que le rideau ne se lèverait

point avant qu'il fût dans la salle, il arrivait toujours pour le

lever du rideau, que trois ou quatre fois à peine dans sa vie, il avait

retardé; quant à manger son macaroni, divertissement qu'il savait être

impatiemment attendu de tout le parterre, jamais il ne dépassait le

moment où le Temps, qui sert d'horloge à Saint-Charles, marquait dix

heures avec la pointe de sa faux. D'où venait donc ce peu d'empressement

de se rendre aux désirs d'un peuple auquel, dans ses proclamations, il

dispensait tant d'amour? C'est que ce roi entreprenait une aventure

bien autrement hasardeuse que celle de courre le cerf, le daim ou le

sanglier, d'affronter à Saint-Charles deux actes d'opéra et trois actes

de ballet; le roi jouait un jeu qu'il n'avait point joué encore et

auquel il avait la conscience de son peu d'habileté; il ne se hâtait

donc point de relever ses cartes.

Enfin les tambours battirent aux champs, les quatre musiques disposées

aux quatre angles de la place éclatèrent toutes les quatre en même

temps, les fenêtres de la façade du palais donnant sur le balcon

s'ouvrirent, et les balcons furent envahis, celui du milieu par la

reine, le prince royal, la princesse de Calabre, les princes et les

princesses de la famille royale, sir William et lady Hamilton, et par

Nelson, Troubridge et Ball, enfin par les sept ministres. Les autres

balcons furent occupés par les dames d'honneur, les chevaliers

d'honneur, les chambellans de service et tous ceux qui de près ou

de loin tenaient à la cour; et, en même temps, au milieu de cris

frénétiques, de hourras assourdissants, le roi lui-même, dans

l'encadrement de la grande porte du palais, parut à cheval, escorté par

les princes de Saxe et de Philipsthal, et suivi de son aide de camp de

confiance, le marquis Malaspina, que nous avons déjà entrevu près de lui

sur la galère capitane et de son ami particulier le duc d'Ascoli,--dont

la connaissance pour nous date du même jour,--ami sans lequel le roi

avait déclaré ne vouloir point partir, et qui, quoi qu'il n'eût aucun

grade dans l'armée, avait consenti avec joie à suivre son souverain.

Le roi, à cheval, regagnait une partie des avantages qu'il perdait à

pied; d'ailleurs, il était, avec le duc de Rocca-Romana, le meilleur

cavalier de son royaume, et, quoiqu'il se tint un peu courbé, il avait

beaucoup plus de grâce à cet exercice qu'à aucun autre.

Cependant, avant même d'avoir dépassé la grande porte, soit hasard, soit

présage, son cheval, ordinairement sûr et doux, fit un écart qui eût

désarçonné tout autre écuyer, puis, refusant d'entrer dans la place, se

cabra au point qu'il manqua de se renverser sur son cavalier; mais le

roi lui rendit la main, lui enfonça les éperons dans le ventre, et, d'un

seul bond, comme s'il eût eu quelque obstacle invisible à franchir, le

cheval se trouva sur la place.

--Mauvais augure! dit au duc d'Ascoli le marquis Malaspina, homme

d'esprit et frondeur enragé; un Romain rentrerait chez lui.

Mais le roi, qui avait assez des préjugés modernes, auxquels il faisait

une large part, sans songer à ceux de l'antiquité, que d'ailleurs il ne

connaissait point, le sourire sur les lèvres, et tout fier de montrer

son habileté à une pareille galerie, s'élança au milieu du cercle que

les généraux avaient formé pour le recevoir; il était vêtu d'un brillant

uniforme de feld-maréchal autrichien, couvert de broderies et de

cordons; sur son chapeau flottait un panache rival pour la blancheur et

le volume de celui de son aïeul Henri IV à Ivry, et que l'armée devait

suivre, non pas comme celui du vainqueur de Mayenne sur la route de

l'honneur et de la victoire, mais sur celle de la défaite et de la

honte.

A la vue du roi, nous l'avons dit, les cris, les hourras, les

acclamations avaient retenti et grandi comme un tonnerre. Le roi,

tout fier de son triomphe, eut sans doute alors un moment confiance en

lui-même; il fit pivoter son cheval pour faire face à la reine, et la

salua en levant son chapeau.

Alors, tous les balcons du palais s'animèrent à leur tour; des cris s'en

échappèrent, les mouchoirs volèrent en l'air, les enfants tendirent

les bras au roi, la foule se joignit à cette démonstration, qui devint

universelle et à laquelle se mêlèrent les vaisseaux de la rade en

se pavoisant et les canons des forts en multipliant les salves de

l'artillerie.

En même temps, par la pente de l'arsenal, montèrent, avec un bruit

retentissant et guerrier, vingt-cinq pièces de canon avec leurs fourgons

et leurs artilleurs; ces vingt-cinq pièces de canon étaient destinées au

corps d'armée du centre, c'est-à-dire à celui à la tête duquel devaient

marcher le roi et le général Mack; enfin venait le trésor de l'armée,

enfermé dans des voitures de fer.

Onze heures sonnèrent à l'église Saint Ferdinand.

C'était l'heure du départ, ou plutôt on était en retard d'une heure:

l'heure du départ était dix heures.

Le roi voulut finir par un coup de théâtre.

--Mes enfants! cria-t-il en étendant les bras vers le balcon où étaient,

avec les jeunes princesses, les jeunes princes Léopold et Albert.

Ceux-ci étaient les deux derniers fils du roi: l'un âgé de neuf ans,

Léopold, qui fut depuis le prince de Salerne, favori de la reine;

Albert, le favori du roi, âgé de six ans, et dont les jours étaient déjà

comptés.

Les deux enfants, en s'entendant appeler par le roi, disparurent du

balcon, descendirent avec leurs professeurs, et, leur échappant dans

les escaliers, s'élancèrent par la grande porte, s'aventurant, avec

l'insoucieux courage de la jeunesse, au milieu des chevaux encombrant la

place, et coururent au roi.

Le roi les prit tour à tour, et, les soulevant de terre, les embrassa.

Puis il les montra au peuple en criant d'une voix forte et qui fut

entendue des premiers rangs et, par les premiers, communiquée aux

derniers:

--Je vous les recommande, mes amis; c'est, après la reine, ce que j'ai

de plus précieux au monde.

Et, rendant les enfants à leurs précepteurs, il ajouta en tirant son

épée avec ce même geste qu'il avait trouvé si ridicule lorsque Mack

avait tiré la sienne:

--Et moi, moi, je vais vaincre ou mourir pour vous!

A ces paroles, l'émotion monta à son comble; les jeunes princesses

pleurèrent, la reine porta son mouchoir à ses yeux, le duc de Calabre

leva les mains au ciel, comme pour appeler la bénédiction de Dieu sur la

tête de son père, les professeurs prirent les jeunes princes dans leurs

bras, les emportèrent malgré leurs cris, et la foule éclata en hourras

et en sanglots.

L'effet désiré était produit; demeurer plus longtemps, c'était

l'amoindrir; les trompettes donnèrent le signal du départ et se

mirent en marche. Un petit corps de cavalerie, stationnant largo

San-Ferdinando, se rangea à leur suite et fit tête de colonne; le roi

s'avança immédiatement après, au milieu d'un grand espace vide, saluant

le peuple, qui répondait par les cris de «Vive Ferdinand IV! Vive Pie

VI! Mort aux Français!»

Mack et tout l'état-major venaient après le roi; après l'état-major,

tout ce formidable appareil que nous avons dit, suivi lui-même d'un

petit corps de cavalerie comme celui qui marchait en tête.

Avant de quitter tout à fait la place du Château, le roi se retourna une

dernière fois pour saluer la reine et dire adieu à ses enfants.

Puis il s'engouffra dans la longue rue de Tolède, qui, par largo

Mercatello, Port'Alba et largo delle Pigne, devait le conduire sur la

route de Capoue, où la suite du roi allait faire sa première station,

tandis que le roi ferait, à Caserte, ses adieux réels à sa femme et

à ses enfants et une dernière visite à ses kangourous. Ce que le

roi regrettait le plus à Naples, c'était sa crèche, qu'il laissait

inachevée.

Hors de la ville, une voiture l'attendait; il y monta avec le duc

d'Ascoli, le général Mack, le marquis Malaspina, et tous quatre allèrent

tranquillement attendre à Caserte, où devaient, deux heures après, les

rejoindre la reine, la famille royale et les intimes de la cour, le

départ du lendemain, qui devait être la véritable entrée en campagne.

XLVIII

QUELQUES PAGES D'HISTOIRE

Quoique nous n'ayons nullement l'intention de nous faire l'historien de

cette campagne, force nous est de suivre le roi Ferdinand dans sa marche

triomphale au moins jusqu'à Rome, et de recueillir les événements les

plus importants de cette marche.

L'armée du roi de Sicile avait déjà, depuis plus d'un mois, pris ses

positions de cantonnement; elle était divisée en trois corps: 22,000

hommes campaient à San-Germano, 16,000 dans les Abruzzes, 8,000 dans la

plaine de Sessa, sans compter 6,000 hommes à Gaete, prêts à se mettre en

marche, comme arrière-garde, au premier pas que les trois premiers corps

feraient en avant, et 8,000 prêts à faire voile pour Livourne sous les

ordres du général Naselli. Le premier corps devait marcher sous les

ordres du roi en personne, le second sous ceux du général Micheroux, le

troisième sous ceux du général de Damas.

Mack, nous l'avons dit, conduisait le premier corps.

C'étaient donc cinquante-deux mille hommes, sans compter le corps de

Naselli, qui marchaient contre Championnet et ses neuf ou dix mille

hommes.

Après trois ou quatre jours passés au camp de San-Germano, pendant

lesquels la reine et Emma Lyonna, habillées toutes deux en amazones et

montant de fringants chevaux pour faire admirer leur adresse, passèrent

la revue du premier corps d'armée, et, par tous les moyens possibles,

bonnes paroles et gracieux sourires aux officiers, double paye et

distribution de vin aux soldats, exaltèrent de leur mieux l'enthousiasme

de l'armée, on se quitta en augurant la victoire; et, tandis que

la reine, Emma Lyonna, sir William Hamilton, Horace Nelson et les

ambassadeurs et les barons invités à ces fêtes guerrières regagnaient

Caserte, l'armée, à un signal donné, se mit en marche le même jour, à la

même heure, sur trois points différents.

Nous avons vu les ordres donnés par le général Macdonald au nom du

général Championnet, le jour où nous avons introduit nos lecteurs

au palais Corsini et où nous les avons fait assister aux arrivées

successives de l'ambassadeur français et du comte de Ruvo; ces ordres,

on se le rappelle, étaient d'abandonner toutes les places et toutes les

positions à l'approche des Napolitains; on ne sera donc point étonné de

voir, devant l'agression du roi Ferdinand, toute l'armée française se

mettre en retraite.

Le général Micheroux, formant l'aile droite avec dix mille soldats,

traversa le Tronto, poussa devant lui la faible garnison française

d'Ascoli, et, par la voie Émilienne, prit la direction de

Porto-de-Fermo; le général de Damas, formant l'aile gauche, suivit la

voie Appienne, et le roi, conduisant le centre, partit de San-Germano

et, ainsi que l'avait arrêté Mack dans son plan de campagne, marcha sur

Rome par la route de Ceperano et Frosinone.

Le corps d'armée du roi arriva à Ceperano vers neuf heures du matin,

et le roi fit halte dans la maison du syndic pour déjeuner. Le déjeuner

fini, le général Mack, à qui le roi, depuis le départ de San-Germano,

faisait l'honneur de l'admettre à sa table, demanda la permission

d'appeler près de lui son aide de camp, le major Riescach.

C'était un jeune Autrichien de vingt-six à vingt-huit ans, ayant

reçu une excellente éducation, parlant le français comme sa langue

maternelle, et très-distingué sous son élégant uniforme. Il se rendit

immédiatement aux ordres de son général.

Le jeune officier salua respectueusement le roi d'abord, puis son

général, et attendit les ordres qu'il était venu recevoir.

--Sire, dit Mack, il est dans les usages de la guerre, et surtout

parmi les gens comme il faut, que l'on prévienne l'ennemi que l'on va

attaquer; je crois donc de mon devoir de prévenir le général républicain

que nous venons de traverser la frontière.

--Vous dites que c'est dans les usages de la guerre? fit le roi.

--Oui, sire.

--Alors, prévenez, général, prévenez.

--D'ailleurs, en apprenant que nous marchons contre lui avec des forces

imposantes, peut-être cédera-t-il la place.

--Ah! dit le roi, voilà qui serait tout à fait galant de sa part.

--Votre Majesté permet donc?

--Je le crois bien, pardieu! que je permets.

Mack fit tourner sa chaise sur un pied, et, appuyant son coude sur la

table:

--Major Ulrich, dit-il, mettez-vous à ce bureau et écrivez.

Le major prit une plume.

--Écrivez, continua Mack, de votre plus belle écriture; car il est

possible que le général républicain auquel elle est adressée ne

sache pas lire très-couramment; ces messieurs ne sont pas forts,

_généralement_ parlant, continua Mack en riant du joli mot qu'il venait

de faire, et je ne veux pas, s'il s'obstine à rester, qu'il puisse dire

qu'il ne m'a pas compris.

--Si c'est au général Championnet, monsieur le baron, répliqua le

jeune homme, que cette lettre est adressée, je ne crois pas que Votre

Excellence ait rien de pareil à craindre. J'ai entendu dire que c'était

un des hommes les plus lettrés de l'armée française; je ne m'en tiens

pas moins prêt à exécuter les ordres de Votre Excellence.

--Et c'est ce que vous avez de mieux à faire, répliqua Mack un peu

blessé de l'observation du jeune homme, et en faisant un signe impératif

de la tête.

Le major s'apprêta à écrire.

--Votre Majesté me laisse libre dans ma rédaction? demanda au roi le

général Mack.

--Parfaitement, parfaitement, répondit le roi, attendu que, si

j'écrivais moi-même à votre citoyen général, si lettré qu'il soit, je

crois qu'il aurait de la peine à s'en tirer.

--Écrivez, monsieur, dit Mack.

Et il dicta la lettre ou plutôt l'ultimatum suivant, qui n'est rapporté

dans aucune histoire, que nous copions sur le double officiel envoyé à

la reine, et qui est un modèle d'impertinence et d'orgueil:

«Monsieur le général,

»Je vous déclare que l'armée sicilienne, que j'ai l'honneur de commander

sous les ordres du roi en personne, vient de traverser la frontière

pour se mettre en possession des États romains, révolutionnés et usurpés

depuis la paix de Campo-Formio, révolution et usurpation qui n'ont

point été reconnues par Sa Majesté Sicilienne, ni par son auguste allié

l'empereur et roi; je demande donc que, sans le moindre délai, vous

fassiez évacuer dans la république cisalpine les troupes françaises qui

se trouvent dans les États romains, et que vous en fassiez autant

de toutes les places qu'elles occupent. Les généraux commandant les

diverses colonnes des troupes de Sa Majesté Sicilienne ont l'ordre le

plus positif de ne point commencer les hostilités là où les troupes

françaises se retireront sur ma signification, mais d'employer la force

au cas où elles résisteraient.

»Je vous déclare, en outre, citoyen général, que je regarderai comme

un acte d'hostilité que les troupes françaises mettent le pied sur le

territoire du grand-duc de Toscane. J'attends votre réponse sans le

moindre retard et vous prie de me renvoyer le major Reiscach, que je

vous expédie, quatre heures après avoir reçu ma lettre. La réponse devra

être positive et catégorique. Quant à la demande d'évacuer les États

romains et de ne point mettre le pied dans le grand-duché de Toscane,

une réponse négative sera considérée comme une déclaration de guerre de

votre part, et Sa Majesté Sicilienne saura soutenir, l'épée à la main,

les justes demandes que je vous adresse en son nom.

»J'ai l'honneur, etc.»

--C'est fait, mon général, dit le jeune officier.

--Le roi n'a point d'observations à faire? demanda Mack à Ferdinand.

--C'est vous qui signez, n'est-ce pas? dit le roi.

--Sans doute, sire.

--Eh bien, alors!...

Et il acheva le sens suspendu de sa phrase par un mouvement d'épaules

qui voulait dire: «Faites comme vous l'entendrez.»

--D'ailleurs, dit Mack, c'est ainsi que nous autres, gens de nom et de

race, devons parler à ces sans-culottes de républicains.

Et, prenant la plume des mains du major, il signa; puis, la lui rendant:

--Maintenant, dit-il, mettez l'adresse.

--Voulez-vous la dicter comme le reste de la lettre, monsieur? demanda

le jeune officier.

--Comment! vous ne savez pas écrire une adresse à présent?

--Je ne sais si je dois dire _monsieur le général_ ou _citoyen général_.

--Mettez _citoyen_, dit Mack; pourquoi donner à ces gens-là un autre

titre que celui qu'ils prennent?

Le jeune homme écrivit l'adresse, cacheta la lettre et se leva.

--Maintenant, monsieur, dit Mack, vous allez monter à cheval et porter

cette lettre le plus rapidement possible au général français. Je lui

donne, comme vous l'avez vu, quatre heures pour prendre une décision.

Vous pouvez attendre sa décision pendant quatre heures, mais pas une

minute de plus. Quant à nous, nous continuerons de marcher; il est

probable qu'à votre retour, vous nous trouverez entre Anagni et

Valmonte.

Le jeune homme s'inclina devant le général, salua profondément le roi,

et partit pour accomplir sa mission.

Aux avant-postes français, qu'il rencontra à Frosinone, il fut arrêté;

mais, lorsqu'il eut décliné ses titres au général Duchesne, qui

dirigeait la retraite sur ce point, et montré la dépêche qu'il était

chargé de remettre à Championnet, le général ordonna de le laisser

passer. Cet obstacle franchi, le messager continua son chemin vers Rome,

où il arriva le lendemain vers neuf heures et demie du matin.

A la porte San-Giovanni, il lui fut fait quelques nouvelles difficultés;

mais, sa dépêche exhibée, l'officier français qui avait la garde de

cette porte, demanda au jeune major s'il connaissait Rome, et, sur sa

réponse négative, il lui donna un soldat pour le conduire au palais du

général.

Championnet venait de faire une promenade sur les remparts ou plutôt

autour des remparts, avec son aide de camp Thiébaut, celui de tous ses

officiers qu'il aimait le mieux après Salvato, et le général du génie

Éblé, arrivé seulement depuis deux jours, lorsqu'à la porte du palais

Corsini, il trouva un paysan qui l'attendait; ce paysan, par son

costume, semblait appartenir à l'ancienne province du Samnium.

La San-Felice, Tome 03 · 第 8 / 15 段