qui doivent être inscrits par l'historien sur les tables d'airain de la
postérité, à côté de ceux des Laffémas et des Jeffreys, s'appelaient le
prince de Castelcicala, Guidobaldi, Vanni.
Le prince de Castelcicala, le premier en grandeur, et, par conséquent,
le premier en honte, était ambassadeur à Londres, lorsque la reine,
ayant besoin de mettre sous la protection d'un des premiers noms de
Naples ses vengeances publiques et privées, le rappela de son ambassade;
il lui fallait un grand seigneur qui fût disposé à tout sacrifier à son
ambition et prêt à boire toute honte pourvu qu'il trouvât au fond du
verre de l'or et des faveurs: elle pensa au prince de Castelcicala;
celui-ci accepta sans discussion; il avait compris qu'il y avait
quelquefois plus à gagner à descendre qu'à monter, et, ayant calculé
ce que pouvait attendre de la reconnaissance d'une reine l'homme qui
se mettait au service de ses haines, de prince, il se faisait sbire et,
d'ambassadeur, espion.
Guidobaldi n'était ni monté ni descendu en acceptant la mission qui lui
était offerte: juge inique, magistrat prévaricateur, il était resté le
même homme sans conscience qu'il avait toujours été; seulement, honoré
de la faveur royale, membre d'une junte d'État au lieu d'être membre
d'un simple tribunal, il avait opéré sur une plus large base.
Mais, si craints et si exécrés que le fussent le prince de Castelcicala
et le juge Guidobaldi, ils étaient cependant moins craints et moins
détestés que le procureur fiscal Vanni; celui-là, il n'y avait point
encore de comparaison pour lui dans l'espèce humaine, et, si l'avenir
lui réservait dans le Sicilien Speciale un hideux pendant, ce pendant
était encore inconnu.--Fouquier-Tinville, me direz-vous? Non, il faut
être juste pour tous, même pour les Fouquier-Tinville. Celui-ci était
l'accusateur du comité de salut public; comme au sacrificateur, on lui
amenait la victime et on lui disait: _Tue_! mais il ne l'allait point
chercher; il n'était pas tout à la fois comme Vanni, espion pour
la découvrir, sbire pour l'arrêter, juge pour la condamner. «Que me
reproche-t-on? criait Fouquier-Tinville à ses juges, qui l'accusaient
d'avoir fait tomber trois mille têtes; est-ce que je suis un homme, moi?
Je suis une hache. Si vous me mettez en accusation, il faut y mettre
aussi le couteau de la guillotine.»
Non, c'est dans le genre animal, c'est dans la famille des bêtes de nuit
et de carnage, qu'il faut chercher l'équivalent de Vanni; il y avait
en lui du loup et de l'hyène non-seulement au moral, mais encore au
physique; il avait les bonds imprévus du premier lorsqu'il fallait
saisir sa proie, la marche tortueuse et muette de la seconde lorsqu'il
fallait s'en approcher. Il était plutôt grand que petit; son regard
était sombre et concentré; son visage était couleur de cendre, et, comme
ce terrible Charles d'Anjou, dont Villani nous a laissé un si magnifique
portrait, il ne riait jamais et dormait peu.
La première fois qu'il vint prendre place à la première junte, dont il
fit partie, il entra dans la salle des séances, le visage bouleversé par
la terreur,--était-elle vraie ou fausse?--les lunettes relevées sur
le front, se heurtant à tous les meubles, à la table; il vint à ses
confrères, en s'écriant:
--Messieurs, messieurs, voilà deux mois que je ne dors point en voyant
les dangers auxquels est exposé _mon roi!_
Et, comme, en toute occasion, il ne cessait de dire _mon roi_, le
président de la junte, s'impatientant, lui répondit à son tour:
--Votre roi! Qu'entendez-vous par ces mots, qui cachent votre orgueil
sous l'apparence du zèle? Pourquoi ne dites-vous pas comme nous
simplement: _notre roi_?
Nous répondrons pour Vanni, qui ne répondit point:
--Celui qui dans un gouvernement faible et despotique dit: _Mon roi_,
doit nécessairement l'emporter sur celui qui dit seulement: _Notre roi_.
Ce fut grâce au zèle de Vanni que, comme nous l'avons dit, les prisons
s'emplirent de suspects; de prétendus coupables furent entassés dans des
cachots infects, privés d'air, de lumière et de pain; une fois enfermé
dans une de ces fosses, le prisonnier, qui souvent ignorait la cause de
son arrestation, ne savait plus, non-seulement quand il serait mis en
liberté, mais même en jugement. Vanni, suprême directeur de la douleur
publique, cessait de s'occuper de ceux qui étaient en prison une fois
qu'ils y étaient, mais s'occupait seulement de ceux qui restaient à
emprisonner. Si une mère, si une femme, si un fils, si une soeur, si une
amante, venaient prier Vanni pour un fils, pour un époux, pour un
frère, pour un amant, la prière du suppliant ajoutait encore au délit du
prisonnier; si les solliciteurs recouraient au roi, la chose était plus
qu'inutile, elle devenait dangereuse, parce qu'alors, du roi, Vanni en
appelait à la reine, et que, si le roi pardonnait quelquefois, la reine
ne pardonnait jamais.
Vanni, tout au contraire de Guidobaldi,--et c'était cela qui le rendait
plus terrible encore,--s'était fait une réputation de juge intègre mais
inflexible; il réunissait à une ambition sans bornes une cruauté sans
limites, et, pour le malheur de l'humanité, c'était en même temps
un enthousiaste; l'affaire qui l'occupait était toujours une affaire
immense, attendu qu'il la regardait au microscope de son imagination. De
tels hommes sont non-seulement dangereux pour ceux qu'ils ont à juger,
mais encore funestes pour ceux qui les font juges, parce que, ne sachant
pas satisfaire leur ambition par des actions vraiment grandes, ils
donnent une grandeur imaginaire à leur petites actions, les seules
qu'ils puissent produire.
Il avait commencé à se faire cette réputation de juge intègre, mais
inflexible, dans la conduite qu'il avait tenue à l'égard du prince de
Tarsia. Le prince de Tarsia, avant le cardinal Ruffo, avait dirigé la
fabrique de soie de San-Leucio: c'était une double erreur que le roi et
le prince de Tarsia commettaient chacun de son côté, le roi en nommant
le prince de Tarsia à un tel poste, le prince de Tarsia en l'acceptant.
Ignorant dans une question de comptabilité, mais incapable de frauder;
honnête homme lui-même, mais ne sachant pas s'entourer d'honnêtes gens,
il se trouva, au bout de quelques années, dans la gestion du prince, un
déficit de cent mille écus que Vanni fut chargé de liquider.
Rien n'était plus facile que cette liquidation. Le prince était riche à
un million de ducats et offrait de payer; mais, si le prince payait,
il n'y avait plus de bruit, il n'y avait plus de scandale, et tout le
bénéfice qu'espérait Vanni de cette affaire s'évanouissait; en deux
heures, la chose pouvait être terminée et le déficit comblé sans que la
fortune du prince en souffrit une grave atteinte; l'affaire, grâce au
liquidateur, dura dix ans; le déficit persista et le prince fut ruiné
d'argent et de réputation.
Mais Vanni eut un nom qui lui valut le sanglant honneur de faire partie
de la junte d'État de 1796.
Une fois nommé, Vanni se mit à crier tout haut, à tous et partout, qu'il
ne garantissait pas la sûreté de ses augustes souverains si on ne lui
laissait pas incarcérer vingt mille jacobins à Naples seulement.
Chaque fois qu'il voyait la reine, il s'approchait d'elle, soit par un
de ces bonds inattendus qu'il partageait avec le loup, soit par cette
marche oblique qu'il tenait de l'hyène, et lui disait:
--Madame, je tiens le fil d'une conspiration! Madame, je suis sur la
trace d'un nouveau complot!
Et Caroline, qui se croyait entourée de complots et de conspirations,
disait:
--Continuez, continuez, Vanni! servez bien votre reine, et vous serez
récompensé.
Cette terreur blanche dura plus de trois ans; au bout de trois ans,
l'indignation publique monta comme une marée d'équinoxe, et vint en
quelque sorte battre les murs des prisons, où tant de prévenus étaient
enfermés sans que jamais on eût pu prouver qu'un seul était coupable;
au bout de trois ans, les instructions, faites avec l'acharnement des
haines politiques, n'avaient pu constater aucun délit; Vanni recourut
à une dernière espérance, se réfugia dans une dernière ressource, la
torture.
Mais ce n'était point assez pour Vanni de la torture ordinaire: des
traditions qui remontaient au moyen âge, époque depuis laquelle la
torture n'avait point été appliquée, disaient que des esprits fermes,
des corps robustes l'avaient supportée; non, il réclamait la torture
extraordinaire, que les anciens législateurs autorisaient dans les cas
de lèse-majesté, et demandait que les chefs du complot, c'est-à-dire
le chevalier de Medici, le duc de Canzano, l'abbé Monticelli et sept ou
huit autres, fussent soumis à cette torture qu'il spécifiait lui-même
dans un de ces sourires fatals qui tordaient sa bouche lorsqu'il
était dans l'espérance que cette faveur lui serait accordée: _tormenti
spietati come sopra cadaveri_, c'est-à-dire _des tourments pareils à
ceux que l'on exercerait sur des cadavres._
La conscience des juges se révolta, et, quoique Guidobaldi et
Castelcicala fussent pour la torture _comme sur des cadavres_, le
tribunal la repoussa à l'unanimité moins leurs deux voix.
Cette unanimité était le salut des prisonniers et la chute de Vanni.
Les prisonniers furent mis en liberté, la junte fut dissoute par le
dégoût public, et Vanni renversé de son fauteuil de procureur fiscal.
Ce fut alors que la reine lui tendit la main, qu'elle lui fit donner
le titre de marquis, et que, de ces trois hommes qui avaient encouru
l'exécration publique, elle forma son tribunal à elle, son inquisition
privée, jugeant dans la solitude, frappant dans les ténèbres, non plus
avec le fer du bourreau, mais avec le poignard du sbire.
Nous avons vu à l'oeuvre Pasquale de Simone; nous allons y voir
Guidobaldi, Castelcicala et Vanni.
Les trois inquisiteurs d'État étaient donc réunis dans la chambre
obscure; ils étaient assis, inquiets et sombres, autour de la table
verte, éclairée par la lampe de bronze; l'abat-jour laissait leur
visages dans l'ombre, de sorte que, d'un côté à l'autre de la table, ils
ne se fussent point reconnus, s'ils n'eussent point su qui ils étaient.
Le message de la reine les troublait: un espion plus habile qu'eux
avait-il découvert quelque complot?
Chacun d'eux roulait donc en silence son inquiétude dans son esprit,
sans en faire part à ses compagnons, attendant avec anxiété que la porte
des appartements royaux s'ouvrit et que la reine parût.
Puis, de temps en temps, chacun jetait un regard rapide et ombrageux sur
le coin le plus obscur de la chambre.
C'est que, dans ce coin, presque entièrement perdu dans l'ombre, à peine
visible, se tenait le sbire Pasquale de Simone.
Peut-être en savait-il plus qu'eux, car, plus qu'eux encore, il était
avant dans les secrets de la reine; mais, quoiqu'ils lui donnassent des
ordres, pas un des inquisiteurs d'État n'eût osé l'interroger.
Seulement, sa présence témoignait de la gravité de l'affaire.
Pasquale de Simone, aux yeux mêmes des inquisiteurs d'État, était un
personnage bien plus effrayant que maître Donato.
Maître Donato, c'était le bourreau public et patenté: Pasquale de
Simone, c'était le bourreau secret et mystérieux; l'un était l'exécuteur
de la loi, l'autre celui du bon plaisir royal.
Que le bon plaisir royal cessât de tenir pour ses fidèles Guidobaldi,
Castelcicala, Vanni, il ne pouvait les déférer à la loi: ils savaient et
eussent révélé trop de choses.
Mais il pouvait les désigner à Pasquale de Simone, faire un seul geste,
et, alors, tout ce qu'ils savaient, tout ce qu'ils pouvaient dire ne les
protégeait plus, mais au contraire les condamnait; un coup bien appliqué
entre la sixième et la septième côte gauche, tout était dit, les secrets
mouraient avec l'homme, et son dernier soupir, pour celui qui passait à
dix pas de l'endroit où il était frappé, n'était plus qu'une haleine
du vent, plus triste, un souffle de la brise, plus mélancolique que les
autres.
Neuf heures sonnèrent à cette horloge dont nous avons vu le timbre faire
tressaillir la reine, la première fois qu'à sa suite nous introduisîmes
le lecteur dans cette chambre, et, comme le dernier coup du marteau
vibrait encore, la porte s'ouvrit et Caroline parut.
Les trois inquisiteurs d'État se levèrent d'un seul mouvement, saluèrent
la reine et s'avancèrent vers elle. Elle tenait divers objets cachés
sous un grand châle de cachemire rouge, jeté sur son épaule gauche
plutôt en manière de manteau que de châle.
Pasquale de Simone ne bougea point; la silhouette rigide du sbire resta
collée contre la muraille, comme une figure de tapisserie.
La reine prit la parole sans même laisser aux inquisiteurs d'État le
temps de lui adresser leurs hommages.
--Cette fois, monsieur Vanni, dit-elle, ce n'est point vous qui tenez
le fil d'un complot, ce n'est point vous qui êtes sur la trace d'une
conspiration, c'est moi; mais, plus heureuse que vous qui avez trouvé
les coupables sans trouver les preuves, j'ai trouvé les preuves d'abord,
et, par les preuves, je vous apporte le moyens de trouver les coupables.
--Ce n'est cependant pas le zèle qui nous manque, madame, dit Vanni.
--Non, répondit la reine, puisque beaucoup même vous accusent d'en avoir
trop.
--Jamais, quand il s'agit de Votre Majesté, dit le prince de
Castelcicala.
--Jamais! répéta comme un écho Guidobaldi.
Pendant ce court dialogue, la reine s'était approchée de la table; elle
écarta son châle et y déposa une paire de pistolets et une lettre encore
légèrement teintée de sang.
Les trois inquisiteurs la regardèrent faire avec le plus grand
étonnement.
--Asseyez-vous, messieurs, dit la reine. Marquis Vanni, prenez la plume
et écrivez les instructions que je vais vous donner.
Les trois hommes s'assirent, et la reine, restant debout, le poing fermé
et appuyé sur la table, enveloppée de son châle de pourpre comme une
impératrice romaine, dicta les paroles suivantes:
--Dans la nuit du 22 au 23 septembre dernier, six hommes étaient réunis
dans les ruines du château de la reine Jeanne; ils en attendaient un
septième, envoyé de Rome par le général Championnet. L'homme envoyé par
le général Championnet avait quitté son cheval à Pouzzoles; il y avait
pris une barque, et, malgré la tempête qui menaçait, et qui, quelque
temps après, éclata en effet, il s'avança par mer vers le palais en
ruine où il était attendu. Au moment où la barque allait aborder, elle
sombra; les deux pêcheurs qui la conduisaient périrent; le messager
tomba à l'eau comme eux, mais, plus heureux qu'eux, se sauva. Les six
conjurés et lui restèrent en conférence jusqu'à minuit et demi, à peu
près. Le messager sortit le premier et s'achemina vers la rivière de
Chiaïa; les six autres hommes quittèrent les ruines; trois remontèrent
le Pausilippe, trois autres suivirent en barque le bord de la mer en
descendant du côté du château de l'Oeuf. Un peu avant d'arriver à la
fontaine du Lion, le messager fut assassiné...
--Assassiné! s'écria Vanni; et par qui?
--Cela ne nous regarde point, répondit la reine d'un ton glacé; nous
n'avons pas à poursuivre ses assassins.
Vanni vit qu'il avait fait fausse route et se tut.
--Avant de tomber, il tua deux hommes avec les pistolets que voici, et
en blessa deux avec le sabre que vous trouverez dans cette armoire.
(Et la reine indiqua l'armoire où, quinze jours auparavant, elle avait
enfermé le sabre et le manteau.) Le sabre, vous pourrez le voir, est de
fabrique française; mais les pistolets, vous pourrez le voir aussi, sont
des manufactures royales de Naples; ils sont marqués d'une N., première
lettre du nom de baptême de leur propriétaire.
Pas un souffle n'interrompit la reine; on eût dit que ses trois
auditeurs étaient de marbre.
--Je vous ai dit, continua-t-elle, que le sabre était de fabrique
française; mais, au lieu de l'uniforme que le messager portait en
arrivant et qui avait été mouillé par la pluie et par l'eau de mer, il
portait une houppelande de velours vert à brandebourgs qui lui avait
été prêtée par un des six conjurés. Le conjuré qui lui avait prêté cette
redingote avait oublié dans la poche une lettre; c'est une lettre de
femme, une lettre d'amour, adressée à un jeune homme dont le nom
est Nicolino. Les N incrustées sur les pistolets prouvent qu'ils
appartiennent à la même personne à laquelle est adressée la lettre, et
qui, en prêtant la redingote, a prêté aussi les pistolets.
--Cette lettre, dit Castelcicala après l'avoir examinée avec soin, n'a
pour toute signature qu'une initiale, un E.
--Cette lettre, dit la reine, est de la marquise Elena de San-Clemente.
Les trois inquisiteurs se regardèrent.
--Une des dames d'honneur de Votre Majesté, je crois, fit Guidobaldi.
--Une de mes dames d'honneur, oui, monsieur, répondit la reine avec un
singulier sourire, qui semblait dénier à la marquise de San-Clemente la
qualification de _dame d'honneur_ que Guidobaldi lui donnait. Or, comme
les amants sont encore, à ce qu'il paraît, dans leur lune de miel, j'ai
donné ce matin congé à la marquise de San-Clemente, qui était de service
près de moi demain, et qui sera remplacée demain par la comtesse de
San-Marco. Or, écoutez bien ceci, continua la reine.
Les trois inquisiteurs se rapprochèrent de Caroline en s'allongeant sur
la table et entrèrent dans le cercle de lumière versé par la lampe,
de manière que leurs trois têtes, restées jusque-là dans l'ombre, se
trouvèrent tout à coup éclairées.
--Or, écoutez bien ceci: il est probable que la marquise de
San-Clemente, _ma dame d'honneur_, comme vous l'appelez, monsieur
Guidobaldi, ne dira pas à son mari un mot du congé que je lui donne,
et consacrera toute la journée de demain à son cher Nicolino; vous
comprenez maintenant, n'est-ce pas?
Les trois hommes levèrent leurs yeux interrogateurs sur la reine; ils
n'avaient point compris.
Caroline continua.
--C'est bien simple cependant, dit-elle. Pasquale de Simone entoure
avec ses hommes le palais de la marquise de San-Clemente; ils la voient
sortir, ils la suivent sans affectation; le rendez-vous est dans une
maison tierce; ils reconnaissent le Nicolino, ils laissent aux amants
tout le loisir d'être ensemble. La marquise sort probablement la
première, et, quand Nicolino sort à son tour, ils arrêtent Nicolino,
mais sans lui faire aucun mal... La tête de celui qui le toucherait
autrement que pour le faire prisonnier, dit la reine en élevant la
voix et en fronçant le sourcil, me répondrait de sa vie! Les hommes de
Pasquale de Simone le prennent donc vivant, le conduisent au château
Saint-Elme et le recommandent tout particulièrement au gouverneur, qui
choisit pour lui un de ses cachots les plus sûrs. S'il consent à nommer
ses complices, tout va bien; s'il refuse, alors, Vanni, cela vous
regarde; vous n'aurez plus un tribunal stupide pour vous empêcher de
donner la torture, et vous agirez _comme sur un cadavre_. Est-ce clair,
cela, messieurs? Et, quand je me mêle de découvrir des conspirations,
suis-je un bon limier?
--Tout ce que fait la reine est marqué au coin du génie, dit Vanni en
s'inclinant. Votre Majesté a-t-elle d'autres ordres à nous donner?
--Aucun, répliqua la reine. Ce que le marquis Vanni vient d'écrire vous
servira de règle à tous trois; après le premier interrogatoire, vous me
rendrez compte. Prenez le manteau et le sabre qui se trouvent dans cette
armoire, les pistolets et la lettre qui se trouvent sur cette table
comme preuves de conviction, et que Dieu vous garde!
La reine fit aux trois inquisiteurs un salut de la main; tous trois
saluèrent profondément et sortirent à reculons.
Lorsque la porte se fut refermée derrière eux, Caroline fit un signe à
Pasquale de Simone; le sbire s'approcha au point de n'être séparé de la
reine que par la largeur de la table.
--Tu as entendu? lui dit la reine en jetant sur la table une bourse
pleine d'or.
--Oui, Votre Majesté, répondit le sbire en prenant la bourse et en
remerciant par un salut.
--Demain, ici, à la même heure, tu te trouveras pour me rendre compte de
ce qui se sera passé.
Le lendemain, à la même heure, la reine apprenait de la bouche
de Pasquale que l'amant de la marquise de San-Clemente, surpris à
l'improviste, avait été arrêté à trois heures de l'après-midi sans avoir
pu opposer aucune résistance, conduit au château Saint-Elme et écroué.
Elle apprit, en outre, que cet amant était Nicolino Caracciolo, frère du
duc de Rocca Romana et neveu de l'amiral.
--Ah! murmura-t-elle, si nous avions le bonheur que l'amiral en fût!
XLVII
LE DÉPART
Quinze jours après les événements que nous avons racontés dans le
précédent chapitre, c'est-à-dire après l'arrestation de Nicolino
Caracciolo, par une de ces belles journées où l'automne napolitain
rivalise avec le printemps et l'été des autres pays, la population,
non-seulement de Naples tout entière, mais encore des villes voisines et
des villages voisins, se pressait aux abords du palais royal, encombrant
d'un côté la descente du Géant, de l'autre Toledo, et, en face de la
grande entrée du château, toutes les rues qui aboutissaient à cette
large place avant que l'église Saint-François-de-Paul, résultat d'un
voeu postérieur à l'époque à laquelle nous sommes arrivés, fût bâtie;
mais à toutes les extrémités des rues aboutissant à cette place, appelée
aujourd'hui place du Plébiscite, un cordon de troupes empêchait le
peuple d'aller plus loin.
C'est qu'au centre de la place, le général Mack paradait au milieu d'un
brillant état-major composé d'officiers supérieurs parmi lesquels on
distinguait le général Micheroux et le général de Damas, deux émigrés
français qui avaient mis leur haine et leur épée au service de l'ennemi
le plus acharné de la France; le général Naselli, qui devait commander
le corps d'expédition dirigé sur la Toscane; le général Parisi, le
général de Gambs et le général Fonseca, les colonels San-Filippo et
Giustini, et avec eux, tenant le rang d'officiers d'ordonnance, les
représentants des plus illustres familles Naples.
Ces officiers étaient couverts de croix de tous les pays, de cordons de
toutes les couleurs; leurs uniformes étincelaient de broderies d'or;
sur leurs chapeaux à trois cornes ondoyaient ces panaches tant aimés des
peuples méridionaux. Ils s'élançaient rapidement d'un bout à l'autre de
la place, sous prétexte de porter des ordres, mais en réalité pour faire
admirer leur bonne mine et la grâce avec laquelle ils manoeuvraient
leurs chevaux. A toutes les fenêtres donnant sur la place, à toutes
celles d'où la vue pouvait y pénétrer, des femmes en grande toilette,
ombragées par les drapeaux blancs des Bourbons et les drapeaux rouges
de l'Angleterre, les saluaient en agitant leurs mouchoirs. Les cris
de «Vive le roi! vive l'Angleterre! vive Nelson! mort aux Français!»
s'élevaient comme des bouffées de menaces, comme des rafales de tempête,
au milieu de la houle humaine dont les vagues venaient battre les digues
qu'elles menaçaient à tout moment de renverser. Ces cris, partis du fond
de la rue, montaient de fenêtre en fenêtre, comme ces serpents de flamme
qui vont allumer les feux d'artifice jusqu'aux derniers étages, et
allaient mourir sur les terrasses couvertes de spectateurs.
Tout cet état-major galopant sur la place, tout ce peuple entassé dans
les rues, toutes ces dames agitant leurs mouchoirs, tous ces spectateurs
encombrant les terrasses, tout cela attendait le roi Ferdinand, allant
se mettre à la tête de son armée pour marcher de sa personne contre les
Français.