Le général descendit de cheval et s'approcha de lui, comprenant à

première vue que c'était à lui que cet homme avait affaire. Thiébaut

voulut retenir Championnet, car les assassinats de Basseville et de

Duphot étaient encore présents à sa mémoire; mais le général écarta son

aide de camp et s'avança vers le paysan.

--D'où viens-tu? demanda-t-il.

--Du Midi, répondit le Samnite.

--As-tu un mot de reconnaissance?

--J'en ai deux: Napoli et Roma.

--Ton message est-il verbal ou écrit?

--Écrit.

Et il lui présenta une lettre.

--Toujours de la même personne?

--Je ne sais pas.

--Y a-t-il une réponse?

--Non.

Championnet ouvrit la lettre; elle avait cinq jours de date; il lut:

«Le mieux se soutient; le blessé s'est levé hier pour la première fois

et a fait plusieurs tours dans sa chambre, appuyé au bras de sa _soeur

de charité_. A moins d'imprudence grave, on peut répondre de sa vie.»

--Ah! bravo! s'écria Championnet.

Et, reportant les yeux sur la lettre, il continua:

«Un des nôtres a été trahi; on croit qu'il est enfermé au fort

Saint-Elme; mais, s'il y a à craindre pour lui, il n'y a point à

craindre pour nous: c'est un garçon de coeur qui se ferait plutôt hacher

en morceaux que de rien dire.

»Le roi et l'armée sont, dit-on, partis hier de San-Germano; l'armée se

compose de 52,000 hommes, dont 30,000 marchent sous les ordres du roi;

12,000, sous les ordres de Micheroux; 10,000, sous les ordres de

Damas, sans compter 8,000 qui partent de Gaete, conduits par le général

Naselli, et escortés par Nelson et une partie de l'escadre anglaise,

pour débarquer en Toscane.

»L'armée traîne avec elle un parc de cent canons et est abondamment

pourvue de tout.

Liberté, égalité, fraternité.

»_P.-S_.--Le mot d'ordre du prochain messager sera _Saint-Ange et

Saint-Elme_.»

Championnet chercha des yeux le paysan, il avait disparu; alors, passant

la lettre au général Éblé en lui faisant signe de la tête d'entrer au

palais:

--Tenez, Éblé, lui dit-il, lisez ceci; il y a, comme on dit chez nous, à

boire et à manger.

Puis, à son aide de camp Thiébaut:

--Le principal, dit-il, est que notre ami Salvato Palmieri va de mieux

en mieux: et celui qui m'écrit, et que je soupçonne fort d'être un

médecin, me répond maintenant de sa vie. Au reste, ils me paraissent

bien organisés là-bas, c'est la troisième lettre que je reçois par

des messagers différents, qui, chaque fois, changent de mot d'ordre et

n'attendent point la réponse.

Se tournant alors vers le général Éblé:

--Eh bien, Éblé, que dites-vous de cela? lui demanda-t-il.

--Je dis, répondit celui-ci en entrant le premier dans la grande salle

que nous connaissons pour y avoir déjà vu Championnet discutant avec

Macdonald sur la grandeur et la décadence des Romains, je dis que

cinquante-deux mille hommes et cent pièces de canon, c'est un joli

chiffre. Et vous, combien avez-vous de canons?

--Neuf.

--Et d'hommes?

--Onze ou douze mille, et encore le Directoire choisit-il justement ce

moment-ci pour m'en demander trois mille afin de renforcer la garnison

de Corfou.

--Mais, mon général, dit Thiébaut, il me semble que, dans les

circonstances où nous nous trouvons et qu'ignore le Directoire, vous

pouvez vous refuser à obéir à un pareil ordre.

--Peuh! fit Championnet. Ne croyez-vous pas, Éblé, que, dans une bonne

position fortifiée par vous, neuf ou dix mille Français ne puissent pas

tenir tête à cinquante-deux mille Napolitains, surtout commandés par le

général baron Mack?

--Oh! général, dit en riant Éblé, je sais que rien ne vous est

impossible; et, d'ailleurs, je les connais mieux que vous, les

Napolitains.

--Et où avez-vous fait leur connaissance? Il y a un demi-siècle, Toulon

excepté, et vous n'y étiez pas, que l'on n'a entendu leur canon.

--Lorsque je n'étais que lieutenant, répliqua Éblé, il y a douze ans de

cela, j'ai été amené à Naples avec Augereau, qui n'était que sergent,

et M. le colonel de Pommereuil, qui, lui, est resté colonel, par M. le

baron de Salis.

--Et que diable veniez-vous faire à Naples?

--Nous venions, par ordre de la reine et de Sa Seigneurie sir John

Acton, organiser l'armée à la française.

--C'est une mauvaise nouvelle que vous me donnez là, Éblé; si j'ai

affaire à une armée organisée par vous et par Augereau, les choses

n'iront pas si facilement que je le croyais. Le prince Eugène disait, en

apprenant qu'on envoyait une armée contre lui, dans son incertitude du

général qui la commandait: «Si c'est Villeroy, je le battrai; si c'est

Beaufort, nous nous battrons; si c'est Catinat, il me battra.» Je

pourrais bien en dire autant.

--Oh! tranquillisez-vous sur ce point! Je ne sais quelle querelle

survint alors entre M. de Salis et la reine, mais le fait est qu'après

un mois de séjour, nous avons été mis tous à la porte et remplacés par

des instructeurs autrichiens.

--Mais vous êtes resté à Naples, avez-vous dit, un mois?

--Un mois ou six semaines, je ne me rappelle plus bien.

--Alors, je suis tranquille, et je comprends pourquoi le Directoire vous

envoie à moi; vous n'aurez point perdu votre temps pendant ce mois-là.

--Non, j'ai étudié la ville et ses abords.

--Je n'ose encore dire que cela nous servira, mais qui sait?

--En attendant, Thiébaut, continua le général, comme l'ennemi peut être

ici dans trois ou quatre jours, attendu qu'il n'entre pas dans mon plan

de m'opposer à sa marche, donnez l'ordre que l'on tire le canon d'alarme

au fort Saint-Ange, que l'on batte la générale par toute la ville,

et que la garnison, sous les ordres du général Mathieu Maurice, se

rassemble place du Peuple.

--J'y vais, mon général.

L'aide de camp sortit sans donner aucun signe d'étonnement et avec cette

obéissance passive qui caractérise les officiers destinés à commander

plus tard; mais il rentra presque aussitôt.

--Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Championnet.

--Mon général, répondit le jeune homme, un aide de camp du général Mack

arrive de San-Germano et demande à être introduit près de vous; il est

porteur, dit-il, d'une dépêche importante.

--Qu'il entre, dit Championnet, qu'il entre! il ne faut jamais faire

attendre nos amis et encore moins nos ennemis.

Le jeune homme entra; il avait entendu les dernières paroles du général,

et, le sourire sur les lèvres, saluant avec beaucoup de grâce et de

courtoisie, tandis que Thiébaut transmettait à l'officier de service les

trois ordres que venait de lui donner Championnet:

--Vos amis se sont toujours trouvés bien et vos ennemis se sont souvent

trouvés mal de l'application de cette maxime, général, dit-il; ne me

traitez donc pas en ennemi.

Championnet s'avança au-devant de lui, et, lui tendant la main:

--Sous mon toit, monsieur, il n'y a plus d'ennemi, il n'y a que des

hôtes, répliqua le général; soyez donc le bienvenu, dussiez-vous

m'apporter la guerre dans un pan de votre manteau.

Le jeune homme salua de nouveau et remit au commandant en chef la

dépêche de Mack.

--Si ce n'est point la guerre, dit-il, c'est au moins quelque chose qui

y ressemble beaucoup.

Championnet décacheta la lettre, la lut sans qu'un seul mouvement de

son visage décelât l'impression qu'il en ressentait; quant au messager,

sachant ce que contenait cette dépêche, puisque c'était lui qui l'avait

écrite, mais n'en approuvant ni la forme ni le fond, il suivait avec

anxiété les yeux du général passant d'une ligne à l'autre. Arrivé à la

dernière ligne, Championnet sourit et mit la dépêche dans sa poche.

--Monsieur, dit-il s'adressant au jeune messager, l'honorable général

Mack me dit que vous avez quatre heures à passer avec moi, je l'en

remercie, et, je vous préviens que je ne vous fais pas grâce d'une

minute.

Il tira sa montre.

--Il est dix heures un quart du matin; à deux heures un quart de

l'après-midi, vous serez libre. Thiébaut, dit-il à son aide de camp,

qui venait de rentrer après avoir transmis les ordres du général, faites

mettre un couvert de plus, monsieur nous fait l'honneur de déjeuner avec

nous.

--Général, balbutia le jeune officier étonné, plus qu'étonné, embarrassé

de cette politesse à l'endroit d'un homme qui apportait une lettre si

peu polie, je ne sais vraiment...

--Si vous devez accepter le déjeuner de pauvres diables manquant de

tout, quand vous quittez une table royale somptueusement servie? dit

Championnet en riant. Acceptez, major, acceptez. On ne meurt pas, fût-on

Alcibiade en personne, pour avoir une fois par hasard mangé le brouet

noir de Lycurgue.

--Général, répliqua l'aide de camp, laissez-moi alors vous remercier

doublement de l'invitation et des conditions dans lesquelles elle est

faite; peut-être vais-je partager le repas d'un Spartiate; mais un

Français seul pouvait avoir la courtoisie de m'y faire asseoir.

--Général, dit Thiébaut en rentrant, le déjeuner est servi.

XLIX

LA DIPLOMATIE DU GÉNÉRAL CHAMPIONNET

Championnet invita le major Ulrich à passer le premier dans la salle à

manger, et lui désigna sa place entre le général Éblé et lui.

Le déjeuner, sans être celui d'un Sybarite, n'était pas tout à fait

celui d'un Spartiate: il tenait le milieu entre les deux; grâce à la

cave de Sa Sainteté Pie VI, les vins étaient ce qu'il y avait de mieux.

Au moment où l'on se mettait à table, un coup de canon retentit, puis un

second, puis un troisième.

Le jeune homme tressaillit au premier coup, écouta le second, parut

indifférent au troisième.

Il ne fit aucune question.

--Vous entendez, major? dit Championnet voyant que son hôte gardait le

silence.

--Oui, j'entends, général; mais j'avoue que je ne comprends pas.

--C'est le canon d'alarme.

Presque en même temps, la générale commença de battre.

--Et ce tambour? demanda en souriant l'officier autrichien.

--C'est la générale.

--Je m'en doutais!

--Dame, vous comprenez bien qu'après une lettre comme celle que le

général Mack m'a fait l'honneur de m'écrire... Je présume que vous la

connaissez, la lettre?

--C'est moi qui l'ai écrite.

--Vous avez une fort belle écriture, major.

--Mais c'est le général Mack qui l'a dictée.

--Le général Mack a un fort beau style.

--Mais comment se fait-il...? continua le jeune major entendant le canon

qui continuait de tirer et la générale qui continuait de battre. Je ne

vous ai entendu donner aucun ordre! vos tambours et vos canons m'ont-ils

donc reconnu, ou sont-ils sorciers?

--Nos canons, surtout, auraient bon besoin de l'être, car vous savez ou

vous ne savez pas que nous n'en avons que neuf; vous voyez que ce n'est

pas trop pour répondre à votre parc d'artillerie de cent pièces. Une

seconde côtelette, major?

--Volontiers, général.

--Non, mes canons ne tirent pas tout seuls et mes tambours ne battent

pas d'eux-mêmes; j'avais déjà donné des ordres avant d'avoir eu

l'honneur de vous voir.

--Alors, vous étiez prévenu de notre marche?

--Oh! j'ai un démon familier comme Socrate; je savais que le roi et

le général Mack étaient partis, il y a six jours, c'est-à-dire lundi

dernier, de San-Germano avec 30,000 hommes; Micheroux, d'Aquila, avec

12,000, et de Damas, de Sessa, avec 10,000;--sans compter le général

Naselli et ses 8,000 hommes, qui, escortés par l'illustre amiral Nelson,

doivent débarquer à cette heure à Livourne, afin de nous couper la

retraite en Toscane. Oh! c'est un grand stratégiste que le général Mack,

toute l'Europe sait cela; or, vous comprenez, comme je n'ai en tout

que 12,000 hommes, dont le Directoire me prend 3,000 pour renforcer la

garnison de Corfou... Et à propos, fit Championnet, Thiébaut, avez-vous

donné l'ordre que ces 3,000 hommes se rendent à Ancône pour s'y

embarquer?

--Non, mon général, répondit Thiébaut; car, sachant que nous n'avions,

comme vous dites en effet, que 12,000 hommes en tout, j'ai hésité à

diminuer encore vos forces de ces 3,000 hommes.

--Bon! dit en souriant avec sa sérénité ordinaire le général

Championnet, vous avez oublié, Thiébaut, que les Spartiates n'étaient

que trois cents: on est toujours assez pour mourir. Donnez l'ordre, mon

cher Thiébaut, et qu'ils partent à l'instant même.

Thiébaut se leva et sortit.

--Prenez donc une aile de ce poulet, major, dit Championnet; vous ne

mangez pas. Scipion, qui est à la fois mon intendant, mon valet de

chambre et mon cuisinier, croira que vous trouvez sa cuisine mauvaise,

et il en mourra de chagrin.

Le jeune homme, qui, en effet, s'était interrompu pour écouter le

général, se remit à manger, mais évidemment troublé de cette grande

sérénité de Championnet, qu'il commençait à prendre pour un piége.

--Éblé, continua le général, aussitôt après le déjeuner, et tandis que

nous passerons avec le major de Riescach la revue de la garnison de

Rome, vous prendrez les devants et vous vous tiendrez prêt à faire

sauter le pont de Tivoli sur le Teverone et le pont de Borghetto sur le

Tibre, dès que les troupes françaises auront traversé cette rivière et

ce fleuve.

--Oui, général, répondit simplement Éblé.

Le jeune major regarda Championnet.

--Un verre de ce vin d'Albano, major, dit Championnet; c'est de la cave

de Sa Sainteté, et les amateurs l'ont trouvé bon.

--Alors, général, dit Riescach buvant son vin à petits coups, vous nous

abandonnez Rome?

--Vous êtes un homme de guerre trop expérimenté, mon cher major,

répondit Championnet, pour ne pas savoir que l'on ne défend pas, en

1799, sous le citoyen Barras, une ville fortifiée en 274 par l'empereur

Aurélien. Si le général Mack venait à moi, avec les flèches des Parthes,

les frondes des Baléares, ou même avec ces fameux béliers d'Antoine

qui avaient soixante et quinze pieds de long, je m'y risquerais; mais,

contre les cent pièces de canon du général Mack, ce serait une folie.

Thiébaut rentra.

--Vos ordres sont exécutés, général, dit-il.

Championnet le remercia d'un signe de tête.

--Cependant, continua le général Championnet, je n'abandonne pas Rome

tout à fait; non, Thiébaut s'enfermera dans le château Saint-Ange avec

cinq cents hommes; n'est-ce pas Thiébaut?

--Si vous l'ordonnez, mon général, certainement.

--Et sous aucun prétexte, vous ne vous rendrez.

--Sous aucun prétexte, vous pouvez être tranquille.

--Vous choisirez vous-même vos hommes; vous en trouverez bien cinq cents

qui se feront tuer pour l'honneur de la France?

--Ce ne sera point difficile.

--D'ailleurs, nous partons aujourd'hui. Je vous demande pardon, major,

de parler ainsi de toutes nos petites affaires devant vous; mais vous

êtes du métier, vous savez ce que c'est.--Nous partons aujourd'hui. Je

vous demande de tenir vingt jours seulement, Thiébaut; au bout de vingt

jours, je serai de retour à Rome.

--Oh! ne vous gênez pas, mon général, prenez vingt jours, prenez-en

vingt-cinq, prenez-en trente.

--Je n'en ai besoin que de vingt, et même je vous engage ma

parole d'honneur, Thiébaut, qu'avant vingt jours, je viens vous

délivrer.--Éblé, continua le général, vous viendrez me rejoindre à

Civita-Castellana: c'est là que je me concentrerai, la position

est belle; cependant, il sera utile de faire quelques ouvrages

avancés.--Vous m'excusez toujours, n'est-ce pas, mon cher major?

--Général, je vous répéterai ce que vous disait tout à l'heure mon

collègue Thiébaut, ne vous gênez pas pour moi.

--Vous le voyez, je suis de ces joueurs qui mettent cartes sur table;

vous avez soixante mille hommes, cents pièces de canon, des munitions

à n'en savoir que faire; j'ai moi,--à moins que Joubert ne m'envoie les

trois mille hommes que je lui ai demandés,--neuf mille hommes, quinze

mille coups de canon à tirer et deux millions de cartouches en tout.

Avec une pareille infériorité, vous comprenez qu'il importe de prendre

ses précautions.

Et, comme, en l'écoutant, le jeune homme laissait refroidir son café:

--Buvez votre café chaud, major, lui dit-il; Scipion a un grand

amour-propre pour son café, et il recommande toujours de le boire

bouillant.

--Il est en effet excellent, dit le major.

--Alors, videz votre tasse, mon jeune ami; car, si vous le voulez bien,

nous allons monter à cheval pour aller passer la revue de la garnison,

dans laquelle, du même coup, Thiébaut choisira ses cinq cents hommes.

Le major Riescach acheva son café jusqu'à la dernière goutte, se leva et

fit signe en s'inclinant qu'il était prêt.

Scipion s'avança.

--Il paraît que nous partons, mon général? demanda-t-il.

--Eh! oui, mon cher Scipion! tu le sais, dans notre diable de métier, on

n'est jamais sûr de rien.

--Alors, mon général, il faut faire les malles, emballer les livres,

serrer les cartes et les plans?

--Non pas; laisse chaque chose comme elle est, nous retrouverons tout

cela à notre retour.--Mon cher major, continua Championnet en bouclant

son sabre, je crois que le général Mack fera très-bien de loger dans ce

palais; il y trouvera une bibliothèque et des cartes excellentes; vous

lui recommanderez mes livres et mes plans, j'y tiens beaucoup; c'est,

comme mon palais, un prêt que je lui fais et que je mets sous votre

sauvegarde. La chose lui sera d'autant plus commode qu'en face de nous,

comme vous voyez, s'élève l'immense palais Farnèse, où, selon toute

probabilité, logera le roi. De fenêtre à fenêtre, Sa Majesté et son

général en chef pourront télégraphier.

--Si le général habite ce palais, répondit le major, je puis vous

répondre que tout ce qui vous aura appartenu, lui sera sacré.

--Scipion, dit le général, un uniforme de rechange et six chemises dans

un portemanteau; vous pouvez le faire boucler tout de suite derrière ma

selle: la revue passée, nous nous mettons immédiatement en marche.

Cinq minutes après, les ordres de Championnet étaient exécutés, et

quatre ou cinq chevaux attendaient leurs cavaliers à la porte du palais

Corsini.

Le jeune major chercha des yeux le sien, mais inutilement; le

palefrenier du général lui présenta un beau cheval frais, avec des

fontes garnies de leurs armes. Ulrich de Riescach interrogea du regard

Championnet.

--Votre cheval était fatigué, monsieur, dit le général; donnez-lui le

temps de se reposer, on vous l'amènera plus frais à la place du Peuple.

Le major salua en signe de remercîment, et se mit en selle; Éblé et

Thiébaut en firent autant; une petite escorte parmi laquelle brillait

notre ancien ami le brigadier Martin, encore tout fier d'être venu

en poste d'Itri à Rome, dans la voiture d'un ambassadeur, suivait à

quelques pas le général; Scipion, que les soins du ménage retenaient,

devait rejoindre plus tard.

Le palais Corsini--où, soit dit en passant, mourut Christine de

Suède--est situé sur la rive droite du Tibre: en étendant la main,

celui qui l'habite peut toucher, de l'autre côté de la via Lungara, la

gracieuse bâtisse de la Farnesina, immortalisée par Raphaël. C'était

du colossal palais Farnèse et du charmant bijou qui n'en est qu'une

dépendance que Ferdinand avait fait venir tous ses chefs-d'oeuvre de

l'antiquité et du moyen âge dont nous lui avons vu faire au château de

Caserte les honneurs au jeune banquier André Backer.

La petite troupe prit, en remontant, la rive droite du Tibre, la via

Lungara; le major Ulrich marchait d'un côté de Championnet; le général

Éblé, marchait de l'autre; le colonel Thiébaut, un peu en arrière,

servait de trait d'union entre le groupe principal et la petite escorte.

On fit quelques pas en silence; puis Championnet prit la parole.

--Ce qu'il y a de merveilleux, dit-il, sur cette terre romaine, c'est

que, quelque part que l'on mette le pied, on marche sur l'histoire

antique ou sur celle du moyen âge. Tenez, ajouta-t-il en étendant la

main dans la direction opposée au Tibre, là, au sommet de cette colline,

est Saint-Onuphre, où mourut le Tasse. Il y mourut emporté par la

fièvre, au moment où Clément VIII venait de l'appeler à Rome pour l'y

faire couronner solennellement. Dix ans après, le même Clément VIII,

le seul homme que Sixte-Quint, disait-il, eût trouvé à Rome, faisait

enfermer là, à notre droite, dans la prison Savella, la fameuse Béatrice

Cenci; c'est dans cette prison, et la veille de sa mort, que Guido Reni

fit le beau portrait d'elle que vous pourrez, dans quatre ou cinq jours,

quand vous serez installés à Rome, aller voir au palais Colonna. Sur la

rive du Tibre opposée au fort Saint-Ange, je vous montrerai les restes

de la prison de Tordinone, où étaient enfermés ses frères. Elle fut, par

une miséricorde particulière de Sa Sainteté, condamnée à avoir la tête

tranchée seulement, tandis que son frère Jacques fut, avant d'être

conduit à l'échafaud, au pied duquel il devait se rencontrer avec

sa soeur, promené par toute la ville dans la même charrette que le

bourreau, qui, pendant toute cette promenade, lui arrachait la chair de

la poitrine avec des tenailles, et tout cela pour venger la mort

d'un infâme qui avait tué deux de ses fils, violé sa fille, et qui

n'échappait lui-même à la justice qu'en arrosant ses juges d'une pluie

d'or? Un instant Clément VIII eut l'idée de faire grâce de la vie au

moins à cette famille Cenci, dont le seul crime était d'avoir fait

l'office du bourreau; mais, par malheur pour Béatrice, vers le même

temps, le prince de Santa-Croce tua sa mère, espèce de Messaline qui

déshonorait par ses amours avec des laquais le nom paternel; le pape

s'effraya de voir plus de moralité dans les enfants que dans les pères,

plus de justice dans les assassins que dans les juges, et les têtes des

deux frères, de la soeur et de la belle-mère tombèrent toutes quatre sur

le même échafaud. Vous pouvez voir d'ici, par cette échappée, de l'autre

côté du Tibre, la place où il était dressé. La tradition veut que

Clément VIII ait assisté à l'exécution d'une fenêtre du château

Saint-Ange, où il était venu par cette longue galerie couverte que vous

voyez à notre gauche, et qui fut construite par Alexandre VI pour donner

à son successeur, en cas de siége ou de révolution, la facilité de

quitter le Vatican et de se réfugier au château Saint-Ange. Il l'utilisa

lui-même plus d'une fois, à ce que l'on assure, pour visiter les

cardinaux qu'il emprisonnait dans le tombeau d'Adrien et qu'il

étranglait, selon la tradition des Caligula et des Néron, après leur

avoir fait faire un testament en sa faveur.

--Vous êtes un admirable cicérone, général, et je regrette bien, au lieu

de quatre heures, dont plus de deux sont malheureusement déjà écoulées,

de n'avoir point quatre jours à passer avec vous.

--Quatre jours seraient trop peu pour ce merveilleux pays; après quatre

jours, vous demanderiez quatre mois; après quatre mois, quatre ans.

La vie d'un homme tout entière ne suffirait pas à dresser la liste des

souvenirs que renferme la ville si justement nommée la ville éternelle.

Tenez, par exemple, voyez ces restes d'arches contre lesquelles se brise

le fleuve, voyez ces vestiges qui se rattachent aux deux côtés de la

rive: là était le pont Triomphal, là ont successivement passé, venant

du temple de Mars, qui était situé où est aujourd'hui Saint-Pierre,

Paul-Émile, vainqueur de Persée; Pompée, vainqueur de Tigrane, roi

d'Arménie; d'Artocès, roi d'Ibérie; d'Orosès, roi d'Albanie; de Darius,

roi de Médie; d'Areta, roi de Nabatée; d'Antiochus, roi de Comagène et

des pirates. Il avait pris mille châteaux forts, neuf cents villes, huit

cents vaisseaux, fondé ou repeuplé neuf villes; ce fut à la suite de

ce triomphe qu'il bâtit, avec une portion de sa part de butin, ce

beau temple à Minerve qui décorait la place des Septa-Julia, près de

l'aqueduc de la Virgo, et sur le frontispice duquel il avait fait mettre

en lettres de bronze cette inscription: «Pompée le Grand, imperator,

après avoir terminé une guerre de trente ans, défait, mis en fuite,

tué ou forcé à se rendre douze millions cent quatre-vingt mille

hommes, coulé à fond ou pris huit cent quarante-six vaisseaux, reçu à

composition mille cinq cent trente-huit villes ou châteaux, soumis tout

le pays depuis le lac Moeris, jusqu'à la mer Rouge, acquitte le voeu

qu'il a fait à Minerve.» Et, sur ce même pont, après lui, passèrent

Jules César, Auguste, Tibère. Par bonheur, il est tombé, poursuivit avec

un sourire mélancolique le général républicain, car nous aurions sans

doute l'orgueil d'y passer, nous aussi, à notre tour: et que sommes-nous

pour fouler les traces de pareils hommes?

La San-Felice, Tome 03 · 第 9 / 15 段