à la gauche du spectateur, c'est-à-dire du côté _jardin_, comme on dit
en termes de coulisses.
Au côté _cour_, c'est-à-dire à la droite du spectateur, étaient les
trois bergers guidés par l'étoile et faisant pendant aux rois; deux
des trois tenaient des moutons avec des laisses de rubans; le troisième
portait entre ses bras un agneau que sa mère suivait en bêlant.
Au-dessus des bergers, au second plan, était la fuite en Égypte: la
Vierge, montée sur un âne, tenant le petit Enfant Jésus dans ses bras,
était suivie de saint Joseph marchant derrière elle, tandis qu'au-dessus
d'elle quatre anges, suspendus en l'air, la garantissaient des ardeurs
du soleil en étendant au-dessus de sa tête un manteau de velours bleu à
franges d'or.
Le praticable, dominant l'Adoration des bergers, représentait la montée
dei Capuccini à l'Infrascata, avec la façade du couvent de Saint-Éphrem.
Le groupe destiné à faire le pendant de la fuite en Égypte, devait se
composer de fra Pacifico et de son âne, représentés _au naturel_, comme
la grotte de Bethléem; c'était pour que cette ressemblance fût parfaite
et que l'homme et l'animal pussent être reconnus à la première vue, que
fra Pacifico, trois jours auparavant, en passant devant largo Castello,
avait reçu l'invitation d'entrer au palais, où le roi désirait lui
parler. Fra Pacifico avait obéi, cherchant dans sa tête ce que pouvait
lui vouloir le roi, et avait été conduit dans la salle de la crèche, où
il avait appris de la bouche même de Sa Majesté le grand honneur que le
roi comptait faire au couvent des capucins de Saint-Éphrem en mettant
dans sa crèche le frère quêteur et son âne. Fra Pacifico avait, en
conséquence, reçu l'avis que, tout le temps que dureraient les séances,
il était inutile qu'il prît la peine de quêter, attendu que ce serait
le maître d'hôtel du roi qui chargerait ses paniers. Depuis trois jours,
les choses se passaient ainsi, à la grande satisfaction de fra Pacifico
et de Jacobin, qui, dans leurs rêves d'ambition les plus exagérés,
n'eussent jamais espéré être un jour admis à l'honneur de se trouver
face à face avec le roi.
Aussi, fra Pacifico se retenait à grand'peine de crier: «Vive le roi!»
et Jacobin, qui voyait braire son confrère de la crèche, se tenait à
quatre pour n'en pas faire autant.
Les autres sujets, qui allaient toujours en s'éloignant, étaient:
Jésus enseignant les docteurs, l'épisode de la Samaritaine, la pêche
miraculeuse, Jésus marchant sur les eaux et soutenant le peu crédule
saint Pierre, le groupe de Jésus et de la femme adultère, groupe dans
lequel on pouvait remarquer une chose, c'est que, soit hasard, soit
malice cynique du roi Ferdinand, la pécheresse à laquelle le Christ
pardonne, avait les cheveux blonds de la reine et la lèvre avancée des
princesses autrichiennes.
Le quatrième plan était occupé par le dîner chez Marthe,--dîner pendant
lequel la Madeleine vint verser ses parfums sur les pieds du Christ et
les essuyer avec ses cheveux,--par l'entrée triomphale de Notre-Seigneur
à Jérusalem le jour des Rameaux. Des gardes du corps à l'uniforme du
roi gardaient la porte de la ville et présentaient les armes à Jésus.
Jérusalem offrait, en outre, ceci de remarquable qu'elle était fortifiée
à la manière de Vauban et défendue par des canons; ce qui, comme on le
sait, ne l'empêcha point d'être prise par Titus.
Par l'autre porte de Jérusalem, on voyait sortir Jésus, sa croix sur
l'épaule, au milieu des gardes et du peuple, marchant au Calvaire, dont
les stations étaient marquées par des croix.
Enfin, le Golgotha terminait la perspective à gauche du spectateur,
tandis que la gauche de la crèche représentait, au même plan, la vallée
de Josaphat avec les morts sortant de leurs tombeaux, dans des attitudes
d'espérance ou de terreur, en attente du jugement dernier, auquel les a
convoqués la trompette de l'ange qui plane au-dessus d'eux.
Dans les intervalles et sur le chemin qui, à travers les différents
praticables, conduisait en serpentant de la crèche au Calvaire étaient
semés des groupes auxquels l'archéologie n'avait rien à voir, des
_pantalons_ qui dansaient, des _paglietti_ qui se disputaient, des
lazzaroni qui s'en moquaient, et enfin des Polichinelles mangeant
leur macaroni avec la béatitude que les Napolitains, pour lesquels le
macaroni représente l'ambroisie antique, mettent à l'inglutition de cet
aliment tombé de l'Olympe sur la terre.
Aucun terrain n'était perdu sur les surfaces planes. Sans s'inquiéter du
mois où naquit Jésus, des moissonneurs faisaient la moisson, tandis que,
sur les plans inclinés, des vignerons vendangeaient leurs vignes, ou des
pasteurs faisaient paître leurs troupeaux.
Et tous ces personnages, qui montaient à près de trois cents, exécutés
par d'habiles artistes, avaient la grandeur strictement mesurée au plan
qu'ils devaient occuper, de sorte qu'ils aidaient à une perspective qui
paraissait immense.
Le roi était en train,--tout en jetant un coup d'oeil à sa crèche,
livrée au mécanicien du théâtre Saint-Charles pour la disposition de
ses personnages,--de se faire raconter par fra Pacifico la légende du
beccaïo, qui prenait chaque jour des proportions plus formidables.
En effet, le brave égorgeur de boucs, après avoir été attaqué par un
jacobin, puis par deux jacobins, puis par trois jacobins, avait fini par
ne plus énumérer ses adversaires, et, s'il fallait l'en croire à
cette heure, avait été attaqué, comme Falstaff, par toute une armée;
seulement, il n'affirma point qu'elle fût vêtue de bougran vert.
Au milieu du récit de fra Pacifico, le cardinal Ruffo entra, mandé,
comme nous l'avons dit, par le roi.
Ferdinand interrompit sa conversation avec fra Pacifico pour faire
fête au cardinal, lequel, reconnaissant le moine et sachant de quel
abominable crime il avait été la cause, sinon l'agent, s'éloigna de lui
sous le prétexte d'admirer la crèche du roi.
Les séances de fra Pacifico étaient terminées; outre les trois charges
de poisson, de légumes, de fruits, de viandes et de vin qu'il avait
tirées des offices et des caves du roi et sous lesquelles Jacobin était
rentré pliant au monastère, le roi ordonna qu'on lui comptât cent
ducats par séance, à titre d'aumône, le congédia en lui demandant sa
bénédiction, et, tandis que le moine, bénisseur digne du bénit, le coeur
bondissant d'orgueil, s'éloignait sur son âne, il alla rejoindre Ruffo.
--Eh bien, mon éminentissime, lui dit-il, nous voici arrivés au 4
octobre, et pas de nouvelles de Vienne! Ferrari, contre ses habitudes,
est de cinq ou six heures en retard; aussi vous ai-je envoyé chercher,
convaincu qu'il ne pouvait tarder à arriver, et songeant, comme un
égoïste, que je m'amuserais avec vous, tandis que je m'ennuierais en
restant tout seul.
--Et vous avez d'autant mieux fait, sire, répondit Ruffo, qu'en
traversant la cour, j'ai vu reconduire à l'écurie un cheval tout
ruisselant d'eau, et aperçu de loin un homme que l'on soutenait sous les
deux bras; cet homme montait avec peine l'escalier de votre appartement;
à ses grandes bottes, à sa culotte de peau, à sa veste à brandebourgs,
j'ai cru reconnaître le pauvre diable que vous attendez; peut-être lui
est-il arrivé quelque malheur.
En ce moment, un valet de pied parut sur la porte.
--Sire, dit-il, le courrier Antonio Ferrari est arrivé, et attend dans
votre cabinet qu'il plaise à Votre Majesté de recevoir les dépêches
qu'il lui apporte.
--Mon éminentissime, dit le roi, voici notre réponse qui nous arrive.
Et, sans même s'informer près du valet de pied si Ferrari s'était blessé
ou avait été blessé, Ferdinand monta rapidement par un escalier dérobé
et se trouva installé dans son cabinet avec Ruffo avant le courrier,
qui, retardé par sa blessure, ne marchait que lentement, et était obligé
de s'arrêter de dix pas en dix pas.
Quelques secondes après, la porte du cabinet s'ouvrit, et Antonio
Ferrari, toujours soutenu par les deux hommes qui l'avaient aidé à
monter l'escalier, apparaissait sur le seuil, pâle et la tête enveloppée
d'une bandelette ensanglantée.
XLV
PONCE PILATE
En apercevant le roi, Ferrari écarta les deux hommes qui le soutenaient,
et, comme si la présence de son maître eût suffi à lui rendre ses
forces, il fit seul trois pas en avant, et, tandis que les deux hommes
se retiraient et refermaient la porte derrière eux, il tira de sa poche
la dépêche de la main droite, la présenta au roi, tandis qu'il portait,
pour saluer militairement, la gauche à son front.
--Bon! dit pour tout remercîment le roi en prenant la dépêche, voilà mon
imbécile qui s'est laissé tomber.
--Sire, répondit Ferrari, Votre Majesté sait qu'il n'y a pas, dans
toutes les écuries du royaume, un cheval capable de me démonter; c'est
mon cheval, et non pas moi, qui s'est laissé tomber, et, quand le cheval
tombe, sire, il faut que le cavalier, fût-il roi, en fasse autant.
--Et où cela t'est-il arrivé? demanda Ferdinand.
--Dans la cour du château de Caserte, sire.
--Et que diable allais-tu faire dans la cour du château de Caserte?
--Le maître de poste de Capoue m'avait dit que le roi était au château.
--C'est vrai, j'y étais, grommela le roi; mais, à sept heures du soir,
je l'avais quitté, ton château de Caserte.
--Sire, dit le cardinal, qui voyait pâlir et chanceler Ferrari, si Votre
Majesté veut continuer l'interrogatoire, elle doit permettre à cet homme
de s'asseoir, ou sinon il va se trouver mal.
--C'est bien, dit Ferdinand. Assieds-toi, animal!
Le cardinal approcha vivement un fauteuil.
Il était temps; quelques secondes de plus, Ferrari tombait étendu sur le
parquet; il tomba seulement assis.
Quand le cardinal eut fini, le roi qui le regardait tout étonné de la
peine qu'il se donnait pour son courrier, le prit à part et lui dit:
--Vous avez entendu, cardinal, à Caserte?
--Oui, sire.
--Justement, à Caserte! insista le roi.
Puis, à Ferrari:
--Et comment la chose est-elle arrivée? demanda-t-il.
--Il y avait soirée chez la reine, sire, répondit le courrier. La cour
était encombrée de voitures; j'ai tourné trop court et n'ai point assez
soutenu mon cheval en tournant; il s'est abattu des quatre pieds et je
me suis fendu la tête contre une borne.
--Hum! fit le roi.
Et, tournant et retournant la lettre dans sa main, comme s'il hésitait à
l'ouvrir:
--Et cette lettre, dit-il, c'est de l'empereur?
--Oui, sire: j'avais un petit retard de deux heures, parce que
l'empereur était à Schoenbrünn.
--Voyons toujours ce que m'écrit mon neveu, venez, cardinal.
--Permettez, sire, que je donne un verre d'eau à cet homme et que je
lui mette à la main un flacon de sels, à moins que Votre Majesté ne lui
permette de se retirer chez lui, auquel cas j'appellerais les hommes qui
l'ont amené et je le ferais reconduire.
--Non pas! non pas! mon éminentissime; vous comprenez que j'ai à
l'interroger.
En ce moment, on entendit gratter à la porte du cabinet donnant dans
la chambre à coucher, et, derrière la porte, pousser de petits
gémissements.
C'était Jupiter, qui reconnaissait Ferrari et qui, plus soucieux de son
ami que Ferdinand ne l'était de son serviteur, demandait à entrer.
Ferrari, lui aussi, reconnut Jupiter et étendit machinalement le bras
vers la porte.
--Veux-tu te taire, animal! cria Ferdinand en frappant du pied.
Ferrari laissa retomber son bras.
--Sire, dit Ruffo, ne permettrez-vous pas que deux amis, après s'être
dit adieu au départ, se disent bonjour à l'arrivée?
Et, pensant que Jupiter tiendrait lieu au courrier de verre d'eau et
de sels, il profita de ce que le roi, ayant décacheté la dépêche, était
absorbé dans sa lecture, pour aller ouvrir à Jupiter la porte de la
chambre à coucher.
Celui-ci, comme s'il eût deviné qu'il devait la faveur qui lui était
faite à une distraction de son maître, se glissa en rampant et en
passant le plus loin possible du roi vers Ferrari, et, tournant autour
de son fauteuil, il se dissimula derrière le siége et celui qui y était
assis, allongeant câlinement sa tête caressante entre la cuisse et la
main de son père nourricier.
--Cardinal, fit le roi, mon cher cardinal!
--Me voilà, sire, répondit l'Éminence.
--Lisez donc.
Puis, au courrier, tandis que le cardinal prenait la lettre et la lisait
à son tour:
--C'est l'empereur lui-même qui a écrit cette lettre? demanda-t-il.
--Je ne sais, sire, répondit le courrier; mais c'est lui-même qui me l'a
remise.
--Et, puisqu'il te l'a remise, personne n'a vu cette lettre?
--J'en puis jurer, sire.
--Elle ne t'a pas quitté?
--Elle était dans ma poche au moment où je me suis évanoui, elle était
dans ma poche au moment où je suis revenu à moi.
--Tu t'es donc évanoui?
--Ce n'est point ma faute, le coup a été très-violent, sire.
--Et qu'a-t-on fait de toi quand tu as été évanoui?
--On m'a porté dans la pharmacie.
--Qui cela?
--M. Richard.
--Qui est-ce, M. Richard? Je ne connais pas.
--Le secrétaire de M. Acton.
--Qui t'a pansé?
--Le médecin de Santa-Maria.
--Et personne autre?
--Je n'ai vu que lui et M. Richard, sire.
Ruffo se rapprocha du roi.
--Votre Majesté a lu? dit-il.
--Pardieu! fit le roi. Et vous?
--Moi aussi.
--Qu'en dites-vous?
--Je dis, sire, que la lettre est formelle. Les nouvelles que l'empereur
reçoit de Rome sont, à ce qu'il paraît, les mêmes que les nôtres; il dit
à Votre Majesté de se charger de l'armée du général Championnet; qu'il
se chargera de celle du général Joubert.
--Oui, reprit le roi, et voyez: il ajoute qu'aussitôt que je serai à
Rome, il passera la frontière avec cent quarante mille hommes.
--L'avis est positif.
--Le corps de la lettre, reprit Ferdinand avec défiance, n'est pas de la
main de l'empereur.
--Non; mais la salutation et la signature sont autographes; peut-être
Sa Majesté Impériale était-elle assez sûre de son secrétaire pour lui
confier ce secret.
Le roi reprit la lettre des mains de Ruffo, la tourna et la retourna.
--Voulez-vous me montrer le cachet, sire?
--Oh! dit le roi, quant au cachet, il n'y a rien à y reprendre: c'est
bien la tête de l'empereur Marc-Antoine, je l'ai reconnue.
--Marc-Aurèle, veut dire Votre Majesté.
--Marc-Antoine, Marc-Aurèle, murmura le roi, n'est-ce point la même
chose?
--Pas tout à fait, sire, répliqua Ruffo en souriant; mais la question
n'est point là; l'adresse est de la main de l'empereur, la signature
est de la main de l'empereur; en conscience, sire, vous n'en pouvez pas
demander davantage. Votre Majesté a-t-elle d'autres questions à faire à
son courrier?
--Non, qu'il aille se faire panser.
Et il lui tourna le dos.
--Et voilà les hommes pour lesquels on se fait tuer! murmura Ruffo, en
allant à la sonnette.
Au son du timbre, le valet de pied de service entra.
--Rappelez les deux valets de pied qui ont amené Ferrari, dit le
cardinal.
--Oh! merci, Votre Éminence; j'ai repris des forces et je regagnerai
bien ma chambre tout seul.
En effet, Ferrari se leva, salua le roi et s'achemina vers la porte,
suivi de Jupiter.
--Ici, Jupiter! fit le roi.
Jupiter s'arrêta court, n'obéissant qu'à moitié, accompagna Ferrari
des yeux jusqu'à ce que celui-ci fût dans l'antichambre, et, avec une
plainte, alla se coucher sous la table du roi.
--Eh bien, idiot! que fais-tu là? demanda Ferdinand au valet de pied qui
se tenait debout à la porte.
--Sire, répondit celui-ci en tressaillant, Son Excellence sir William
Hamilton, ambassadeur d'Angleterre, fait demander si Votre Majesté veut
bien lui faire l'honneur de le recevoir.
--Pardieu! tu sais bien que je le reçois toujours.
Le valet sortit.
--Dois-je me retirer, sire? demanda le cardinal.
--Non pas; restez au contraire, mon éminentissime; la solennité avec
laquelle l'audience m'est demandée indique une communication officielle,
et je ne serai probablement point fâché de vous consulter sur cette
communication.
La porte se rouvrit.
--Son Excellence l'ambassadeur d'Angleterre! dit le valet sans
reparaître.
--_Zitto_! dit le roi en montrant au cardinal la lettre de l'empereur et
en la mettant dans sa poche.
Le cardinal fit un geste qui correspondait à cette réponse: «Sire, la
recommandation était inutile.»
Sir William Hamilton entra.
Il salua le roi, puis le cardinal.
--Soyez le bienvenu, sir William, dit le roi, d'autant mieux le bienvenu
que je vous croyais à Caserte.
--J'y étais en effet, sire; mais la reine nous a fait l'honneur de nous
ramener, lady Hamilton et moi, dans sa voiture.
--Ah! la reine est de retour?
--Oui, sire.
--Il y a longtemps que vous êtes arrivé?
--A l'instant même, et, ayant une communication à faire à Votre
Majesté...
Le roi regarda Ruffo en clignant de l'oeil.
--Secrète? demanda-t-il.
--C'est selon, sire, reprit sir William.
--Relative à la guerre, je présume? dit le roi.
--Justement, sire, relative à la guerre.
--En ce cas, vous pouvez parler devant Son Éminence; nous nous
entretenions de ce sujet au moment où l'on vous a annoncé.
Le cardinal et sir William se saluèrent, ce qu'ils ne faisaient jamais
quand ils pouvaient faire autrement.
--Eh bien, fit sir William renouant la conversation, Sa Seigneurie lord
Nelson est venue hier passer la soirée à Caserte, et, en partant, nous a
laissé, à lady Hamilton et à moi, une lettre que je crois de mon devoir
de communiquer à Votre Majesté.
--La lettre est écrite en anglais?
--Lord Nelson ne parle que cette langue; mais, si Votre Majesté le
désire, j'aurai l'honneur de la lui traduire en italien.
--Lisez, sir William, dit le roi; nous écoutons.
Et, en effet, pour justifier le pluriel employé par lui, le roi fit
signe à Ruffo d'écouter pendant qu'il écoutait lui-même.
Voici le texte même de la lettre, que sir William traduisait de
l'anglais en italien pour le roi, et que nous traduisons de l'anglais en
français pour nos lecteurs [1]:
[Note 1: Nous ne changeons pas une syllabe à la lettre de Nelson,
que l'on doit accepter comme une pièce historique de la plus haute
importance, puisque c'est elle qui décida Ferdinand IV à faire la guerre
à la France.]
A Lady Hamilton.
»Naples, 3 octobre 1798.
»Ma chère madame,
»L'intérêt que vous et sir William Hamilton avez toujours pris à Leurs
Majestés Siciliennes est, depuis six ans, gravé dans mon coeur, et je
puis vraiment dire que, dans toutes les occasions qui se sont offertes,
et elles ont été nombreuses, je n'ai jamais cessé de manifester ma
sincère sympathie pour le bonheur de ce royaume.
»En vertu de cet attachement, chère madame, je ne puis rester
indifférent à ce qui s'est passé et à ce qui se passe à cette heure dans
le royaume des Deux-Siciles, ni aux malheurs qui, d'après ce que je vois
clairement sans être diplomate, sont prêts à s'étendre sur tout ce pays
si loyal, et cela, par la pire de toutes les politiques, celle de la
temporisation.
»Depuis mon arrivée dans ces mers, c'est-à-dire depuis le mois de mai
passé, j'ai vu dans le peuple sicilien un peuple dévoué à son souverain,
et détestant terriblement les Français et leurs principes.
Depuis mon séjour à Naples, il en a été de même, et j'y ai trouvé les
Napolitains, depuis le premier jusqu'au dernier, prêts à faire la guerre
aux Français, qui, comme on le sait, organisent une armée de voleurs
pour piller ce royaume et abattre la monarchie.
»Et, en effet, la politique de la France n'a-t-elle pas toujours été
de bercer les gouvernements dans une fausse sécurité pour les détruire
ensuite? et, comme je l'ai déjà assuré, est-ce qu'on ne sait pas que
Naples est le pays qu'ils veulent surtout livrer au pillage? Sachant
cela, mais sachant que Sa Majesté Sicilienne a une puissante armée,
prête, m'assure-t-on, à marcher sur un pays qui lui ouvre les bras, avec
l'avantage de porter la guerre ailleurs, au lieu de l'attendre de pied
ferme, je m'étonne que cette armée ne se soit pas mise en marche depuis
un mois.
»J'ai pleine confiance que l'arrivée si heureuse du général Mack
poussera le gouvernement à profiter du moment le plus favorable que
la Providence lui ait accordé; car, s'il attaque ou s'il attend d'être
attaqué chez lui au lieu de porter la guerre au dehors, il n'est pas
besoin d'être prophète pour prédire que ces royaumes seront perdus et
que la monarchie sera détruite! Or, si malheureusement le gouvernement
napolitain persiste dans ce misérable et ruineux système de
temporisation, je vous recommanderai, mes bons amis, de tenir vos objets
les plus précieux et vos personnes prêts à être embarqués à la moindre
nouvelle d'invasion. Il est de mon devoir de penser et de pourvoir à
votre sûreté, et avec elle je regrette de songer que cela pourra être
nécessaire à celle de l'aimable reine de Naples et de sa famille; mais
le mieux serait que les paroles du grand William Pitt, comte de Chatam,
entrassent dans la tête des ministres de ce pays.
»Les mesures les plus hardies sont les plus sûres.
»C'est le sincère désir de celui qui se dit,
»Chère madame,
»Votre très-humble et très-dévoué admirateur et ami,
»HORACE NELSON.»
--Est-ce tout? demanda le roi.
--Sire, répondit sir William, il y a un post-scriptum.
--Voyons le post-scriptum... A moins que...
Il fit un mouvement qui, visiblement, voulait dire: «A moins que
le post-scriptum ne soit pour lady Hamilton elle seule.» Aussi, sir
William, reprenant la lettre, se hâta-t-il de continuer:
«Je prie Votre Seigneurie de recevoir cette lettre comme une preuve,
pour sir William Hamilton, auquel j'écris avec tout le respect qui lui
est dû, de la ferme et inaltérable opinion d'un amiral anglais désireux
de prouver sa fidélité envers son souverain, en faisant tout ce qui est
en son pouvoir pour le bonheur de Leurs Majestés Siciliennes et de leur
royaume.»
--Cette fois, c'est tout? demanda le roi.
--Oui, sire, répondit sir William.
--Cette lettre mérite d'être méditée, dit le roi.
--Elle renferme les conseils d'un véritable ami, sire, répondit sir
William.
--Je crois que lord Nelson a promis d'être plus qu'un ami pour nous, mon
cher sir William: il a promis d'être un allié.
--Et il remplira sa promesse... Tant que lord Nelson et sa flotte
tiendront la mer Tyrrhénienne et celle de Sicile, Votre Majesté n'a
point à craindre que ses côtes ne soient insultées par un seul bâtiment
français; mais, sire, il croit, d'ici à six semaines ou deux mois,
recevoir une autre destination; voilà pourquoi il serait utile de ne
point perdre de temps.
--On dirait, en vérité, qu'ils se sont donné le mot, dit tout bas le roi
au cardinal.
--Et ils se le seraient donné, répondit celui-ci en mettant sa voix au
diapason de celle du roi, que cela n'en vaudrait que mieux.
--Votre avis bien sincère, sur cette guerre, cardinal?
--Je crois, sire, que, si l'empereur d'Autriche tient la promesse qu'il
vous fait, que, si Nelson garde scrupuleusement vos côtes, je crois,
en effet, qu'il vaudrait mieux attaquer et surprendre les Français que
d'attendre qu'ils vous attaquassent et vous surprissent.
--Alors, vous voulez la guerre, cardinal?
--Je crois que, dans les conditions où se trouve Votre Majesté, le pis
est d'attendre.
--Nelson veut la guerre? demanda le roi à sir William.
--Il la conseille du moins avec la chaleur d'un sincère et inaltérable
dévouement.
--Vous voulez la guerre? continua le roi interrogeant sir William
lui-même.
--Je répondrai, comme ambassadeur d'Angleterre, que je sais, en disant
oui, seconder les désirs de mon gracieux souverain.
--Cardinal, dit le roi indiquant du doigt sa toilette de nuit,
faites-moi le plaisir de verser de l'eau dans cette cuvette et de me la
donner.
Le cardinal obéit sans faire la moindre observation, versa l'eau dans la
cuvette et présenta la cuvette au roi.
Le roi retroussa ses manchettes et se lava les mains en les frottant
avec une espèce de fureur.
--Vous voyez ce que je fais, sir William? dit-il.
--Je le vois, sire, répondit l'ambassadeur d'Angleterre, mais je ne me
l'explique point parfaitement.
--Eh bien, je vais vous l'expliquer, dit le roi; je fais comme Pilate,
je m'en lave les mains.
XLVI
LES INQUISITEURS D'ÉTAT
Le capitaine général Acton n'avait point oublié l'ordre que lui avait
donné la reine le matin même, et il avait convoqué les inquisiteurs
d'État dans la chambre obscure.
Neuf heures étaient l'heure indiquée; mais, pour faire preuve de zèle
d'abord, et ensuite par inquiétude personnelle, chacun avait voulu
arriver le premier; de sorte qu'à huit heures et demie, tous trois
étaient réunis.