en campagne?
--Lui! il sera trop content de trouver un prétexte pour ne pas bouger de
Naples.
--Alors, madame, je ne connais qu'un moyen, dit Acton d'une voix
résolue.
--Lequel?
--C'est de faire dire à la lettre le contraire de ce qu'elle dit.
La reine saisit le bras d'Acton.
--Est-ce possible? demanda-t-elle en le regardant fixement.
--Rien de plus facile.
--Expliquez-moi cela... Attendez!
--Quoi?
--N'avez-vous pas entendu cet homme se plaindre?
--Qu'importe!
--Il se soulève sur son lit.
--Mais pour retomber, voyez.
Et, en effet, le malheureux Ferrari retomba sur son lit en poussant un
gémissement.
--Vous disiez? reprit la reine.
--Je dis que le papier est épais, sans teinte, écrit sur une seule page.
--Eh bien?
--Eh bien, on peut, à l'aide d'un acide, enlever l'écriture en ne
laissant de la main de l'empereur que les trois dernières lignes et
sa signature, et substituer la recommandation d'ouvrir sans retard les
hostilités à celle de ne les commencer qu'au mois d'avril.
--C'est grave, ce que vous me proposez là, général.
--Aussi ai-je dit qu'à la reine seule appartenait de prendre une
pareille responsabilité.
La reine réfléchit un instant, son front se plissa, ses sourcils se
froncèrent, son oeil s'endurcit, sa main se crispa.
--C'est bien, dit-elle, je la prends.
Acton la regarda.
--Je vous ai dit que je la prenais. A l'oeuvre!
Acton s'approcha du lit du blessé, lui tâta le pouls, et, retournant
vers la reine:
--Avant deux heures, il ne reviendra pas à lui, dit-il.
--Avez-vous besoin de quelque chose? demanda la reine en voyant Acton
regarder autour de lui.
--Je voudrais un réchaud, du feu et un fer à repasser.
--On sait que vous êtes ici près du blessé?
--Oui.
--Sonnez alors, et demandez les objets dont vous avez besoin.
--Mais on ne sait point que Votre Majesté y est?
--C'est vrai, dit la reine.
Et elle se cacha derrière le rideau de la fenêtre.
Acton sonna; ce ne fut point un domestique qui vint, ce fut son
secrétaire.
--Ah! c'est vous, Dick? fit Acton.
--Oui, monseigneur; j'ai pensé que Votre Excellence avait besoin de
choses auxquelles un domestique peut-être ne saurait point l'aider.
--Vous avez eu raison. Procurez-moi d'abord, et le plus tôt possible, un
fourneau, du charbon allumé et un fer à repasser.
--Est-ce tout, monseigneur?
--Oui, pour le moment; mais vous ne vous éloignerez pas, j'aurai
probablement besoin de vous.
Le jeune homme sortit pour exécuter les ordres qu'il venait de recevoir;
Acton referma la porte derrière lui.
--Vous êtes sûr de ce jeune homme? demanda la reine.
--Comme de moi-même, madame.
--Vous le nommez?
--Richard Menden.
--Vous l'avez appelé Dick.
--Votre Majesté sait que c'est l'abréviation de Richard.
--C'est vrai!
Cinq minutes après, on entendit des pas dans l'escalier.
--Du moment que c'est Richard, dit Acton, il est inutile que Votre
Majesté se cache; d'ailleurs, nous aurons besoin de lui tout à l'heure.
--Pour quoi faire?
--Quand il s'agira de récrire la lettre; ce n'est ni Votre Majesté
ni moi qui la récrirons, attendu que le roi connaît nos écritures; il
faudra donc que ce soit lui.
--C'est juste.
La reine s'assit, tournant le dos à la porte.
Le jeune homme entra avec les trois objets demandés, qu'il déposa près
de la cheminée; puis il sortit sans paraître même avoir remarqué qu'une
personne était dans la chambre, qu'il n'avait pas vue à sa première
entrée.
Acton referma une seconde fois la porte derrière lui, apporta le
fourneau près de la cheminée et mit le fer dessus; puis, ouvrant
l'armoire qui contenait la pharmacie, il en tira une petite bouteille
d'acide oxalique, coupa la barbe d'une plume de manière qu'elle pût lui
servir à promener la liqueur sur le papier, plia la lettre de façon à
préserver les trois dernières lignes et la signature impériale de tout
contact avec le liquide, versa l'acide sur la lettre et l'y étendit avec
la barbe de la plume.
La reine suivait l'opération avec une curiosité qui n'était pas exempte
d'inquiétude, craignant qu'elle ne réussit point ou ne réussit mal;
mais, à sa grande satisfaction, sous l'âcre morsure du liquide, elle vit
d'abord l'encre jaunir, puis blanchir, puis disparaître.
Acton tira son mouchoir de sa poche, et, en faisant un tampon, il
épongea la lettre.
Cette opération terminée, le papier était redevenu parfaitement blanc;
il prit le fer, étendit la lettre sur un cahier de papier et la repassa
comme on repasse un linge.
--La! maintenant, dit-il, tandis que le papier va sécher, rédigeons la
réponse de Sa Majesté l'empereur d'Autriche.
Ce fut la reine qui la dicta. En voici le texte mot à mot:
»Schoenbrünn, 28 septembre 1798.
«Mon très-excellent frère, cousin, oncle, allié et confédéré,
»Rien ne pouvait m'être plus agréable que la lettre que vous m'écrivez
et dans laquelle vous me promettez de vous soumettre en tout point à
mon avis. Les nouvelles qui m'arrivent de Rome me disent que l'armée
française est dans l'abattement le plus complet; il en est tout autant
de l'armée de la haute Italie.
»Chargez-vous donc de l'une, mon très-excellent frère, cousin et oncle,
allié et confédéré; je me chargerai de l'autre. A peine aurai-je appris
que vous êtes à Rome, que, de mon côté, j'entre en campagne avec 140,000
hommes; vous en avez de votre côté 60,000, j'attends 40,000 Russes;
c'est plus qu'il n'en faut pour que le prochain traité de paix, au lieu
de s'appeler le traité de Campo-Formio, s'appelle le traité de Paris.»
--Est-ce cela? demanda la reine.
--Excellent! dit Acton.
--Alors, il ne s'agit plus que de recopier cette rédaction.
Acton s'assura que le papier était parfaitement sec, fit disparaître, à
l'aide du fer, le pli préservateur, alla de nouveau à la porte et appela
Dick.
Comme il l'avait prévu, le jeune homme se tenait à la portée de la voix.
--Me voici, monseigneur, dit-il.
--Venez à cette table, fit Acton, et transcrivez ce brouillon sur cette
lettre en déguisant légèrement votre écriture.
Le jeune homme se mit à la table sans faire une question, sans paraître
s'étonner, prit la plume comme s'il s'agissait de la chose la plus
simple, exécuta l'ordre donné, et se leva, attendant de nouvelles
instructions.
Acton examina le papier à la lueur des bougies: rien n'indiquait
la trahison qui venait d'être commise; il réintégra la lettre dans
l'enveloppe, replaça au-dessus de la flamme la cire, qui s'amollit de
nouveau, laissa sur cette première couche, afin d'effacer toute trace
d'ouverture de la lettre, retomber une seconde couche de cire, et
appliqua dessus le cachet qu'il avait fait faire en fac-similé sur celui
de l'empereur.
Après quoi, il remit la dépêche dans la poche de cuir, reboutonna la
veste du courrier, et, prenant une bougie, examina pour la première fois
la blessure.
Il y avait contusion violente à la tête, le cuir chevelu était fendu sur
une longueur de deux pouces; mais il n'y avait aucune lésion de l'os du
crâne.
--Dick, dit-il, écoutez bien mes recommandations; voici ce que vous
allez faire...
Le jeune homme s'inclina.
--Vous allez envoyer chercher un médecin à Santa-Maria; pendant qu'on
ira chercher le médecin, qui ne sera pas ici avant une heure, vous ferez
prendre à cet homme, cuillerée par cuillerée, une décoction de café vert
bouilli, la valeur d'un verre à peu près.
--Oui, Votre Excellence.
--Le médecin croira que ce sont les sels qu'il lui aura fait respirer,
ou l'éther dont il lui aura frotté les tempes qui l'auront fait revenir
à lui, vous le lui laisserez croire; il pansera le blessé, qui, selon
son état de force ou de faiblesse, poursuivra sa route à pied ou en
voiture.
--Oui, Votre Excellence.
--Le blessé, continua Acton en appuyant sur chaque mot, a été ramassé
après sa chute par les gens de la maison, porté par eux sur votre ordre
dans la pharmacie, soigné par vous et le médecin; il n'a vu ni moi la
reine, et la reine ni moi ne l'avons vu. Vous entendez?
--Oui, Votre Excellence.
--Et maintenant, dit Acton en se retournant vers la reine, vous pouvez
laisser aller les choses d'elles-mêmes et rentrer sans inquiétude au
salon, tout s'exécutera comme il a été ordonné.
La reine jeta un dernier regard sur le secrétaire; elle lui trouva
cet air intelligent et résolu des hommes appelés un jour à faire leur
fortune.
Puis, la porte refermée:
--Vous avez là un homme précieux, général! dit-elle.
--Il n'est point à moi, il est à vous, madame, comme tout ce que je
possède, répondit Acton.
Et il s'inclina en laissant passer la reine devant lui.
Lorsqu'elle rentra dans le salon, Emma Lyonna, enveloppée d'un cachemire
pourpre à franges d'or, se laissait, au milieu des louanges et des
applaudissements frénétiques des spectateurs, tomber sur un canapé dans
tout l'abandon d'une danseuse de théâtre qui vient d'obtenir son plus
beau succès; et, en effet, jamais ballerine de San-Carlo n'avait jeté
son public dans un pareil enivrement; le cercle au milieu duquel
elle avait commencé la danse s'était peu à peu, et par une attraction
insensible, rapproché d'elle; de sorte qu'il était arrivé un moment où,
chacun étant avide de la voir, de la toucher, de respirer le parfum qui
émanait d'elle, non-seulement l'espace, mais l'air lui avait manqué, et,
criant d'une voix étouffée: «Place! place!» elle était, dans un spasme
voluptueux, venue tomber sur le canapé où la reine la retrouvait.
A la vue de la reine, la foule s'ouvrit pour la laisser pénétrer jusqu'à
sa favorite.
Les louanges et les applaudissements redoublèrent; on savait que louer
la grâce, le talent, la magie d'Emma, c'était la façon la plus sûre de
faire sa cour à Caroline.
--D'après ce que je vois, d'après ce que j'entends, dit Caroline, il me
semble qu'Emma vous a tenu sa parole. Il s'agit maintenant de la laisser
reposer; d'ailleurs, il est une heure du matin, et Caserte, je vous
remercie de l'avoir oublié, est à plusieurs milles de Naples.
Chacun comprit que c'était un congé bien en règle, et qu'en effet
l'heure était venue de se retirer; on résuma tous les plaisirs de la
soirée dans l'expression d'une dernière et suprême admiration; la reine
donna sa main à baiser à trois ou quatre des plus favorisés,--le prince
de Maliterno et le duc de Rocca-Romana furent de ceux-là,--retint Nelson
et ses deux amis, à qui elle avait quelques mots à dire en particulier,
et, appelant à elle la marquise de San-Clemente:
--Ma chère Elena, vous êtes près de moi de service après-demain.
--Demain, Votre Majesté veut dire; car, ainsi qu'elle nous l'a fait
observer, il est une heure du matin; je tiens trop à cet honneur pour
permettre qu'il soit retardé d'un jour.
--Je vais donc bien vous contrarier, ma chère Elena, dit la reine avec
un sourire dont il eût été difficile de définir l'expression; mais
imaginez-vous que la comtesse San-Marco me demande la permission, avec
votre agrément bien entendu, de prendre votre place, vous priant de
prendre la sienne; elle a je ne sais quelle chose importante à faire la
semaine prochaine. Ne voyez-vous aucun inconvénient à cet échange?
--Aucun, madame, si ce n'est de retarder d'un jour le bonheur de vous
faire ma cour.
--Eh bien, voilà qui est arrangé; vous avez toute liberté demain, ma
chère marquise.
--J'en profiterai probablement pour aller à la campagne avec le marquis
de San-Clemente.
--A la bonne heure, dit la reine, voilà qui est exemplaire.
Et elle salua la marquise, qui, retenue par elle, fut la dernière à lui
faire sa révérence et à sortir.
La reine se trouva seule alors avec Acton, Emma, les deux officiers
anglais et Nelson.
--Mon cher lord, dit-elle à Nelson, j'ai tout lieu de penser que, demain
ou après-demain, le roi recevra de Vienne des nouvelles dans votre sens
relativement à la guerre; car vous êtes toujours d'avis, n'est-ce pas,
que plus tôt on entrera en campagne, mieux cela vaudra?
--Non-seulement je suis de cet avis, madame, mais, si cet avis est
adopté, je suis prêt à vous prêter le concours de la flotte anglaise.
--Nous en profiterons, milord; mais ce n'est point cela que j'ai à vous
demander pour le moment.
--Que la reine ordonne, je suis prêt à lui obéir.
--Je sais, milord, combien le roi a confiance en vous; demain, si
favorable à la guerre que soit la réponse de Vienne, il hésitera
encore; une lettre de Votre Seigneurie, dans le même sens que celle de
l'empereur, lèverait toutes ses irrésolutions.
--Doit-elle être adressée au roi, madame?
--Non, je connais mon auguste époux, il a une répugnance invincible à
suivre les avis qui lui sont donnés directement; j'aimerais donc mieux
qu'ils lui vinssent d'une lettre confidentielle écrite à lady Hamilton.
Écrivez collectivement à elle et à sir William; à elle comme à la
meilleure amie que j'aie, à sir William comme au meilleur ami qu'ait le
roi; la chose lui revenant par double ricochet aura plus d'influence.
--Votre Majesté sait, dit Nelson, que je ne suis ni un diplomate ni un
homme politique; ma lettre sera celle d'un marin qui dit franchement,
rudement même, ce qu'il pense, et pas autre chose.
--C'est tout ce que je vous demande, milord. D'ailleurs, vous vous
en allez avec le capitaine général, vous causerez en route; comme on
décidera demain sans doute quelque chose d'important dans la matinée,
venez dîner au palais; le baron Mack y dîne, vous combinerez vos
mouvements.
Nelson s'inclina.
--Ce sera un dîner en petit comité, continua la reine; Emma et sir
William seront des nôtres. Il s'agit de pousser et de presser le roi;
moi-même, je retournerais à Naples ce soir, si ma pauvre Emma n'était
pas si fatiguée. Vous savez, au reste, ajouta la reine en baissant la
voix, que c'est pour vous et pour vous seul, mon cher amiral, qu'elle a
dit et fait toutes les belles choses que vous avez vues et entendues.
Puis, plus bas encore:
--Elle refusait obstinément, mais je lui ai dit que j'étais sûre qu'elle
vous ravirait; tout son entêtement a tombé devant cette espérance.
--Oh! madame, par grâce! fit Emma.
--Voyons, ne rougissez pas et tendez votre belle main à notre héros; je
lui donnerais bien la mienne, mais je suis sûre qu'il aimera mieux la
vôtre; la mienne sera donc pour ces messieurs.
Et, en effet, elle tendit ses deux mains aux officiers, qui en baisèrent
chacun une; tandis que Nelson, saisissant celle d'Emma avec plus de
passion peut-être que ne le permettait l'étiquette royale, la portait à
ses lèvres.
--Est-ce vrai, ce qu'a dit la reine, lui demanda-t-il à voix basse, que
ce soit pour moi que vous avez consenti à dire des vers, à chanter et à
danser ce pas qui a failli me rendre fou de jalousie?
Emma le regarda comme elle savait regarder quand elle voulait ôter à ses
amants le peu de raison qui leur restait; puis, avec une expression de
voix plus enivrante encore que ses yeux:
--L'ingrat, dit-elle, il le demande!
--La voiture de Son Excellence le capitaine général est prête, dit un
valet de pied.
--Messieurs, dit Acton, quand vous voudrez.
Nelson et les deux officiers firent leurs révérences.
--Votre Majesté n'a pas d'ordres particuliers à me donner? dit Acton à
la reine au moment où ils s'éloignaient.
--Si fait, dit la reine; à neuf heures ce soir, les trois inquisiteurs
d'État dans la chambre obscure.
Acton salua et sortit; les deux officiers étaient déjà dans
l'antichambre.
--Enfin! dit la reine en jetant son bras autour du cou d'Emma et en
l'embrassant avec l'emportement qu'elle mettait dans toutes ses actions.
J'ai cru que nous ne serions jamais seules!...
XLIV
LA CRÈCHE DU ROI FERDINAND
Le titre de ce chapitre doit paraître à peu près inintelligible à nos
lecteurs; nous allons donc commencer par leur en donner l'explication.
Une des plus grandes solennités de Naples, une des plus fêtées, est
la Noël,--_Natale_, comme on l'appelle. Trois mois d'avance, les plus
pauvres familles se privent de tout, pour faire quelques économies,
dont une partie passe à la loterie, dans l'espoir de gagner, et, avec
ce gain, de passer gaiement la sainte nuit, et dont l'autre est mise en
réserve pour le cas où la madone de la loterie,--car, à Naples, il y a
des madones pour tout,--pour le cas où la madone de la loterie serait
inflexible.
Ceux qui ne réussissent pas à faire des économies portent au
Mont-de-Piété leurs pauvres bijoux, leurs misérables vêtements et
jusqu'aux matelas de leur lit.
Ceux qui n'ont ni bijoux, ni matelas, ni vêtements à engager, volent.
On a remarqué qu'il y avait à Naples recrudescence de vols pendant le
mois de décembre.
Chaque famille napolitaine, si misérable qu'elle soit, doit avoir à son
souper, pendant la nuit de Noël, au moins trois plats de poisson sur sa
table.
Le lendemain de la Noël, un tiers de la population de Naples est malade
d'indigestion, et trente mille personnes se font saigner.
A Naples, on se fait saigner à tout propos: on se fait saigner parce
qu'on a eu chaud, parce qu'on a eu froid, parce qu'il a fait _sirocco_,
parce qu'il a fait _tramontane_. J'ai un petit domestique de onze ans
qui, sur dix francs que je lui donne par mois, en met sept à la loterie,
fait une rente d'un sou par jour à un moine qui lui donne depuis trois
ans des numéros dont pas un seul n'est sorti, et garde les trente autres
sous pour se faire saigner.
De temps en temps, il entre dans mon cabinet et me dit gravement:
--Monsieur, j'ai besoin de me faire saigner.
Et il se fait saigner, comme si un coup de lancette dans la veine était
la chose la plus récréative du monde.
De cinquante pas en cinquante pas, on rencontre à Naples et surtout à
l'époque que nous essayons de peindre, on rencontrait des boutiques de
barbiers, _salassatori_, lesquels, comme au temps de Figaro, tiennent le
rasoir d'une main et la lancette de l'autre.
Pardon de la digression, mais la saignée est un trait des moeurs
napolitaines que nous ne pouvions passer sous silence.
Revenons à la Noël et surtout à ce que nous allions dire à propos de
Naples.
Nous allions dire qu'un des grands amusements de Naples, à l'approche de
Natale, amusement qui, chez les Napolitains de vieille roche, a persisté
jusqu'à nos jours, était la composition des crèches.
En 1798, il y avait peu de grandes maisons de Naples qui n'eussent leur
crèche, soit une crèche en miniature pour l'amusement des enfants, soit
une crèche gigantesque pour l'édification des grandes personnes.
Le roi Ferdinand était renommé entre tous pour sa manière de faire sa
crèche, et dans la plus grande salle du rez-de-chaussée du palais royal,
il avait fait pratiquer un théâtre de la grandeur du Théâtre-Français
pour y installer sa crèche.
C'était un des amusements dont le prince de San-Nicandro avait occupé
son active jeunesse et dont il avait conservé le goût, disons mieux, le
fanatisme pendant son âge mûr.
Chez les particuliers, on faisait, et l'on fait encore aujourd'hui,
servir les mêmes objets dont se composent les crèches à toutes les fêtes
de Noël; la seule différence était dans leur disposition; mais, chez le
roi, il n'en était pas ainsi, après être restée, un mois ou deux, livrée
à l'admiration des spectateurs, la crèche royale était démantibulée,
et, de tous les objets qui la composaient, le roi faisait des dons à ses
favoris, qui recevaient ces dons comme une précieuse marque de la faveur
royale.
Les crèches des particuliers selon les fortunes coûtaient de cinq cents
à dix mille et même quinze mille francs; celle du roi Ferdinand, par le
concours des peintres, des sculpteurs, des architectes, des machinistes
et des mécaniciens qu'il employait, coûtait jusqu'à deux ou trois cent
mille francs.
Six mois d'avance, le roi s'en occupait et donnait à sa crèche tout le
temps qu'il ne donnait point à la chasse et à la pêche.
La crèche de l'année 1798 devait être particulièrement belle, et le roi
y avait dépensé déjà de très grosses sommes, bien qu'elle ne fût point
entièrement terminée; voilà pourquoi, la veille, grâce aux dépenses
faites pour les préparatifs de guerre, se trouvant à court d'argent, il
avait, avec un certain côté enfantin, remarquable dans son caractère,
pressé la rentrée de la part que la maison Backer et fils prenait pour
son compte, dans la négociation de la lettre de change de vingt-cinq
millions.
Les huit millions pesés et comptés dans la soirée, avaient été, selon la
promesse d'André Backer, transportés, pendant la nuit, des caves de sa
maison de banque dans celles du palais royal.
Et Ferdinand, joyeux et rayonnant, sans crainte que désormais l'argent
manquât, avait envoyé chercher son ami le cardinal Ruffo, d'abord pour
lui montrer sa crèche et lui demander ce qu'il en pensait, ensuite pour
attendre avec lui le retour du courrier Antonio Ferrari, qui, ponctuel
comme il l'était, eût dû arriver à Naples pendant la nuit, et, n'étant
point arrivé pendant la nuit, ne devait pas se faire attendre plus tard
que la matinée.
Il causait, en attendant, des mérites de saint Éphrem avec fra Pacifico,
notre vieille connaissance, à qui sa popularité, toujours croissante,
surtout depuis que deux jacobins avaient été sacrifiés à cette
popularité, valait l'insigne honneur d'occuper une place dans la crèche
du roi Ferdinand.
En conséquence, dans un coin de cette partie de la salle destiné, lors
de l'ouverture de la crèche, à devenir le parterre, fra Pacifico et
son âne Jocobino posaient devant un sculpteur, qui les moulait en terre
glaise, en attendant qu'il les exécutât en bois.
Nous dirons tout à l'heure la place qui leur était assignée dans la
grande composition que nous allons dérouler aux yeux de nos lecteurs.
Essayons donc, si laborieuse que soit cette tâche, de donner une idée de
ce que c'était que la crèche du roi Ferdinand.
Nous avons dit qu'elle était fabriquée sur un théâtre de la grandeur
et de la profondeur du Théâtre-Français, c'est-à-dire qu'elle avait de
trente-quatre à trente-six pieds d'ouverture, et cinq ou six plans de la
rampe au mur de fond.
L'espace entier, en largeur et en profondeur, était occupé par des
sujets divers, établis sur des praticables qui allaient toujours
s'élevant et qui représentaient les actes principaux de la vie de
Jésus, depuis sa naissance dans la crèche au premier plan, jusqu'à son
crucifiement au Calvaire au dernier plan, lequel, situé à l'extrême
lointain, touchait presque aux frises.
Un chemin allait en serpentant par tout le théâtre et paraissait
conduire de Bethléem au Golgotha.
Le premier et le plus important de tous ces sujets qui se présentât
aux yeux, comme nous l'avons dit, était la naissance du Christ dans la
grotte de Bethléem.
La grotte était divisée en deux compartiments: dans l'un, le plus grand,
était la Vierge, avec l'Enfant Jésus, qu'elle tenait dans ses bras ou
plutôt sur ses genoux; elle avait à sa droite l'âne, qui brayait, et à
sa gauche le boeuf, qui léchait la main que l'Enfant Jésus étendait vers
lui.
Dans le petit compartiment était saint Joseph en prière.
Au-dessus du grand compartiment étaient écrits ces mots:
_Grotte prise au naturel à Bethléem et dans laquelle enfanta la Vierge._
Au-dessus du petit compartiment:
_Caveau dans lequel se retira saint Joseph pendant l'enfantement_.
La Vierge était richement vêtue de brocart d'or; elle avait sur la
tête un diadème en diamants, des boucles d'oreilles et des bracelets
d'émeraudes, une ceinture de pierreries et des bagues à tous les doigts.
L'Enfant Jésus avait autour de la tête une feuille d'or représentant
l'auréole.
Dans le compartiment de la Vierge et de l'Enfant Jésus se trouvait le
tronc d'un palmier qui traversait la voûte et allait s'épanouir au grand
jour: c'était le palmier de la légende, qui, mort et desséché depuis
longtemps, avait repris ses feuilles et ses fruits au moment où, dans
une des douleurs de l'enfantement, la Vierge, s'aidant de lui, l'avait
pris et serré entre ses bras.
Agenouillés à la porte de la crèche étaient les trois rois mages
apportant des bijoux, des vases précieux, des étoffes magnifiques à
l'enfant divin. Bijoux, vases et étoffes étaient réels et tirés du
trésor de la couronne ou du musée Borbonico; les rois mages avaient au
cou le cordon de Saint-Janvier, et un grand nombre de valets formaient
leur suite; ils conduisaient par la bride six chevaux attelés à un
magnifique carrosse drapé.