de papier le nom Carolina.
--Mais Votre Majesté, s'écrièrent les dames mises en demeure de faire
des vers à la minute, mais nous ne sommes pas poëtes, nous.
--Vous invoquerez Apollon, dit la reine, et vous le deviendrez.
Il n'y avait pas moyen de reculer: d'ailleurs, Emma s'approchant de
la table comme elle avait dit qu'elle le ferait, écrivit en face de
la première lettre du nom de la reine, c'est-à-dire en face du C, le
premier vers de l'acrostiche et signa: Emma Hamilton.
Les autres dames se résignèrent, et les unes après les autres
s'approchèrent de la table, prirent la plume, écrivirent un vers et
signèrent leur nom.
Lorsque la dernière, la marquise de San-Clemente, eut signé le sien, la
reine prit vivement le papier. Le concours des huit muses avait donné le
résultat suivant.
La reine lut tout haut:
C'est par trop abuser de la grandeur suprême,
_Emma Hamilton_.
Ayant le sceptre en main, au front le diadème,
_Emilia Cariati_.
Réunissant déjà de si riches tributs,
_Eleonora San-Marco_.
O reine! de vouloir qu'en un instant Phébus,
_Elisabetta Termoli_.
Lorsque le mont Vésuve est si loin du Parnasse,
_Elisa Tursi_.
Initie au bel art de Pétrarque et du Tasse
_Eufrasia d'Altavilla_.
Nos coeurs, qui n'ont jamais pour vous jusqu'à ce jour
_Eugenia de Policastro_.
Aspiré qu'à lutter de respect et d'amour.
_Elena San-Clemente_.
--Voyez donc, dit la reine, tandis que les hommes s'émerveillaient sur
les mérites de l'acrostiche et que les dames s'étonnaient elles-mêmes
d'avoir si bien fait, voyez donc, général Acton, comme la marquise de
San-Clemente a une charmante écriture.
Le général Acton s'approcha d'une bougie, s'écartant en même temps du
groupe comme s'il eût voulu relire l'acrostiche, compara l'écriture de
la lettre avec celle du huitième vers, et, rendant avec un sourire le
précieux et terrible autographe à Caroline:
--Charmante, en effet, dit-il.
XLII
LES VERS SAPHIQUES
La double louange de la reine et du capitaine général Acton à l'égard de
l'écriture de la marquise de San-Clemente, passa sans que personne, pas
même celle qui était l'objet de cette louange, eût l'idée d'y attacher
l'importance qu'elle avait en réalité.
La reine s'empara de l'acrostiche, promettant à Emma de le lui rendre
le lendemain, et, comme cette première glace qui fait la froideur du
commencement de toute soirée était brisée, chacun se mêla dans cette
charmante confusion que la reine savait créer dans son intimité, par
l'art qu'elle avait de faire oublier toute gêne en bannissant toute
étiquette.
La conversation devint flottante; les lèvres ne laissèrent plus tomber,
mais lancèrent les paroles; le rire montra ses dents blanches; hommes et
femmes se croisèrent; chacun alla, selon sa sympathie, chercher l'esprit
ou la beauté, et, au milieu de ce doux bruissement qui semble un ramage
d'oiseaux, on sentit s'attiédir et s'imprégner des émanations parfumées
de la jeunesse cette atmosphère, dont tant de fraîches haleines et
tant de doux parfums faisaient une espèce de philtre invisible,
insaisissable, enivrant, composé d'amour, de désirs et de volupté.
Dans ces sortes de réunions, non-seulement Caroline oubliait qu'elle
était reine, mais encore parfois ne se souvenait point assez qu'elle
était femme; une espèce de flamme électrique s'allumait dans ses yeux,
sa narine se dilatait, son sein gonflé imitait, en se levant et en
s'abaissant, le mouvement onduleux de la vague, sa voix devenait rauque
et saccadée, et un rugissement de panthère ou de bacchante sortant de
cette belle bouche n'eût étonné personne.
Elle vint à Emma, et, mettant sur son épaule nue, sa main nue, qui
sembla une main de corail rose sur une épaule d'albâtre:
--Eh bien, lui demanda-t-elle, avez-vous oublié, ma belle lady, que vous
ne vous appartenez point ce soir? Vous nous avez promis des miracles, et
nous avons hâte de vous applaudir.
Emma, tout au contraire de la reine, semblait noyée dans une molle
langueur; son cou n'avait plus la force de supporter sa tête, qui
s'inclinait tantôt sur une épaule, tantôt sur l'autre, et quelquefois,
comme dans un spasme de volupté, se renversait en arrière; ses yeux,
à moitié fermés, cachaient ses prunelles sous les longs cils de ses
paupières; sa bouche, à moitié ouverte, laissait sous les lèvres
pourprées voir ses dents d'émail; les boucles noires de ses cheveux
tranchaient avec la mate blancheur de sa poitrine.
Elle ne vit point, mais sentit la main de la reine se poser sur son
épaule; un frisson passa par tout son corps.
--Que désirez-vous de moi, chère reine? fit-elle languissamment et avec
un mouvement de tête d'une grâce suprême. Je suis prête à vous obéir.
Voulez-vous la scène du balcon de Roméo? Mais, vous le savez, pour jouer
cette scène, il faut être deux, et je n'ai pas de Roméo.
--Non, non, dit la reine en riant, pas de scène d'amour; tu les rendrais
tous fous, et qui sait si tu ne me rendrais pas folle aussi, moi? Non,
quelque chose qui les effraye, au contraire. Juliette au balcon! non
pas! Le monologue de Juliette, voilà tout ce que je te permets ce soir.
--Soit; donnez-moi un grand châle blanc, ma reine, et faites-moi faire
de la place.
La reine prit, sur un canapé, un grand châle de crêpe de Chine blanc
qu'elle avait sans doute jeté là avec intention, le donna à Emma, et,
d'un geste dans lequel elle redevenait reine, ordonna à tout le monde de
s'écarter.
En une seconde, Emma se trouva isolée au milieu du salon.
--Madame, il faut que vous soyez assez bonne pour expliquer la
situation. D'ailleurs, cela détournera un instant l'attention de moi, et
j'ai besoin de cette petite supercherie pour faire mon effet.
--Vous connaissez tous la chronique véronaise des Montaigus et des
Capulets, n'est-ce pas? dit la reine. On veut faire épouser à Juliette
le comte Pâris, qu'elle n'aime pas, tandis que c'est le pauvre banni
Roméo qu'elle aime. Frère Laurence, qui l'a mariée à son amant, lui a
donné un narcotique qui la fera passer pour morte; on la déposera dans
le tombeau des Capulets, et, là, Laurence viendra la chercher et la
conduira à Mantoue, où l'attend Roméo. Sa mère et sa nourrice viennent
de sortir de sa chambre, la laissant seule après lui avoir signifié que,
le lendemain, au point du jour, elle épouserait le comte Pâris.
A peine la reine avait-elle achevé cet exposé qui avait attiré tous les
yeux sur elle, qu'un douloureux soupir les ramena sur Emma Lyonna; il
ne lui avait fallu que quelques secondes pour se draper dans l'immense
châle, de manière à ne rien laisser voir de son premier costume; sa tête
était cachée dans ses mains, elle les laissa glisser lentement de haut
en bas, releva en même temps et laissa voir peu à peu son visage pâle,
empreint de la plus profonde douleur et dans lequel il était impossible
de retrouver aucun reste de cette langueur suave que nous avons essayé
de peindre; c'était, au contraire, l'angoisse arrivée à son paroxysme,
la terreur montant à son apogée.
Elle tourna lentement sur elle-même, comme pour suivre des yeux sa
mère et sa nourrice, même au delà de la vue, et, d'une voix dont chaque
vibration pénétrait au fond du coeur, le bras étendu comme pour donner
au monde un congé éternel: «Adieu!» dit-elle.
Adieu! Le Seigneur sait quand nous nous reverrons.
La terreur, sous mon front, agite son vertige,
Et mon sang suspendu dans mes veines se fige!
Si je les rappelais pour calmer mon effroi?
Nourrice! Signora!... Pauvre folle, tais-toi!
Qu'ont à faire en ces lieux, ta mère ou ta nourrice?
Il faut que sans témoins la chose s'accomplisse;
A moi, breuvage sombre!--et, si tu faillissais,
Demain je serais donc au comte?... Non, je sais
Un moyen d'échapper au terrible anathème:
Poignard, dernier recours, espérance suprême,
Repose à mes côtés. Si c'était un poison...
Que le moine en mes mains eût mis par trahison,
Tremblant qu'on découvrît mon premier mariage!
Mais non, chacun le tient pour un saint personnage,
Et, d'ailleurs, c'est l'ami de mon cher Roméo!
Qu'ai-je à craindre? Mais, si, déposée au tombeau,
J'allais sous mon linceul dans la sombre demeure,
Seule au milieu des morts, m'éveiller avant l'heure
Où doit, mon Roméo, venir me délivrer!
Cet air, que nul vivant ne saurait respirer,
Assiégeant à la fois ma bouche et ma narine,
De miasmes mortels gonflerait ma poitrine,
Me suffoquant avant que, vainqueur du trépas,
Mon bien-aimé ne pût m'emporter dans ses bras,
Ou même, si je vis, pour mon oeil quel spectacle!
Ce caveau n'est-il pas l'antique réceptacle
Où dorment les débris des aïeux trépassés
Depuis plus de mille ans, l'un sur l'autre entassés?
Où Tybald le dernier, étendu sur sa couche,
M'attend livide et froid, la menace à la bouche?
Puis, quand sonne minuit, grand Dieu! ne dit-on pas
Qu'éveillés par l'airain, les hôtes du trépas
Pour s'enlacer, hideux, dans leurs rondes funèbres,
Se lèvent en heurtant leurs os dans les ténèbres,
Et poussent dans la nuit de ces cris émouvants
Qui font fuir la raison du cerveau des vivants?
Oh! si je m'éveillais sous les arcades sombres,
Justement à cette heure où revivent les ombres;
Si, se traînant vers moi dans le sépulcre obscur,
Ces spectres me souillaient de leur contact impur,
Et, m'entraînant aux jeux que la lumière abhorre,
Me laissaient insensée au lever de l'aurore!
Je sens en y songeant ma raison s'échapper.
Oh! fuis! fuis! Roméo, je vois, pour te frapper,
Tybald qui lentement dans l'ombre se soulève.
A sa main décharnée étincelle son glaive;
Il veut, montrant du doigt son flanc ensanglanté,
Sur sa tombe te faire asseoir à son côté.
Arrête, meurtrier! au nom du ciel! arrête!
_(Portant le flacon à ses lèvres.)_
Roméo, c'est à toi que boit ta Juliette!
Et, faisant le geste d'avaler le narcotique, elle s'affaissa sur
elle-même, et tomba étendue sur le tapis du salon, où elle resta inerte
et sans mouvement.
L'illusion fut si grande, qu'oubliant que ce qu'il voyait s'accomplir
n'était qu'un jeu, Nelson, le rude marin, plus familier avec les
tempêtes de l'Océan qu'avec les feintes de l'art, poussa un cri,
s'élança vers Emma, et, de son bras unique, la souleva de terre, comme
il eût fait d'un enfant.
Il en fut récompensé: en rouvrant les yeux, le premier sourire d'Emma
fut pour lui. Alors seulement, il comprit son erreur, et se retira
confus dans un angle du salon.
La reine lui succéda et chacun entoura la fausse Juliette.
Jamais la magie de l'art, poussée à ce point peut-être, n'était
parvenue au delà. Quoique exprimés dans une langue étrangère, aucun
des sentiments qui avaient agité le coeur de l'amante de Roméo, n'avait
échappé à ses spectateurs; la douleur, quand, sa mère et sa nourrice
parties, elle se trouve seule avec la menace de devenir la femme du
comte Pâris; le doute, quand, examinant le breuvage, elle craint que
ce ne soit un poison; la résolution, quand, prenant un poignard, elle
décide d'en appeler au fer, c'est-à-dire à la mort, dans l'extrémité
où elle se trouve; l'angoisse, quand elle craint d'être oubliée vivante
dans le tombeau de sa famille et d'être forcée par les spectres de se
mêler à leur danse impie; enfin sa terreur quand elle croit voir Tybald,
enseveli de la veille, se soulever tout sanglant pour frapper Roméo,
toutes ces impressions diverses, elle les avait rendues avec une telle
magie et une telle vérité, qu'elle les avait fait passer dans l'âme des
assistants, pour lesquels, grâce à la magie de son art, la fiction était
devenue une réalité.
Les émotions soulevées par ce spectacle, dont la noble compagnie,
complétement étrangère aux mystères de la poésie du Nord, n'avait
pas même l'idée, furent quelque temps à se calmer. Au silence de la
stupéfaction succédèrent les applaudissements de l'enthousiasme;
puis vinrent les éloges et les flatteries charmantes qui caressent si
doucement l'amour-propre des artistes. Emma, née pour briller sur la
scène littéraire, mais poussée par son irrésistible fortune sur la
scène politique, redevenait à chaque occasion la comédienne ardente et
passionnée, prête à faire passer dans la vie réelle ces créations de la
vie factice que l'on appelle Juliette, lady Macbeth ou Cléopâtre.
Alors, elle jetait à son rêve évanoui tous les soupirs de son coeur
et demandait si les triomphes dramatiques de mistress Siddons et de
mademoiselle Raucourt ne valaient pas mieux que les apothéoses royales
de lady Hamilton. Alors, il se faisait en elle, au milieu des louanges
des assistants, des applaudissement des spectateurs, des caresses même
de la reine, une profonde tristesse, et, si elle s'y laissait aller,
elle tombait dans une de ces mélancolies qui, chez elle, étaient
encore une séduction; mais la reine, qui pensait avec raison que ces
mélancolies n'étaient point exemptes de regrets et même de remords, la
poussait vite vers quelque nouveau triomphe, dans l'enivrement duquel
elle détournait les yeux du passé pour ne plus regarder que dans
l'avenir.
Aussi, la prenant par le bras et la secouant fortement, comme on fait
pour tirer une somnambule du sommeil magnétique:
--Allons, lui dit-elle, pas de ces rêveries! tu sais bien que je ne les
aime pas. Chante ou danse! Je te l'ai déjà dit, tu n'es point à toi ce
soir, tu es à nous; chante ou danse!
--Avec la permission de Votre Majesté, dit Emma, je vais chanter. Je
ne joue jamais cette scène sans conserver pendant quelque temps un
tremblement nerveux qui m'ôte toute force physique; au contraire, ce
tremblement sert ma voix. Quel morceau Votre Majesté désire-t-elle que
je chante? Je suis à ses ordres.
--Chante-leur quelque chose de ce manuscrit de Sappho que l'on vient de
retrouver à Herculanum. Ne m'as-tu pas dit que tu avais fait la musique
de plusieurs de ces poésies?
--D'une seule, madame; mais...
--Mais quoi? demanda la reine.
--Cette musique, faite pour nous dans l'intimité, sur un hymne
étrange..., dit Emma à voix basse.
--_A la femme aimée_, n'est-ce pas?
Emma sourit et regarda la reine avec une singulière expression de
lascivité.
--Justement! dit la reine, chante celle-là, je le veux.
Puis, laissant Emma tout étourdie de l'accent avec lequel elle avait
dit: _Je le veux_, elle appela le duc de Rocca-Romana, qu'on assurait
avoir été l'objet d'un de ces caprices tendres et passagers auxquels la
Sémiramis du Midi était aussi sujette que la Sémiramis du Nord, et, le
faisant asseoir près d'elle sur le même canapé, elle commença avec lui
une conversation qui, pour se passer à voix basse, n'en paraissait pas
moins animée.
Emma jeta un regard sur la reine, sortit vivement du salon, et, un
instant après, rentra coiffée d'une branche de laurier, les épaules
couvertes d'un manteau rouge et portant dans son bras arrondi cette lyre
lesbienne que nulle femme n'a osé toucher depuis que la muse de Mitylène
l'a laissée échapper de ses mains en s'élançant du haut du rocher de
Leucade.
Un cri d'étonnement s'échappa de toutes les poitrines; à peine la
reconnut-on. Ce n'était plus la douce et poétique Juliette; une flamme
plus dévorante que celle que Vénus vengeresse alluma dans les yeux de
Phèdre jaillissait de sa prunelle; elle s'avança d'un pas rapide et qui
avait quelque chose de viril, répandant autour d'elle un parfum inconnu;
toutes les ardeurs impures de l'antiquité, celle de Myrrha pour son
père, celle de Pasiphaé pour le taureau crétois, semblaient avoir étendu
leur fard impudique sur son visage; c'était la vierge révoltée contre
l'amour, sublime d'impudeur dans sa coupable rébellion; elle s'arrêta
devant la reine, et, avec une passion qui fit sonner les cordes de la
lyre, comme si elles étaient d'airain, elle se laissa tomber sur un
fauteuil et chanta sur une stridente mélopée les paroles suivantes:
Assis à tes côtés, celui-là qui soupire,
Écoutant de ta voix les sons mélodieux,
Celui-là qui te voit, ô rage! lui sourire,
Celui-là, je le dis, il est l'égal des dieux!
Dès que je t'aperçois, la voix manque à ma lèvre,
Ma langue se dessèche et veut en vain parler.
Dans mes tempes en feu j'entends battre la fièvre,
Et me sens tout ensemble et transir et brûler.
Plus pâle que la fleur qui se soutient à peine,
Quand le Lion brûlant la sécha tout un jour,
Je tremble, je pâlis, je reste hors d'haleine,
Et meurs, sans expirer, de désir et d'amour.
Avec la dernière vibration de ses cordes la lyre glissa des genoux de la
poétesse sur le tapis et sa tête se renversa sur son fauteuil.
La reine, qui, dès la seconde strophe, avait écarté d'elle Rocca-Romana,
s'élança avant même que le dernier vers fût fini et souleva dans ses
bras Emma, dont la tête retomba inerte sur son épaule comme si elle
était évanouie.
Cette fois, on fut un instant sans savoir si l'on devait applaudir; mais
la pudeur fut vite terrassée dans un combat où toute idée morale
devait succomber sous l'ardente exaltation des sens. Hommes et femmes
entourèrent Emma; ce fut à qui obtiendrait un regard, un mot d'elle,
à qui toucherait sa main, ses cheveux, ses vêtements. Nelson était
là comme les autres, plus tremblant que les autres, car il était plus
amoureux; la reine prit la couronne de laurier sur la tête d'Emma et la
posa sur celle de Nelson.
Lui, l'arracha comme si elle eût brûlé ses tempes, et l'appuya sur son
coeur.
En ce moment, la reine sentit une main qui la prenait par le poignet;
elle se retourna: c'était Acton.
--Venez, lui dit-il, sans perdre un instant; Dieu fait pour nous plus
que nous ne pouvions espérer.
--Mesdames, dit-elle, en mon absence,--car pour quelques instants je
suis forcée de m'absenter,--en mon absence, c'est Emma qui est reine; je
vous laisse, en place de la puissance, le génie et la beauté.
Puis, à l'oreille de Nelson:
--Dites-lui de danser pour vous le pas du châle qu'elle devait danser
pour moi. Elle le dansera.
Et elle suivit Acton, laissant Emma enivrée d'orgueil, et Nelson fou
d'amour.
XLIII
DIEU DISPOSE
La reine suivit Acton; car elle comprenait qu'en effet il devait se
passer quelque chose de grave pour qu'il se fût permis de l'appeler si
impérativement hors du salon.
Arrivée au corridor, elle voulut l'interroger; mais il se contenta de
lui répondre:
--Par grâce, madame, venez vite! nous n'avons pas un instant à perdre;
dans quelques minutes, vous saurez tout.
Acton prit un petit escalier de service qui conduisait à la pharmacie
du château. C'était dans cette pharmacie que les médecins et les
chirurgiens du roi, Vairo, Troja, Cottugno, trouvaient un assortiment
assez complet de médicaments pour porter les premiers soins aux malades
ou aux blessés dans les indispositions ou les accidents, quels qu'ils
fussent, pour lesquels ils étaient appelés.
La reine devina où la conduisait Acton.
--Il n'est rien arrivé à aucun de mes enfants? demanda-t-elle.
--Non, madame, rassurez-vous, dit Acton; et, si nous avons une
expérience à faire, nous pourrons la faire, du moins, _in anima vili_.
Acton ouvrit la porte; la reine entra et jeta un coup d'oeil rapide dans
la chambre.
Un homme évanoui était couché sur un lit.
Elle s'approcha avec plus de curiosité que de crainte.
--Ferrari! dit-elle.
Puis, se retournant vers Acton, l'oeil dilaté:
--Est-il mort? demanda-t-elle du ton dont elle eût dit: «L'avez-vous
tué?»
--Non, madame, répondit Acton, il n'est qu'évanoui.
La reine le regarda; son regard demandait une explication.
--Mon Dieu, madame, dit Acton, c'est la chose la plus simple du monde.
J'ai envoyé, comme nous en sommes convenus, mon secrétaire prévenir le
maître de poste de Capoue qu'il eût à dire au courrier Ferrari, à son
passage, que le roi l'attendait à Caserte; il le lui a dit, Ferrari n'a
pris que le temps de changer de cheval; seulement, en arrivant sous la
grande porte du château, il a tourné trop court, gêné par les voitures
de nos visiteurs; son cheval s'est abattu des quatre pieds, la tête du
cavalier a porté contre une borne, on l'a ramassé évanoui, et je l'ai
fait apporter ici en disant qu'il était inutile d'aller chercher un
médecin et que je le soignerais moi-même.
--Mais, alors, dit la reine saisissant la pensée d'Acton, il n'est plus
besoin d'essayer de le séduire, d'acheter son silence; nous n'avons
plus à craindre qu'il ne parle, et, pourvu qu'il reste évanoui assez
longtemps pour que nous puissions ouvrir la lettre, la lire et la
recacheter, c'est tout ce qu'il faut; seulement, vous comprenez, Acton,
il ne faut pas qu'il se réveille tandis que nous serons à l'oeuvre.
--J'y ai pourvu avant l'arrivée de Votre Majesté, ayant pensé à tout ce
qu'elle pense.
--Et comment?
--J'ai fait prendre à ce malheureux vingt gouttes de laudanum de
Sydenham.
--Vingt gouttes, dit la reine. Est-ce assez pour un homme habitué au vin
et aux liqueurs fortes comme doit être ce courrier?
--Peut-être avez-vous raison, madame, et peut-on lui en donner dix
gouttes de plus.
Et, versant dix gouttes d'une liqueur jaunâtre dans une petite cuiller,
il les introduisit dans la gorge du malade.
--Et vous croyez, demanda la reine, que moyennant ce narcotique, il ne
reprendra point ses sens?
--Point assez pour se rendre compte de ce qui se passera autour de lui.
--Mais, dit la reine, je ne lui vois point de sacoche.
--Comme c'est l'homme de confiance du roi, dit Acton, le roi n'use point
avec lui des précautions ordinaires; et, quand il s'agit d'une simple
dépêche, il la porte et en rapporte la réponse dans une poche de cuir
pratiquée à l'intérieur de sa veste.
--Voyons, dit-la reine sans hésitation aucune.
Acton ouvrit la veste, fouilla dans la poche de cuir et en tira
une lettre cachetée du cachet particulier de l'empereur d'Autriche,
c'est-à-dire, comme l'avait prévu Acton, d'une tête de Marc-Aurèle.
--Tout va bien, dit Acton.
La reine voulut lui prendre la lettre des mains pour la décacheter.
--Oh! non, non, dit Acton, pas ainsi.
Et, tirant la lettre à lui, il la plaça à une certaine hauteur au-dessus
de la bougie, le cachet s'amollit peu à peu, un des quatre angles se
souleva.
La reine passa la main sur son front.
--Qu'allons-nous lire? dit-elle.
Acton tira la lettre de son enveloppe, et, en s'inclinant, la présenta à
la reine.
La reine l'ouvrit et lut tout haut:
«Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798.
»Très-excellent frère, cousin et oncle, allié et confédéré,
»Je réponds à Votre Majesté de ma main, comme elle m'a écrit de la
sienne.
»Mon avis, d'accord avec celui du conseil aulique, est que nous ne
devons commencer la guerre contre la France que quand nous aurons réuni
toutes nos chances de succès, et une des chances sur lesquelles il m'est
permis de compter, c'est la coopération des 40,000 hommes de troupes
russes conduites par le feld-maréchal Souvorov, à qui je compte donner
le commandement en chef de nos armées; or, ces 40,000 hommes ne seront
ici qu'à la fin de mars. Temporisez donc, mon très-excellent frère,
cousin et oncle, retardez par tous les moyens possibles l'ouverture des
hostilités; je ne crois pas que la France soit plus que nous désireuse
de faire la guerre; profitez de ses dispositions pacifiques; donnez
quelque raison bonne ou mauvaise de ce qui s'est passé, et, au mois
d'avril, nous entrerons en campagne avec tous nos moyens.
»Sur ce, et la présente n'étant à autre fin, je prie, mon très-cher
frère, cousin et oncle, allié et confédéré, que Dieu vous ait dans sa
sainte et digne garde.
»FRANÇOIS.»
--Voilà tout autre chose que ce que nous attendions, dit la reine.
--Pas moi, madame, répliqua Acton; je n'ai jamais cru que Sa Majesté
l'empereur entrât en campagne avant le printemps prochain.
--Que faire?
--J'attends les ordres de Votre Majesté.
--Vous connaissez, général, mes raisons de vouloir une guerre immédiate.
--Votre Majesté prend-elle la responsabilité?
--Quelle responsabilité voulez-vous que je prenne avec une pareille
lettre?
--La lettre de l'empereur sera ce que nous pouvons désirer qu'elle soit.
--Que voulez-vous dire?
--Le papier est un agent passif et on lui fait dire ce que l'on veut;
toute la question est de calculer s'il vaut mieux faire la guerre tout
de suite ou plus tard, attaquer que d'attendre que l'on nous attaque.
--Il n'y a pas de discussion là-dessus, il me semble; nous connaissons
l'état dans lequel est l'armée française, elle ne saurait nous résister
aujourd'hui; si nous lui donnons le temps de s'organiser, c'est nous qui
ne lui résisterons pas.