sens et de beaucoup d'esprit, qu'au lieu d'en vouloir au jeune banquier
d'être un homme instruit, quand lui, roi, n'était, comme il le disait
lui-même, qu'un âne, il le présenta à la reine, à Acton, à sir William,
à Emma Lyonna, non plus avec les égards douteux rendus à l'homme
d'argent, mais avec cette courtoise protection que les princes
intelligents accordent toujours aux hommes d'esprit et d'éducation.
Cette présentation fut pour André Backer une nouvelle occasion de faire
valoir de nouvelles études; il parla allemand avec la reine, anglais
avec sir William et lady Hamilton, français avec Acton, mais, au milieu
de tout cela, resta tellement modeste et convenable, qu'en montant en
voiture pour le ramener à Naples, le roi lui dit:
--Monsieur Backer, vous eussiez conservé votre voiture que je ne vous
en eusse pas moins ramené dans la mienne, ne fût-ce que pour me procurer
plus longtemps le plaisir de votre conversation.
Nous verrons plus tard que le roi s'était fort attaché en effet, pendant
cette journée, à André Backer, et notre récit montrera, dans la suite,
par quelle implacable vengeance il prouva à ce malheureux jeune homme,
victime de son dévouement à la cause royale, la sincérité de son amitié
pour lui.
XL
L'HOMME PROPOSE
A peine le roi fut-il parti, emmenant avec lui André Backer, que la
reine Caroline, qui, jusque-là, n'avait pu parler au capitaine général
Acton, arrivé seulement au moment où l'on allait se mettre à table, se
leva, lui fit, en se levant, signe de la suivre, recommanda à Emma et
à sir William de faire les honneurs du salon si quelques-unes des
personnes invitées arrivaient avant son retour, et passa dans son
cabinet.
Acton y entra derrière elle.
Elle s'assit et fit signe à Acton de s'asseoir.
--Eh bien? lui demanda-t-elle.
--Votre Majesté, répliqua Acton, m'interroge probablement à propos de la
lettre?
--Sans doute! N'avez-vous pas reçu deux billets de moi qui vous priaient
de faire l'expérience? Je me sens entourée de poignards et de complots,
et j'ai hâte de voir clair dans toute cette affaire.
--Comme je l'avais promis à Votre Majesté, je suis arrivé à enlever le
sang.
--La question n'était point là; il s'agissait de savoir si, en enlevant
le sang, l'écriture persisterait... L'écriture a-t-elle persisté?
--D'une façon encore assez distincte pour que je puisse lire avec une
loupe.
--Et vous l'avez lue?
--Oui, madame.
--C'était donc une opération bien difficile, que vous y avez mis un si
long temps?
--Oserai-je faire observer à Votre Majesté que je n'avais point
précisément que cela à faire; puis j'avoue qu'à cause même de
l'importance que vous mettiez au succès de l'opération, j'ai beaucoup
tâtonné; j'ai fait cinq ou six essais différents, non point sur la
lettre elle-même, mais sur d'autres lettres que j'ai tenté de mettre
dans des conditions pareilles. J'ai essayé de l'oxalate de potasse, de
l'acide tartrique, de l'acide muriatique, et chacune de ces substances
a enlevé l'encre avec le sang. Hier seulement, en songeant que le sang
humain contenait, dans les conditions ordinaires, de 65 à 70 parties
d'eau et qu'il ne se caillait que par la volatilisation de cette eau,
j'ai eu l'idée d'exposer la lettre à la vapeur, afin de rendre au sang
caillé une quantité d'eau suffisante à sa liquéfaction, et alors, en
tamponnant le sang avec un mouchoir de batiste et en versant de l'eau
sur la lettre disposée en pente, je suis arrivé à un résultat que
j'eusse mis immédiatement sous les yeux de Votre Majesté, si je n'eusse
su qu'au contraire des autres femmes, les moyens, pour elle qui n'est
étrangère à aucune science, la préoccupent autant que le résultat.
La reine sourit: un pareil éloge était celui qui pouvait le plus flatter
son amour-propre.
--Voyons le résultat, dit la reine.
Acton tendit à Caroline la lettre qu'il avait reçue d'elle pendant la
nuit du 22 au 23 septembre, et qu'elle lui avait donnée pour en faire
disparaître le sang.
Le sang avait, en effet, disparu, mais partout où il y avait eu du sang,
l'encre avait laissé une si faible trace, qu'au premier aspect, la reine
s'écria:
--Impossible de lire, monsieur.
--Si fait, madame, répondit Acton; avec une loupe et un peu
d'imagination, Votre Majesté va voir que nous allons arriver à
recomposer la lettre tout entière.
--Avez-vous une loupe?
--La voici.
--Donnez.
Au premier abord, la reine avait raison; car, à part les trois ou quatre
premières lignes, qui avaient toujours été à peu près intactes, voici
tout ce qu'à l'oeil nu, et à l'aide de deux bougies, on pouvait lire de
la lettre:
«Cher Nicolino,
»Excuse ta pauvre amie si elle n'a pu aller au
dez-vous où elle se promettait tant de bonhe
oint de ma faute, je te le jure; ce n'est
pré j'ai été avertie par la rein e
devais prête avec les autres la
cour au-devant de l'amiral fera
de agnifiques, et la reine à lui
oute sa gloire; elle de me
que j'étais un avec elle
comptait éblouir du Nil une
opération moins lui tout au-
tre, puisqu'il n'a nt jaloux:
j'aimerai toujo phème.
»Après-de un mot t'indiquera le
our où je libre.
»Ta et fidèle
» E.
»21 septembre 1798.»
La reine, quoiqu'elle eût la loupe entre les mains, essaya d'abord de
relier les mots les uns aux autres mais, avec son caractère impatient,
elle fut vite fatiguée de ce travail infructueux, et, portant la loupe à
son oeil, elle parvint bientôt à lire difficilement, mais enfin elle
lut les lignes suivantes, qui lui présentèrent la lettre dans tout son
ensemble:
«Cher Nicolino,
»Excuse ta pauvre amie si elle n'a pu aller au
rendez-vous où elle se promettait tant de bonheur;
il n'y a point de ma faute, je te le jure; ce n'est qu'après
t'avoir vu que j'ai été avertie par la reine que je
devais me tenir prête avec les autres dames de la
cour à aller au-devant de l'amiral Nelson. On lui fera
des fêtes magnifiques, et la reine veut se montrer à lui
dans toute sa gloire; elle m'a fait l'honneur de me
dire que j'étais un des rayons avec lesquels elle
comptait éblouir le vainqueur du Nil. Ce sera une
opération moins méritante sur lui que sur tout autre,
puisqu'il n'a qu'un oeil; ne sois point jaloux:
j'aimerai toujours mieux Acis que Polyphème.
»Après demain, un mot de moi t'indiquera le
jour où je serai libre.
»Ta tendre et fidèle
»E.
»21 septembre 1798.
--Hum! fit la reine après avoir lu, savez-vous, général, que tout cela
ne nous apprend pas grand'chose et que l'on croirait que la personne qui
a écrit cette lettre avait deviné qu'elle serait lue par un autre que
celui auquel elle était adressée? Oh! oh! la dame est une femme de
précaution!
--Votre Majesté sait que, si l'on a un reproche à faire aux dames de la
cour, ce n'est point celui d'une trop grande innocence; mais l'auteur
de cette lettre n'a pas encore pris assez de précautions; car, ce soir
même, nous saurons à quoi nous en tenir sur son compte.
--Comment cela?
--Votre Majesté a-t-elle eu la bonté de faire inviter, pour ce soir à
Caserte, toutes les dames de la cour dont les noms de baptême commencent
par un E, et qui ont eu l'honneur de lui faire cortége, lorsqu'elle a
été au-devant de l'amiral Nelson?
--Oui, elles sont sept.
--Lesquelles, s'il vous plaît, madame?
--La princesse de Cariati, qui s'appelle _Emilia_; la comtesse de
San-Marco, qui s'appelle _Eleonora_; la marquise San-Clemente, qui
s'appelle _Elena_; la duchesse de Termoli, qui s'appelle _Elisabetta_;
la duchesse de Tursi, qui s'appelle _Elisa_; la marquise d'Altavilla,
qui s'appelle _Eufrasia_, et la comtesse de Policastro, qui s'appelle
_Eugenia_. Je ne compte point lady Hamilton, qui s'appelle Emma; elle ne
saurait être pour rien dans une pareille affaire. Donc, vous le voyez,
nous avons sept personnes compromises.
--Oui; mais, sur ces sept personnes, répliqua Acton en riant, il y en
a deux qui ne sont plus d'âge à signer des lettres par de simples
initiales.
--C'est juste! Restent cinq. Après?
--Après, c'est bien simple, madame, et je ne sais pas même comment Votre
Majesté se donne la peine d'écouter le reste de mon plan.
--Que voulez-vous, mon cher Acton! il y a des jours où je suis vraiment
stupide, et il paraît que je suis dans un de ces jours-là.
--Votre Majesté a bonne envie de me dire à moi la grosse injure qu'elle
vient de se dire à elle-même.
--Oui; car vous m'impatientez avec toutes vos circonlocutions.
--Hélas! madame, on n'est point diplomate pour rien.
--Achevons.
--Ce sera fait en deux mots.
--Dites-les alors, ces deux mots! fit la reine impatientée.
--Que Votre Majesté invente un moyen de mettre une plume aux mains de
chacune de ces dames, et, en comparant les écritures...
--Vous avez raison, dit la reine en posant sa main sur celle d'Acton; la
maîtresse connue, l'amant le sera bientôt. Rentrons.
Et elle se leva.
--Avec la permission de Votre Majesté, je lui demanderai encore dix
minutes d'audience.
--Pour choses importantes?
--Pour affaires de la plus haute gravité.
--Dites, fit la reine en se rasseyant.
--La nuit où Votre Majesté me remit cette lettre, elle se rappelle avoir
vu, à trois heures du matin, la chambre du roi éclairée?
--Oui, puisque je lui écrivis...
--Votre Majesté sait avec qui le roi s'entretenait si tard?
--Avec le cardinal Ruffo, mon huissier me l'a dit.
--Eh bien, à la suite de sa conversation avec le cardinal Ruffo, le roi
a fait partir un courrier.
--J'ai, en effet, entendu le galop d'un cheval qui passait sous les
voûtes. Quel était ce courrier?
--Son homme de confiance, Ferrari.
--D'où savez-vous cela?
--Mon palefrenier anglais Tom couche dans les écuries; il a vu, à trois
heures du matin, Ferrari, en costume de voyage, entrer dans l'écurie,
seller un cheval lui-même et partir. Le lendemain, en me tenant
l'étrier, il m'a dit cela.
--Eh bien?
--Eh bien, madame, je me suis demandé à qui, après une conversation avec
le cardinal, Sa Majesté pouvait envoyer un courrier, et j'ai pensé que
ce n'était qu'à son neveu l'empereur d'Autriche.
--Le roi aurait fait cela sans m'en prévenir?
--Pas le roi! le cardinal, répondit Acton.
--Oh! oh! fit la reine Caroline en fronçant le sourcil, je ne suis pas
Anne d'Autriche et M. Ruffo n'est point Richelieu; qu'il prenne garde!
--J'ai pensé que la chose était sérieuse.
--Êtes-vous sûr que Ferrari allait à Vienne?
--J'avais quelques doutes à ce sujet; mais ils ont été bientôt dissipés.
J'ai envoyé Tom sur la route pour savoir si Ferrari avait pris la poste.
--Eh bien?
--Il l'a prise à Capoue, où il a laissé son cheval, en disant au maître
de poste qu'il en eût bien soin, que c'était un cheval des écuries du
roi, et qu'il le reprendrait à son retour, c'est-à-dire dans la nuit du
3 octobre, ou dans la matinée du 4.
--Onze ou douze jours.
--Juste le temps qu'il lui faut pour aller à Vienne et en revenir.
--Et, à la suite de toutes ces découvertes, qu'avez-vous résolu?
--D'en prévenir Votre Majesté d'abord, et c'est ce que je viens de
faire; ensuite il me semble, pour nos plans de guerre, car Votre Majesté
est toujours résolue à la guerre?...
--Toujours. Une coalition se prépare qui va chasser les Français de
l'Italie; les Français chassés, mon neveu l'empereur d'Autriche va
mettre la main non-seulement sur les provinces qu'il possédait avant le
traité de Campo-Formio, mais encore sur les Romagnes. Dans ces sortes
de guerres, chacun garde ce qu'il a pris, ou n'en rend que des portions;
emparons-nous donc seuls, et avant personne, des États romains, et, en
rendant au pape Rome, que nous ne pouvons point garder, eh bien, nous
ferons nos conditions pour le reste.
--Alors, la reine étant toujours résolue à la guerre, il est important
qu'elle sache ce que le roi, moins résolu à la guerre que Votre Majesté,
a pu, par le conseil du cardinal Ruffo, écrire à l'empereur d'Autriche
et ce que l'empereur d'Autriche lui a répondu.
--Vous savez une chose, général?
--Laquelle?
--C'est qu'il ne faut attendre aucune complaisance de Ferrari; c'est un
homme entièrement au roi et que l'on assure incorruptible.
--Bon! Philippe, père d'Alexandre, disait qu'il n'y avait point de
forteresse imprenable, tant qu'y pouvait entrer un mulet chargé
d'or; nous verrons à combien le courrier Ferrari estimera son
incorruptibilité.
--Et, si Ferrari refuse, quelle que soit la somme offerte; s'il dit au
roi que la reine et son ministre ont tenté de le séduire, que pensera le
roi, qui devient de plus en plus défiant?
--Votre Majesté sait qu'à mon avis le roi l'a toujours été, défiant;
mais je crois qu'il y a un moyen qui met hors de cause Votre Majesté et
moi.
--Lequel?
--Celui de lui faire faire les propositions par sir William. Si Ferrari
est homme à se laisser acheter, il se laissera aussi bien acheter par
sir William que par nous, d'autant plus que sir William ambassadeur
d'Angleterre, a près de lui le prétexte de vouloir instruire sa cour des
véritables dispositions de l'empereur d'Autriche. S'il accepte,--et
il ne court aucun risque à accepter, car on ne lui demande rien que
de prendre lecture de la lettre, la remettre dans son enveloppe et la
recacheter;--s'il accepte, tout va bien; s'il est assez l'ennemi de ses
intérêts pour refuser, au contraire, sir Hamilton lui donne une centaine
de louis pour qu'il garde le secret sur la tentative faite; enfin, au
pis aller de tout, s'il refuse les cent louis et ne garde pas le secret,
sir William rejette tout ce que la tentative a de...--comment dirai-je
cela?--de hasardé, sur la grande amitié qu'il porte à son frère de lait
le roi George; si cette excuse ne lui suffit pas, il demandera au roi,
sur sa parole d'honneur, si, en pareille circonstance, il n'en ferait
pas autant que lui, sir William. Le roi se mettra à rire et ne donnera
point sa parole d'honneur. En somme, le roi a trop grand besoin de sir
William Hamilton, dans la position où il se trouve, pour lui garder une
longue rancune.
--Vous croyez que sir William consentira?...
--Je lui en parlerai, et, si cela ne suffit pas, Votre Majesté lui en
fera parler par sa femme.
--Maintenant, ne craignez-vous pas que Ferrari ne passe sans que nous
soyons avertis?
--Rien de plus simple que d'aller au-devant de cette crainte, et je n'ai
attendu pour cela que l'agrément de Votre Majesté, ne voulant rien faire
sans son ordre.
--Parlez?
--Ferrari repassera cette nuit ou demain matin à la poste de Capoue, où
il a laissé son cheval; j'envoie mon secrétaire à la poste de Capoue,
afin que l'on prévienne Ferrari que le roi est à Caserte et y attend
des dépêches; nous restons ici cette nuit et demain toute la journée; au
lieu de passer devant le château, Ferrari y entre, demande Sa Majesté et
trouve sir William.
--Tout cela peut réussir, en effet, répondit la reine soucieuse, comme
tout cela peut échouer.
--C'est déjà beaucoup, madame, lorsque l'on combat à chances égales, et
qu'étant femme et reine, on a pour soi le hasard.
--Vous avez raison, Acton; d'ailleurs, en toute chose il faut faire la
part du feu; si le feu ne prend pas tout, tant mieux; s'il prend tout,
eh bien, on tâchera de l'éteindre. Envoyez votre secrétaire à Capoue et
prévenez sir William Hamilton.
Et la reine, secouant sa tête encore belle, mais chargée de soucis,
comme pour en faire tomber les mille préoccupations qui pesaient sur
elle, rentra dans le salon d'un pas léger et le sourire sur les lèvres.
XLI
L'ACROSTICHE
Un certain nombre de personnes étaient déjà arrivées et, parmi ces
personnes, les sept dames dont le nom de baptême commençait par un E.
Ces sept dames étaient, comme nous l'avons dit, la princesse de Cariati,
la comtesse de San-Marco, la marquise de San-Clemente, la duchesse de
Termoli, la duchesse de Tursi, la marquise d'Altavilla et la comtesse de
Policastro.
Les hommes étaient l'amiral Nelson et deux de ses officiers, ou plutôt
deux de ses amis: le capitaine Troubridge, et le capitaine Ball; le
premier, esprit charmant, plein de fantaisie et d'humour; le second,
grave et roide comme un véritable Breton de la Grande-Bretagne.
Les autres invités étaient l'élégant duc de Rocca-Romana, frère de
Nicolino Caracciolo, qui était loin de se douter--c'est de Nicolino que
nous parlons,--qui était loin de se douter qu'un ministre et une reine
prissent en ce moment tant de peines pour découvrir sa joyeuse et
insouciante personnalité; le duc d'Avalos, plus habituellement appelé le
marquis del Vasto, dont l'antique famille se divisa en deux branches et
dont un ancêtre, capitaine de Charles-Quint,--celui-là même qui avait
été fait prisonnier à Ravenne, qui avait épousé la fameuse Vittoria
Colonna, et qui composa pour elle, en prison, son _Dialogue de
l'amour_,--reçut à Pavie des mains de François Ier, vaincu, son épée,
dont il ne restait plus que la garde, tandis que l'autre, sous le nom
de marquis del Guasto, dont notre chroniqueur l'Étoile fait du Guast,
devenait l'amant de Marguerite de France et mourait assassiné; le duc de
la Salandra, grand veneur du roi, que nous verrons plus tard essayer de
prendre le commandement échappé aux mains de Mack; le prince Pignatelli,
à qui le roi devait laisser en fuyant la lourde charge de vicaire
général, et quelques autres encore, descendants fort descendus des plus
nobles familles napolitaines et espagnoles.
Tous attendaient l'arrivée de la reine et s'inclinèrent respectueusement
à sa vue.
Deux choses préoccupaient Caroline dans cette soirée: faire valoir Emma
Lyonna pour rendre Nelson plus amoureux que jamais, et reconnaître à
son écriture la dame qui avait écrit le billet, attendu que lorsqu'on
connaîtrait celle qui l'avait écrit, il ne serait pas difficile, comme
l'avait fort judicieusement dit Caroline, de reconnaître celui auquel il
était adressé.
Ceux-là seuls qui ont assisté à ces intimes et enivrantes soirées de
la reine de Naples, soirées dont Emma Lyonna était à la fois le grand
charme et le principal ornement, ont pu raconter à leurs contemporains à
quel point d'enthousiasme et de délire la moderne Armide conduisait ses
auditeurs et ses spectateurs. Si ses poses magiques, si sa voluptueuse
pantomime avaient eu l'influence que nous avons dite sur les froids
tempéraments du Nord, combien plus elles devaient électriser ces
violentes imaginations du Midi, qui se passionnaient au chant, à la
musique, à la poésie, qui savaient par coeur Cimarosa et Metastase! Nous
avons, pour notre part, connu et interrogé, dans nos premiers voyages
à Naples et en Sicile, des vieillards qui avaient assisté à ces soirées
magnétiques, et nous les avons vus, après cinquante ans écoulés,
frissonner comme des jeunes gens à ces ardents souvenirs.
Emma Lyonna était belle, même sans le vouloir. Que l'on comprenne ce
qu'elle fut ce soir-là, où elle voulait être belle et pour la reine et
pour Nelson, au milieu de tous ces élégants costumes de la fin du XVIIIe
siècle, que la cour d'Autriche et celle des Deux-Siciles s'obstinaient à
porter comme une protestation contre la révolution française; au lieu
de la poudre qui couvrait encore ces hautes coiffures ridiculement
échafaudées sur le sommet de la tête, au lieu de ces robes étriquées qui
eussent étranglé la grâce de Terpsichore elle-même, au lieu de ce rouge
violent qui transformait les femmes en bacchantes, Emma Lyonna, fidèle à
ses traditions de liberté et d'art, portait--mode qui commençait déjà à
se répandre et qu'avaient adoptée en France les femmes les plus célèbres
par leur beauté,--une longue tunique de cachemire bleu clair tombant
autour d'elle en plis à faire envie à une statue antique; ses cheveux
flottant sur ses épaules en longues boucles laissaient transparaître,
au milieu de leurs flots mouvants, deux rubis qui brillaient comme les
fabuleuses escarboucles de l'antiquité; sa ceinture, don de la reine,
était une chaîne de diamants précieux, qui, nouée comme une cordelière,
retombait jusqu'aux genoux; ses bras étaient nus depuis la naissance de
l'épaule jusqu'à l'extrémité de ses doigts, et l'un de ses bras était
serré à l'épaule et au poignet par deux serpents de diamants aux yeux de
rubis; l'une de ses mains, celle dont le bras était sans ornement était
chargée de bagues, tandis que l'autre, au contraire, ne brillait que par
l'éclatante finesse de sa peau et ses ongles effilés, dont l'incarnat
transparent semblait fait de feuilles de rose, tandis que ses pieds,
chaussés de bas couleur de chair, semblaient nus comme ses mains dans
leurs cothurnes d'azur à lacets d'or.
Cette éblouissante beauté, augmentée encore par ce costume étrange,
avait quelque chose de surnaturel et, par conséquent, de terrible et
d'effrayant; les femmes s'écartaient de cette résurrection du paganisme
grec avec jalousie, les hommes avec effroi. A qui avait le malheur
de devenir amoureux de cette Vénus Astarté, il ne restait plus que sa
possession ou le suicide.
Il en résultait qu'Emma, toute belle qu'elle était, et justement à cause
de sa fascinante beauté, restait isolée à l'angle d'un canapé, au milieu
d'un cercle qui s'était fait autour d'elle. Nelson, qui seul eût eu
le droit de s'asseoir à son côté, la dévorait du regard et chancelait
ébloui au bras de Troubridge, se demandant par quel mystère d'amour ou
quel calcul de politique s'était donnée à lui, le rude marin, le vétéran
mutilé de vingt batailles, cette créature privilégiée qui réunissait
toutes les perfections.
Quant à elle, elle était moins gênée et moins rougissante sur ce lit
d'Apollon, où autrefois Graham l'avait exposée nue aux regards curieux
de toute une ville, que dans ce salon royal où tant de regards envieux
et lascifs l'enveloppaient.
--Oh! Votre Majesté, s'écria-t-elle en voyant paraître la reine et en
s'élançant vers elle comme pour implorer son secours, venez vite me
cacher à votre ombre, et dites bien à ces messieurs et à ces dames, que
l'on ne court pas, en s'approchant de moi, les risques que l'ont court à
s'endormir sous le mancenillier ou à s'asseoir sous le bohon-upas.
--Plaignez-vous de cela, ingrate créature que vous êtes! dit en riant la
reine; pourquoi êtes-vous belle à faire éclater tous les coeurs d'amour
et de jalousie, si bien qu'il n'y a que moi ici qui sois assez humble
et assez peu coquette pour oser approcher mon visage du vôtre en vous
embrassant sur les deux joues?
Et la reine l'embrassa, et, en l'embrassant, lui dit tout bas ces mots:
--Sois charmante ce soir, il le faut!
Et, jetant son bras autour du cou de sa favorite, elle l'entraîna sur le
canapé, autour duquel chacun dès lors se pressa, les hommes pour faire
leur cour à Emma en faisant leur cour à la reine, et les femmes pour
faire leur cour à la reine en faisant leur cour à Emma.
En ce moment, Acton rentra: un regard que la reine échangea avec lui,
lui indiqua que tout marchait au gré de son désir.
Elle emmena Emma dans un coin, et, après lui avoir parlé quelque temps
tout bas:
--Mesdames, dit-elle, je viens d'obtenir de ma bonne lady Hamilton
qu'elle nous donnerait ce soir un échantillon de tous ses talents,
c'est-à-dire qu'elle nous chanterait quelque ballade de son pays
ou quelque chant de l'antiquité, qu'elle nous jouerait une scène de
Shakspeare, et qu'elle nous danserait son pas du châle, qu'elle n'a
encore dansé que pour moi et devant moi.
Il n'y eut dans le salon qu'un cri de curiosité et de joie.
--Mais, dit Emma, Votre Majesté sait que c'est à une condition...
--Laquelle? demandèrent les dames, encore plus empressées dans leurs
désirs que les hommes.
--Laquelle? répétèrent les hommes après elles.
--La reine, dit Emma, vient de me faire observer que, par un singulier
hasard, excepté celui de la reine, le nom de baptême des huit dames qui
sont réunies dans ce salon commence par un E.
--Tiens, c'est vrai! dirent les dames en se regardant.
--Eh bien, si je fais ce que l'on demande, je veux que l'on fasse aussi
ce que je demanderai.
--Mesdames, dit la reine, vous conviendrez que c'est trop juste.
--Eh bien, que voulez-vous? Voyons, dites, milady! s'écrièrent plusieurs
voix.
--Je désire, dit Emma, garder un précieux souvenir de cette soirée; Sa
Majesté va écrire son nom Carolina sur un morceau de papier, et chaque
lettre de ce nom auguste et chéri deviendra l'initiale d'un vers écrit
par chacune de nous, moi la première, à la plus grande gloire de Sa
Majesté; chacune de nous signera son vers, bon ou mauvais, et j'espère
bien que, le mien aidant, il y en aura plus de mauvais que de bons;
puis, en souvenir de cette soirée pendant laquelle j'aurai eu l'honneur
de me trouver avec la plus belle reine du monde et les plus nobles
dames de Naples et de la Sicile, je prendrai ce précieux et poétique
autographe pour mon album.
--Accordé, dit la reine, et de grand coeur.