à Luisa Molina la main que la chevalière San-Felice vous tend; si je
permettais que vous la serrassiez à un autre titre que celui d'ami, vous
vous seriez trompé sur moi et vous seriez adressé à une femme qui n'eût
point été digne de vous; ce n'est point un caprice d'un instant qui m'a
fait vous préférer le chevalier, qui a près de trois fois mon âge et de
deux fois le vôtre; c'est le profond sentiment de reconnaissance filiale
que je lui avais voué; ce qu'il était pour moi il y a deux ans, il l'est
encore aujourd'hui; restez de votre côté ce que le chevalier, qui vous
estime, vous a offert d'être, c'est-à-dire mon ami, et prouvez-moi
que vous êtes digne de cette amitié en ne me rappelant jamais une
circonstance où j'ai été forcée de blesser, par un refus qui n'avait
rien de fâcheux cependant, un noble coeur qui ne doit garder ni rancune
ni espoir.
Puis, avec une révérence pleine de dignité:
--Le chevalier aura l'honneur de passer chez monsieur votre père, lui
dit-elle, et de lui donner une réponse.
--Si vous ne permettez ni que l'on vous aime ni que l'on vous adore,
répondit le jeune homme, vous ne pouvez empêcher du moins que l'on ne
vous admire.
Et, saluant à son tour avec les marques du plus profond respect, il se
retira en étouffant un soupir.
Quant à Luisa, sans penser dans sa bonne foi juvénile qu'elle démentait
peut-être, par l'action, la morale qu'elle venait de prêcher, à peine
entendit-elle la porte de la rue se refermer sur André Backer et sa
voiture s'éloigner, qu'elle s'élança par le corridor et regagna la
chambre du blessé, avec la promptitude et presque la légèreté de
l'oiseau qui revient à son nid.
Son premier regard, en entrant dans la chambre, fut naturellement pour
Salvato.
Il était très-pâle, il avait les yeux fermés, et son visage, rigide
comme le marbre, avait pris l'expression d'une vive douleur.
Inquiète, Luisa courut à lui, et, comme à son approche il n'ouvrait pas
les yeux, quoique ce fût son habitude:
--Dormez-vous, mon ami? lui demanda-t-elle en français, ou,
continua-t-elle avec une voix à l'anxiété de laquelle il n'y avait point
à se méprendre, ou seriez-vous évanoui?
--Je ne dors pas, je ne suis pas évanoui; tranquillisez-vous, madame,
dit Salvato en entr'ouvrant les yeux, mais sans regarder Luisa.
--Madame! répéta Luisa étonnée, madame!
--Seulement, reprit le jeune homme, je souffre.
--De quoi?
--De ma blessure.
--Vous me trompez, mon ami... Oh! j'ai étudié l'expression de votre
physionomie pendant trois jours d'agonie, allez! Non, vous ne souffrez
pas de votre blessure; vous souffrez d'une douleur morale.
Salvato secoua la tête.
--Dites-moi tout de suite quelle est cette douleur? s'écria Luisa. Je le
veux.
--Vous le voulez? demanda Salvato. C'est vous qui le voulez,
comprenez-vous bien?
--Oui, c'est mon droit; le docteur n'a-t-il pas dit que je devais vous
épargner toute émotion?
--Eh bien, puisque vous le voulez, dit Salvato regardant fixement la
jeune femme, je suis jaloux.
--Jaloux! de qui, mon Dieu? dit Luisa.
--De vous.
--De moi! s'écria-t-elle sans même songer à se fâcher cette fois.
Pourquoi? comment? à quel propos? Pour être jaloux, il faut un motif.
--D'où vient que vous êtes restée une demi-heure hors de cette chambre,
quand vous ne deviez rester que quelques instants? Et que vous est donc
ce M. Backer qui a le privilége de me voler une demi-heure de votre
présence?
Le visage de la jeune femme prit une céleste expression de bonheur;
Salvato venait, lui aussi, de lui dire qu'il l'aimait sans prononcer le
mot d'amour; elle abaissa sa tête vers lui de manière que ses cheveux
touchassent presque le visage du blessé, qu'elle enveloppa de son
souffle et couvrit de son regard.
--Enfant! dit-elle avec cette mélodie de la voix qui a sa source dans
les fibres les plus profondes du coeur. Ce qu'il est? ce qu'il vient
faire? pourquoi il est resté si longtemps? Je vais vous le dire.
--Non, non, non, murmura le blessé, non, je n'ai plus besoin de rien
savoir; merci, merci!
--Merci de quoi? Pourquoi merci?
--Parce que vos yeux m'ont tout dit, ma bien-aimée Luisa. Ah! votre
main! votre main!
Luisa donna sa main au blessé, qui y appuya convulsivement ses lèvres,
tandis qu'une larme tombait de ses yeux et tremblait, perle liquide, sur
cette main.
Cet homme de bronze avait pleuré.
Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, Luisa porta sa main à ses
lèvres et but cette larme.
Ce fut le philtre de cet irrésistible et implacable amour que lui avait
prédit la sorcière Nanno.
XXXIX
LES KANGOUROUS
Le roi Ferdinand avait invité André Backer à dîner à Caserte, d'abord
parce qu'il trouvait sans doute que la réception d'un banquier à sa
table avait moins d'importance à la campagne qu'à la ville, ensuite
parce qu'il avait reçu d'Angleterre et de Rome des envois précieux dont
nous parlerons plus tard; il avait donc pressé plus que d'habitude la
vente de son poisson à Mergellina, vente qui, malgré cette hâte, s'était
faite, empressons-nous de le dire, à la plus grande gloire de son
orgueil et à la plus grande satisfaction de sa bourse.
Caserte, le Versailles de Naples, comme nous l'avons appelé, est, en
effet, une bâtisse dans le goût froid et lourd du milieu du XVIIIe
siècle. Les Napolitains qui n'ont point voyagé en France soutiennent que
Caserte est plus beau que Versailles; ceux qui ont voyagé en France se
contentent de dire que Caserte est aussi beau que Versailles; enfin, les
voyageurs impartiaux qui ne partagent point l'engouement fabuleux des
Napolitains pour leur pays, sans mettre Versailles très-haut, mettent
Caserte fort au-dessous de Versailles; c'est notre avis aussi, à nous,
et nous ne craignons pas d'être contredit par les hommes de goût et
d'art.
Avant ce château moderne de Caserte et avant la Caserte de la plaine,
existaient le vieux château et la vieille Caserte de la montagne, dont
il ne reste plus, au milieu de murailles ruinées, que trois ou quatre
tours debout; c'était là que s'élevait le manoir des anciens seigneurs
de Caserte, dont un des derniers, en trahissant Manfred, son beau-frère,
fut en partie cause de la perte de la bataille de Bénévent.
On a beaucoup reproché à Louis XIV le malheureux choix du site de
Versailles, que l'on a appelé un favori sans mérite; nous ferons le même
reproche au roi Charles III; mais Louis XIV avait au moins cette excuse
de la piété filiale, qu'il voulait conserver, en l'encadrant dans une
bâtisse nouvelle, le charmant petit château de briques et de marbre,
rendez-vous de chasse de son père. Cette piété filiale coûta un milliard
à la France.
Charles III, lui, n'a pas d'excuse. Rien ne le forçait, dans un pays où
les sites délicieux abondent, de choisir une plaine aride, au pied d'une
montagne pelée, sans verdure et sans eau; l'architecte Vanvitelli, qui
bâtit Caserte, dut planter tout un jardin autour de l'ancien parc
des seigneurs et faire descendre de l'eau du mont Taburno, comme, au
contraire, Rennequin-Sualem dut faire monter la sienne de la rivière sur
la montagne, à l'aide de sa machine de Marly.
Charles III commença le château de Caserte vers 1752; Ferdinand, qui
monta sur le trône en 1759, le continua, et ne l'avait pas encore
terminé vers le commencement d'octobre 1798, époque à laquelle nous
sommes arrivés.
Ses appartements seulement, ceux de la reine et des princes et
princesses, c'est-à-dire le tiers du château à peine, étaient meublés.
Mais, depuis huit jours, Caserte contenait des trésors qui méritaient de
faire venir des quatre parties du monde les amateurs de la statuaire, de
la peinture et même de l'histoire naturelle.
Ferdinand venait d'y faire transporter de Rome et d'y faire déposer, en
attendant que les salles du château de Capodimonte fussent prêtes
pour le recevoir, l'héritage artistique de son aïeul le pape Paul III,
celui-là même qui excommunia Henri VIII, qui signa avec Charles V
et Venise une ligue contre les Turcs, et qui fit, en la confiant à
Michel-Ange, reprendre la construction de Saint-Pierre.
Mais, en même temps que les chefs-d'oeuvre du ciseau grec et du pinceau
du moyen âge arrivaient de Rome, une autre expédition était venue
d'Angleterre qui préoccupait bien autrement la curiosité de Sa Majesté
le roi des Deux-Siciles.
C'était d'abord un musée ethnologique recueilli aux îles Sandwich par
l'expédition qui avait succédé à celle où le capitaine Cook avait péri,
et dix-huit kangourous vivants, mâles et femelles, rapportés de la
Nouvelle-Zélande, et dans l'attente desquels Ferdinand avait fait
préparer, au milieu du parc de Caserte, un magnifique enclos avec
cabines pour ces intéressants quadrupèdes,--si toutefois on peut nommer
quadrupèdes, ces difformes marsupiaux avec leurs immenses pattes de
derrière qui leur permettent de faire des bonds de vingt pieds et les
moignons qui leur servent de pattes de devant.--Or, on venait justement
de les faire sortir de leurs cages et de les lancer dans leur
enceinte, et le roi Ferdinand s'ébahissait aux bonds immenses qu'ils
accomplissaient, effrayés qu'ils étaient par les aboiements de Jupiter,
lorsqu'on vint lui annoncer l'arrivée de M. André Backer.
--C'est bien, c'est bien, dit le roi, amenez-le ici, je vais lui montrer
une chose qu'il n'a jamais vue, et qu'avec tous ses millions il ne
saurait acheter.
Le roi ne se mettait d'habitude à table qu'à quatre heures; mais, pour
avoir tout le temps de causer avec le jeune banquier, il lui avait donné
rendez-vous à deux heures.
Un valet de pied conduisit André Backer vers la partie du parc où était
le domicile des kangourous.
Le roi, apercevant de loin le jeune homme, fit quelques pas au-devant de
lui; il ne connaissait le père et le fils que comme étant les premiers
banquiers de Naples, et le titre de banquiers du roi qu'ils avaient
obtenu les avait mis en contact avec les intendants et le ministre des
finances de Sa Majesté, jamais avec Sa Majesté elle-même.
C'était Corradino qui, jusque-là, avait traité de l'emprunt, fait les
ouvertures, et proposé au roi, pour rendre les banquiers plus coulants,
de caresser leur orgueil en donnant à l'un ou à l'autre la croix de
Saint-Georges Constantinien.
Cette croix avait naturellement été offerte au chef de la maison,
c'est-à-dire à Simon Backer; mais celui-ci, homme simple, avait renvoyé
l'offre à son fils, proposant de fonder en son nom une commanderie
de cinquante mille livres, fondation qui ne s'obtenait que par faveur
spéciale du roi; la proposition avait été acceptée, de sorte que c'était
son fils,--à l'avenir duquel cette marque distinctive pouvait
être utile, surtout pour rapprocher, à l'occasion d'un mariage,
l'aristocratie d'argent de l'aristocratie de naissance,--de sorte que
c'était son fils qui avait été nommé commandeur à sa place.
Nous avons vu que le jeune André Backer avait bonne tournure, qu'il
était cité parmi les jeunes gens élégants de Naples, et nous avons pu
voir, aux quelques mots échangés entre lui et Luisa San-Felice, qu'il
était à la fois homme d'éducation et homme d'esprit; aussi, beaucoup de
dames de Naples n'avaient-elles pas pour lui la même indifférence que
notre héroïne, et beaucoup de mères de famille eussent-elles désiré
que le jeune banquier, beau, riche, élégant, leur fît, à regard de leur
fille, la même proposition qu'André Backer avait faite au chevalier à
l'endroit de sa pupille.
Il aborda donc le roi avec beaucoup de mesure et de respect, mais avec
beaucoup moins d'embarras qu'une heure auparavant, il n'avait abordé la
San-Felice.
Les salutations faites, il attendit que le roi lui adressât le premier
la parole.
Le roi l'examina des pieds à la tête et commença par faire une légère
grimace.
Il est vrai qu'André Backer n'avait ni favoris ni moustaches; mais
il n'avait non plus ni poudre ni queue, ornement et appendice sans
lesquels, dans l'esprit du roi, il ne pouvait y avoir d'homme pensant
parfaitement bien.
Mais, comme le roi tenait fort à toucher ses vingt-cinq millions, et que
peu lui importait, au bout du compte, que celui qui les lui baillerait,
eût de la poudre à la tête et une queue à la nuque, pourvu qu'il les
lui baillât, tout en tenant ses mains derrière son dos, il rendit
gracieusement son salut au jeune banquier.
--Eh bien, monsieur Backer, fit-il, où en est notre négociation?
--Sa Majesté me permettra-t-elle de lui demander de quelle négociation
elle veut parler? répliqua le jeune homme.
--Celle des vingt-cinq millions.
--Je croyais, sire, que mon père avait eu l'honneur de répondre au
ministre des finances de Votre Majesté que c'était chose arrangée.
--Ou qui s'arrangerait.
--Non point, sire, arrangée. Les désirs du roi sont des ordres.
--Alors, vous venez m'annoncer...?
--Que Sa Majesté peut regarder la chose comme faite; demain commenceront
les versements, à notre caisse, des différentes maisons que mon père
fait participer à l'emprunt.
--Et pour combien la maison Backer entre-t-elle personnellement dans cet
emprunt?
--Pour huit millions, sire, qui sont dès à présent à la disposition de
Votre Majesté.
--A ma disposition?
--Oui sire.
--Et quand cela?
--Mais demain, mais ce soir. Sa Majesté peut les faire prendre sur un
simple reçu de son ministre des finances.
--Le mien ne vaudrait pas autant? demanda le roi.
--Mieux sire; mais je n'espérais pas que le roi fît à notre maison
l'honneur de lui donner un reçu de sa main.
--Si fait, si fait, monsieur, je le donnerai et avec grand plaisir!...
Ainsi vous dites que ce soir...?
--Ce soir, si Votre Majesté le désire; mais, en ce cas, comme la caisse
ferme à six heures, il faudrait que Votre Majesté permît que j'envoyasse
un exprès à mon père.
--Comme je ne serais point fâché, mon cher monsieur Backer, que l'on ne
sût pas que j'ai touché cet argent, dit le roi en se grattant l'oreille,
attendu que cet argent est destiné à faire une surprise, il me serait
agréable qu'il fût transporté cette nuit au palais.
--Cela sera fait, sire; seulement, comme j'ai eu l'honneur de le dire à
Votre Majesté, mon père doit être prévenu.
--Voulez-vous revenir au palais pour écrire? demanda le roi.
--Ce que je voudrais surtout, sire, c'est de ne pas déranger le roi dans
sa promenade; il suffit donc de deux mots écrits au crayon; ces deux
mots remis à mon valet de pied, il prendra un cheval de poste et les
portera à mon père.
--Il y a un moyen bien plus simple, c'est de renvoyer votre voiture.
--Encore... Le cocher changera de chevaux et reviendra me prendre.
--Inutile, je retourne à Naples vers les sept heures du soir, je vous
reconduirai.
--Sire! ce sera bien de l'honneur pour un pauvre banquier, dit le jeune
homme en s'inclinant.
--La peste! vous appelez un pauvre banquier l'homme qui m'escompte en
une semaine une lettre de change de vingt-cinq millions, et qui, du jour
au lendemain, en met huit à ma disposition! Je suis roi, monsieur, roi
des Deux-Siciles, à ce que l'on dit du moins, eh bien, je déclare
que, si j'avais huit millions à vous payer d'ici à demain, je vous
demanderais du temps.
André Backer tira un petit agenda de sa poche, déchira une feuille de
papier, écrivit dessus quelques lignes au crayon, et, se tournant vers
le roi:
--Sa Majesté me permet-elle de donner un ordre à cet homme?
demanda-t-il.
Et il désignait le valet de pied qui l'avait conduit vers le roi, et
qui, s'étant retiré à l'écart, attendait la permission de retourner au
château.
--Donnez, donnez, pardieu! dit le roi.
--Mon ami, fit André Backer, vous donnerez ce papier à mon cocher, qui
partira à l'instant même pour Naples et le remettra à mon père. Il est
inutile qu'il revienne, Sa Majesté me fait l'honneur de me ramener.
Et, en prononçant ces paroles, il s'inclina respectueusement du côté du
roi.
--Si ce garçon-là avait de la poudre et une queue, dit Ferdinand, il n'y
aurait à Naples ni duc ni marquis pour lui damer le pion... Enfin, on ne
peut pas tout avoir.
Puis, tout haut:
--Venez, venez monsieur Backer, et je vais vous montrer à coup sûr des
animaux que vous ne connaissez pas.
Backer obéit à l'ordre du roi, marcha près de lui en ayant soin de se
tenir un peu en arrière.
Le roi le conduisit droit à l'enceinte où étaient enfermés les animaux
qui, selon lui, devaient être inconnus au jeune banquier.
--Tiens, dit celui-ci, ce sont des kangourous!
--Vous les connaissez? s'écria le roi.
--Oh! sire, dit André, j'en ai tué des centaines.
--Vous avez tué des centaines de kangourous?
--Oui, sire.
--Où cela?
--Mais en Australie.
--Vous avez été en Australie?
--J'en suis revenu il y a trois ans.
--Et que diable alliez-vous faire en Australie?
--Mon père, dont je suis le fils unique, est très-bon pour moi; après
m'avoir mis, depuis l'âge de douze ans jusqu'à celui de quinze, à
l'université d'Iéna, il m'a envoyé de quinze à dix-huit ans terminer mon
éducation en Angleterre; enfin, comme je désirais faire un voyage autour
du monde, mon père y consentit. Le capitaine Flinders allait partir pour
son premier voyage de circumnavigation, j'obtins du gouvernement anglais
la permission de partir avec lui. Notre voyage dura trois ans;
c'est alors qu'ayant découvert, sur la côte méridionale de la
Nouvelle-Hollande, quelques îles inconnues, il leur donna le nom d'îles
des Kangourous, à cause de l'énorme quantité de ces animaux qu'il y
rencontra. N'ayant rien à faire que de chasser, je m'en donnai à coeur
joie, et, chaque jour, j'en envoyais assez à bord pour faire une ration
de viande fraîche à chaque homme de l'équipage. Depuis, Flinders a fait
un second voyage avec Bass, et il paraît qu'ils viennent de découvrir un
détroit qui sépare la terre de Van-Diemen du continent.
--La terre de Van-Diemen du continent! un détroit! Ah! ah! fit le roi,
qui ne savait pas du tout ce que c'était que la terre de Van-Diemen et
qui savait à peine ce que c'était qu'un continent, alors vous connaissez
ces animaux-là, et moi qui croyais vous montrer quelque chose de
nouveau!
--C'est quelque chose de nouveau, sire, et de très-nouveau même,
non-seulement pour Naples, mais encore pour l'Europe, et, au point de
vue de la curiosité, je crois que Naples est, avec Londres, la seule
ville qui en possède un pareil spécimen.
--Hamilton ne m'a donc point trompé en me disant que le kangourou est un
animal fort rare?
--Fort rare, il a dit la vérité, sire.
--Alors, je ne regrette pas mes papyrus.
--Votre Majesté les a échangés contre des papyrus? s'écria André Backer.
--Ma foi, oui; on avait retrouvé à Herculanum vingt-cinq ou trente
rouleaux de charbon, que l'on s'était empressé de m'apporter comme les
choses les plus précieuses de la terre. Hamilton les a vus chez moi; il
est amateur de toutes ces antiquailles; il m'avait parlé des kangourous;
je lui avais exprimé le désir d'en avoir pour essayer de les acclimater
dans mes forêts; il m'a demandé si je voulais donner au musée de Londres
autant de rouleaux de papyrus que le jardin zoologique de Londres me
donnerait de kangourous. Je lui ai dit: «Faites venir vos kangourous et
bien vite!» Avant-hier, il m'a annoncé mes dix-huit kangourous, et je
lui ai donné ses dix-huit papyrus.
--Sir William n'a point fait un mauvais marché, dit en souriant Backer;
seulement, sauront-ils là-bas les dérouler et les déchiffrer comme on
sait le faire ici?
--Dérouler quoi?
--Les papyrus.
--Cela se déroule donc?
--Sans doute, sire, et c'est ainsi que l'on a retrouvé plusieurs
manuscrits précieux que l'on croyait perdus; peut-être retrouvera-t-on
un jour le Panégyrique de Virginius par Tacite, son discours contre le
proconsul Marcus-Priscus et ses Poésies qui nous manquent; peut-être
même sont-ils parmi ces papyrus dont vous ignoriez la valeur, sire, et
que vous avez donnés à sir William.
--Diable! diable! diable! fit le roi; et vous dites que ce serait une
perte, monsieur Backer?
--Irréparable, sire!
--Irréparable! Pourvu, maintenant que j'ai fait un pareil sacrifice
pour eux, pourvu que mes kangourous se reproduisent! Qu'en pensez-vous,
monsieur Backer?
--J'en doute fort, sire.
--Diable! Il est vrai que, pour son musée polynésien, qui est fort
curieux, comme vous allez voir, je ne lui ai donné que de vieux vases
de terre cassés. Venez voir le musée polynésien de sir William Hamilton;
venez.
Le roi se dirigea vers le château, Backer le suivit.
Le musée de sir William Hamilton n'étonna pas plus André Backer que
ne l'avaient étonné ses kangourous; lui-même, dans son voyage avec
Flinders, avait relâché aux îles Sandwich, et, grâce au vocabulaire
polynésien recueilli par lui, pendant son séjour dans l'archipel
d'Hawaii, il put non-seulement désigner au roi l'usage de chaque arme,
le but de chaque instrument, mais encore lui dire les noms par lesquels
ces armes et ces instruments étaient désignés dans le pays.
Backer s'informa quels étaient les vieux pots de terre cassés que le roi
avait donnés en échange de ces curiosités de marchand de bric-à-bric, et
le roi lui montra cinq ou six magnifiques vases grecs trouvés dans
les fouilles de Sant'Agata-dei-Goti, nobles et précieux débris d'une
civilisation disparue et qui eussent enrichi les plus riches musées.
Quelques-uns étaient brisés, en effet; mais on sait avec quelle facilité
et quel art ces chefs-d'oeuvre de forme et de peinture se raccommodent,
et combien les traces mêmes qu'a laissées sur eux la main pesante du
temps les rendent plus précieux, puisqu'elles prouvent leur antiquité et
leur passage aventureux à travers les siècles.
Backer poussa un soupir d'artiste; il eût donné cent mille francs de ces
vieux pots brisés, comme les appelait Ferdinand, et n'eût pas donné
dix ducats des casse-têtes, des arcs et des flèches recueillis dans le
royaume de Sa Majesté Kamehameha Ier, qui, tout sauvage qu'il était,
n'eût point fait pis en pareille circonstance que son confrère européen
Ferdinand IV.
Le roi, passablement désappointé de voir le peu d'admiration que
son hôte avait manifesté pour les kangourous australiens et le musée
sandwichois, espérait prendre sa revanche devant ses statues et ses
tableaux. Là, le jeune banquier laissa éclater son admiration, mais non
son étonnement. Pendant ses fréquents voyages à Rome, il avait, grand
amateur qu'il était de beaux-arts, visité le musée Farnèse, de sorte que
ce fut lui qui fit les honneurs au roi de son splendide héritage; il lui
dit les noms probables des deux auteurs du taureau Farnèse, Appollonius
et Taureseus, et, sans pouvoir affirmer ces noms, il affirma au moins
que le groupe, dont il fit remarquer au roi les parties modernes, était
de l'école d'Agesandre de Rhodes, auteur de Laocoon. Il lui raconta
l'histoire de Dircé, personnage principal de ce groupe, histoire dont le
roi n'avait pas la première idée; il l'aida à déchiffrer les trois mots
grecs qui se trouvent gravés au pied de l'Hercule colossal, connu, lui
aussi, sous le nom d'Hercule Farnèse: [grec] GAIKON ATAINAIOS EPIESE,
et lui expliqua que cela voulait dire en italien _Glicone Ateniense
faceva_, c'est-à-dire: _Glicon, d'Athènes, a fait cette statue_; il lui
apprit qu'un des chefs-d'oeuvre de ce musée était une Espérance qu'un
sculpteur moderne a restaurée en Flore, et qui, de là, est connue à tous
sous le nom de Flore Farnèse. Parmi les tableaux, il lui signala comme
des chefs-d'oeuvre du Titien la Danaé recevant la pluie d'or, et le
magnifique portrait de Philippe II, ce roi qui n'avait jamais ri, et
qui, frappé de la main de Dieu, sans doute en punition des victimes
humaines qu'il lui avait sacrifiées, mourut de cette terrible et
immonde maladie pédiculaire dont était mort Sylla et dont devait mourir
Ferdinand II, qui, à cette époque, n'était pas encore né. Il feuilleta
avec lui l'office de la Vierge de Julio Clovio, chef-d'oeuvre d'imagerie
du XVIe siècle, qui fut transporté il y a sept ou huit ans, du musée
bourbonien au palais royal, et qui a disparu comme disparaissent à
Naples tant de choses précieuses, qui n'ont pas même pour excuse de
leur disparition cet amour frénétique et indomptable de l'art qui fit
de Cardillac un assassin, et du marquis Campana un dépositaire infidèle;
enfin il émerveilla le roi, qui, croyant trouver en lui une espèce de
Turcaret ignorant et vaniteux, venait d'y découvrir, au contraire, un
amateur d'art érudit et courtois.