»La nourrice partit. Il était sept heures du soir; elle prom

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ALEXANDRE DUMAS

LA

SAN-FELICE

TOME III

DEUXIÈME ÉDITION

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

XXXVII

GIOVANNINA

Nos lecteurs doivent remarquer avec quel soin nous les conduisons à

travers un pays et des personnages qui leur sont inconnus, afin de

garder à la fois à notre récit toute la fermeté de l'ensemble et

toute la variété des détails. Cette préoccupation nous a naturellement

entraîné dans quelques longueurs qui ne se représenteront plus,

maintenant qu'à peu d'individualités près que nous rencontrerons sur

notre route, tous nos personnages sont entrés en scène, et, autant qu'il

a été en notre pouvoir, ont, par l'action même, exposé leur caractère.

Notre avis, au reste, est que la longueur ou la brièveté d'une

matière n'est point soumise à une mesure matérielle: ou l'oeuvre est

intéressante, et, eût-elle vingt volumes, elle semblera courte au

public; ou elle est ennuyeuse, et, eût-elle dix pages seulement, le

lecteur fermera la brochure et la jettera loin de lui avant d'en avoir

achevé la lecture; quant à nous, c'est en général nos livres les plus

longs, c'est-à-dire ceux dans lesquels il nous a été permis d'introduire

un plus grand développement de caractères et une plus longue suite

d'événements, qui ont eu le plus de succès et ont été le plus avidement

lus.

C'est donc entre des personnages déjà connus du lecteur, ou auxquels

il ne nous reste plus que quelques coups de pinceau à donner, que nous

allons renouer notre récit, qui semble, au premier coup d'oeil, s'être

écarté de sa route pour suivre à Rome notre ambassadeur et le comte

de Ruvo, écart nécessaire, on le reconnaîtra plus tard, en revenant

à Naples huit jours après le départ d'Ettore Caraffa pour Milan et du

citoyen Garat pour la France.

Nous nous retrouvons donc, vers dix heures du matin, sur le quai de

Mergellina, fort encombré de pêcheurs et de lazzaroni, de gens du peuple

de toute espèce qui courent, mêlés aux cuisiniers des grandes maisons,

vers le marché que vient d'ouvrir en face de son casino, le roi

Ferdinand, qui, vêtu en pêcheur, debout derrière une table couverte de

poissons, vend lui-même sa pêche; malgré la préoccupation où l'ont

jeté les affaires politiques, malgré l'attente où il est, d'un moment

à l'autre, d'une réponse de son neveu l'empereur, malgré la difficulté

qu'il éprouve à escompter rapidement la traite de vingt cinq millions

souscrite par sir William Hamilton, et endossée par Nelson au nom de

M. Pitt, le roi n'a pas pu renoncer à ses deux grandes distractions, la

pêche et la chasse: hier, il a chassé à Persano; ce matin, il a pêché à

Pausilippe.

Parmi la foule qui, attirée par ce spectacle fréquent mais toujours

nouveau pour le peuple de Naples, remonte le quai de Mergellina,

nous serions tenté de compter notre vieil ami Michele le Fou, qui,

hâtons-nous de le dire, n'a rien de commun avec le Michele Pezza que

nous avons vu s'élancer dans la montagne après le meurtre de Peppino,

mais notre Michele à nous, qui, au lieu de continuer à remonter le quai

comme les autres, s'arrête à la petite porte de ce jardin déjà bien

connu de nos lecteurs. Il est vrai qu'à la porte de ce jardin se tient

debout et appuyée à la muraille, les yeux perdus dans l'azur du ciel,

ou plutôt dans le vague de sa pensée, une jeune fille à laquelle sa

position secondaire ne nous a permis jusqu'à ce moment de donner qu'une

attention secondaire comme sa position.

C'est Giovanna ou Giovannina, la femme de chambre de Luisa San-Felice,

appelée plus souvent par abréviation Nina.

Elle représente un type particulier chez les paysans des environs de

Naples, une espèce d'hybride humaine que l'on est tout étonné de trouver

sous le brûlant soleil du Midi.

C'est une jeune fille de dix-neuf à vingt ans, de taille moyenne, et

cependant plutôt grande que petite, parfaitement prise dans sa taille,

et à qui le voisinage d'une femme distinguée a donné des goûts de

propreté rares dans cette classe du peuple à laquelle elle appartient;

ses cheveux abondants et très-soignés, retenus en chignon par un ruban

bleu de ciel, sont de ce blond ardent qui semble la flamme voltigeant

sur le front des mauvais anges; son teint est d'un blanc laiteux parsemé

de taches de rousseur qu'elle essaye d'effacer avec les cosmétiques et

les essences qu'elle emprunte au cabinet de toilette de sa maîtresse;

ses yeux sont verdâtres et s'irisent d'or comme ceux des chats, dont

elle a la prunelle contractile; ses lèvres sont minces et pâles, mais,

à la moindre émotion, deviennent d'un rouge de sang; elles couvrent des

dents irréprochables, dont elle prend autant de soin et dont elle paraît

aussi fière que si elle était une marquise; ses mains sans veines sont

blanches et froides comme le marbre. Jusqu'à l'époque où nous l'avons

fait connaître à nos lecteurs, elle a paru fort attachée à sa maîtresse

et ne lui a donné que ces sujets de mécontentement qui tiennent à la

légèreté de la jeunesse et aux bizarreries d'un caractère encore mal

formé. Si la sorcière Nanno était là et qu'elle examinât sa main comme

elle a examiné celle de sa maîtresse, elle dirait que, tout au contraire

de Luisa, qui est née sous l'heureuse influence de Vénus et de la Lune,

Giovannina est née sous la mauvaise union de la Lune et de Mercure, et

que c'est à cette conjonction fatale qu'elle doit les mouvements d'envie

qui, parfois, lui serrent le coeur, et les élans d'ambition qui agitent

son esprit.

En somme, Giovannina n'est point ce que l'on peut appeler une belle

femme, ni une jolie fille; mais c'est une créature étrange qui attire et

fixe le regard de beaucoup de jeunes gens. Ses inférieurs ou ses égaux

ont fait attention à elle, mais jamais elle n'a répondu à aucun; son

ambition aspire à s'élever et vingt fois elle a dit qu'elle aimerait

mieux rester fille toute sa vie que d'épouser un homme au-dessous

d'elle, ou même de sa condition.

Michele et Giovannina sont de vieilles connaissances; depuis six ans

que Giovannina est chez Luisa San-Felice, ils ont eu occasion de se voir

bien souvent; Michele même, comme les autres jeunes gens, séduit par la

bizarrerie physique et morale de la jeune fille, a essayé de lui faire

la cour; mais elle a expliqué sans détour au jeune lazzarone qu'elle

n'aimerait jamais qu'un _signore_, au risque même que le _signore_

qu'elle aimerait ne répondît point à son amour.

Sur quoi, Michele, qui n'est pas le moins du monde platonicien, lui a

souhaité toute sorte de prospérités, et s'est tourné du côté d'Assunta,

qui, n'ayant point les mêmes prétentions aristocratiques que Nina, s'est

parfaitement contentée de Michele, et, comme le frère de lait de Luisa,

à part ses opinions politiques un peu exaltées, est un excellent garçon,

au lieu d'en vouloir à Giovannina de son refus, il lui a demandé son

amitié et offert la sienne; moins difficile en amitié qu'en amour,

Giovannina lui a tendu la main, et la promesse d'une bonne et sincère

amitié a été échangée entre le lazzarone et la jeune fille.

Aussi, au lieu de continuer sa route jusqu'au marché royal, Michele,

qui, d'ailleurs, venait probablement faire une visite à sa soeur de

lait, voyant Giovannina pensive à la porte du jardin, s'arrêta.

--Que fais-tu là à regarder le ciel? lui demanda-t-il.

La jeune fille haussa les épaules.

--Tu le vois bien, dit-elle, je rêve.

--Je croyais qu'il n'y avait que les grandes dames qui rêvassent, et que

nous nous contentions de penser, nous autres; mais j'oubliais que, si

tu n'es pas une grande dame, tu comptes le devenir un jour. Quel malheur

que Nanno n'ait pas vu ta main! elle t'eût probablement prédit que tu

serais duchesse, comme elle m'a prédit, à moi, que je serais colonel.

--Je ne suis pas une grande dame pour que Nanno perde son temps à me

dire la bonne aventure.

--Est-ce que je suis un grand seigneur, moi? Elle me l'a bien dite; il

est vrai que c'était probablement pour se moquer de moi.

Giovannina secoua négativement la tête.

--Nanno ne ment pas, dit-elle.

--Alors, je serai pendu?

--C'est probable.

--Merci! Et qui te fait croire que Nanno ne ment pas?

--Parce qu'elle a dit la vérité à madame.

--Comment, la vérité?

--Ne lui a-t-elle pas fait le portrait du jeune homme qui descendait du

Pausilippe? grand, beau, jeune, vingt-cinq ans; ne lui a-t-elle pas dit

qu'il était épié par quatre, puis par six hommes? ne lui a-t-elle

pas dit que cet inconnu, dont nous avons fait depuis la connaissance,

courait un grand danger? ne lui a-t-elle pas dit, enfin, que ce serait

un bonheur pour elle que ce jeune homme fût tué, parce que, s'il n'était

pas tué, elle l'aimerait, et que cet amour aurait une influence fatale

sur sa destinée?

--Eh bien?

--Eh bien, tout cela est arrivé, ce me semble: l'inconnu venait du

Pausilippe; il était jeune, beau; il avait vingt-cinq ans; il était

suivi par six hommes; il courait un grand danger, puisqu'il a été blessé

presque mortellement à cette porte. Enfin, continua Giovannina avec

une imperceptible altération dans la voix, comme la prédiction devait

s'accomplir et s'accomplira probablement en tout point, enfin, madame

l'aime.

--Que dis-tu là? fit Michele. Tais-toi donc!

Giovannina regarda autour d'elle.

--Est-ce que quelqu'un nous écoute? demanda-t-elle.--Non.--Eh bien,

continua Giovannina, qu'importe, alors? N'es-tu pas dévoué à ta soeur de

lait comme je le suis à ma maîtresse?

--Si fait, et à la vie à la mort! elle peut s'en vanter.

--En ce cas, elle aura probablement besoin un jour de toi, comme elle a

déjà besoin de moi. Que crois-tu que je fais à cette porte?

--Tu me l'as dit, tu regardes en l'air.

--N'as-tu pas rencontré le chevalier San-Felice sur ta route?

--A la hauteur de Pie-di-Grotta? Oui.

--J'étais là pour voir s'il ne revenait point sur ses pas, comme il l'a

fait hier.

--Comment! il est revenu sur ses pas? Se douterait-il de quelque chose?

--Lui? Pauvre cher seigneur! il croirait plutôt ce qu'il ne voulait pas

croire l'autre jour, que la terre est un morceau détaché du soleil, un

jour qu'une comète s'est heurtée contre, que de croire que sa femme le

trompe; d'ailleurs, elle ne le trompe pas!... ou du moins pas encore:

elle aime le seigneur Salvato, voilà tout; mais il n'est pas moins vrai

que, s'il eût demandé madame, j'eusse été fort embarrassée, car elle est

déjà près de son cher blessé, qu'elle ne quitte ni jour ni nuit.

--Alors, elle t'a dit de venir t'assurer que le chevalier San-Felice

continuait bien aujourd'hui son chemin vers le palais royal?

--Oh! non, Dieu merci! madame n'en est pas encore là; mais cela viendra,

sois tranquille. Non, je la voyais inquiète, allant, venant, regardant

du côté du corridor, puis du côté du jardin, mourant d'envie de se

mettre à la fenêtre, mais n'osant. Je lui ai dit alors: «Est-ce que

madame ne va pas voir si M. Salvato n'a pas besoin d'elle, depuis deux

heures du matin qu'elle l'a quitté?--Je n'ose, ma chère Nina, a-t-elle

répondu; j'ai peur que mon mari, comme hier, n'ait oublié quelque chose,

et tu sais que le docteur Cirillo a dit qu'il était de la plus haute

importance que mon mari ignorât la présence de ce jeune homme chez la

princesse Fusco.--Oh! qu'à cela ne tienne, madame, lui ai-je répondu,

je puis surveiller la rue, et, si M. le chevalier, par hasard, revenait

comme hier, du plus loin que je l'apercevrais, j'accourrais le dire à

madame.--Ah! ma bonne petite Nina, a-t-elle répliqué, tu serais assez

gentille pour cela?--Certainement, lui ai-je répondu, madame; cela me

fera même du bien, j'ai besoin d'air.» Et je suis venue me planter en

sentinelle à cette porte, où j'ai le plaisir de faire la conversation

avec toi, tandis que madame a celui de faire la conversation avec son

blessé.

Michele regarda Giovannina avec un certain étonnement; il y avait

quelque chose d'amer dans les paroles et de strident dans la voix de la

jeune fille.

--Et lui, demanda-t-il, le jeune homme, le blessé?

--J'entends bien.

--Est-il amoureux d'elle?

--Lui? Je crois bien! Il la dévore des yeux. Aussitôt qu'elle quitte la

chambre, ses paupières se ferment comme s'il n'avait plus besoin de rien

voir, pas même le jour. Le médecin, M. Cirillo, celui qui défend que les

maris sachent que leurs femmes soignent de beaux jeunes gens blessés, M.

Cirillo à beau lui défendre de parler, M. Cirillo a beau lui dire que,

s'il parle, il risque de se rompre quelque chose dans le poumon,

ah! pour cela, on ne lui obéit pas comme pour l'autre chose. A peine

sont-ils seuls, qu'ils se mettent à parler sans s'arrêter une minute.

--Et de quoi parlent-ils?

--Je n'en sais rien.

--Comment! tu n'en sais rien? Ils t'éloignent donc?

--Non, tout au contraire, madame presque toujours me fait signe de

rester.

--Ils parlent tout bas, alors?

--Non, ils parlent tout haut, mais anglais ou français. Le chevalier

est un homme de précaution, ajouta Nina avec un petit rire saccadé; il

a appris deux langues étrangères à sa femme, afin qu'elle pût librement

parler de ses affaires avec les étrangers et que les gens de la maison

n'y comprissent rien; aussi, madame en use.

--J'étais venu pour voir Luisa, dit Michele; mais d'après ce que tu me

dis, je la dérangerais probablement; je me contenterai donc de souhaiter

que toutes choses tournent mieux pour elle et pour moi que ne l'a prédit

Nanno.

--Non pas, tu resteras, Michele; la dernière fois que tu es venu, elle

m'a grondé de t'avoir laissé partir sans la voir; il paraît que le

blessé, lui aussi, veut te remercier.

--Ma foi! je ne serais pas fâché de lui dire deux mots de compliments

de mon côté; c'est un rude gaillard, et le beccaïo sait ce que pèse son

bras.

--Alors, entrons, et, comme il n'y a plus de danger que le chevalier

revienne, je vais prévenir madame que tu es là.

--Tu m'assures que ma visite ne la contrariera point?

--Je te dis qu'elle lui fera plaisir.

--Alors, entrons.

Et les deux jeunes gens disparurent dans le jardin pour reparaître

bientôt au haut du perron et disparaître de nouveau dans la maison.

Comme l'avait dit Nina, depuis une demi-heure déjà, à peu près, sa

maîtresse était entrée dans la chambre du blessé.

De sept heures du matin, heure à laquelle elle se levait, jusqu'à dix

heures, heure à laquelle son mari quittait la maison, quoique Luisa

ne cessât point un instant d'avoir le malade présent à sa pensée, elle

n'osait lui faire aucune visite, ce temps étant complétement consacré à

ces soins du ménage que nous l'avons vue négliger le jour de la visite

de Cirillo, et qu'elle avait jugé imprudent de ne pas reprendre depuis;

en échange, elle ne quittait plus Salvato une minute de dix heures du

matin à deux heures de l'après-midi, moment où, on se le rappelle, son

mari avait l'habitude de rentrer; après dîner, vers quatre heures, le

chevalier San-Felice passait dans son cabinet et y demeurait une heure

ou deux.

Pendant une heure au moins, Luisa tranquille, et sous prétexte de

changer quelque chose à sa toilette, était censée demeurer, elle aussi,

dans sa chambre; mais, légère comme un oiseau, elle était toujours

dans le corridor et trouvait moyen de faire trois ou quatre visites

au blessé, lui recommandant, à chacune de ces visites, le repos et la

tranquillité; puis, de sept à dix heures, moment des visites ou de la

promenade, elle abandonnait de nouveau Salvato, qui restait sous la

garde de Nina et qu'elle venait retrouver vers onze heures, c'est-à-dire

aussitôt que son mari était rentré dans sa chambre; elle restait jusqu'à

deux heures du matin à son chevet; à deux heures du matin, elle passait

chez elle, d'où elle ne sortait plus qu'à sept heures, comme nous

l'avons dit.

Tout s'était passé ainsi et sans la moindre variation depuis le jour de

la première visite de Cirillo, c'est-à-dire depuis neuf jours.

Quoique Salvato attendît avec une impatience toujours nouvelle le moment

où apparaissait Luisa, il semblait, ce jour-là, les yeux fixés sur la

pendule, attendre la jeune femme avec une impatience plus grande que

jamais.

Si léger que fût le pas de la belle visiteuse, l'oreille du blessé était

si accoutumée à reconnaître ce pas et surtout la manière dont Luisa

ouvrait la porte de communication, qu'au premier craquement de cette

porte et au premier froissement d'une certaine pantoufle de satin sur

le carreau, le sourire, absent de ses lèvres depuis le départ de Luisa,

revenait entr'ouvrir ses lèvres, et ses yeux se tournaient vers cette

porte et s'y arrêtaient avec la même fixité que la boussole sur l'étoile

du nord.

Luisa parut enfin.

--Oh! lui dit-il, vous voilà donc! Je tremblais que, craignant quelque

retour inattendu comme celui d'hier, vous ne vinssiez plus tard. Dieu

merci! aujourd'hui comme toujours, et à la même heure que toujours, vous

voilà!

--Oui, me voilà, grâce à notre bonne Nina, qui, d'elle-même, m'a offert

de descendre et de veiller à la porte. Comment avez-vous passé la nuit?

--Très-bien! Seulement, dites-moi...

Salvato prit les deux mains de la jeune femme debout près de son lit,

et, se soulevant pour se rapprocher d'elle, il la regarda fixement.

Luisa, étonnée et ne sachant ce qu'il allait lui demander, le regarda

de son côté. Il n'y avait rien dans le regard du jeune homme qui pût lui

faire baisser les yeux; ce regard était tendre, mais plus interrogateur

que passionné.

--Que voulez-vous que je vous dise? demanda-t-elle.

--Vous êtes sortie de ma chambre hier à deux heures du matin, n'est-ce

pas?

--Oui.

--Y êtes-vous rentrée après en être sortie?

--Non.

--Non? Vous dites bien non?

--Je dis bien non.

--Alors, dit le jeune homme se parlant à lui-même, c'est elle!

--Qui, elle? demanda Luisa plus étonnée que jamais.

--Ma mère, répliqua le jeune homme, dont les yeux prirent une expression

de vague rêverie et dont la tête s'abaissa sur sa poitrine avec un

soupir qui n'avait rien de douloureux ni même de triste.

A ces mots: «Ma mère,» Luisa tressaillit.

--Mais, lui demanda Luisa, votre mère est morte?

--N'avez-vous pas entendu dire, chère Luisa, répondit le jeune homme

sans que ses yeux perdissent rien de leur rêverie, qu'il était, parmi

les hommes, sans qu'on pût les reconnaître à des signes extérieurs, sans

qu'eux-mêmes se rendissent compte de leur pouvoir, des êtres privilégiés

qui avaient la faculté de se mettre en rapport avec les esprits?

--J'ai entendu quelquefois le chevalier San-Felice raisonner de cela

avec des savants et des philosophes allemands, qui donnaient ces

communications entre les habitants de ce monde et ceux d'un monde

supérieur comme des preuves en faveur de l'immortalité de l'âme; ils

nommaient ces individus des voyants, ces intermédiaires des médiums.

--Ce qu'il y a d'admirable en vous, dit Salvato, c'est que, sans que

vous vous en doutiez, Luisa, sous la grâce de la femme, vous avez

l'éducation d'un érudit et la science d'un philosophe; il en résulte

qu'avec vous, on peut parler de toutes choses, même des choses

surnaturelles.

--Alors, fit Luisa très-émue, vous croyez que cette nuit...?

--Je crois que, cette nuit, si ce n'est point vous qui êtes entrée dans

ma chambre et qui vous êtes penchée sur mon lit, je crois que j'ai été

visité par ma mère.

--Mais, mon ami, demanda Luisa frissonnante, comment vous expliquez-vous

l'apparition d'une âme séparée de son corps?

--Il y a des choses qui ne s'expliquent pas, Luisa, vous le savez bien.

Hamlet ne dit-il point, au moment où vient de lui apparaître l'ombre

de son père: _There are more things in heaven and earth, Horatio, than

there are dreamt of in your philosophy?..._ Eh bien, Luisa, c'est d'un

de ces mystères que je vous parle.

--Mon ami, dit Luisa, savez-vous que parfois vous m'effrayez?

Le jeune homme lui serra la main et la regarda de son plus doux regard.

--Et comment puis-je vous effrayer, lui demanda-t-il, moi qui donnerais

pour vous la vie que vous m'avez sauvée? Dites-moi cela.

--C'est que, continua la jeune femme, vous me faites parfois l'effet de

n'être point un être de ce monde.

--Le fait est, répliqua Salvato en riant, que j'ai bien manqué d'en

sortir avant d'y être entré.

--Serait-il donc vrai, comme le disait la sorcière Nanno, demanda en

pâlissant la jeune femme, que vous fussiez né d'une morte?

--La sorcière vous a dit cela? demanda le jeune homme en se soulevant

étonné sur son lit.

--Oui; mais ce n'est pas possible, n'est-ce pas?

--La sorcière vous a dit la vérité, Luisa; c'est une histoire que je

vous raconterai un jour, mon amie.

--Oh! oui, et que j'écouterai avec toutes les fibres de mon coeur.

--Mais plus tard.

--Quand vous voudrez.

--- Aujourd'hui, continua le jeune homme en retombant sur son lit,

ce récit dépasserait mes forces; mais, comme je vous le dis, tiré

violemment du sein de ma mère, les premières palpitations de ma vie se

sont mêlées aux derniers tressaillements de sa mort, et un étrange lien

a continué, en dépit du tombeau, de nous attacher l'un à l'autre. Or,

soit hallucination d'un esprit surexcité, soit apparition réelle, soit

qu'enfin, dans certaines conditions anormales, les lois qui existent

pour les autres hommes n'existent pas pour ceux qui sont nés en dehors

de ces lois, de temps en temps,--j'ose à peine dire cela, tant la chose

est improbable!--de temps en temps, ma mère, sans doute parce qu'elle

fut en même temps sainte et martyre, de temps en temps, ma mère obtient

de Dieu la permission de me visiter.

--Que dites-vous là! murmura Luisa toute frissonnante.

--Je vous dis ce qui est, mais _ce qui est_ pour moi _n'est peut-être

pas_ pour vous, et cependant je n'ai pas vu seul cette chère apparition.

--Une autre que vous l'a vue? s'écria Luisa.

--Oui, une femme bien simple, une paysanne, incapable d'inventer une

semblable histoire: ma nourrice.

--Votre nourrice a vu l'ombre de votre mère?

--Oui; voulez-vous que je vous raconte cela? demanda le jeune homme en

souriant.

Pour toute réponse, Luisa saisit les deux mains du blessé et le regarda

avidement.

--Nous demeurions en France,--car, si ce n'est point en France que

mes yeux se sont ouverts, c'est là qu'ils ont commencé à voir;--nous

habitions au milieu d'une grande forêt; mon père m'avait donné une

nourrice d'un village distant d'une lieue et demie ou deux lieues de la

maison que nous habitions. Une après-midi, elle alla demander à mon père

la permission de faire une course pour voir son enfant, qu'on lui avait

dit être malade; c'était celui-là même qu'elle avait sevré pour me

donner sa place; non-seulement mon père le lui permit, mais encore il

voulut l'accompagner pour visiter son enfant avec elle; on me donna

à boire, on me coucha dans mon berceau, et, comme je ne me réveillais

jamais qu'à dix heures du soir, et que mon père, avec son cabriolet,

ne mettait qu'une heure et demie pour aller au village et revenir à la

maison, mon père ferma la porte, mit la clef dans sa poche, fit monter

la nourrice près de lui et partit tranquille.

»L'enfant n'avait qu'une légère indisposition; mon père rassura la

bonne femme, laissa une ordonnance au mari et un louis pour être sûr

que l'ordonnance serait suivie, et s'en allait revenir à la maison en y

ramenant la nourrice, lorsqu'un jeune homme éploré vint tout à coup lui

dire que son père, un garde de la forêt, avait été grièvement blessé

la nuit précédente par un braconnier. Mon père ne savait point ce que

c'était que de repousser un semblable appel; il remit la clef de

la maison à la nourrice et lui recommanda de revenir sans perdre un

instant, d'autant plus que le temps devenait orageux.

»La nourrice partit. Il était sept heures du soir; elle promit d'être

avant huit heures à la maison, et mon père s'en alla de son côté,

après lui avoir vu prendre le chemin qui devait la ramener près de moi.

Pendant une demi-heure, tout alla bien; mais alors le temps s'obscurcit

tout à coup, le tonnerre gronda et un orage terrible éclata, mêlé

d'éclairs et de pluie. Par malheur, au lieu de suivre le chemin frayé,

la bonne femme prit, afin d'arriver plus vite à la maison, un sentier

qui raccourcissait la distance, mais que la nuit rendait plus difficile;

un loup qui, effrayé lui-même par l'orage, croisa son chemin, lui fit

peur; elle se jeta de côté, s'enfuit, s'engagea dans un taillis, s'y

égara, et, de plus en plus épouvantée par l'orage, erra au hasard,

appelant, pleurant, criant, mais n'ayant pour réponse à ses cris que

ceux des chouettes et des hiboux.

»Folle, éperdue, elle erra ainsi pendant trois heures, se heurtant aux

arbres, buttant contre les souches à fleur de terre, roulant dans les

ravins perdus dans l'obscurité, et entendant successivement, au milieu

des grondements du tonnerre, sonner neuf heures, dix heures, onze

heures; enfin, comme le premier coup de minuit tintait, un éclair

lui fit voir à cent pas d'elle notre maison tant cherchée, et, quand

l'éclair fut éteint, quand la forêt fut retombée dans les ténèbres, elle

continua d'être guidée par une lumière qui venait de la chambre où était

mon berceau: elle crut que mon père était revenu avant elle et doubla le

pas; mais comment était-il rentré, puisqu'il lui avait donné la clef?

En avait-il une seconde? Ce fut sa pensée; et, trempée par la pluie,

meurtrie par les chutes, aveuglée par les éclairs, elle ouvrit la

porte, la repoussa derrière elle, croyant la fermer, monta rapidement

l'escalier, traversa la chambre de mon père et ouvrit la porte de la

mienne.

»Mais, sur le seuil, elle s'arrêta en poussant un cri...

--Mon ami! mon ami! s'écria Luisa en serrant les mains du jeune homme.

--Une femme vêtue de blanc était debout près de mon lit, continua le

jeune homme d'une voix altérée, murmurant tout bas un de ces chants

maternels avec lesquels on endort les enfants, et me berçant de la main

en même temps que de la voix. Cette femme, jeune, belle, seulement le

visage couvert d'une mortelle pâleur, avait une tache rouge au milieu du

front.

»La nourrice s'adossa au chambranle de la porte pour ne pas tomber; les

jambes lui manquaient.

»Elle avait bien compris qu'elle était en face d'un être surnaturel et

bienheureux, car la lumière qui éclairait la chambre émanait de lui;

d'ailleurs, peu à peu les contours de l'apparition, parfaitement accusés

d'abord s'effacèrent; les traits du visage devinrent moins distincts,

les chairs et les vêtements, aussi pâles les uns que les autres, se

confondirent en perdant leurs reliefs; le corps devint nuage, le nuage

se transforma en vapeur, enfin la vapeur s'évanouit à son tour, laissant

après elle l'obscurité la plus profonde, et, dans cette obscurité, un

parfum inconnu.

»En ce moment, mon père rentrait lui-même; la nourrice l'entendit, et,

plus morte que vive, l'appela. Il monta à sa voix, alluma une bougie,

trouva la bonne femme au même endroit, tremblante, le front ruisselant

de sueur, pouvant à peine respirer.

»Rassurée par la présence de mon père et par la lumière de la bougie,

elle s'élança vers mon berceau et me prit entre ses bras: je dormais

paisiblement. Pensant que je n'avais rien pris depuis quatre heures de

l'après-midi et que je devais avoir faim, elle me donna son sein, mais

je refusai de le prendre.

»Alors, elle raconta tout à mon père, qui ne comprenait rien à cette

obscurité, à son agitation, à ses terreurs, et surtout à ce parfum

mystérieux qui flottait dans l'appartement.

»Mon père l'écouta avec attention, en homme qui, ayant essayé de les

sonder tous, ne s'étonne d'aucun des mystères de la nature, et, quand

elle en vint à faire le portrait de la femme qui chantait en balançant

mon berceau et qu'elle lui dit que cette femme avait une tache rouge au

milieu du front, il se contenta de répondre:

»--C'était sa mère.

»Plus d'une fois, continua le blessé d'une voix plus altérée, il me

raconta la chose depuis, et cet esprit fort et puissant ne doutait point

qu'à mes cris l'ombre bienheureuse n'eût obtenu de Dieu la permission de

redescendre du ciel pour apaiser la faim et les cris de son enfant.

--Et depuis, demanda Luisa pâle et frissonnante elle-même, vous dites

que vous l'avez vue?

--Trois fois, répondit le jeune homme. La première, c'était pendant la

nuit qui précéda le jour où je la vengeai: je la vis s'avancer vers mon

lit avec cette tache rouge au milieu du front; elle s'inclina sur moi

pour m'embrasser, je sentis le contact de ses lèvres froides, et quelque

chose qui ressemblait à une larme tomba sur mon front au moment où elle

se relevait; je voulus alors la saisir entre mes bras et la retenir,

mais elle disparut. Je m'élançai hors du lit, je courus dans la chambre

de mon père; une bougie brûlait, je m'approchai d'une glace; ce que

j'avais pris pour une larme, c'était une goutte de sang qui était

tombée de sa blessure; mon père, réveillé par moi, écouta mon récit

tranquillement et me dit en souriant:

»--Demain, la blessure sera fermée.

»Le lendemain, j'avais tué le meurtrier de ma mère.

Luisa, épouvantée, cacha sa tête dans l'oreiller du blessé.

--Deux fois depuis cette nuit, je l'ai revue, continua Salvato d'une

voix presque éteinte; mais, comme elle était vengée, la tache de sang

avait disparu de son front.

Soit fatigue, soit émotion, en achevant ce récit, bien long pour ses

forces, Salvato retomba pâle et épuisé sur son chevet.

Luisa poussa un cri.

Le blessé, la bouche haletante et les yeux fermés, était retombé sur son

lit.

Luisa s'élança vers la porte, et, en l'ouvrant, faillit renverser Nina,

qui écoutait, l'oreille collée à cette porte.

Mais elle ne fit qu'une légère attention à cet incident.

--L'éther! demanda-t-elle, l'éther! Il se trouve mal.

--L'éther est dans la chambre de madame, répondit Nina.

Luisa ne fit qu'un bond jusqu'à sa chambre, mais chercha vainement;

lorsqu'elle revint près du blessé, Giovannina soutenait la tête de

Salvato sur son bras, et, en la pressant contre sa poitrine, lui faisait

respirer le flacon.

--Ne m'en veuillez pas, madame, lui dit Nina, le flacon était sur la

cheminée derrière la pendule; en vous voyant si troublée, j'ai moi-même

perdu la tête; mais tout est pour le mieux; voici M. Salvato qui revient

à lui.

En effet, le jeune homme rouvrit les yeux, et ses yeux, en se rouvrant,

cherchaient Luisa.

Giovannina, qui vit la direction de son regard, reposa doucement la tête

du blessé sur l'oreiller et gagna l'embrasure d'une fenêtre, où elle

essuya une larme, tandis que Luisa revenait prendre sa place au

chevet du malade, et que Michele, passant sa tête par la porte restée

entr'ouverte, demandait:

--As-tu besoin de moi, petite soeur?

XXXVIII

ANDRÉ BACKER

L'âme tout entière de Luisa était passée dans ses yeux, et ses yeux

étaient fixés sur ceux de Salvato, qui, reconnaissant la jeune femme

dans celle qui lui donnait des soins, revenait à lui avec un sourire.

Il rouvrit complétement les yeux et murmura:

--Oh! mourir ainsi!

--Oh! non, non! pas mourir! s'écria Luisa.

--Je sais bien qu'il vaudrait mieux vivre ainsi, continua Salvato;

mais...

Il poussa un soupir dont le souffle fit frémir les cheveux de la jeune

femme et passa sur son visage comme l'haleine brûlante du sirocco.

Elle secoua la tête, sans doute pour écarter le fluide magnétique dont

l'avait enveloppée ce soupir de flamme, reposa la tête du blessé sur

l'oreiller, s'assit sur le fauteuil auquel s'appuyait le chevet du lit;

puis, se tournant vers Michele et répondant un peu tardivement peut-être

à sa question:

--Non, je n'ai plus besoin de toi, dit-elle, heureusement; mais entre

toujours, et vois comme notre malade va bien.

Michele s'approcha sur la pointe du pied, comme s'il eût eu peur

d'éveiller un homme endormi.

--Le fait est qu'il a meilleur mine que lorsque nous l'avons quitté, la

vieille Nanno et moi.

--Mon ami, dit la San-Felice au blessé, c'est le jeune homme qui, dans

la nuit où vous avez failli être assassiné, nous a aidés à vous porter

secours.

--Oh! je le reconnais, dit Salvato en souriant; c'est lui qui pilait les

herbes que cette femme que je n'ai pas revue appliquait sur ma blessure.

--Il est revenu depuis pour vous voir, car, comme nous tous, il prend un

grand intérêt à vous; seulement, on ne l'a point laissé entrer.

--Oh! mais je ne me suis point fâché de cela, dit Michele; je ne suis

pas susceptible, moi.

Salvato sourit et lui tendit la main.

Michele prit la main que Salvato lui tendait et la regarda en la

retenant dans les siennes.

--Vois donc, petite soeur, dit-il, on dirait une main de femme; et quand

on pense que c'est avec cette petite main-là qu'il a donné le fameux

coup de sabre au beccaïo; car vous lui avez donné un fameux coup de

sabre, allez!

Salvato sourit.

Michele regarda autour de lui.

--Que cherches-tu? demanda Luisa.

--Je cherche le sabre, maintenant que j'ai vu la main; ce doit être une

fière arme.

--Il t'en faudrait un comme celui-là quand tu seras colonel, n'est-ce

pas, Michele? dit en riant Luisa.

--M. Michele sera colonel? demanda Salvato.

--Oh! ça ne peut plus me manquer maintenant, répondit le lazzarone.

--Et comment cela ne peut-il plus te manquer? demanda Luisa.

--Non, puisque la chose m'a été prédite par la vieille Nanno, et que

tout ce qu'elle t'a prédit, à toi, se réalise.

--Michele! fit la jeune femme.

--Voyons: ne t'a-t-elle pas prédit qu'un beau jeune homme qui descendait

du Pausilippe courait un grand danger, qu'il était menacé par six

hommes, et que ce serait un grand bonheur pour toi s'il était tué par

ces six hommes, attendu que tu devais l'aimer et que cet amour serait

cause de ta mort?

--Michele! Michele! s'écria la jeune femme en écartant son fauteuil

du lit, tandis que Giovannina avançait sa tête pâle derrière le rideau

rouge de la fenêtre.

Le blessé regarda attentivement Michele et Luisa.

--Comment! demanda-t-il à Luisa, on vous a prédit que je serais cause de

votre mort?

--Ni plus ni moins! dit Michele.

--Et, ne me connaissant pas, ne pouvant par conséquent prendre aucun

intérêt à moi, vous n'avez pas laissé les sbires faire leur métier?

--Ah bien, oui! dit Michele répondant pour Luisa, quand elle a entendu

les coups de pistolet, quand elle a entendu le cliquetis des sabres,

quand elle a vu que moi, un homme, et un homme qui n'a pas peur, je

n'osais pas aller à votre secours parce que vous aviez affaire aux

sbires de la reine, elle a dit: «Alors, c'est à moi de le sauver!» Et

elle s'est élancée dans le jardin. Si vous l'aviez vue, Excellence! elle

ne courait pas, elle volait.

--Oh! Michele! Michele!

--Tu n'as pas fait cela, petite soeur? tu n'as pas dit cela?

--Mais à quoi bon le redire? s'écria Luisa en se cachant la tête entre

ses deux mains.

Salvato étendit le bras et écarta les mains dans lesquelles la jeune

femme cachait son visage rouge de honte et ses yeux humides de larmes.

--Vous pleurez! dit-il; avez-vous donc regret maintenant de m'avoir

sauvé la vie?

--Non; mais j'ai honte de ce que vous a dit ce garçon; on l'appelle

Michele le Fou, et, à coup sûr, il est bien nommé.

Puis, à la camériste:

--J'ai eu tort, Nina, de te gronder de ne point l'avoir laissé entrer;

tu avais bien fait de lui refuser la porte.

--Ah! petite soeur! petite soeur! ce n'est pas bien, ce que tu fais là,

dit le lazzarone, et, cette fois, tu ne parles pas avec ton coeur.

--Votre main, Luisa, votre main! dit le blessé d'une voix suppliante.

La jeune femme à bout de forces, brisée par tant de sensations

différentes, appuya sa tête au dossier du fauteuil, ferma les yeux et

laissa tomber sa main frissonnante dans la main du jeune homme.

Salvato la saisit avec avidité; Luisa poussa un soupir: ce soupir

confirmait tout ce qu'avait dit le lazzarone.

Michele regardait cette scène à laquelle il ne comprenait rien, et qu'au

contraire comprenait trop Giovannina debout, les mains crispées, l'oeil

fixe, et pareille à la statue de la Jalousie.

--Eh bien, sois tranquille, mon garçon, dit Salvato d'une voix joyeuse,

c'est moi qui te donnerai ton sabre de colonel; pas celui avec lequel

j'ai houspillé les drôles qui m'attaquaient, ils me l'ont pris, mais un

autre et qui vaudra celui-là.

--Eh bien, voilà qui va pour le mieux, dit Michele; il ne me manque plus

que le brevet, les épaulettes, l'uniforme et le cheval.

Puis, se retournant vers la camériste:

--N'entends-tu pas, Nina? on sonne à arracher la sonnette!

Nina sembla s'éveiller.

--On sonne? dit-elle; et où cela?

--A la porte, il faut croire.

--Oui, à celle de la maison, dit Luisa.

Puis, rapidement et tout bas à Salvato:

--Ce n'est pas mon mari, ajouta-t-elle, il rentre toujours par celle du

jardin. Va, dit-elle à Nina, cours! je n'y suis pas, tu entends?

--Petite soeur n'y est pas, tu entends, Nina? répéta Michele.

Nina sortit sans répondre.

Luisa se rapprocha du blessé; elle se sentait, sans savoir pourquoi,

plus à l'aise sous la parole du bavard Michele que sous le regard de la

muette Nina; mais cela, nous le répétons, instinctivement, sans qu'elle

eût rien scruté des bons sentiments de son frère de lait, ou des mauvais

instincts de sa camériste.

Au bout de cinq minutes, Nina rentra, et, s'approchant mystérieusement

de sa maîtresse:

--Madame, lui dit-elle tout bas, c'est M. André Backer, qui demande à

vous parler.

--Ne lui avez-vous pas dit que je n'y étais point? répliqua Luisa assez

haut pour que Salvato, s'il n'avait point entendu la demande, pût au

moins entendre la réponse.

--J'ai hésité, madame, répondit Nina toujours à voix basse, d'abord

parce que je sais que c'est votre banquier, et ensuite parce qu'il a dit

que c'était pour une affaire importante.

--Les affaires importantes se règlent avec mon mari, et non point avec

moi.

--Justement, madame, continua Giovannina sur le même diapason; mais j'ai

eu peur qu'il ne revînt quand M. le chevalier y serait; qu'il ne dit à M

le chevalier qu'il n'avait point trouvé madame, et, comme madame ne sait

pas mentir, j'ai pensé qu'il valait mieux que madame le reçût.

--Ah! vous avez pensé?... dit Luisa regardant la jeune fille.

Nina baissa les yeux.

--Si j'ai eu tort, madame, il est encore temps; mais cela lui fera bien

de la peine, pauvre garçon!

--Non, dit Luisa après un instant de réflexion, mieux vaut en effet que

je le reçoive, et tu as bien fait, mon enfant.

Puis, se tournant vers Salvato, qui s'était écarté voyant que Giovannina

parlait bas à sa maîtresse:

--Je reviens dans un instant, lui dit-elle; soyez tranquille, l'audience

ne sera pas longue.

Les jeunes gens échangèrent un serrement de main et un sourire, puis

Luisa se leva et sortit.

A peine la porte fut-elle refermée derrière Luisa, que Salvato ferma les

yeux, comme il avait l'habitude de le faire quand la jeune femme n'était

plus là.

Michele, croyant qu'il voulait dormir, s'approcha de Nina.

--Qui était-ce donc? demanda-t-il à demi-voix, avec cette curiosité

naïve de l'homme à demi sauvage dont l'instinct n'est point soumis aux

convenances de la société.

Nina, qui avait parlé très-bas à sa maîtresse, haussa la voix d'un

demi-ton et de manière que Salvato, qui n'avait point entendu ce qu'elle

disait à sa maîtresse, entendit ce qu'elle disait à Michele.

--C'est ce jeune banquier si riche et si élégant, dit-elle; tu le

connais bien!

--Bon! répliqua Michele, voilà que je connais les banquiers, moi!

--Comment! tu ne connais pas M. André Backer?

--Qu'est-ce que c'est que cela, M. André Backer?

--Comment! tu ne te rappelles pas? Ce joli garçon blond, un Allemand ou

un Anglais, je ne sais pas bien, mais qui a fait sa cour à madame avant

qu'elle épousât le chevalier.

--Ah! oui, oui. N'est-ce pas chez lui que Luisa a toute sa fortune?

--Justement, tu y es.

--C'est bon. Lorsque je serai colonel, lorsque j'aurai des épaulettes et

le sabre que M. Salvato m'a promis, il ne me manquera qu'un cheval

comme celui sur lequel se promène M. André Backer pour être équipé

complétement.

Nina ne répondit point; elle avait, tandis qu'elle parlait, tenu son

regard arrêté sur le blessé, et, au frémissement presque imperceptible

des muscles de son visage, elle avait compris que le prétendu dormeur

n'avait point perdu une parole de ce qu'elle avait dit à Michele.

Pendant ce temps, Luisa était passée au salon, où l'attendait la visite

annoncée; au premier moment, elle eut peine à reconnaître André Backer;

il était vêtu en costume de cour, avait coupé ses longs favoris blonds

à l'anglaise, ornement que, soit dit en passant, détestait le roi

Ferdinand; il portait au cou la croix de commandeur de Saint-Georges

Constantinien, et la plaque sur l'habit; il avait la culotte courte et

l'épée au côté.

Un léger sourire passa sur les lèvres de Luisa. A quelle intention le

jeune banquier lui faisait-il, dans un pareil costume, c'est-à-dire dans

un costume de cour, une pareille visite à onze heures et demie du matin?

Sans doute, elle allait le savoir.

Au reste, hâtons-nous de dire que André Backer, de race anglo-saxonne,

était un charmant garçon de vingt-six à vingt-huit ans, blond, frais,

rose, avec la tête carrée des faiseurs de chiffres, le menton accentué

du spéculateur entêté aux affaires, et la main spatulée des compteurs

d'argent.

Très-élégant et habituellement plein de désinvolture, il était un peu

emprunté sous ce costume dont il n'avait pas l'habitude et qu'il portait

avec tant de complaisance, que, sans affectation et comme par hasard, il

s'était placé devant une glace pour voir l'effet que faisait la croix de

Saint-Georges à son cou et la plaque du même ordre sur sa poitrine.

--Oh! mon Dieu, cher monsieur André, lui dit Luisa après l'avoir regardé

un instant et lui avoir laissé faire un respectueux salut, comme vous

voilà splendide! Je ne m'étonne point que vous ayez insisté, non pour me

voir sans doute, mais pour que j'aie le plaisir de vous voir dans toute

votre gloire. Où allez-vous donc comme cela? car je présume que ce

n'est point pour me faire une visite d'affaires que vous avez revêtu ce

costume de cour.

--Si j'eusse cru, madame, que vous eussiez pu avoir plus de plaisir à

me voir avec ce costume que sous mes habits ordinaires, je n'eusse point

attendu jusqu'aujourd'hui pour le revêtir; non, madame, je sais,

au contraire, que vous êtes une de ces femmes intelligentes qui, en

choisissant toujours le vêtement qui leur convient le mieux, font peu

d'attention à la façon dont les autres sont vêtus; ma visite est un

effet de ma volonté; mais ce costume, sous lequel je me présente à vous,

est le résultat des circonstances. Le roi a daigné, il y a trois jours,

me faire commandeur de l'ordre de Saint-Georges Constantinien, et

m'inviter à dîner à Caserte pour aujourd'hui.

--Vous êtes invité par le roi à dîner à Caserte aujourd'hui? fit Luisa

avec une expression de surprise qui indiquait un degré d'étonnement peu

flatteur pour les droits que pouvait se croire le jeune banquier à être

admis à la table du roi, le plus lazzarone des hommes dans les rues, le

plus aristocrate des rois dans son château. Ah! mais je vous en fais mon

compliment bien sincère, monsieur André.

--Vous avez raison de vous étonner, madame, de voir un pareil honneur

fait au fils d'un banquier, répliqua le jeune homme, un peu piqué de la

façon dont Luisa le félicitait; mais n'avez-vous pas entendu raconter

qu'un jour Louis XIV, si aristocrate qu'il fût, invita à dîner avec lui,

à Versailles, le banquier Samuel Bernard, auquel il voulait emprunter

vingt-cinq millions? Eh bien, il paraît que le roi Ferdinand a un besoin

d'argent non moins grand que son ancêtre le roi Louis XIV, et, comme

mon père est le Samuel Bernard de Naples, le roi invite son fils André

Backer à dîner avec lui à Caserte, qui est le Versailles de Sa Majesté

Ferdinand, et, pour être sûr que les vingt-cinq millions ne lui

échapperont point, il a mis, au cou du croquant qu'il admet à sa table,

ce licol par lequel il espère le conduire jusqu'à sa caisse.

--Vous êtes homme d'esprit, monsieur André; ce n'est point d'aujourd'hui

que je m'en aperçois, croyez-le, et vous pourriez être invité à la table

de tous les rois de la terre, si l'esprit suffisait à ouvrir les portes

des châteaux royaux. Vous avez comparé votre père à Samuel Bernard,

monsieur André; moi qui connais son inattaquable probité et sa largeur

en affaires, j'accepte pour mon compte la comparaison. Samuel Bernard

était un noble coeur, qui non-seulement sous Louis XIV, mais encore sous

Louis XV, a rendu de grands services à la France. Eh bien, qu'avez-vous

à me regarder ainsi?

--Je ne vous regarde pas, madame, je vous admire.

--Et pourquoi?

--Parce que je pense que vous êtes probablement la seule femme à Naples

qui sache ce que c'est que Samuel Bernard et qui ait le talent de faire

un compliment à un homme qui reconnaît le premier qu'ayant une simple

visite à vous faire, il se présente à vous dans un accoutrement

ridicule.

--Faut-il que je vous fasse mes excuses, monsieur André? Je suis prête.

--Oh! non, madame, non! Le sarcasme lui-même, en passant par votre

bouche, deviendrait une charmante causerie, que l'homme le plus vaniteux

voudrait prolonger, fût-ce aux dépens de son amour-propre.

--En vérité, monsieur André, répliqua Luisa, vous commencez à

m'embarrasser, et je me hâte, pour sortir d'embarras, de vous demander

s'il existe une nouvelle route qui passe par Mergellina pour aller à

Caserte.

--Non; mais, ne devant être à Caserte qu'à deux heures, j'ai cru,

madame, que j'aurais le temps de vous parler d'une affaire qui se

rattache justement à ce voyage de Caserte.

--Ah! mon Dieu, cher monsieur André, vous ne voudriez pas, je le

présume, profiter de votre faveur pour me faire nommer dame d'honneur de

la reine? Je vous préviens d'avance que je refuserais.

--Dieu m'en garde! Quoique serviteur dévoué de la famille royale et prêt

à donner ma vie, et je vais vous parler en banquier, plus que ma vie,

mon argent pour elle, je sais qu'il est des âmes pures qui doivent se

tenir éloignées de régions où l'on respire une certaine atmosphère...,

de même que les santés qui veulent rester intactes doivent s'éloigner

des miasmes des marais Pontins et des vapeurs du lac d'Agnano; mais

l'or, qui est un métal inaltérable, peut se montrer là où hésiterait

à se risquer le cristal, plus facile à ternir. Notre maison engage une

grande affaire avec le roi, madame; le roi nous fait l'honneur de nous

emprunter vingt-cinq millions, garantis par l'Angleterre; c'est une

affaire sûre, dans laquelle l'argent placé peut rapporter sept et huit,

au lieu de quatre ou cinq pour cent; vous avez un demi-million placé

chez nous, madame; on va s'empresser de nous demander des coupons de

cet emprunt dans lequel notre maison entre personnellement pour huit

millions; je viens donc vous demander, avant que nous rendions l'affaire

publique, si vous désirez que nous vous y fassions participer.

--Cher monsieur Backer, je vous suis on ne peut plus obligée de la

démarche, répliqua Luisa; mais vous savez que les affaires, et surtout

les affaires d'argent, ne me regardent point, qu'elles regardent

seulement le chevalier; or, à cette heure, le chevalier, vous connaissez

ses habitudes, cause très-probablement du haut de son échelle avec Son

Altesse royale le prince de Calabre; c'était donc à la bibliothèque du

palais qu'il fallait aller si vous vouliez le rencontrer et non ici;

d'ailleurs, la présence de l'héritier de la couronne eût, infiniment

mieux que la mienne, utilisé votre habit de cérémonie.

--Vous êtes cruel, madame, pour un homme qui, ayant si rarement

l'occasion de vous présenter ses hommages, saisit avec avidité cette

occasion quand elle se présente.

--Je croyais, répliqua Luisa du ton le plus naïf, que le chevalier vous

avait dit, monsieur Backer, que nous étions toujours et particulièrement

les jeudis à la maison, de six à dix heures du soir. S'il l'avait

oublié, je m'empresse de vous le dire en son lieu et place; si vous

l'avez oublié seulement, je vous le rappelle.

--Oh! madame! madame! balbutia André, si vous l'eussiez voulu, vous

eussiez rendu bien heureux un homme qui vous aimait et qui est forcé de

vous adorer seulement.

Luisa le regarda de son grand oeil noir, calme et limpide comme un

diamant de Nigritie; puis, allant à lui et lui tendant la main:

La San-Felice, Tome 03 · 第 1 / 15 段