Peindre la société qui lut l’_Astrée_--société d’élite cantonnée dans
quelques salons, dont rien ne vit plus, placée maintenant au vrai point
de vue pour l’observateur que n’agitent plus les passions, qui ne
cherche plus à défendre les thèses du moment,--est en somme chose aisée.
Mais donner la physionomie de l’heure présente, de l’heure qui sonne
pour une société démocratique étendue à l’infini, où tout se mêle, se
confond,--paraît plus difficile. Ce n’est plus un petit coin qu’il faut
montrer, la société n’est plus composée d’un seul groupe lettré et
délicat, c’est tout un monde énorme qu’il faudrait étudier. Cela devient
presque impossible.
Il importe cependant, après avoir replacé d’Urfé dans la société qu’il
anime, de camper dans son siècle, dans son milieu, Émile Zola. Ce sera
l’étudier d’après ses principes mêmes.
Quel changement apporté par deux siècles! Un abîme profond s’est creusé,
dont les rives, maintenant lointaines, ne paraissent pas avoir pu être
autrefois réunies.
La poésie et ses banalités tendres, la galanterie exquise dont le nom
lui-même a été profané odieusement, toutes ces douces inutilités dont le
souci du positif, le goût du pratique et du réel n’ont rien à faire, ont
été balayées. La place est nette; et le siècle dans son orgueil, se pare
de ces ruines croulantes; il se glorifie de sa vieillesse; les
décadences n’ont jamais été portées avec une telle fierté; les hontes
s’avouent. Bien vieille en effet cette société qui a tout vu, tout
appris sans s’instruire, qui a essayé et brisé tant d’outils, qui se
raille des enthousiasmes des sociétés jeunes, à qui reste seulement le
culte de la matière, du tangible! On ne se laisse plus bercer par les
contes bleus, par les rêveries poétiques. On pense moins qu’on ne
compte. Nous vivons sur une table de Pythagore, pour emprunter
l’expression d’une héroïne de M. Dumas, un des contempteurs les plus
âpres, les plus impitoyables de son siècle. On ne s’amuse pas, on jouit.
Les goûts ont fait place aux besoins, les désirs vagues d’idéal, de
bonheur vrai, aux appétits dont la brutalité s’affiche.
On est loin certes des rubans et des dentelles; il n’y a plus
d’élégance, ou du moins ce n’est qu’une élégance extérieure,
superficielle (bien contestable d’ailleurs), qui masque à peine le fond
de grossièreté, la parfaite inélégance dans les façons de sentir et de
penser. La notion de l’amour a subi l’atteinte de cette dépravation
générale, le culte chevaleresque est disparu, son rite ridiculisé!
Surprenez quelques-uns des madrigaux qu’adressent les jeunes hommes aux
jeunes femmes d’aujourd’hui; vous n’aurez certes pas à en admirer la
discrétion, l’expression contenue: ils sont le plus souvent d’un cynisme
à peine déguisé, et le désir s’y exprime plus que l’amour. Car on entre
maintenant de plain-pied du monde où l’on ne respecte pas les femmes
dans celui où on est obligé à des égards--on passe de l’un à l’autre si
rapidement d’ordinaire qu’on n’a pas le temps toujours de changer
d’habitudes, de langage. L’argot a envahi peu à peu les salons. Ne
valait-il pas mieux la belle langue pure, un peu cérémonieuse,
d’autrefois--ou même le jargon des précieux?
Nous sommes dans une période de transition, comme toutes les périodes
dites décadentes, malades de progrès, d’industrie, de science. Nous
sommes dans un siècle de démolition; «une poussière de plâtre emplit
l’air, les décombres tombent avec fracas.» Plaise à Dieu qu’ils ne se
trompent pas ceux qui ajoutent avec Zola: «Demain, l’édifice sera
reconstruit»!
Nous vivons dans la fièvre: il nous faut des œuvres fiévreuses. Comme le
dit le chef de l’école naturaliste, «nous nous plaisons à fouiller dans
les plaies, à descendre toujours plus bas, avides de connaître le
cadavre du cœur humain». On ne veut plus vivre dans le convenu; on
repousse les banalités doucereuses du mensonge. Vaut-il pas mieux
traiter cette société énervée par les «fortifiantes brutalités de la
vérité?»
Et alors on voit paraître des livres que nul n’aurait osé signer
autrefois. Le lecteur, peu à peu habitué par les journaux qui racontent
tout, finit par ne plus se choquer de rien. Et on s’accoutume si bien à
la littérature malsaine que c’est, comme on la dit, le livre honnête que
l’on cache et que l’on rougit de lire.
On se laisse entraîner par le courant, car cette littérature a sa
grandeur, sa force. «Cela vous monte à la tête, comme un vin puissant;
on s’oublie à lire, mal à l’aise et goûtant des délices étranges.» La
théorie artistique le proclame: peu importent l’hygiène, la santé
morale--il faut du vrai, du vécu; on veut retrouver un homme dans chaque
œuvre, et l’on sait bien que l’homme a des bassesses. «Une œuvre d’art
est un coin de la création vu à travers un tempérament.» Voilà la grande
formule. Peu importe que ce tempérament soit plus ou moins ardent, plus
ou moins libertin.
Zola, avec sa franchise qui ne recule devant rien, le dit bien haut, et
presque toute l’époque le répète après lui: «J’aime les ragoûts
littéraires fortement épicés, les œuvres de décadence où une sorte de
sensibilité maladive remplace la santé plantureuse des époques
classiques. Je suis de mon âge.»
Et malheureusement tous, nous sommes de notre âge: et qui sait même où
nous irons, à force d’être de notre âge?
La théorie de Zola est fort simple: point de héros, des hommes. La vie
doit être étalée, racontée telle qu’elle est, dans sa banalité comme
dans ses brutalités. L’intrigue habilement nouée, le _deus ex machinâ_,
ces ressources de la scène, sont écartées; c’est le journal quotidien,
par doit et avoir, des faits. La nouvelle école, «lasse des héros et de
leurs mensonges, s’est aperçue qu’elle n’avait qu’à se baisser, à
déshabiller le premier passant venu, pour faire du terrible et du
grand». Oui; mais le premier passant venu est souvent, presque toujours,
l’être banal, commun, étranger à ce «terrible» et à ce «grand» qui
attachaient et passionnaient dans le roman d’autrefois, ce roman relégué
par les nouveaux venus dans l’armoire aux jouets cassés, aux amusettes
d’enfants.
Émile Zola veut laisser dans le roman le moins de place possible à la
création. «Le don de voir est moins commun que celui de créer.» Zola ne
voit point le sophisme: l’auteur qui crée a vu déjà; l’étude de
l’individu et l’observation des détails lui sont indispensables pour la
conception du type et de l’ensemble. Zola pousse à fond son idée,
ingénieusement suivie d’ailleurs. «De même qu’autrefois on disait d’un
romancier: il a de l’imagination, je demande qu’on dise aujourd’hui: il
a le sens du réel.»
Les romans seront ainsi de fortes pages d’étude; leur intérêt sera dans
la nouveauté des documents et l’exactitude des peintures. Ils seront
enfin le «procès-verbal humain» que rêve la nouvelle école.
Le romancier que veut être Zola, il nous l’a dit en deux lignes: «Celui
qui a le sens du réel, et qui exprime avec originalité la nature en la
faisant vivre de sa vie propre...»
Est-il arrivé à faire des tableaux aussi vrais qu’il le prétend? C’est
ce que nous ne croyons pas. Il l’avoue lui-même: le romancier, à notre
époque, ne se dégage pas assez du littérateur. Il reconnaît qu’on trouve
trop de plaisir à polir une phrase, à La faire harmonieuse, et qu’on a
des recherches exagérées d’expressions. Il craint que bien des œuvres
d’aujourd’hui ne soient que de «jolis joujoux» qui ne resteront pas. Il
va jusqu’à regretter la belle prose simple du XVIIe siècle.
Et en effet, c’est là ce qui lui manque, à lui, presque toujours,
presque partout, la simplicité. Il prétend en outre nous montrer la vie
toute plate, toute banale, dans son désordre. Mais il n’y parvient pas
toujours, car il y a une ordonnance souvent parfaite dans ses romans. Le
dénouement romanesque n’existe pas si l’on veut; mais on voit que
l’auteur, pour nous donner une image parfaite de la vie, va remettre les
personnages dans la position où ils étaient au commencement, et nous
montrer, la crise une fois passée, l’existence humaine reprenant son
train bourgeois. Mais pour en arriver là il faut quelquefois déployer
plus d’art que pour ménager un dénouement, et cet art peut se laisser
sentir. On aboutit aussi à écarter trop l’imprévu, à faire notre vie
trop banale. Nous savons tous qu’il se passe quelquefois des drames
singuliers, compliqués, presque semblables à ceux qu’inventent les
auteurs méprisés par Zola.
Du reste, lui, si prosaïque, si brutal, qui crie contre le lyrisme,
n’a-t-il pas souvent composé ses romans comme de véritables poèmes? Il y
a chez lui une étrange, une vigoureuse poésie, qu’il dégage de la
matière. Je ne parle pas de ses premiers romans, _Madeleine Férat_ par
exemple, où l’on noterait des tirades d’amour dignes du théâtre de
Victor Hugo. Mais dans ses romans les mieux observés, ceux dans lesquels
il ne s’est infiltré, comme il dit, aucun lyrisme, qui passent pour être
d’une terrible brutalité, tels que la _Curée_, _Nana_, _Pot-Bouille_,
etc...; réussit-il à peindre avec une parfaite vérité? C’est encore
contestable.
Qu’il le veuille ou non, il a exagéré le mal. Ou pour mieux dire (car le
mal existe certainement, peut-être aussi horrible qu’il nous le
dépeint), il n’a rien vu de la partie saine. On citera telle ou telle
page, très vertueuse, très honnête: mais on sait bien que ce sont là des
exceptions. Quand il a étudié la bourgeoisie, les classes riches, il les
a étudiées par les cours intérieures, par les communs. Et le peuple, il
l’a étudié par le mastroquet, par l’_Assommoir_. Dans sa maison de
_Pot-Bouille_, tous ses bourgeois sont des misérables, et des abîmes de
perversité se creusent «derrière leurs belles portes d’acajou verni». Il
y a peut-être dans tout l’hôtel une famille honnête: il ne nous en dit
rien, il nous la montre seulement sortant en voiture, et cela lui
suffit, de nous l’avoir fait admirer une fois, à travers les glaces du
coupé. Dans son _Assommoir_, tous ses ouvriers sont des ivrognes, des
dépravés. Et s’il veut en peindre un honnête, rangé, le bonhomme mal
campé sur ses pieds est tout de suite ridicule, gauche: son _Gueule
d’Or_ prête à rire, avec ses sermons.
Il semble pourtant que la meilleure partie de son œuvre soit précisément
cet _Assommoir_ et tout ce qui ne prétend pas décrire le monde brillant,
le monde riche. Car celui-là, Zola en donne la plus fausse idée: il le
peint en homme qui en a toujours vécu éloigné; il en décrit les luxes
avec une véritable naïveté, parlant des intérieurs somptueux comme en
doit parler un ouvrier socialiste qui n’en a jamais visité un. Il croit
aux raffinements inouïs, aux baignoires d’argent, aux moindres objets en
or fin, aux serres qui sont de véritables forêts vierges, aux boudoirs
où s’entassent des fortunes en bibelots. Il exagère, il exagère
toujours: c’est là son maître défaut, celui où se trahit le Provençal.
Dans ce décor éblouissant qui tient du conte de fées, il ne fait mouvoir
que des corrompus, que d’horribles vicieux, Là encore, il n’a rien voulu
voir de ce qu’il peut y avoir de bon, d’honorable. Et n’en trouvons-nous
pas la preuve dans cet aveu étonnant: «Nous autres, manants, gens de
petite fortune, nous ne connaissons le monde que par les procès
scandaleux qui éclatent chaque hiver...»?
Tout s’explique alors. Il étudie sur les exceptions. Car il nous est
permis d’avancer que les procès sont des exceptions. On comprend qu’en
travaillant de la sorte, Zola ne peut voir que ce qu’il y a de pire, ce
que la société rejette chaque année. «Le monde, s’écrie-t-il, le voilà
quand une passion le secoue, quand un drame violent le jette en dehors
de ses politesses et de ses convenances.» C’est-à-dire: le monde, le
voilà quand il n’est plus le monde. Puisque Zola veut étudier la vie
ordinaire, dans son train de tous les jours, qu’il étudie la société
dans ses habitudes, dans ses mœurs, lorsqu’elle n’est point «secouée».
Qu’il n’aille pas choisir justement pour la dépeindre, le moment où elle
est en plein «drame violent»: d’abord parce que c’est imiter les
romanciers qu’il décrie, qui cherchent l’extraordinaire, le poignant, et
puis parce qu’il ne nous montre pas la vie banale, la vie qu’il nous a
promis de copier.
Ceci ne fait point que nous n’admirions Zola; il a écrit des pages
superbes, des pages qui resteront: plus que tout autre, il a l’art de
décrire, de donner l’impression. On garde le souvenir d’un roman de lui
comme d’une chose qu’on a vue. On ne saurait lui nier la puissance, la
grandeur, souvent l’éloquence indignée. Enfin, il faut respecter en lui
la foi, la foi sincère, vibrante, que quelques-uns ont voulu mettre en
doute, mais qui existe cependant chez lui. Nous avons peu d’écrivains
plus convaincus.
Il nous reste à voir, comme pour d’Urfé, les services qu’il a pu rendre.
N’hésitons pas à dire qu’il a nui. Au point de vue moral, quoiqu’il
prétende être d’une lecture fortifiante, il a aidé certainement à la
dépravation. Nous avons entendu dire à un médecin d’esprit supérieur
qu’à notre époque où tout le monde est plus ou moins hystérique, il est
impossible, scientifiquement impossible, qu’une jeune femme, un jeune
homme lisent Zola sans en subir une atteinte pernicieuse. Certaines
descriptions seraient d’un effet infaillible sur les nerfs d’un sujet un
peu faible. Récemment, dans la _Revue des deux mondes_, M.
d’Haussonville attribuait à la littérature naturaliste l’abaissement du
sens moral, la recrudescence des crimes. Il ne faudrait pas exagérer ces
effets: ils existent pourtant.
Au point de vue artistique, nous comprenons la thèse de Zola; nous
admirons dans ces œuvres de décadence, comme il les appelle, ce qu’il y
faut admirer, l’art, la puissance, la vérité. Il a le droit, lui, quand
paraît un de ces romans de malades «où tout souffre, tout se plaint», de
louer, de s’enthousiasmer: car il n’est qu’artiste, et nous savons bien
qu’il ne s’occupe pas de l’ordure que les autres voient. Il a le droit,
devant ce roman, de s’écrier: «J’ai pour lui la curiosité du médecin qui
est mis en face d’une maladie nouvelle. Alors je ne recule devant aucun
dégoût: enthousiasmé, je me penche sur l’œuvre, saine ou malsaine, et au
delà de la morale, au delà des pudeurs et des puretés, j’aperçois tout
au fond une grande lueur qui sert à éclairer l’ouvrage entier, la lueur
du génie humain en enfantement.» Mais combien en est-il qui aient le
droit de parler ainsi? C’est à un petit groupe très restreint
d’artistes, de lettrés, de délicats que devraient s’adresser les œuvres
de Zola. Je voudrais croire que pour ceux-là seuls il les a écrites, et
qu’il s’irrite, comme il le dit, de voir ses livres achetés pour y
chercher des gravelures. Mais le fait est indéniable; et ceux qui
peuvent véritablement comprendre ce qu’a voulu l’auteur ne sont pas
assez nombreux pour faire _monter si haut_ le chiffre des éditions de
_Nana_ ou de _Pot-Bouille_.
Au gros public ces livres ont fait du mal. On y a trop vu l’habileté, la
coquinerie triomphantes. Enfin le vice y a trop été décrit, le vice qui,
sous quelques couleurs qu’on le présente, ne fait jamais horreur. Ce
pessimisme, dont tous ressentent les atteintes, n’est-il pas un des
fruits de cette littérature? Je ne crois pas qu’après avoir lu la
_Curée_ ou _Nana_ on voie la vie sous des couleurs claires et gaies. On
se sent attristé, plein d’amertume, quand on ferme un des ouvrages de
cet homme de grand talent qui s’enorgueillit d’être un «hypocondre».