«N’allons pas surfaire l’ancien roman, ni le sacrifier. Et
pourquoi s’obstiner absolument à donner le prix, à chercher un
vainqueur et un vaincu? Il n’y en a pas, ou plutôt je ne vois
que deux vainqueurs: chacun des deux, vu à son heure, a sa
couronne.»
(SAINTE-BEUVE, _Nouveaux lundis_.)
Il semble que nulle part le Roman ne doive être plus en faveur qu’au
pays de l’imagination toute-puissante, en cette Provence amoureuse de
l’Amour (c’est chez elle qu’il a tenu des cours célèbres), et qui aime
tout ce qui en parle, où jadis, dans les manoirs seigneuriaux, on
attendait impatiemment la venue, chaque nouvel an, avec la saison des
violettes, du troubadour,--ce romancier voyageur...
Là, près de la mer chantante, sous le ciel bleu, dans l’air parfumé,
tout est Roman. Et ce qui ne l’est pas le devient. Car l’imagination des
Provençaux est comme leur soleil, ce soleil dont la lumière chaude
transfigure et fait resplendir. La couleur éclate partout où il pose sa
caresse; d’une vieille rue grimpant dans un quartier sale, d’un groupe
déguenillé, il fait quelque chose de pittoresque et de saisissant.
Demandez à tous les peintres: d’un rien on fait un tableau avec ce
soleil! Et avec cette imagination, qui n’a qu’à rayonner comme lui pour
que tout se dore et se poétise,--il n’en faut pas beaucoup non plus pour
faire un roman.
A-t-on noté comme en Provence le moindre incident de la vie banale, une
anecdote insignifiante, triviale, se transforme et se dramatise? Et
cela, grâce à cette facilité de conter--peut-être aussi un peu d’en
conter--que presque tous possèdent, à cette verve, à cet enthousiasme
dans le récit qui le font vif, coloré, entraînant, l’enrichissent de
détails point authentiques toujours, mais choisis à merveille, propres à
faire voir, si naturels qu’ils donneraient de la vraisemblance à la
vérité même, qui peut en manquer. Il faudrait être bien ennemi de son
plaisir pour reprocher une pointe d’exagération méridionale,--si
inconsciente d’ailleurs,--et ne pas admirer l’art surprenant de mettre
en scène, de camper les personnages, d’engager le dialogue. On ne peut
s’étonner vraiment qu’il y ait eu beaucoup de romanciers en Provence.
Mais chez nous, tout le monde l’est plus ou moins, romancier!...
Si on demandait la liste des romanciers provençaux, peu de gens, après
avoir cité les plus connus, les deux Méry, Léon Gozlan, Pontmartin,
Louis Reybaud, Mme Reybaud, Amédée Achard, Alphonse Daudet, oublieraient
de terminer par le nom d’Émile Zola... Combien songeraient à commencer
par celui d’Honoré d’Urfé?
Et pourtant il faut bien consentir à ce que nos romanciers--non
seulement les nôtres, mais tous ceux de la France,--descendent de lui.
Après tout, ces jolis bergers qui errent, dolents, sous les ombrages du
Forest, nous devons les regarder comme les frères aînés des héros de
roman d’aujourd’hui, quoiqu’on ait peine à reconnaître la parenté.
On les peignait, autrefois, avec des couleurs discrètes, dans des
teintes assourdies, amoureux plutôt que passionnés, tendres pasteurs
d’une mélancolie virgilienne et très douce, sans rien de troublé ni de
malsain, qui toujours conservent les grâces naïves, le visage frais et
rose des Amours folâtrant à la première page, autour d’une vieille
estampe. On les montre aujourd’hui sous une lumière crue, pâles et
flétris le plus souvent, ayant des emportements de passion cynique ou
des tristesses maladives,--moins enrubannés et plus vrais, à ce qu’on
prétend. Mais un lien subsiste toujours. Et Céladon commence la série
des soupirants sympathiques; il est l’éternel jeune premier, qui devrait
commencer à devenir vieux, mais qui va se métamorphosant selon le temps
et les mœurs, suivant les modes. Jadis il levait les yeux au ciel, et
avec de grands gestes parlait de _rochers de cruauté_, invoquait le dieu
malin Cupidon,--et sa tirade se prolongeait interminablement, pleine
d’allusions mythologiques. Aujourd’hui cette manière de faire sa cour
prêterait à rire, et il a adopté la nouvelle, prenant des poses plus
simples, mais non moins étudiées, sur les canapés et les poufs de
peluche, accoudé au dossier du fauteuil, glissant un mot derrière
l’éventail... Mais c’est toujours Céladon!
Sans doute il faut se garder d’aller trop loin, et de vouloir découvrir
des rapports étroits entre le vieux roman sentimental et le roman
nouveau. Mais les étudier l’un en face de l’autre, indiquer même avec
discrétion un parallèle, ne serait-il pas piquant?
J’aurais devant moi deux toiles de maîtres différents, très éloignés
l’un de l’autre, par exemple un Boucher et un de Nittis... Un peintre
aurait beau me dire: «Cela n’a aucun rapport,--Boucher, l’artiste
délicat, fade, et Nittis, le maître impressionniste, ne comparez donc
pas!» Je comparerais... ou plutôt, non, comparer n’est pas le terme
exact,--je voudrais voir simplement ce que fait naître dans mon esprit
cette rencontre, jouir du rapprochement, noter ce qu’il peut éveiller
d’idées, ouvrir de points de vue, analyser tout ce que me fait éprouver
de curieux le sentiment d’avoir là, à ma droite, l’impression du XVIIIe
siècle, et là, à ma gauche, celle du XIXe...
C’est pour cela que dans la liste des romanciers de Provence il paraît
bien intéressant de considérer le premier et le dernier, Honoré d’Urfé
et Émile Zola. N’est-ce pas plein d’attrait et de nouveauté de parler de
l’un à propos de l’autre, de l’_Astrée_ et de l’_Assommoir_, et de la
série de l’_Astrée_ à propos de celle des _Rougon-Macquart_?...
D’Urfé et Zola! Dans le contraste de ces deux noms, le génie de la
Provence se révèle, plein d’âpreté et de violence, et aussi de
délicatesse. Elle est le pays des amours ardentes et sensuelles, comme
aussi celui des tendresses pures et platoniques, qui garde le souvenir
d’un Pétrarque et d’une Laure de Noves. Il y a la Provence sauvage,
fille aux cheveux fauves plantés drus sur une nuque puissante, brunie au
soleil, superbe de santé, de sève débordante, aimant une langue forte et
vraie, mais dure souvent et cynique... Et il y a aussi une femme d’une
grâce amollie et presque énervée, raffinée de goûts, italienne dans son
amour des douceurs et des _concetti_, d’un parler musical et enjôleur,
ayant préféré à l’odeur simple et saine de ses lavandes les parfums
quintessenciés et musqués... Et le mot célèbre nous revient en mémoire:
la Provence nous apparaît bien ici comme la _gueuse parfumée_, parfumée
avec d’Urfé, gueuse avec Zola!
I
On nous pardonnera sans doute une comparaison un peu subtile en songeant
que ce n’est point impunément tout à fait, sans y gagner quelque
recherche et quelque préciosité, qu’on lit l’_Astrée_ d’Honoré
d’Urfé.--Supposons qu’une très ancienne glace ait par miracle conservé
l’image de tout ce qu’elle a reflété, que les profondeurs mystérieuses
et endormies du vieux miroir se peuplent de fantômes charmants, d’ombres
confuses de bergers et de bergères qui passent, entrelacés, couples
touchants et fanés, d’un ridicule attendrissant; et dans le cadre dédoré
nous voyons saluer et sourire, avec des grâces vieillies, la société
d’autrefois. Celle d’aujourd’hui nous apparaîtrait en face, reproduite
dans une glace moderne, haute et claire. Il est bien évident que s’il
s’agissait de comparer les deux glaces, nous serions amenés à comparer
ce qu’elles reflètent, les deux sociétés. Nous parlerons donc de la
société d’Honoré d’Urfé et de celle d’Émile Zola. Et nous pourrons
ensuite nous occuper des miroirs, que l’on ne fait certes plus,
aujourd’hui comme autrefois, courtisans et menteurs, prêtant des
charmes, de la poésie, reflétant en beau, mais cruellement fidèles,
reproduisant tout, avec un éclat dur, froid, implacable; et il en est
même quelquefois auxquels on reprocherait presque d’enlaidir.
C’est bien avant 1616, quoi qu’on en ait dit, que parurent les deux
premiers volumes de l’_Astrée_; la Bibliothèque de Marseille possède
l’édition de Toussaint de Bray qui porte la date de 1610: c’est vers
1608 que d’Urfé en dédiait à Henri IV la première partie.
Henri IV venait de rendre la paix à la France, et celle-ci, délivrée
enfin des angoisses horribles de la guerre civile, respirait librement.
C’était, comme après toutes les guerres meurtrières, ce brusque réveil
des Amours dont a parlé le poète, des Amours qui vont refaire le sang
tari. La nature prend sa revanche, et les campagnes dévastées, les
champs foulés par les charges impétueuses reverdissent. C’est le grand
renouveau: le mot «Je t’aime» paraissait avoir été oublié: mais voilà
que les amants se le murmurent encore, lèvre à lèvre...
Parmi tant d’isolés qui pleurent
Ils se sentent mieux réunis...
Ils se blottissent mieux ensemble
Après tant de jours alarmants;
Le retour du baiser leur semble
Plus doux que ses commencements.
Et la France entière est amoureuse. Tout le monde est gagné de mollesse.
Le Béarnais donne l’exemple des galanteries. Bientôt ce n’est plus
seulement un besoin de tendresse qui se fait sentir, c’est aussi un
besoin de volupté. Chacun, avide de jouir, semble avoir pris pour règle
de conduite la devise rabelaisienne: vivons joyeux! Les croyances depuis
longtemps sont ébranlées, et la morale achève de se relâcher.
Il est à craindre maintenant que cette société ne se rue aux plaisirs
avec trop d’emportement, qu’elle ne se souvienne des leçons dégradantes
de vice données par la cour des derniers Valois. On prévoit déjà la
perte de toute décence, de toute pudeur... Mais voilà que cette
effervescence paraît se calmer. L’Amour ne se ressent pas aussi
longtemps qu’on l’aurait pu craindre des habitudes soldatesques prises
dans les dernières années: ces farouches ligueurs qu’on s’attendait à
voir aimer en reîtres, en lansquenets, se changent en gentilshommes
polis, raffinés, parlant un langage tendre et gracieux, facilement
résignés au rôle de soupirants platoniques.
Le vent des passions qui commençait à souffler en tempête est tombé tout
à coup: ce n’est plus qu’une brise caressante et douce. Il flotte une
odeur de bergerie. On entend le chalumeau soupirer un air pastoral. Dans
la folie amoureuse tous les freins n’ont pas été brisés: ce n’est pas,
de tous côtés, l’assouvissement bestial. Loin de là: on aime avec mille
délicatesses, avec mille nuances; on madrigalise à ravir, on emploie les
plus adroits artifices, les plus infinies précautions pour _déclarer sa
flamme_; jamais on n’a mis tant de retenue dans l’expression d’un
sentiment. C’est à ce moment enfin qu’on invente pour le parfait amour,
le nom joli, le nom discret et chaste d’_honneste amitié_.
A qui doit-on ce bienfait d’un voile poétique et charmant jeté sur la
brutalité des passions? Qui a accompli l’œuvre difficile de cette
réforme dans les mœurs? C’est Honoré d’Urfé, à n’en point douter. Mais
il est juste de dire qu’il fut aidé en cela par l’hôtel de Rambouillet:
son roman a été porté vers le succès à la faveur du courant créé par la
marquise et ses amis.
Tous ceux que blessait la grossièreté des mœurs, tous les délicats
s’étaient réfugiés autour de Catherine d’Angennes, marquise de
Rambouillet, qui fuyait, au fond de son hôtel, le spectacle d’une cour
corrompue. Dès qu’une fois on avait été admis dans son intimité, on lui
demeurait dévoué, on revenait sans cesse. On était irrésistiblement
gagné par la séduction de cette créature exquise, d’un esprit cultivé,
bonne, indulgente, nature affinée encore par la maladie, par la vie
renfermée, qui fait se replier sur soi-même, penser, analyser. Dans
cette société d’élite, les grands plaisirs étaient ceux d’une
conversation à la fois sérieuse et enjouée, sur toutes sortes de sujets
nobles et décents. C’est là que naquit cet art si essentiellement
français de gaspiller l’esprit, de le mettre en monnaie courante, de
l’éparpiller aux quatre coins d’un salon, avec une grâce désinvolte,
comme si on en était trop riche, d’assaisonner les moindres paroles de
cette denrée si rare. C’est là qu’on apprit à le mêler à tout ce qu’on
dit, à le faire circuler dans la conversation qu’il rend alerte et
pimpante, dans laquelle il sautille de mot en mot sans qu’on puisse le
saisir au passage, qu’il anime, invisible, sans qu’on puisse dire
derrière quelle métaphore, dans quel recoin de phrase il s’est niché,
sans qu’on puisse le montrer du doigt à ceux qui ne l’ont point aperçu,
senti passer, l’expliquer à ceux qui ne l’ont pas compris. En un mot,
c’est là que pour la première fois, on causa, que l’on fit cercle autour
des parleurs de profession, «poètes de devant de cheminée».
Dans ce milieu, grâce aux femmes qui y fréquentent, le respect de la
femme se conserve, le bon ton continue de régner, et on l’exagère même,
par esprit d’opposition. La politesse chaque jour se raffine, on en
complète le code. Et dans le demi-jour de la chambre bleue d’Arthénice,
de ce sanctuaire où flotte le parfum discret de toutes les vertus
mondaines, au milieu des jolies femmes et des fleurs dont aime à
s’entourer la marquise, on parle d’amour dans un langage tout nouveau,
qui a des pudeurs outrées, mais exquises; chacun s’efforce, suivant un
mot d’alors, d’_épurer sa flamme_, et l’on cherche en tout _le fin du
fin_...
Puisque, décidément, pour cette société revenue à l’Amour, il paraissait
la grande affaire, l’occupation unique, il était bon qu’on lui donnât de
la dignité en l’exigeant dépouillé de toute impureté, noble, fidèle,
dévoué, sans mélange d’égoïsme, et qu’on l’érigeât presque en vertu; il
était bon qu’on s’occupât de l’analyser, de le quintessencier, que l’on
consacrât du temps à l’étude de sa théorie,--autant de dérobé à sa
pratique.
A ce beau monde délicat il fallait une lecture. Quel était l’ouvrage
qu’on allait se passer de main en main, lire dans toutes les ruelles,
discuter dans tous les _ronds_?... Il a paru de tous temps de ces
livres, autour desquels, dès leur apparition, se fait un grand remous de
la curiosité, qui ont eu le bonheur d’arriver à propos pour saisir, pour
dépeindre un état d’âme, dans lesquels toute une société aime à se
reconnaître, se reconnaît avec enthousiasme. Il est difficile, pour ces
romans, de dire s’ils ressemblent à la société qui fait leur succès
comme le portrait au modèle, ou comme le modèle au portrait,--si
l’exactitude de leur psychologie tient à ce que leurs héros pensent et
sentent comme l’on pensait et comme l’on sentait alors, ou bien,
simplement, à ce qu’il a été de mode, à leur époque, de sentir et de
penser comme ces héros.
De nos jours, par exemple, nous savons que la jeunesse qui s’est
reconnue dans le désespéré de Gœthe s’est surtout façonnée sur lui, et
qu’il y a eu plus de Werthers après qu’avant la publication du roman.
L’_Astrée_ fut pour le XVIIe siècle ce livre privilégié, copie et modèle
tout à la fois. On l’attendait vaguement. L’École des parfaits amants
avait besoin d’un manifeste. Il fallait à la jeunesse précieuse un héros
sur qui se régler, le Céladon dont elle allait pouvoir imiter les
manières de parler, sur les amours de qui elle pourrait arranger les
siennes.
Pour plaire à ce public, le roman avait à réunir des qualités bien
diverses.
Tout d’abord à ces gens sortant de la période agitée des guerres civiles
plairait l’éloge de la vie tranquille, oisive, la peinture des bonheurs
de la paix, de la vie des champs: la note devait être doucement
attendrie; on allait aimer à voir des pâtres conduisant leurs troupeaux,
chantant comme Tityre à l’ombre des hêtres, disputant de leurs belles.
Comme on s’adressait à des blasés, à des esprits déjà compliqués, il
fallait se garder de faire une trop candide pastorale, une paysannerie
trop vraie: le tableau devrait être artificiel, avoir la simplicité de
convention des époques de décadence; des amours de village, simplement
contées, n’auraient point intéressé. Il fallait que les personnages
eussent toutes les qualités de _l’honnête homme_, assez d’esprit pour
discuter les problèmes de métaphysique amoureuse qui intéressaient
alors. Il fallait que ces bergers fussent les «sophistes pointilleux»
que Fontenelle a critiqués, et qu’on pût dire d’eux ce que la bergère de
d’Urfé dit de ses parents: qu’ils n’ont point pris la houlette «pour
n’avoir de quoi vivre autrement, mais pour s’acheter par cette douce vie
un honnête repos». Il fallait enfin, aux lecteurs d’alors, de cette
sensiblerie de bon goût, de ce champêtre raffiné, de toutes ces fadeurs
jolies. Après les Saint-Barthélemy, et les coups d’arquebuse dans les
rues, et les égorgements impitoyables, par ce besoin de réaction bien
gaulois qui rejette à l’extrême de siècle en siècle nos mœurs, nos
idées, nos goûts, on voulait de la bergerie, de l’Amaryllis de bon ton,
le tout aimable, parfumé, fleurant bon... De ces désirs, de ces besoins
naquit l’_Astrée_, qui leur donna satisfaction et élan. On ne saurait
trop insister sur l’importance prêtée par l’époque à une œuvre qui la
personnifait: notre histoire littéraire compte de ces identifications,
mais point de plus étroite, de plus solennellement proclamée par le goût
public, par les milieux et les cercles qui donnaient le ton et faisaient
la mode.
L’_Astrée_ fut exactement ce qu’on attendait, ce qu’il fallait pour
intéresser. On voulait du sincère, du délicat; d’Urfé sut en mettre
partout. Aussi, me paraît-il se faire quelque illusion, lorsqu’il dit à
Céladon, dans la lettre qu’il lui adresse en préface d’un de ses
volumes: «Aimer comme toi, c’est aimer à la vieille gauloise, comme
faisaient les chevaliers de la Table Ronde, ou le beau Ténébreux.» A la
vieille gauloise! le mot est charmant; il exprime à ravir «ce train
d’amour qui allait», comme dit Marot dans son gentil rondel, si
simplement, si naïvement «au bon vieux temps»... Mais Céladon aime
beaucoup plutôt à l’italienne; j’allais écrire à la provençale; c’est un
raffiné, un littérateur en amour, il a lu Pétrarque et s’en souvient
dans les sonnets qu’il adresse à sa belle. Il est de l’école de Ronsard,
nourrie de l’antiquité classique; il n’a pas cependant l’allure trop
raide de celui-ci, et je reconnais souvent dans ce qu’il dit, n’en
déplaise à certains auteurs, les grâces maniérées, les _épiceries_ que
la _Pléiade_ reprochait à l’école des Melin de Saint-Gelais et autres
poétereaux de cour. Le livre se ressent du séjour prolongé de son auteur
en Italie. Il serait difficile de noter toutes les imitations qu’a
faites d’Urfé; elles servirent certainement au succès du roman, furent
très goûtées des lettrés, qui savourèrent avec délices ce plaisir de
reconnaître çà et là des fragments de leurs auteurs. Les prêtres
apprécient pour cela particulièrement l’_Astrée_[a]. Théocrite et
Virgile sont mis à contribution: Marini a fourni des _concetti_;
l’_Aminte_ du Tasse et le _Pastor fido_ se retrouvent par fragments.
D’Urfé s’est servi aussi de la _Filli di Seiri_ de Guidubaldo Bonarelli,
de l’_Arcadie_ de Sannazar, et enfin de toute la poésie de Montemayor.
La fameuse Diane de Montemayor a été pour lui le modèle qu’il a réussi à
dépasser.
Dès son apparition, le roman eut donc un succès éclatant, qui durant
tout le XVIIe siècle ne se démentit pas. Les romans de chevalerie
avaient fini leur temps: on n’en pouvait plus comprendre le charme naïf,
la poésie très simple. On délaissait les insipides récits d’Ollenix du
Mont-Sacré, et ce n’était plus qu’en bâillant, faute de mieux, qu’on
lisait les _Bergeries de Juliette_, les _Amours de Cléandre et de
Domiphille_. Dans ces compilations, le style était absurde, l’intérêt
n’existait pas. On acclama le premier roman qui eût un réel mérite
littéraire, qui valût non seulement par le style, mais par l’art de la
narration, l’ordre, la régularité.
Ceux qui entreprennent de lire l’_Astrée_ aujourd’hui sont rares; cet
ouvrage a eu pourtant des admirateurs, récemment encore. Jules Janin le
disait à un Marseillais lettré[1]: il faisait de ce roman une de ses
lectures préférées. On est découragé par la longueur, la diffusion.
Aussi peut-on s’étonner que nous louions l’ordre et la régularité du
développement. Sans doute le récit des amours d’Astrée et de Céladon
s’embarrasse de mille autres récits, et l’auteur semble avoir cherché à
rendre l’œuvre touffue. Ce roman dans lequel se serrent, s’entassent
tant d’autres petits romans, nous paraît indigeste. Mais il faut avoir
essayé de lire les romans qui précédèrent l’_Astrée_ pour comprendre
combien cette narration, qui nous paraît si embrouillée aujourd’hui,
était simple, relativement. Un ordre très grand règne dans cette
diffusion apparente; tout cela s’enchevêtre avec art. La netteté
subsiste, grâce à la disposition même adoptée par d’Urfé qui va
régulièrement à la ligne lorsqu’il commence une histoire en dehors de
l’action, et annonce, tout naïvement: _Histoire d’Alcippe_... _Histoire
de Sylvandre_.
[1] M. Tollon, de qui je tiens le renseignement[b].
Il faut surtout saisir ce fait qu’à l’époque de l’_Astrée_ on demandait
seulement ceci: avoir beaucoup à lire. On ne lisait point, comme
aujourd’hui, sans préférences, sans méthode, avec une envie dévorante de
tout voir, de tout connaître, des appétits de curiosité jamais
satisfaits. L’heure n’était pas venue encore du journal, du feuilleton,
ces miettes du repas substantiel auquel s’attablaient nos pères. La vie
de cour et de salon avait de calmes et longs loisirs; on ne lisait point
hâtivement, avec la crainte toujours de n’avoir pas le temps. Une
lecture suffisait pourvu qu’elle durât, qu’elle pût occuper les
veillées, être reprise à tous les intermèdes d’une existence que
n’activait même pas l’émotion guerrière. Il ne fallait point non plus
l’angoisse poignante, la passion qui assombrit le roman moderne. On
voulait un récit qui ne fût pas un drame trop vivement conté, obligeant
à lire d’un trait, mais quelque chose d’un intérêt continu, un livre que
l’on pût feuilleter sans précipitation, sans l’anxiété qui fait courir à
la dernière page, qui eût mille petits dénoûments secondaires,
permettant de s’arrêter ici et là, sans que la curiosité trop excitée en
souffrît. Et c’est comme cela qu’on s’explique le succès de ce long,
compendieux roman[c] de l’_Astrée_, avec ses cinq énormes volumes.
On voulait aussi qu’un livre pût être discuté, qu’il servît de thème aux
conversations. Après avoir lu quelques pages, on allait en parler dans
une ruelle. Et l’on discutait sur un de ces cas curieux de psychologie
amoureuse que d’Urfé, continuellement, soumet à son lecteur.
Cette psychologie, qui, sans être très profonde, ne manque pas de
subtilité, séduisait alors beaucoup. Et l’on raffolait de certaines
petites analyses de sentiments, telles que celles-ci. La bergère Astrée
pleure la perte de Céladon qui s’est allé jeter dans les eaux du
tranquille Lignon, devenu pour la circonstance un torrent impétueux.
Toutefois elle n’est pas fâchée qu’il lui ait donné cette preuve
d’amour, et, bien femme, elle a un sourire de satisfaction au milieu de
ses larmes... «Elle recevait un déplaisir extrême de la mort de Céladon,
et toutefois elle n’était point sans quelque contentement au milieu de
tant d’ennuis, connaissant que véritablement il ne lui avait point été
infidèle.»
Astrée a fait semblant d’aimer Lycidas; une bergère lui dit très
justement: «A quoi nous servait, pour cacher ce que vraiment nous
aimions, de faire croire un amour qui n’était pas... puisque vous deviez
bien autant craindre que l’on crût que vous voulussiez du bien à Lycidas
comme à Céladon?--Ma sœur, ma sœur, répliqua Astrée, lui frappant de la
main sur l’épaule, nous ne craignons guère qu’on pense de nous ce qui
n’est pas, et au contraire le moindre soupçon de ce qui est vrai ne nous
laisse aucun repos.»
On se pâmait sur ces mille menues observations du cœur humain:
«Et quoiqu’elle reconnût que vraiment c’était lui, se disputait-elle le
contraire en son âme, suivant la coutume des personnes qui veulent
toujours fortifier comme que ce soit leur opinion.»
Enfin on était ravi de retrouver des discussions très subtiles, des duos
d’amour tels qu’on en entendait à l’hôtel de Rambouillet, tels que celui
que nous transcrivons d’Alcippe et d’Amaryllis:
«Je n’eusse jamais cru avoir si peu de force que de ne pouvoir résister
aux coups d’un ennemi qui me blesse sans y penser...» Elle lui répondit:
«Celui qui blesse par mégarde ne doit pas avoir le nom d’ennemi.--Non
pas, répondit-il, ceux qui ne s’arrêtent pas aux effets, mais aux causes
seulement... Quant à moi, je trouve que celui qui offense comme que ce
soit est ennemi, et c’est pourquoi je vous puis bien donner ce nom.»
Le dialogue, engagé sur ce ton-là, ne s’arrêtera plus. Mais on ne s’en
impatientait pas, et l’on trouvait agréables des compliments dans le
goût de celui-ci: «C’est de votre glace que procède ma chaleur, et de ma
chaleur votre glace.»
A ce moment, on avait aussi la rage des petits vers: M. de Montausier
lui-même, comme on l’a fait remarquer, était plus capable de faire les
vers d’Oronte que de les juger dignes du cabinet. Tout honnête homme se
piquait d’un peu de littérature, et après s’être fait convenablement
prier, se levait pour dire, en se dandinant d’un air satisfait:
«Sonnet... c’est un sonnet!» Les petits abbés ne venaient point en
visite sans rimer quelque impromptu, déclamer quelque madrigal, en
s’écriant:
Et c’est dans votre cour que j’en viens d’accoucher!
Les vers de d’Urfé servirent au succès de l’_Astrée_. Il sema tout son
roman de petites pièces écrites dans le goût du temps. Il ferait beau
voir que l’on puisse être amoureux sans rimer!... Et ces bergers, dès
qu’ils ont un chagrin ou une joie, vite vont l’écrire sur l’écorce d’un
arbre, en vers. Il fallait par-ci par-là, des madrigaux: d’Urfé ne prend
guère la peine de les amener; il sait qu’après quelques pages de prose
on attend un peu de poésie, et tout bonnement, il arrête le récit pour
dire:
«Et sur ce sujet, un jour qu’il fut prié de chanter, il dit de tels
vers...»
Ou bien:
«Après qu’ils furent séparés, Alcippe grava de tels vers sur un
arbre...»
La plupart de ces vers sont déplorables, il faut le dire. Mais dans le
nombre on en peut noter quelques-uns de jolis. En voici quatre que nous
citons pour leur coupe toute moderne, un je ne sais quoi qui rappelle
les vers de M. Sully Prudhomme:
Quoique l’Espérance soit morte,
Désir, pourtant tu ne meurs pas!
. . . . . . . . . . . . . . . .
Le désir me demeure en l’âme,
Bien que l’espoir en soit ôté...
Par toutes ces fadeurs, par tout cet artificiel, le roman devait plaire.
Chacun alla habiter en imagination ce pays de Forest qui, tel que d’Urfé
le dépeignait, paraissait si bien fait pour des gens frivolement
amoureux, avec son paysage de décors, joli et frais, comme peint, et ses
grands arbres dont les troncs noueux se couvrent d’inscriptions rimées,
de chiffres entrelacés, et ces fontaines, ces grottes merveilleuses, ces
apparitions de nymphes dans le feuillage... O le ravissant pays!
n’est-ce pas le pays du Tendre lui-même? La nature y est complice,
_truquée_, comme nous dirions aujourd’hui: un petit bois s’offre toutes
les fois qu’on en a besoin; sous les pas des couples enlacés le sol se
feutre d’un gazon épais; le soleil se couche à propos, la lune éclaire
au bon moment, des rochers tapissés de mousse prêtent pour s’asseoir à
deux une place engageante; et les vieux arbres sont creux, pour servir
de boîte aux lettres...
Ce petit coin délicieux où tout, par une divinité invisible, a été
arrangé pour qu’on s’y aime à l’aise, devait paraître un paradis à cette
société qui subordonnait tout à l’amour. Car on était alors parfait
amant, et rien de plus; tout autre sentiment que celui d’_honneste
amitié_ était étouffé. A tel point que lorsqu’Astrée perdit ses parents,
«ce ne fut pour elle un faible soulagement, pouvant plaindre la perte de
Céladon sous la couverture de celle de son père et de sa mère». Le petit
calcul de la tendre bergère n’est-il pas du dernier touchant? Et d’Urfé
nous conte cela naïvement, sans y rien voir de mal. Il semble, d’après
ces deux lignes négligemment jetées, que les liens de famille au XVIIe
siècle n’étaient pas très resserrés.
Comme dernier élément de succès, notons les allusions contemporaines.
Mais il faut se garder de voir dans l’_Astrée_ un roman à clef. On a
voulu tout expliquer; cela paraît absurde. Ce qui est vrai, c’est
qu’Henri IV est représenté sous les traits d’Euric, roi des Wisigoths,
Bellegarde sous ceux d’Alcidon; la belle Daphnide n’est autre que
Gabrielle d’Estrées.
Si après avoir expliqué le succès de l’_Astrée_ nous voulons le
constater, cela nous est facile dans tous les écrivains du temps. Ce fut
un des seuls romans qui, devant le clergé lui-même, trouvaient grâce.
Pierre de Camus, évêque de Belley, adorait d’Urfé. François de Sales
lui-même en fut l’admirateur. L’_Histoire littéraire des Bénédictins_
dit qu’Honoré d’Urfé tira les romans de la barbarie dans laquelle ils
avaient végété jusqu’alors. Les esprits les plus graves furent séduits:
Honoré d’Urfé exerce sur toute la littérature classique une grande
influence. Patru savait par cœur trois volumes de l’_Astrée_, et La
Fontaine en faisait ses délices, malgré sa peur des grands ouvrages. Il
a dit de d’Urfé:
Étant petit garçon, je lisais son roman,
Et je le lis encore, ayant la barbe grise.
Boileau en a fait un bel éloge: «d’Urfé a soutenu, dit-il, l’intérêt de
sa longue pastorale par une narration également vive et fleurie, par des
fictions très ingénieuses et par des caractères aussi finement imaginés
qu’agréablement variés et bien suivis.»
Longtemps après l’apparition du livre, la vogue de l’_Astrée_ était
extraordinaire dans les salons, dans le monde. Un honnête homme est tenu
de savoir son _Astrée_: on peut le questionner. Et même cela devient un
passe-temps, un jeu de société: «Chez l’abbé de Gondy on se divertissait
entre autres choses à s’écrire des questions sur l’_Astrée_, et qui ne
répondait pas bien payait pour chaque faute une paire de gants de
frangipane...» Il ne fallait pas se tromper sur les aventures de Céladon
et de Sylvandre; on devait, pour être du bel air, en connaître tous les
détails. Ce genre de succès, très mondain, restreint dans les limites
des salons, ressemble peu à celui qu’obtiennent aujourd’hui les romans
d’Émile Zola. Voit-on, dans une réunion élégante, au thé de cinq heures
d’une mondaine, ces dames se distraire à poser des questions sur les
aventures de Gervaise ou de Coupeau?...
Ce succès ne fut pas seulement français. Il s’étendit dans toute
l’Europe. Honoré d’Urfé reçut, vers 1624, une lettre fort curieuse,
adressée par 29 princes ou princesses, 19 grands seigneurs ou dames
d’Allemagne, qui ayant pris les noms des personnages de l’_Astrée_
avaient formé l’Académie des vrais amants, une réunion pastorale à
limitation de celles du roman. Datée du «carrefour de Mercure», elle le
suppliait de prendre pour lui le nom de Céladon.
L’_Astrée_ a rendu à la langue française un grand service en la tirant
du pathos. Car les périodes trop fleuries, les expressions
prétentieuses, n’empêchent pas le style d’être coulant, vif, aisé, même
par moments ingénu, simple, et d’une grâce facile. C’est de la véritable
prose française. La phrase se balance harmonieusement sans être trop
longue. On a souvent cité le début, cette jolie description du pays du
Forest et du Lignon. En mille endroits, le style est délicieux, d’une
pureté parfaite. On a dit que d’Urfé avait préparé la langue dont
allaient se servir les maîtres, la langue pure et élégante de Racine; et
cela ne semble pas exagéré.
Mais l’œuvre de d’Urfé, celle dont il faut le plus lui être
reconnaissant, est celle qu’il a accomplie avec l’hôtel de Rambouillet.
L’influence que son roman a exercée sur les mœurs est incontestable;
cette société polie, raffinée du XVIIe siècle, que nous admirons, a
copié l’_Astrée_. C’est à d’Urfé qu’on est redevable de toutes les
élégances de sentir et de penser du siècle de Racine. C’est grâce à lui
que l’on vit à Paris, au Louvre, à Chantilly, à l’hôtel de Soissons,
s’ouvrir de véritables cours d’amour; la société déjà mise en goût de
vertu par l’exemple de la marquise de Rambouillet acheva de se convertir
à l’amour honnête qui lui paraissait si séduisant et prit de belles
leçons de morale en écoutant la parole grave du druide Adamas qui, dans
l’_Astrée_, fait toujours entendre la voix de la raison et de la vertu
tolérante.
Allons chercher dans M. Zola lui-même une expression qui peint bien ce
que fit d’Urfé: «il planta les petites fleurs bleues de l’idéal dans la
brutalité des désirs.» Et qui sait? peut-être est-ce grâce à lui
qu’Henri IV, le roi joyeux viveur, peu délicat en fait d’amour, eut sa
petite fleur bleue, lui aussi! Il aima une fois platoniquement, le
libertin Béarnais; il conçut un pur amour, une respectueuse adoration
pour la charmante Mme de Guercheville qui sut, avec une fermeté douce,
le repousser. Et pourquoi ne pas reconnaître l’influence de l’_Astrée_,
lorsqu’il lui écrit, à la veille d’une bataille: «Si je meurs, bien vous
puis-je assurer que ma pénultième pensée sera à vous, et ma dernière à
Dieu, auquel je vous recommande, et moi aussi...»?