CHANDRA.--Tiens, voilà notre Dada.
LES JEUNES GENS.--Dada, pourquoi restes-tu à traîner derrière nous?
CHANDRA.--N’en savez-vous pas la raison? Nous sommes libres comme le
vent parce qu’il n’y a rien de substantiel en nous. Mais Dada est comme
un nuage de pluie au mois d’août. Il doit s’arrêter de temps en temps
pour s’alléger.
DADA.--Qui êtes-vous?
LE PASSEUR.--Je suis le passeur.
DADA.--Et, qui êtes-vous?
LE VEILLEUR.--Je suis le veilleur.
DADA.--Je suis ravi de vous voir. Je vais vous lire quelque chose que
j’ai écrit. Cela ne contient rien de frivole mais de bien importants
conseils.
LE PASSEUR.--Très bien, lisez-nous votre affaire.
LE VEILLEUR.--Notre Maître avait coutume de nous dire qu’il y a beaucoup
de personnes pour enseigner de bonnes choses, mais très peu pour les
écouter; car pour écouter il faut avoir l’esprit solide. Maintenant
allez, Seigneur, nous écoutons.
DADA.--Je vis dans la rue un des officiers du Roi, qui traînait un
marchand. Le Roi avait faussement accusé celui-ci pour avoir son argent,
ceci me donna une inspiration. Vous savez que je n’écris jamais une
seule ligne qui ne soit inspirée par un fait d’actualité. Vous
trouveriez le modèle de mes vers dans les rues et sur les marchés.
LE PASSEUR.--Je vous en prie, Seigneur, faites-nous entendre ce que vous
avez écrit.
DADA.--La canne à sucre qui s’emplit de son jus est mâchée et sucée par
tous les vagabonds.
O folie humaine prends une leçon de ceci:
Les arbres qui portent des fruits sont respectés.
Vous comprenez que la canne à sucre a des ennuis simplement parce
qu’elle cherche à garder son jus. Mais personne n’est assez fou pour
abattre l’arbre qui librement donne des fruits.
LE VEILLEUR.--Quelle belle pensée, n’est-il pas vrai, Passeur?
LE PASSEUR.--Oui, Veilleur, il y a là une grande leçon pour nous.
LE VEILLEUR.--Une nourriture pour mon esprit. Si seulement notre voisin
le scribe était ici! Je voudrais lui faire écrire tout ceci.
Envoyez donc dire aux gens d’alentour de s’assembler sur la Place.
CHANDRA.--Mais, Passeur, tu nous as promis de venir avec nous. Si Dada
commence à réciter tous ses quatrains, il y aura...
LE PASSEUR.--Passez votre chemin. Nous ne voulons pas de votre folie
ici. Nous avons eu la chance de rencontrer notre maître. Nous profitons
de l’occasion d’entendre de bonnes paroles. Nous vieillissons tous. Nous
ne savons pas quand nous mourrons.
JEUNES GENS.--Raison de plus pour cultiver notre compagnie.
CHANDRA.--Partout vous pourrez trouver un autre Dada, mais une fois que
nous serons morts, jamais Dieu ne refera l’erreur de créer des êtres
aussi absurdes que nous.
(_Entre le Graisseur de machine._)
LE GRAISSEUR.--Holà! Veilleur.
LE VEILLEUR.--Qui est là? Est-ce le Graisseur?
LE GRAISSEUR.--L’enfant que j’élevais m’a été enlevé la nuit dernière.
LE VEILLEUR.--Par qui?
LE GRAISSEUR.--Par le Vieil Homme.
(_Tous les jeunes gens ensemble._)
Le Vieil Homme? Non, vraiment par le Vieil Homme?
LE GRAISSEUR.--Oui, Messieurs, par le Vieil Homme. Pourquoi
paraissez-vous si contents?
JEUNES GENS.--Oh! c’est une mauvaise habitude que nous avons. C’est sans
raison que nous nous réjouissons des choses.
LE VEILLEUR.--Folie! Folie furieuse!--Avez-vous vu le Vieil Homme?
LE GRAISSEUR.--Je crois l’avoir aperçu au loin la nuit dernière.
UN JEUNE HOMME.--A quoi ressemblait-il?
LE GRAISSEUR.--Il était noir, plus noir que notre frère le Veilleur qui
est ici. Noir comme la nuit, avec deux yeux sur la poitrine qui
brillaient comme deux vers luisants.
JEUNE HOMME.--Ceci ne nous conviendrait pas. Ce serait gênant pour notre
fête du Printemps.
CHANDRA.--Il nous faudrait alors remettre la date de notre fête, de la
pleine lune à la lune rousse, car la lune rousse a une quantité d’yeux
sur la face.
LE VEILLEUR.--Je vous préviens mes amis qu’en agissant ainsi vous
n’agiriez pas sagement.
Nous le savons. Nous voici repérés une fois de plus, nous ne faisons
jamais rien sagement? C’est contraire à nos habitudes.
LE VEILLEUR.--Prenez-vous ceci pour un jeu? Je vous préviens, mes amis,
que vous jouez un jeu dangereux.
Dangereux? Quelle bonne plaisanterie!
(_Ils chantent._)
Nous ne sommes ni trop bons ni trop sages.
C’est là notre seul mérite.
On nous calomnie de lieux en lieux.
Et le danger nous suit à la piste.
Nous prenons grand soin d’oublier tout ce que l’on nous a appris;
Nous ne parlons pas comme les livres.
Nous nous attirons ainsi des ennuis, et le mépris des savants.
LE VEILLEUR.--Ah! Seigneurs. Vous avez parlé d’un maître; où est-il?
Peut-être vous aurait-il remis dans la bonne voie s’il avait été avec
vous.
LES JEUNES GENS.--Jamais il ne reste avec nous, à moins d’avoir à nous
maintenir dans le droit chemin. Il nous donne l’élan; puis il disparaît.
LE VEILLEUR.--Quelle triste façon de vous guider!
CHANDRA.--Il ne s’occupe pas de nous guider, et c’est pourquoi nous le
reconnaissons pour notre maître.
LE VEILLEUR.--Il a une tâche bien facile.
CHANDRA.--Il n’est pas facile de conduire les hommes, mais il est assez
facile de les encourager.
(_Ils chantent._)
Nous ne sommes ni très bons ni très sages, c’est là notre seul mérite;
Nous sommes nés dans un moment de malchance.
Quand l’étoile de la sagesse était le plus assombrie.
Nous n’espérons rien de nos randonnées;
Nous allons de l’avant, parce qu’il le faut.
Viens Dada, partons.
LE VEILLEUR.--Non, non, Seigneur, je vous en prie, qu’il ne vous arrive
pas malheur en leur compagnie.
LE PASSEUR.--Seigneur lisez-nous vos vers. Nos voisins vont être ici
bientôt. Ils en tireront grand profit.
DADA.--Je ne m’en irai pas d’ici.
LES JEUNES GENS.--Alors partons. Les hommes de la rue ne peuvent nous
souffrir, parce que nous les étourdissons. Nous écoutons, nous, le
bourdonnement des abeilles humaines: ils goûtent, eux, le miel des
quatrains de Dada.
(_Jeunes garçons criant tous ensemble:_)
«Les voilà! les voilà!»
(_Entre une troupe de villageois._)
UN DES VILLAGEOIS.--Est-il vrai qu’il va y avoir une conférence?
Qui êtes-vous? Est-ce l’un de vous qui va lire?
LES JEUNES GENS.--Non, nous commettons toutes sortes d’atrocités, mais
pas celle-là. Ce seul mérite nous apportera le salut.
PREMIER VILLAGEOIS.--Que disent-ils? Ils semblent parler en énigmes.
CHANDRA.--Nous parlons de choses que nous comprenons parfaitement; pour
vous ce sont des énigmes; Dada vous répète des choses que vous comprenez
fort bien et qui vous semblent être l’essence de la Sagesse.
(_Entrent des jeunes garçons._)
UN GARÇON.--Je n’ai pu l’attraper.
LES JEUNES GENS.--Qui?
LE GARÇON.--Le Vieil Homme que vous cherchez.
L’avez-vous vu?
LE GARÇON.--Oui. Je crois l’avoir vu passer dans un char.
Où? Dans quelle direction?
LE GARÇON.--Je ne puis vous le dire exactement. La poussière soulevée
par les roues du char tourbillonne encore dans l’air.
Alors partons.
Il a rempli le ciel de feuilles mortes.
(_Ils sortent._)
LE VEILLEUR.--Ils sont fous! complètement fous! effroyablement fous!
ACTE TROISIÈME
PRÉLUDE DE CHANT
(_L’hiver est démasqué; sa jeunesse cachée prêle à apparaître._)
_La scène principale s’éclaire, laissant voir l’Hiver et les hérauts du
Printemps._
CHANTS DES HÉRAUTS DU PRINTEMPS
Comme il a l’air grave; combien ridiculement vieux, combien
solennellement tranquille au milieu de ses préparatifs de mort!
Venez, amis, aidons-le à se reconnaître avant qu’il n’atteigne sa
demeure.
Changeons sa robe de pélerin contre le vêtement radieux de la jeunesse
chantante.
Arrachons-lui son sac de vieilleries et confondons ses calculs.
(_Un autre groupe chante._)
Le temps approche où le monde saura que tu ne disparais pas sans laisser
de traces.
Ton cœur éclatera en torrents libéré de son cadenas de glace;
Et ton vent du nord tournera sa face contre le repaire des fantômes
voltigeants.
Alors battra le tambour magique.
Et le Soleil, avec un rire étincelant, attendra de voir tes cheveux gris
devenir verts.
(_Le soir descend._)
(_La Scène supérieure est dans l’ombre, la lumière de la scène
principale est obscurcie et devient d’un gris sombre._)
(_Une bande de jeunes gens._)
Il est là; il est là--et, quand nous le cherchons, nous ne trouvons plus
que de la poussière et des feuilles sèches.
J’ai cru apercevoir un reflet du drapeau de son char à travers les
nuages.
Il est difficile de suivre sa trace. Tantôt on croit la voir à l’est,
tantôt à l’ouest.
Nous sommes fatigués, poursuivant des ombres tout le jour, et notre
journée est perdue.
En vérité--La peur nous saisit à mesure que s’approche la nuit.
Nous nous sommes trompés, la lumière du matin murmurait à nos oreilles:
«Bravo, Marchez.» Et à présent le crépuscule se moque de nous.
Nous avons peur d’être déçus. Nous commençons à avoir un plus grand
respect pour les vers de Dada. Bientôt nous serons tous assis par terre
occupés à composer des quatrains.
Alors tous les voisins viendront en foule autour de nous, et ils
trouveront un si grand profit dans notre sagesse que jamais plus ils ne
voudront nous quitter.
Et nous nous installerons ici, comme un gros bolide froid et immobile.
Et les gens s’accrocheront à nous comme un épais brouillard.
Qu’est-ce que notre maître penserait de nous à présent s’il pouvait nous
voir?
Sûrement c’est notre maître qui nous a laissés nous égarer. Il nous a
fait travailler pour rien tandis que lui-même se reposait
paresseusement.
Retournons en arrière et luttons contre lui.
Disons-lui que nous ne voulons plus avancer d’un pas, que nous resterons
assis les jambes croisées.
Nos jambes sont d’infortunés vagabonds. Elles ne font qu’arpenter les
routes.
Nous nous tiendrons les mains derrière le dos.
Le mal ne vient pas par derrière, il vient par devant.
De tous nos membres le dos est le plus véridique. Il nous dit:
«Couche-toi».
Quand nous sommes jeunes notre poitrine se gonfle avec orgueil, mais
quand nous devenons vieux nous ne pouvons plus que nous étendre sur le
dos.
Nous songeons au petit ruisseau qui coule dans notre village. Ce matin,
il semblait nous dire: En avant, en avant! mais en réalité il disait:
Fausseté, fausseté! Le monde n’est que fausseté.
Notre docteur avait coutume de nous parler ainsi.
A notre retour nous irons de suite revoir le Docteur.
Jamais plus nous ne ferons un pas sans consulter les écrits du Docteur.
Quelle erreur nous avons faite! Nous avons cru qu’il était héroïque
d’agir.
Mais ce qui est vraiment héroïque c’est de rester tranquille, parce que
l’immobilité est un défi à l’univers entier qui n’est que mouvement.
Braves rebelles que nous sommes, nous ne bougerons pas. Nous aurons
l’audace de rester tranquillement assis et de ne pas bouger d’une ligne.
La vie et la jeunesse s’envolent, disent les Écritures. Que la vie et la
jeunesse aillent au diable; nous ne bougerons pas. L’esprit et la
fortune passent, ajoute l’Écriture. Laissons-les passer et restons
assis.
Retournons à notre point de départ...
Mais pour cela il nous faudrait bouger.
Alors?
Alors restons assis là où nous sommes.
Et imaginons-nous que nous y avons été avant d’y être jamais venus.
Oui, oui, ceci apaisera notre esprit. Car si nous pensions être venus
d’ailleurs, alors notre âme languirait pour cet ailleurs.
Le pays d’«ailleurs» est un dangereux pays.
Le sol y bouge et aussi les routes. Quant à nous:
(_Ils chantent._)
Nous nous cramponnons à nos sièges et nous ne bougeons pas.
Nous permettons aux fleurs de se faner en paix et de s’éviter la peine
de porter des fruits.
Nous laissons aux blasons des étoiles leur éternelle folie;
Nous éteignons nos flammes.
Nous laissons la forêt frémir et l’océan mugir;
Nous, restons muets.
Nous laissons venir de la mer l’appel de la marée:
Nous, restons immobiles!
Entendez-vous ces rires!
Oui, en effet ce sont des rires.
Quel soulagement! Voilà des siècles que nous n’avions plus entendu rire.
Nous étouffions du désir d’entendre rire.
Ce rire nous arrive comme une pluie d’Avril.
Qui rit ainsi?
Ne devinez-vous pas? C’est notre Chandra.
Quel don merveilleux de rire il a!
Son rire est comme une cascade qui projette hors du chemin toutes les
pierres noires.
Il est comme la lumière du Soleil. Il coupe le brouillard comme une
épée.
A présent tout danger de la fièvre de quatrains est passé! Levons-nous.
Dès maintenant nous ne songerons plus qu’à travailler. Comme disent les
Écritures: «Tout passe dans ce monde et celui-là seul vit qui fait son
devoir et conquiert la renommée».
Pourquoi cette citation? Souffririons-nous encore de la fièvre des
quatrains? Que signifie la renommée? La rivière prend-elle souci de son
écume? La renommée est l’écume de la rivière du temps.
(_Entre Chandra avec le Ménestrel aveugle._)
Eh bien, Chandra, qu’est-ce qui te rend si Joyeux?
CHANDRA.--Je suis sur la trace du Vieil Homme.
LES JEUNES GENS.--Qui te l’a donnée?
CHANDRA.--Ce vieux Ménestrel.
Il paraît aveugle.
CHANDRA.--Oui, c’est pour cela qu’il n’a pas besoin de chercher sa
route.
Que dis-tu? Ménestrel pourras-tu nous conduire?
MÉNESTREL.--Oui...
Mais comment?
MÉNESTREL.--Je puis entendre la trace des pas.
Nous avons des oreilles, mais...
MÉNESTREL.--J’entends avec tout mon être.
CHANDRA.--Tous se levaient avec frayeur quand je demandais des nouvelles
du Vieil Homme; seul ce Ménestrel n’eut pas peur. C’est parce qu’il ne
voit pas qu’il n’a pas peur, je suppose.
MÉNESTREL.--Savez-vous pourquoi je n’ai pas peur? Quand le Soleil de ma
vie se coucha et que je devins aveugle, la sombre nuit me révéla toutes
ses lumières, et depuis ce jour je n’ai plus eu peur de l’obscurité.
Alors partons. L’étoile du soir est levée.
MÉNESTREL.--Je chanterai et vous, marchez et suivez-moi pendant que je
chante. Je ne puis trouver mon chemin si je ne chante pas.
Que veux-tu dire?
MÉNESTREL.--Mes chants me précèdent. Je les suis.
(_Il chante._)
Doucement, mon ami, marchez doucement vers votre calme demeure.
Je ne connais pas la route, je n’ai pas de lumière;
Sombre est ma vie et sombre est le monde pour moi.
Je n’ai que le son de vos pas pour me guider dans ma solitude.
Doucement, mon ami, marchez doucement le long de la sombre plage.
A travers la nuit, porté par la brise d’Avril, laissez venir dans un
murmure l’appel de la route.
Je n’ai que le parfum de votre guirlande de fleurs pour me guider dans
ma solitude.
ACTE QUATRIÈME
PRÉLUDE DE CHANT
(_Une troupe de jeunes gens qui personnifie le renouveau de toutes
choses, entre en chantant._)
CHANT DE LA JEUNESSE REVENUE
A nouveau et toujours nous disons «Adieu»,
Pour toujours à nouveau revenir.
Oh, qui êtes-vous?
Je suis la fleur Vakul.
Et vous, qui êtes-vous?
Je suis la fleur Parul.
Et qui sont celles-ci?
Nous sommes les fleurs du Mango débarquées au rivage de lumière.
Nous rions et partons quand le temps nous fait signe.
Nous nous précipitons dans les bras de l’éternel retour.
Mais qui êtes-vous?
Je suis la fleur Shimul.
Et vous qui êtes-vous?
Je suis la grappe de Kamini.
Et qui sont celles-ci?
Nous sommes la foule turbulente des feuilles nouvelles.
(_L’hiver se révèle en Printemps et répond aux questions posées par le
cœur des jeunes choses._)
CHANSON DES FARDEAUX TOMBÉS
T’avoues-tu vaincu par la main de la jeunesse?
Oui.
As-tu enfin trouvé le vieillard sans âge qui toujours redevient jeune?
Oui.
As-tu franchi les murailles qui tombent en poussière et qui écrasent
ceux qu’elles abritent?
Oui.
(_Un autre groupe chante._)
Acceptes-tu ta défaite au profit de la vie?
Oui.
As-tu passé à travers la mort, pour te trouver enfin face à face avec
l’éternité?
Oui.
As-tu abattu le démon poussière qui engloutit ton immortelle cité?
Oui.
(_Les fleurs du Printemps l’entourent et chantent._)
CHANT DE LA FRAICHE BEAUTÉ
Nous attendions sur le bord de la route, comptant les heures jusqu’à ton
apparition dans un matin d’Avril.
Tu viens comme un jeune soldat vainqueur de la vie aux portes de la
mort.
Oh! Quel émerveillement!
Éblouis, nous écoutons la musique de ta jeune voix.
Ton manteau flotte au vent comme le parfum du Printemps.
La guirlande blanche des fleurs de Malati brille dans tes cheveux comme
une grappe d’étoiles. Un feu brûle sous le voile de ton sourire.
Oh! quel prodige!
Et qui sait où tu caches les flèches dont tu frappes la mort?
(_La nuit vient._)
(_L’arrière-scène s’assombrit, et la scène principale est tristement
plongée dans la pourpre et le noir du deuil._)
(_Entre une bande de jeunes gens._)
Chandra est reparti, nous laissant en arrière.
Il est difficile de le faire rester tranquille.
Nous trouvons le repos en nous asseyant, mais lui ne se repose qu’en
marchant.
Il a traversé la rivière avec le ménestrel aveugle, dans la profonde
cécité duquel il cherche l’invisible lumière, et qu’il nomme le «Sondeur
de l’Abîme».
Notre vie devient entièrement vide quand Chandra est parti.
Cependant sentez-vous comme si quelque chose était dans l’air?
Le ciel semble nous regarder comme un ami qui nous dirait adieu.
Ce petit ruisselet coule doucement à travers ce bosquet de casuarina. Ce
sont comme les larmes de la nuit.
Jamais nous n’avions contemplé la terre avec autant de ferveur.
Quand nous courions à grande allure, nous regardions devant nous et nous
ne voyions rien sur les côtés.
Si les choses ne marchaient pas et ne passaient pas nous ne verrions de
beauté nulle part.
Si la jeunesse n’avait que l’ardeur du mouvement, elle se dessécherait
et se flétrirait; mais elle a aussi des pleurs cachés qui la
rafraîchissent.
Le cri du monde n’est pas seulement «J’ai» mais aussi «Je donne». Dans
la première aube de la Création «J’ai» fut fiancé à «Je donne». Si cette
union était rompue tout irait à la ruine.
Où ce Ménestrel aveugle va-t-il nous conduire?
Dans le ciel, les étoiles au-dessus de nous semblent les regards d’yeux
sans nombre que nous aurions connus aux âges disparus. A travers les
fleurs, semble venir le soupir de ceux que nous avons oubliés et qui
nous disent--Souvenez-vous de nous.
Nos cœurs se briseront si nous ne chantons pas.
(_Ils chantent._)
As-tu laissé derrière toi ton amour, mon cœur, et perdu la paix pour le
reste de tes Jours?
Et le chemin que tu parcourais est-il lui aussi perdu et oublié rendant
ton retour sans espoir?
Je vais errant et écoutant le babil du ruisseau et le bruissement des
feuilles.
Et il me semble que je vais trouver le chemin qui mène au pays des
amours perdues par delà les étoiles de la nuit.
Quel chant étrange se fait entendre! Il semble venir de la musique du
Printemps.
Il ressemble au chant des feuilles jaunies.
Secrètement et sans arrêt, le Printemps a amassé ses larmes pour nous.
Il craignait qu’à cause de notre jeunesse nous ne comprenions pas.
Il voulait nous séduire avec son sourire.
Mais, ce soir, nous voulons endormir nos cœurs dans la nostalgie de
l’autre rivage.
Ah! Terre chérie! Terre magnifique! Elle veut tout ce que nous avons: Le
toucher de nos mains. Le chant de nos cœurs.
Elle veut tout avoir de nous, même ce que nous ignorons de nous.
Son chagrin est d’avoir découvert assez de choses pour comprendre
qu’elle n’a pas tout découvert.
Ah! Terre chérie! jamais nous ne te renierons.
(_Ils chantent._)
Avant de m’en aller je te couronnerai avec ma guirlande.
Toujours tu m’as parlé dans mes peines et dans mes joies.
Et à présent, à la fin du jour, mon cœur éclate en paroles:
Les mots me viennent, mais non la chanson et cette chanson que jamais je
ne t’ai chantée reste cachée sous mes larmes.
Frère, ne te semble-t-il pas que quelqu’un vient de passer par ici?
Tu crois toujours sentir passer quelqu’un.
J’ai senti le frôlement du manteau d’un passant.
Nous sommes sortis espérant capturer quelqu’un et à présent nous
aspirons à être capturés nous-mêmes.
Ah! voici le Ménestrel. Où nous as-tu conduits?
Ici le souffle du monde voyageur nous a touchés--le souffle du ciel
étoilé.
Nous étions venus pour chercher un nouveau genre de spectacle. Mais à
présent nous avons oublié ce que nous cherchions.
Nous voulions attraper le vieil homme et tout le monde nous disait qu’il
était terrifiant à voir! Une tête sans corps, une bouche béante; un
dragon prêt à avaler avec la lune la jeunesse du monde. Mais à présent
nous n’avons plus peur; les fleurs poussent, les feuilles s’ouvrent, les
vagues de la rivière marchent, et nous ferons de même.
Ah! Ménestrel aveugle, prends ton luth et chante pour nous.
Qui sait quelle est l’heure de la nuit?
(_Le Ménestrel chante._)
Je veux tout donner sans qu’on me le demande, à celui à qui le monde se
donne tout entier.
Quand je vins à lui pour mon offrande, je n’avais nulle crainte.
Et je n’aurai pas peur quand j’irai à lui pour lui rendre tout ce que
j’ai.
Le matin accepte son or en chantant.
Le soir lui rend sa dette d’or avec bonheur.
La joie de la fleur éclose se change en fruit, avec la chute des
feuilles.
Hâte-toi mon cœur, et dépense-toi en amour avant que le jour soit
terminé.
LES JEUNES GENS.--Ménestrel, pourquoi Chandra est-il encore absent?
MÉNESTREL.--Ne savez-vous pas qu’il est parti?
Parti? où?
MÉNESTREL.--Il a dit: Je dois m’en aller pour le conquérir.
Qui?
MÉNESTREL.--Celui que tout le monde craint. Il a dit: A quoi, autrement,
servirait ma jeunesse?
Ah! Ceci est fameux; Dada part pour lire ses quatrains aux gens du
village et Chandra disparaît sans qu’on sache pourquoi.
MÉNESTREL.--Il a dit: Les hommes se sont toujours battus pour une cause
ou pour une autre, et c’est le choc de cette bataille qui trouble les
souffles du Printemps.
Le choc?
MÉNESTREL.--Oui, celui qui annonce au monde que les combats des hommes
n’ont pas encore pris fin.
Est-ce là le message du printemps!
MÉNESTREL.--Oui. Ceux qui par la mort sont devenus immortels ont envoyé
leur message dans les fraîches feuilles du printemps. Ce message nous
dit; nous n’avons jamais douté du chemin, nous n’avons jamais calculé la
dépense. Nous nous sommes élancés, nous nous sommes épanouis. Si nous
étions restés assis à discuter, où serait le Printemps?
LES JEUNES GENS.--Serait-ce ce message qui aurait rendu Chandra fou?
MÉNESTREL.--Il a dit:
(_Le Ménestrel chante._)
Les fleurs du Printemps ont tissé ma couronne de victoire.
Le vent du sud souffle son haleine de feu dans mon sang.
Il pleure en vain derrière ma maison.
La mort se tient devant moi m’offrant sa couronne.
La tempête de ma jeunesse fait vibrer la harpe du ciel.
Mon cœur danse au sein de ce rythme sauvage.
Prendre et économiser n’est pas pour moi. Je dépense et je jette au
vent.
La prudence et le confort au désespoir me disent:
Adieu.
JEUNES GENS.--Mais où a été Chandra?
MÉNESTREL.--Il a dit: Je ne puis rester plus longtemps à attendre au
bord de la route. Il faut que je parte pour le rencontrer et le
conquérir.
Mais quel chemin a-t-il pris?
MÉNESTREL.--Il est entré dans la caverne.
Comment cela? Il y fait si terriblement sombre. A-t-il, sans
s’informer...
MÉNESTREL.--Oui, il y est allé pour s’informer lui-même.
Quand reviendra-t-il?
MÉNESTREL.--Je ne crois pas qu’il revienne jamais.
Mais alors si Chandra nous quitte, la vie ne vaut plus la peine d’être
vécue.
Que dirons-nous à notre Maître?
Notre Maître aussi nous quittera.
N’a-t-il laissé aucun message pour nous avant de partir?
MÉNESTREL.--Il a dit: Attendez-moi, je vais revenir.
Revenir? Mais comment le saurons-nous?
MÉNESTREL.--Il a dit: Je vais le conquérir, puis je reviendrai.
Alors nous l’attendrons toute la nuit.
Mais, Ménestrel, où devons-nous l’attendre?
MÉNESTREL.--Devant cette caverne d’où l’eau s’épanche.
Quel chemin a-t-il pris pour arriver là?
La nuit de cette caverne est comme un fourreau d’épée.
MÉNESTREL.--Il a suivi le bruit des ailes d’un oiseau de nuit.
Pourquoi n’es-tu pas allé avec lui?
MÉNESTREL.--Il m’a laissé ici pour que Je vous donne de l’espoir.
Quand est-il parti?
MÉNESTREL.--A la première heure de la nuit.
La troisième heure vient de sonner, je crois. Il y a une fraîcheur dans
l’air.
L’UN DES JEUNES GENS.--J’ai rêvé que trois femmes aux cheveux défaits...
Oh! laisse-nous avec tes rêves de femmes. Nous sommes las de tes rêves.
Tout paraît sombrement sinistre. Jusqu’ici je n’avais pas fait attention
au ululement du hibou. Mais à présent...
Entendez-vous ce chien hurler au loin sur la berge de la rivière?
Il semble qu’une sorcière montée sur lui le flagelle.