Sûrement, s’il avait pu, Chandra serait revenu à cette heure.

Combien je voudrais voir finir cette nuit.

Entendez-vous ce cri de femme?

Oh! Les femmes, les femmes, elles ne savent que pleurer et gémir. Mais

elles ne peuvent faire revenir en arrière ceux qui sont partis en avant.

Cela devient insupportable de rester ainsi tranquillement assis.

Les hommes quand ils sont tranquilles imaginent toutes sortes

d’histoires. Partons aussi. Dès que nous marcherons la peur et

l’inquiétude nous quitteront.

Mais qui nous montrera le chemin?

Il y a le ménestrel aveugle.

Qu’en dis-tu Ménestrel? Peux-tu nous montrer le chemin?

MÉNESTREL.--Oui.

Nous n’osons presque pas te croire. Comment peux-tu simplement en

chantant nous montrer le chemin?

Si Chandra ne revient pas, toi, tu reviendras.

Nous ne nous doutions pas que nous aimions Chandra si passionnément.

Tous les jours il était notre lumière.

Quand nous étions en train de jouer, nous étions si captivés par notre

jeu que nous en oublions notre compagnon et notre maître.

Mais à présent s’il revient nous ne l’oublierons plus jamais.

J’ai peur que bien souvent nous lui ayons fait de la peine.

Mais son amour à lui s’élevait au-dessus de tout cela.

Nous ne réalisions pas combien beau et bon il était quand nous pouvions

le voir tous les Jours.

(_Ils chantent._)

Quand il y avait de la lumière dans mon univers Je ne te voyais pas.

Maintenant qu’il n’y a plus de lumière, tu viens dans mon cœur.

Quand j’avais des poupées, je jouais;

Tu me souriais et de la porte tu veillais sur moi.

A présent que mes poupées sont tombées en poussière,

Tu viens et tu t’assieds à mon côté.

Et je n’ai plus que mon cœur pour chanter, maintenant que les cordes de

mon luth sont cassées.

UN JEUNE HOMME.--Ce ménestrel reste assis là si tranquille et

silencieux--je n’aime pas cela.

Il a un aspect sinistre, comme les lourds nuages d’automne.

Tâchons de le faire partir.

AUTRE JEUNE HOMME.--Non, non, de le voir assis là cela me donne du

courage.

Ne voyez-vous pas qu’il n’y a aucune trace de peur sur son visage?

Des messages semblent frapper son front. Son corps paraît découvrir

quelqu’un dans le lointain. On croirait qu’il a des yeux au bout des

doigts.

Rien qu’en le regardant nous comprenons que quelqu’un vient à nous dans

la nuit.

Regardez! il se lève. Il se tourne vers l’est, et salue.

Cependant on ne voit rien pas même une raie de lumière.

Pourquoi ne pas lui demander ce qu’il voit?

Non, ne le dérangez pas.

Savez-vous, il me semble qu’une aurore se lève en lui.

Comme si un grand bac de lumière avait atteint la berge de son front.

Son esprit est aussi paisible que le ciel du matin.

Maintenant va éclater le tumulte du chant des oiseaux.

Il prend son luth. Son cœur chante?

Chut! Il chante.

(_Le ménestrel chante._)

Victoire à toi, victoire à jamais brave cœur.

Victoire à la vie, à la joie, à l’amour, à l’éternelle Lumière.

La nuit passera: l’obscurité s’évanouira.

Aie confiance, brave cœur.

Réveille-toi du sommeil et de la langueur du désespoir.

Reçois en chantant la lumière de la nouvelle aurore.

(_Un rayon de lumière voltige devant la caverne._)

Ah! le voici! Chandra! Chandra!

Chut! Ne faites pas de bruit, je ne le vois pas encore distinctement.

Oh! Cela ne peut être que Chandra.

Oh! Quelle joie!

Chandra! Viens!

Chandra, comment as-tu pu nous laisser si longtemps?

As-tu réussi à capturer le Vieil Homme?

CHANDRA.--Oui, je l’ai capturé.

Mais nous le voyons pas.

CHANDRA.--Il vient.

Mais qu’as-tu vu dans la caverne? dis-nous.

CHANDRA.--Non, je ne peux pas vous le dire.

Pourquoi?

CHANDRA.--Si mon esprit était une voix alors je pourrais vous le dire.

JEUNES GENS.--Mais l’as-tu vu en le capturant? était-ce bien le Vieil

Homme du Monde? Ce Vieil Homme qui voudrait dans sa soif insatiable

boire l’immense mer de la jeunesse?

Celui qui ressemble à la sombre nuit, qui a les yeux fixés sur la

poitrine, les pieds tournés en dedans et qui marche à reculons?

Celui qui porte sur la tête une couronne de crânes et qui habite le

souterrain brûlant de la mort?

CHANDRA.--Je ne sais pas. Je ne peux rien vous dire. Mais il vient, vous

le verrez.

MÉNESTREL.--Oui, je le vois.

(_La lumière augmente peu à peu sur la scène, et finit par l’éclairer

d’un vif éclat._)

Où?

MÉNESTREL.--Ici!

Il sort de la caverne.

Quelqu’un sort de la caverne.

Quel prodige!

CHANDRA.--Comment c’est toi! Notre Maître!

Notre Maître!

Notre Maître!

Où est le Vieil Homme?

LE MAÎTRE,--Il n’est nulle part.

Nulle part?

LE MAITRE.--Nulle part.

Alors quel est-il?

LE MAITRE.--Il est un rêve.

Alors c’est toi qui es la Réalité?

LE MAITRE.--Oui.

Et nous aussi nous sommes la réalité?

LE MAITRE.--Oui.

Ceux qui t’ont vu par derrière t’imaginent sous toutes espèces de

formes.

A travers la poussière nous ne te reconnaissions pas.

Tu nous paraissais vieux.

Mais tu es sorti de la caverne et à présent tu parais être un jeune

homme.

Il nous semble que nous te voyons pour la première fois.

CHANDRA.--Vous croyez toujours que c’est la première fois; vous le

croyez indéfiniment.

LE MAITRE.--Chandra! Tu dois avouer ta défaite; tu n’as pas pu capturer

le Vieil Homme.

CHANDRA.--Commençons notre fête; le soleil est levé; Ménestrel, si tu

restes si tranquille, tu vas t’endormir. Chante quelque chose.

(_Le Ménestrel chante._)

Je te perds pour te retrouver encore et toujours,

Mon bien aimé.

Tu me quittes pour que je puisse t’accueillir davantage quand tu me

reviens.

Tu ne disparais derrière l’écran du temps que parce que tu es à moi pour

l’éternité.

Quand je vais à ta recherche, mon cœur tremble, soulevant les vagues de

mon amour.

Tu souris sous ton déguisement d’absent.

Et mes larmes rendent doux ton sourire.

Entendez-vous ce bourdonnement?

Oui.

Ce ne sont pas des abeilles, ce sont des gens sur la place.

Alors Dada doit être tout près avec ses quatrains.

DADA.--Est-ce ici le Maître?

Oui, Dada.

DADA.--Oh, je suis bien heureux de vous voir. Je vais lire ma collection

de quatrains.

Oh! Non, non, pas toute la collection, un quatrain seulement.

DADA.--Soit. Je n’en lirai qu’un:

Le soleil est à la porte de l’Orient;

Son tambour de victoire résonne au ciel.

La nuit dit: Je suis bénie; ma mort est une félicité.

Il reçoit des pièces d’or et en remplit son escarcelle puis s’en va.

Ceci veut dire...

Nous n’avons pas besoin d’explication.

DADA.--Cela signifie...

Peu importe ce que cela signifie; nous sommes décidés à ne pas

comprendre.

Qu’est-ce qui vous rend si désespérément nerveux? C’est notre fête du

Printemps.

DADA.--Ah! C’est cela? Alors je vais aller chez tous les voisins.

Non, vous ne devez pas y aller.

DADA.--Mais est-il nécessaire que je reste ici?

Oui.

DADA.--Alors mes quatrains...

CHANDRA.--Nous badigeonnerons si bien tes quatrains avec un gros

pinceau--que plus personne ne pourra savoir si ils ont un sens.

Et alors tu perdras toute ton influence.

Les voisins t’abandonneront.

Le veilleur te prendra pour un fou.

Le Docteur te prendra pour un idiot.

Tes amis mêmes te tiendront pour inutile.

Et les étrangers te considéreront comme un original.

CHANDRA.--Mais nous te couronnerons, Dada, avec une couronne de fleurs

nouvelles.

Nous mettrons une guirlande de jasmins autour de ton cou.

Et nous serons les seuls à connaître ton véritable mérite.

LE CHANT DE LA FÊTE DU PRINTEMPS

(_Tous les personnages de la pièce, y compris Struti Bushan, se

réunissent, sur la scène principale, pour danser la ronde du

Printemps._)

Venez vous réjouir car Avril s’éveille. Jetez-vous dans le torrent de la

vie.

Et faites éclater les liens du passé.

Avril s’éveille.

La mer Infinie de la vie devant toi palpite dans le soleil.

Toutes les pertes se perdent en elle et la mort est noyée dans ses

vagues.

Plonge sans crainte dans ses profondeurs avec la joie d’Avril dans ton

cœur.

TABLE DES MATIÈRES

PROLOGUE 9

ACTE PREMIER 43

ACTE DEUXIÈME 71

ACTE TROISIÈME 97

ACTE QUATRIÈME 109

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--1926

LE CABINET COSMOPOLITE

Nouvelle série à tirage limité de la BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE

1.--CONFESSIONS D’UN JEUNE ANGLAIS, par George MOORE.

2.--DEUX TRAGÉDIES (L’ANATHÈME, LES JUGES), par WYSPIANSKI, traduction

de A. de Lada, H. Pourrat et L. Maury.

3.--LA CHAMBRE ROUGE, roman, par Auguste STRINDBERG, traduit du suédois

par E. Avenard.

4.--QUINTUS FIXLEIN, par Jean-Paul RICHTER, traduction de A. Hella et O.

Bournac.

5.--LA VOIX SOUTERRAINE, par DOSTOIEVSKY, traduction Boris de Schloezer.

6.--LE CYCLE DU PRINTEMPS, par Rabindranath TAGORE, traduction de H.

Mirabaud-Thorens.

POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:

LA CORRESPONDANCE D’ÉLISABETH BROWNING.

CONTES de N. HAWTHORNE.

L’ÉLIXIR DU DIABLE de HOFFMANN.

LES SEPT FRÈRES, de KIVI (Finlande).

Le cycle du printemps · 第 3 / 3 段