RABINDRANATH TAGORE
LE CYCLE
DE PRINTEMPS
traduit de l’anglais
par Henriette MIRABAUD-THORENS
1926
Tous droits réservés.
LIBRAIRIE STOCK
DELAMAIN ET BOUTELLEAU. PARIS
7, rue du Vieux-Colombier.
OUVRAGES PARUS DANS LE CABINET COSMOPOLITE
Nouvelle série à tirage limité de la Bibliothèque Cosmopolite
1. CONFESSIONS D’UN JEUNE ANGLAIS, de George Moore.
2. DEUX TRAGÉDIES, de Wyspianski.
3. LA CHAMBRE ROUGE, roman, de Strindberg.
4. QUINTUS FIXLEIN, roman, de Jean-Paul Richter.
5. LA VOIX SOUTERRAINE, roman, de Dostoievsky.
6. LE CYCLE DU PRINTEMPS, de Tagore.
Cette série nouvelle, imprimée sur papier satiné d’alfa de belles
qualité et épaisseur, tirée, pour chaque titre, au maximum à 2.750
exemplaires numérotés, dans le format in-18 grand jésus, comprend des
œuvres étrangères excellentes, inédites en français ou redevenues rares
et curieuses. Tant par le fond que par la présentation, ce sont des
volumes de bibliothèque que, tôt ou tard, l’épuisement des tirages
pourra faire rechercher.
EN PRÉPARATION:
LETTRES, d’Elisabeth Browning.
CONTES, de N. Hawthorne.
LES SEPT FRÈRES, de Kivi.
L’ÉLIXIR DU DIABLE, de Hoffmann.
à PARIS
LIBRAIRIE STOCK
7, rue du Vieux-Colombier et Place du Théâtre-Français
1926
CET OUVRAGE, LE SIXIÈME DE LA COLLECTION _LE CABINET COSMOPOLITE_, A
ÉTÉ TIRÉ DANS LE FORMAT IN-18 GRAND JÉSUS, SUR ALFA SATINÉ
D’OUTHENIN-CHALANDRE, A 2.700 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS, PLUS 50 EXEMPLAIRES
HORS COMMERCE, MARQUÉS HC, SUR LES PRESSES D’EMMANUEL GREVIN A LAGNY,
POUR LA LIBRAIRIE STOCK.
Nº
LE ROI.
LE GRAND VIZIR.
LE GÉNÉRAL BIJOYVARMA.
STRUTI-BHUSHAN, AMBASSADEUR DE CHINE.
LE PUNDIT (ou DOCTEUR).
LE POÈTE (KABI-SHEKHAR).
GARDES, COURTISANS, HÉRAUTS D’ARMES.
LE CYCLE
DU PRINTEMPS
PROLOGUE
_La scène est à deux étages: le plus élevé, à l’arrière, est réservé aux
chanteurs du prélude et fermé par un rideau de pourpre. Le plus bas ne
se découvre qu’après la levée du rideau de scène._
_Diagonalement et à l’extrême gauche de la scène du bas est disposée la
cour du roi, avec différents degrés pour les différents dignitaires; en
haut le trône couvert d’un dais._
_Le centre de la scène est laissé libre pour le développement du
spectacle._
_Des courtisans entrent en scène._
(_Les noms des acteurs ne sont pas mis en marge; on les devinera
facilement._)
Chut! Chut!
Que se passe-t-il?
Le Roi est en grande angoisse.
Quelle affreuse nouvelle!
Qui joue de la flûte là-bas?
Pourquoi? Qu’importe.
Le Roi est gravement malade.
C’est affreux!
Quels sont ces enfants turbulents qui font tant de bruit?
Ce sont les enfants de la famille Mandal.
Faites-les tenir tranquilles.
Où a donc été le Vizir?
Me voici. Qu’y a-t-il?
N’avez-vous pas appris la nouvelle?
Non. Laquelle?
Le Roi a l’esprit très troublé.
Ah! J’apporte du front de la guerre des nouvelles très importantes.
La guerre, nous pouvons l’avoir, mais non les nouvelles.
Puis le Docteur Struti-Bhushan, Ambassadeur de Chine, attend pour voir
Sa Majesté.
Faites-le attendre! De toutes façons, il ne peut voir le Roi!
Il ne peut voir le Roi?--Ah! Voici le Roi! Enfin! Regardez-le qui
s’avance par ici avec un miroir à la main. «Longue vie au Roi! Vive le
Roi!»
S’il plaît à Votre Majesté, il est temps d’aller à la cour.
Il est temps d’aller...? Oui, il est temps: mais non pas d’aller à la
cour.
Que veut dire Votre Majesté?
N’avez-vous pas entendu? La cloche vient de sonner pour congédier la
cour.
Quand? Quelle cloche? Nous n’avons entendu aucune cloche.
Comment auriez-vous pu l’entendre? Elle n’a sonné qu’à mes oreilles.
O Sire!--Personne n’aurait eu l’impertinence de...
Vizir! On la sonne en ce moment.
Excusez, Sire, ma bêtise, mais je ne comprends pas.
Regarde ceci--Vizir.--Regarde ceci.
Les cheveux de Votre Majesté?
Ne vois-tu pas là un sonneur de cloche?
Oh! Votre Majesté veut-elle plaisanter?
La plaisanterie n’est pas de moi, mais de Celui qui tient le Monde
entier par l’oreille et qui s’en moque. Hier au soir, pendant que la
Reine mettait autour de mon cou une guirlande de jasmins, elle s’écria
avec effroi: «Roi, qu’est ceci? Voici deux cheveux gris derrière votre
oreille.»
O Sire, je vous en prie, ne vous inquiétez pas d’une petite chose comme
celle-là. Le Docteur de la cour pourrait...
Vizir! Le fondateur de notre dynastie avait, lui aussi, son médecin.
Mais que peut faire celui-ci? La mort a laissé sa carte d’invitation
derrière mon oreille. La Reine voulait çà et là, arracher mes cheveux
gris. Mais je lui ai dit: «Reine, à quoi bon? Nous pouvons écarter
l’Invitation de la Mort, mais pouvons-nous écarter la Mort qui nous
invite? C’est le cas en ce moment.»
Sire, pour le moment, travaillons.
Travailler, Vizir! Je n’ai pas le temps de travailler. Allez chercher le
Docteur Struti-Bhushan.
Mais, Sire, le Général...
Le général?--Non, non, pas le Général--Cherchez le Docteur.
Mais, les nouvelles de la frontière.
Vizir, les nouvelles me sont venues de la plus grande frontière de
toutes, de la frontière de la Mort. Allez chercher le Docteur.
Mais si Votre Majesté veut m’accorder un instant, l’Ambassadeur du Grand
Empereur de Chine...
Vizir, un plus grand Empereur m’a envoyé son ambassade. Appelle
Struti-Bhushan.
Bien, Sire. Mais votre beau-père...
Ce n’est pas mon beau-père que je désire voir à présent. Cherche le
Docteur.
Mais, s’il vous plaît de m’écouter: Le poète Kabi-Shekhar attend avec
son nouveau livre appelé: «Le Jardin de poésie».
Laisse ton poète s’amuser à sauter sur les plus hautes branches de son
jardin de poésie et cherche le Docteur.
Très bien, Sire, je vais le faire appeler de suite.
Dis-lui d’apporter avec lui son livre de dévotion appelé «L’Océan de
Renonciation».
Oui, Sire.
Écoute, Vizir. Qui sont ceux qui font tant de bruit là dehors? Va leur
dire de se taire. J’ai besoin de calme.
Plaise à Votre Majesté d’apprendre qu’il y a une grande famine à
Najopatam et que les autorités de la ville supplient d’être autorisées à
voir Votre Majesté.
Ma vie est courte, Vizir, il me faut du repos.
Ils disent, Sire, que leur vie est encore plus courte; qu’ils sont à la
porte de la mort. Eux aussi, désirent la paix, l’apaisement des brûlures
de la faim.
Vizir! La brûlure de la faim s’apaise sur le bûcher funéraire.
Alors, ces malheureux...
Malheureux!--Écoute le conseil d’un malheureux Roi à ses malheureux
sujets. Il est vain de se révolter et de vouloir passer au travers du
filet de l’inexorable pêcheur. Tôt ou tard, la Mort, ce pêcheur, aura sa
pêche.
Alors?
Fais venir le Docteur et son livre de Renonciation.
Et cette disette...
Vizir, la véritable disette est de temps et non pas de nourriture. Nous
sommes tous affamés de temps. Nul n’en a assez, ni le Roi ni son peuple.
Alors...
Alors, sache que nos requêtes pour obtenir plus de temps iront toutes au
feu du jugement dernier. Pourquoi donc forcer nos voix à prier? Ah!
Voici Struti-Bhushan. Je vous salue, Docteur.
LE VIZIR.--Docteur, veuillez dire au Roi que la déesse de la Fortune
abandonne celui qui se laisse aller à la mélancolie.
LE ROI.--Struti-Bhushan, qu’est-ce que mon Vizir vous murmure à
l’oreille?
Il me dit, Sire, de vous instruire sur les voies de la Fortune.
Quelle instruction pouvez-vous me donner à ce sujet?
Il y a un verset dans mon livre de dévotions qui dit:
_La fortune, aussi fugitive que la fleur du lotus, retire ses faveurs
quand vient l’heure; fou qui met sa confiance en celle qui vient à
l’improviste et s’en va de façon déconcertante._
Ah! Docteur, un souffle de votre enseignement éteint la fausse flamme de
l’ambition. Notre maître l’a dit: «Ses dents tombent, ses cheveux
grisonnent; et pourtant l’homme s’accroche à l’espoir qui le trompe.»
Eh bien! Roi, puisque votre Majesté a introduit le sujet de l’Espérance,
laissez-moi vous citer un autre verset de l’Océan de Renonciation. Le
voici:
_Que les chaînes nous lient, tous le savent; mais je le déclare,
étranges sont les chaînes de l’Espérance. Les captifs de l’espoir sont
entraînés dans la tourmente et ne retrouvent le calme que quand leurs
fers se brisent._
Ah! Docteur, tes paroles sont précieuses; Vizir, donne-lui à l’instant
cent sequins d’or. Quel est ce bruit au dehors?
Ce sont les affamés de tout à l’heure.
Va leur dire de se tenir tranquilles.
Laissez Sire, Struti-Bhushan s’efforcer de les apaiser avec son livre de
dévotions. Pendant ce temps votre majesté pourra examiner les choses de
la guerre.
Non, non. Les choses de la guerre attendront. Je ne peux pas encore
laisser partir Struti-Bhushan.
STRUTI.--Roi, vous venez de me parler il y a quelques instants d’un don
en or. Mais l’or, par lui-même, n’est pas un bien durable; aussi est-il
écrit dans mon livre de dévotions: L’Océan de Renonciation.
_Qui donne l’or ne donne que douleur;_
_Quand l’or est dépensé la douleur revient._
_Quand la pièce d’or est loin,_
_La douleur reste seule dans la tente vide!!_
Ah! Docteur, ceci est exquis! Ainsi vous ne désirez pas de don en or,
mon maître?
Non, Roi, je ne veux pas d’or, mais quelque chose de plus durable qui
rende aussi plus durable votre bienfait. Je serais heureux si votre
Majesté voulait me donner la Seigneurie de Kanchanpur. Car il est dit
dans le livre de Renonciation...
Non, Docteur. Je comprends parfaitement. Il est inutile que vous citiez
un texte pour appuyer votre demande. Je comprends très bien: Vizir!
Majesté!
Vois à ce que le Docteur soit mis en possession de la riche province de
Kanchanpur! Quel est encore ce bruit-là au dehors? Pourquoi ces cris?
N’en déplaise à votre Majesté, ce sont les gens du peuple...
Pourquoi crient-ils si souvent?
Ils crient souvent en effet, mais la raison en est toujours la même,
bien monotone: ils meurent de faim.
Sire, je ne veux pas oublier de vous dire ceci: Le seul désir de ma
femme serait que, pour célébrer votre munificence, tous ses membres
fissent entendre un tintement de clochettes. Mais hélas, elle ne le
peut, par manque d’ornements.
Je vous comprends Docteur; Vizir, allez immédiatement commander chez le
bijoutier de la cour les plus beaux ornements pour la femme de
Struti-Bhushan.
Puis Sire, pendant qu’il s’occupe de nous, pourriez-vous dire au Vizir
que nous sommes tous deux bien gênés dans nos dévotions par des
réparations que l’on fait à notre demeure. Qu’il demande aux maçons
royaux de nous bâtir une bonne maison dans laquelle nous puissions dire
nos prières en paix.
Très bien Docteur--Vizir!
Majesté.
Donne cet ordre de suite.
LE VIZIR.--Sire, le trésor est vide; les fonds manquent.
Bah! C’est une vieille histoire; tous les ans vous me répétez la même
chose; c’est à vous d’accroître les ressources, et à moi d’augmenter les
dépenses. Qu’en dis-tu Struti-Bhushan?
LE DOCTEUR.--Roi, je ne puis donner tort au Vizir: il s’occupe de vos
trésors ici-bas; nous nous occupons de vos trésors dans le monde futur;
aussi là où il voit un manque, nous voyons une richesse. Si vous voulez
une fois encore vous plonger dans l’Océan de Renonciation, vous y
trouverez ceci:
_Les coffres du Roi seront toujours remplis, là où la richesse sur le
seul mérite sera répandue._
Docteur, ta compagnie est de grande valeur.
LE VIZIR.--Sire, Struti-Bhushan sait reconnaître son propre mérite à un
centime près. Venez Struti-Bhushan, hâtez-vous. Allons recueillir toutes
les richesses nécessaires pour votre trésor de dévotion. La richesse a
la mauvaise habitude de disparaître très vite et, si nous ne faisons pas
diligence, il en restera bien peu pour nous permettre d’honorer votre
sacrifice avec toute la splendeur désirable.
STRUTI.--Oui, Vizir, partons. (_Au Roi._) Puisqu’il fait tant de bruit
pour si peu de chose, il vaut mieux commencer par l’apaiser. Je
reviendrai ensuite vers vous.
LE ROI.--Docteur, j’ai peur qu’un jour vous ne quittiez ma royale
protection, pour vous retirer dans la forêt.
Sire, aussi longtemps que je trouverai le contentement d’esprit dans le
palais d’un Roi, j’y serai aussi heureux que dans un ermitage. Il faut à
présent Sire que je vous quitte. Partons, Vizir.
(_Le Vizir et le Docteur partent._)
Oh Dieu! Que vais-je faire? Voici le poète qui vient vers moi. Il va me
faire oublier toutes mes bonnes résolutions. Oh! Mes cheveux gris,
couvrez mes oreilles de façon à ce que les paroles séduisantes du poète
ne pénètrent pas en elles!
Roi qu’avez-vous? J’entends que vous voulez renvoyer votre poète?
Que puis-je attendre des poètes, quand la poésie m’apporte un message de
mort?
Quel message de mort?
Regarde ceci derrière mon oreille. Ne le vois-tu pas?
Quoi? Des cheveux gris? Roi, ne vous faites pas de souci pour cela.
Poète, la nature est en train de me voler ma verte jeunesse pour tout
peindre en blanc.
Non, non, Sire; vous n’avez pas compris l’artiste. Sur ce fond blanc, la
nature peindra de nouvelles couleurs.
Je ne vois aucune trace de couleurs.
Elles ne sont pas encore épanouies. Dans le sein de la blanche demeure
sont toutes les teintes de l’arc-en-ciel.
O Poète, tais-toi! tu me troubles en parlant ainsi.
Roi, si ta jeunesse se fane, laisse-la se faner. Une nouvelle Reine de
jeunesse s’approche de toi, qui pose sur ta tête une guirlande de purs
jasmins blancs en signe d’épousailles.
La fête des noces s’apprête derrière la scène.
Oh, cher Poète, tu vas tout déranger. Je t’en prie, retire-toi.
Ici! Gardes! Allez de suite chercher Struti-Bhushan.
Que feras-tu, Roi, quand il sera ici?
Je me recueillerai et je pratiquerai la Renonciation.
Ah! Roi, en apprenant vos intentions je suis venu de suite. Je puis être
votre compagnon et vous aider à pratiquer le renoncement.
Toi?
Oui, moi, Sire; c’est notre rôle, à nous poètes, de libérer les hommes
de leurs désirs.
Je ne te comprends pas, tu parles en énigmes.
Comment ne me comprenez-vous pas? Et pourtant vous avez passé votre
temps à lire mon poème! Il y a du renoncement dans nos vers, il y a du
renoncement dans nos chants. Voilà pourquoi toujours la fortune nous
délaisse et pourquoi toujours nous délaissons la fortune. Nos journées
se passent à initier les jeunes gens à ce culte sacré de la Fortune
abandonnée.
Que leur dis-tu?
Je leur dis: Ah! Frères. Ne vous attachez pas aux biens de cette terre.
Demeurez longtemps dans votre chambre. Puis sortez, sortez dans le vaste
monde ouvert devant vous. Sortez sur les chemins les plus hauts de la
vie. Sortez, nouveaux renonciateurs!
Mais poète, veux-tu réellement dire que les plus hautes routes du monde
sont les sentiers du Renoncement?
Sire, pourquoi non? Dans le monde tout est changement, tout est vie,
tout est mouvement et Celui qui se meut et voyage avec ce mouvement de
vie, dansant et jouant de la flûte à mesure qu’il avance, Celui-là est
le vrai Renonciateur. Il est le vrai disciple du Chanteur-Poète.
Mais alors où trouverai-je le repos? Il me faut le repos.
O Roi, nous n’avons pas le moindre désir de repos. Nous sommes des
Renonciateurs.
Mais ne devons-nous pas chercher le trésor qu’on dit ne jamais changer?
Non, nous n’ambitionnons aucun trésor immuable. Nous sommes des
Renonciateurs.
Que veux-tu dire? O mon cher Poète, tu bouleverses tout en parlant
ainsi. Tu détruis la paix de mon esprit. Appelle Struti-Bhushan. Qu’on
fasse venir le Docteur.
Ce que je veux dire, Roi, le voici: Nous sommes les vrais Renonciateurs
parce que nous avons le secret du changement. Nous perdons pour
retrouver. Nous n’avons pas foi dans l’immuable.
Que veux-tu dire?
N’avez-vous jamais remarqué comment la rivière, abandonnant le creux du
rocher, se précipite en écumant dans le vide, elle est si prompte à se
donner et c’est alors qu’elle se trouve. Ce qui est sans changement pour
la rivière c’est le sable du désert où elle se perd.
Ah! Mais écoute Poète--Écoute ces cris au dehors. C’est la foule; qu’en
fais-tu?
Roi, c’est votre peuple affamé.
Mon peuple, Poète? Pourquoi les appelles-tu ainsi? Ces gens
appartiennent au Monde, pas à moi. Ai-je créé leur misère? Que peuvent,
dis-moi, tes jeunes poètes, avec leur renoncement pour soulager des
souffrances comme celle-ci?
Roi, c’est nous seuls en vérité qui pouvons supporter les souffrances,
parce que nous sommes comme la rivière qui coule en joie; allégeant nos
fardeaux et les fardeaux du Monde.
Mais la route, dure comme le métal, est immobile et sans changement;
aussi rend-elle les fardeaux plus lourds. Les pesantes charges crient et
gémissent le long du chemin et entaillent profondément la poitrine des
porteurs. Nous, poètes, nous crions à chacun de porter légèrement sa
joie et sa douleur sur un rythme cadencé. Notre appel est l’appel des
Renonciateurs.
Ah! Poète, à présent je ne me soucie pas de revoir Struti-Bhushan. Qu’il
aille se faire pendre! Mais sais-tu ce qui m’angoisse à présent? Bien
que je ne puisse comprendre tes paroles, leur musique me hante. Au
contraire, les paroles du Docteur sont claires et obéissent très
correctement aux règles de la syntaxe. Mais le rythme!... Non, il est
inutile que je t’en explique davantage.
Roi, nos mots ne parlent pas; ils chantent.
Poète, que vas-tu faire à présent?
Roi, je vais me précipiter vers le peuple qui crie à votre porte.
A quoi penses-tu? C’est à mes hommes d’affaires de soulager les affamés.
Ces choses-là ne regardent pas les poètes.
Roi, les hommes ne sont jamais en harmonie avec leurs affaires. C’est
pourquoi, nous, poètes, sommes chargés de les accorder.
Voyons, cher Poète, parle plus clairement.
Roi, ils travaillent parce qu’ils y sont obligés. Nous travaillons,
nous, parce que nous sommes des amoureux de la vie. Voilà pourquoi ils
nous traitent de rêveurs et pourquoi nous les traitons de sans-cœur.
Mais qui de vous a raison, Poète? Qui gagne? Eux ou toi?
Nous, Roi, nous gagnons toujours.
Mais, Poète, la preuve?
Roi, les plus grandes choses de la vie dédaignent les preuves; mais si,
pour un temps, vous pouviez balayer de la terre tous les poètes et toute
leur poésie, vous découvririez bientôt, par leur absence même, où les
hommes d’action puisaient leur énergie et quels étaient les réels
pourvoyeurs de la sève de vie de leurs champs. Ce ne sont pas ceux qui
se sont plongés dans la lecture de l’Océan de Renonciation, ni ceux qui
se cramponnent à leur richesse; ce ne sont pas ceux qui ont produit une
grande quantité d’œuvres, ni ceux qui égrènent sans relâche le chapelet
d’un austère devoir, ce ne sont pas ceux-là qui auront la victoire mais
ceux qui aiment parce qu’ils vivent. Ceux-là vraiment vaincront qui se
seront vraiment donnés. De toutes leurs forces ils acceptent la
souffrance et de toutes leurs forces ils la soulagent. Ce sont eux qui
créent parce qu’ils connaissent le secret de la vraie joie qui est le
secret du sacrifice.
Eh bien! Poète, s’il en est ainsi, que me demandes-tu de faire à
présent?
Je te demande, Roi, de te lever et d’agir. Ces cris que tu entends
là-bas sont les cris de la vie à la vie, et si la vie en toi ne s’émeut
pas et ne répond pas à l’appel du dehors, alors il y a lieu de
s’inquiéter de toi. Non parce que tu as négligé un devoir mais parce que
tu es en train de mourir.
Plus tôt ou plus tard il nous faut toujours mourir?
Non, non, ceci est un mensonge; lorsque nous sentons avec certitude que
nous sommes vivants nous savons à n’en pas douter que nous continuerons
de vivre. Ce sont ceux qui n’ont jamais éprouvé en eux-mêmes toutes les
possibilités de la vie qui s’en vont criant: «La vie est fugitive, la
vie s’évanouit comme une goutte de rosée, ou comme une feuille de
lotus.»
Mais la vie n’est-elle pas inconstante?
Elle paraît inconstante parce que son mouvement est incessant. A
l’instant où tu arrêtes ce mouvement, tu commences à jouer le drame de
la mort.
Poète, dis-tu vrai? Continuerons-nous réellement à vivre?
Oui, nous continuerons réellement à vivre.
Alors, Poète, si notre vie doit se prolonger dans l’au-delà, nous devons
rendre notre vie digne de son éternité, n’est-ce pas ainsi?
Si, en vérité.
Holà--Gardes.
Majesté?
Appelez de suite le Vizir.
Bien, Majesté.
(_Entre le Vizir._)
Que désire votre Majesté?
Vizir, pourquoi m’as-tu fait attendre si longtemps?
Majesté, j’étais très occupé.
Occupé? Occupé à quoi?
Je faisais mes adieux au Général.
Pourquoi as-tu laissé partir le Général? Nous avions à examiner ensemble
les choses de la guerre.
J’avais aussi des dispositions à prendre pour le départ officiel de
l’Ambassadeur de Chine.
Que veux-tu dire par départ officiel?
N’en déplaise à votre Majesté, elle ne lui avait pas accordé d’entrevue,
c’est pourquoi...
Vizir, tu m’étonnes, est-ce ainsi que tu diriges les affaires de l’État.
Que t’est-il arrivé? As-tu perdu la tête?
En outre, Sire, je cherchais le moyen d’abattre la maison du Poète;
d’abord personne ne voulait entreprendre ce travail; à la fin tous les
Docteurs de l’École Royale de Grammaire et de Logique vinrent avec leurs
propres outils et se mirent à la besogne.
Vizir! Es-tu devenu fou? Démolir la maison du Poète! Pourquoi? tu
pourrais aussi bien tuer tous les oiseaux du jardin et en faire un pâté.
Que votre Majesté ne se trouble pas. Nous n’aurons pas besoin d’abattre
la maison: quand Struti-Bhushan a appris qu’on allait la détruire il l’a
prise pour lui.
Quoi! Vizir! Ceci est pire encore. La déesse de la musique briserait sa
harpe contre ma tête si elle apprenait une chose pareille. Non, cela ne
se peut pas!
Majesté, il y avait encore autre chose à faire: nous devions donner la
province de Kanchanpur au Docteur.
Non Vizir! Quelles erreurs tu fais. Elle doit revenir au Poète.
POÈTE.--A moi, Roi? Non. Ma poésie n’accepte pas de récompense.
Bien, bien. Que le Docteur ait la province.
Enfin, Sire, j’ai donné des ordres aux soldats pour qu’ils dispersent la
foule des gens affamés.
Vizir, tu ne fais que des bévues. La meilleure manière de disperser la
foule affamée est de lui donner du pain et non des coups.
(_Les gardes entrent._)
N’en déplaise à votre Majesté...
De quoi s’agit-il? gardes?
N’en déplaise à votre Majesté, voici le Docteur Struti-Bhushan qui
revient avec son livre de dévotion.
Oh! arrête-le, Vizir, arrête-le. Il va tout déranger, ne le laisse pas
venir ainsi inopinément. Dans un moment de faiblesse, je pourrais me
noyer dans son Océan de Renonciation. Poète, ne me laisse pas succomber:
fais quelque chose, n’importe quoi. N’as-tu pas quelque chose de prêt?
Une comédie? un poème? une mascarade?
Si, Roi, j’ai justement ce qu’il te faut. Mais je ne peux dire si c’est
un drame, un poème, une comédie ou une mascarade.
En comprendrai-je le sens?
Roi, un poète n’écrit pas pour que ses paroles aient un sens.
Pourquoi alors?
Pour la seule musique des mots.
Que signifie? N’y a-t-il pas de philosophie dans ses paroles?
Aucune, Dieu merci.
Alors que veulent-elles dire?
Roi, elles disent: Nous existons. Ne sais-tu pas le sens du premier cri
d’un nouveau-né? L’enfant qui vient de naître entend à la fois les cris
de la terre, de l’eau et du ciel qui l’entourent; ils lui disent: «Nous
existons» et son tout petit cœur répond et s’écrie à son tour:
«j’existe». Ma poésie est semblable au cri de l’enfant nouveau-né. Elle
est une réponse au cri de l’univers.
Elle n’est rien de plus, Poète?
Non rien de plus. Il y a de la vie dans un poème quand il chante: Dans
la joie et dans la douleur, dans le travail et dans le repos, dans la
vie et dans la mort, dans la victoire et dans la défaite, dans ce
monde-ci et dans l’autre, tout crie: «J’existe».
Eh bien! Poète, je puis t’assurer que si ton drame ne renferme aucune
philosophie, il ne sera pas critiqué de nos jours.
Il est vrai Roi. Les jeunes gens de notre époque sont plus impatients
d’amasser que de croire. Ils sont dans cette génération, plus prudents
que les enfants de la Lumière.
Qui aurons-nous pour auditeurs? Convoquerons-nous les jeunes étudiants
de notre École Royale?
Non, Roi. Ils sapent la poésie avec leur logique, ils sont comme les
jeunes cerfs qui essayent leurs cornes nouvelles sur les parterres de
fleurs.
Alors qui dois-je inviter?
Invite ceux dont les cheveux grisonnent.
Que veux-tu dire, Poète?
Les hommes entre deux âges ont la jeunesse du détachement. Ils ont
traversé les eaux du plaisir et sont en vue du rivage des joies pures.
Ils ne veulent pas manger le fruit mais le produire.
Pour moi, du moins, j’ai atteint cet âge de sagesse et je dois pouvoir
apprécier tes chants. Dois-je inviter le Général?
Oui: invite-le.
Et l’Ambassadeur de Chine?
Également.
J’apprends que mon beau-père est ici.
Eh bien, invite-le aussi; mais je me méfierais de ses jeunes fils.
N’oublie pas sa fille.
N’aie crainte, elle ne se laissera pas oublier.
Et Struti-Bhushan, faut-il le convier?
Non, Roi, non sûrement pas. Je n’ai pas de rancune contre lui. Pourquoi
l’affligerais-je?
Très bien, Poète. A présent quitte-moi et va préparer la scène.
Non, Roi, nous allons jouer ce drame sans aucune préparation; la vérité
semble fausse quand elle est trop parée.
Mais, Poète il faudra bien une toile de fond?
Non, notre unique toile de fond sera l’esprit; nous y ferons apparaître
des images avec la baguette magique de la musique.
Il y aura des chants dans ta pièce?
Oui, Sire, la porte de chaque acte sera ouverte par la clé de la
musique.
Quel est le sujet de tes chants?
Le dépouillement de l’hiver.
Mais, Poète, nous n’avons lu cette histoire dans aucune mythologie.
Dans le mythe du monde ce chant revient à son tour. Chaque année, par le
jeu des saisons, le masque du vieil homme Hiver est arraché et la figure
du Printemps se révèle dans toute sa beauté. Ainsi voyons-nous que le
vieux est toujours jeune.
Bien, Poète, nous sommes d’accord pour les chants; mais pour le reste?
Le reste a pour sujet la vie.
La vie? Qu’est-ce que la vie?
Voici le thème:--Une bande de jeunes gens s’est élancée à la poursuite
d’un «vieillard». Ils ont juré de l’attraper. Ils pénètrent dans l’antre
où il s’est réfugié, ils le saisissent, puis...
Puis quoi? Que voient-ils?
Ah! Ceci sera dit en temps voulu.
Il y a une chose que je n’ai pas comprise: Ton drame et tes chants
ont-ils le même sujet?
Le même, Sire. Le jeu du printemps dans la nature est la contre-partie
du jeu de la Jeunesse dans nos vies? C’est au drame lyrique du
Poète-Univers que j’ai volé mon sujet.
Quels sont les principaux personnages?
L’un s’appelle: Le Maître.
Qui est-il, Poète?
C’est celui qui dirige les mouvements de la vie. Un autre est Chandra.
Qui est-il?
Celui qui nous fait aimer la vie.
Et qui encore?
Il y a Dada, pour qui le devoir est l’essence de la vie et non la joie.
Y a-t-il encore quelqu’un?
Oui, le ménestrel aveugle.
Aveugle?
Parce qu’il ne voit pas de ses yeux; mais il voit de tout son corps, de
tout son esprit, et de toute son âme.
Qui y a-t-il encore dans ta pièce parmi les principaux acteurs?
Tu y figures, ROI.
Moi?
Oui, toi, car si tu restais en dehors du drame au lieu d’y participer,
alors le Roi médirait du Poète et rappellerait Struti-Bhushan. Et il n’y
aurait plus d’espoir de sauver le Roi: car le Poète-Univers serait
vaincu et le vent du Sud du Printemps devrait se retirer sans recevoir
son hommage.
ACTE PREMIER
_Les messagers du Printemps sont partout._
_Il y a des chants dans les feuilles frémissantes du bambou, dans les
nids des oiseaux et dans les branches fleuries._
PRÉLUDE DE CHANT
_Le second rideau de pourpre se lève, découvrant la partie la plus
élevée de la scène avec un fond de ciel bleu foncé sur lequel
apparaissent le croissant de la lune et les points d’argent des
étoiles._
_Au premier plan, des arbres avec une balançoire enguirlandée de fleurs.
Partout des fleurs à profusion._
_A l’extrême gauche on entrevoit l’entrée d’une caverne. De jeunes
garçons personnifiant le bambou se balancent._
CHANSON DU BAMBOU
O vent du sud, qui vagabondes, viens me bercer: éveille-moi au sein de
l’émerveillement des feuilles nouvelles.
Je suis le bambou au bord de la route; j’attends ta venue pour faire
tinter la vie dans mes branches.
O vend du sud, qui vagabondes, ma demeure est au bout du sentier.
Je connais ta course lointaine et le langage de tes pas.
Le moindre attouchement de toi me fait frémir et m’éveille.
Ton soupir glane mes secrets.
(_Des jeunes filles représentant des oiseaux arrivent en dansant._)
CHANSON DES OISEAUX
Le ciel verse sa lumière dans nos cœurs. Nous remplissons le ciel de nos
chants; l’air est criblé de nos notes et nous envole sur sa folie.
O flamme de la forêt! Toutes tes torches de fleurs sont en feu.
Tu as baisé nos chansons avec la rouge passion de ta jeunesse.
Dans la brise du Printemps les fleurs du Mango lancent leurs messages à
l’inconnu.
Et, tout le jour, les feuilles nouvelles font entendre le murmure de
leur rêve.
O printemps, tu as jeté le filet de tes parfums sur nos cœurs.
Et tu nous attires en chantant.
(_Sur les branches soudainement éclairées, des jeunes gens apparaissent
qui représentent les fleurs du Champak._)
CHANSON DU CHAMPAK EN FLEURS
Mon ombre danse dans tes vagues, ô rivière;
Tes eaux s’écoulent sans cesse tandis que moi, le champak en fleurs, je
reste immobile sur la berge avec mes rameaux vigilants.
Mon mouvement se cache dans la profondeur paisible de mon être, dans la
délicieuse naissance de mes jeunes feuilles.
Dans la profusion de mes fleurs, dans l’ardeur invisible de ma vie vers
la lumière.
Le ciel frémit sous l’agitation de mes branches et le silence de
l’aurore en est troublé.
LE MATIN
(_L’arrière-scène s’assombrit. L’avant-scène s’illumine. Une bande de
jeunes gens entrent en chantant._)
Le feu d’avril bondit de forêts en forêts partout jaillissant en
feuilles et en fleurs.
Le ciel est prodigue de couleurs;
L’air délirant de chansons;
Les arbres des grands bois, tourmentés par le vent, nous pénètrent de
leur inquiétude.
L’air est rempli de transports d’allégresse;
Et la brise court de fleurs en fleurs, demandant à chacune son nom.
(_Dans le dialogue qui suit, les principaux personnages sont seuls
nommés, les autres font partie de la troupe de jeunes gens._)
Avril tire fort, frère, Avril tire très fort.
Où voyez-vous cela?
Si Avril n’avait pas tiré il n’aurait pu faire sortir Dada de son antre?
Ah! par exemple! Voici Dada, notre cargo chargé de maximes morales
remorqué contre le courant de sa propre encre et de sa propre plume.
CHANDRA.--N’en attribuez pas tout le mérite à Avril. Car moi, Chandra,
j’ai caché les feuilles jaunies de son manuscrit parmi les jeunes
pousses de la forêt, et Dada est à leur recherche.
Son manuscrit égaré! Quel bon débarras!
Nous devrions aussi dépouiller Dada de son manteau gris de philosophie.
CHANDRA.--Oui, la poussière même de la terre tressaille de jeunesse et
pourtant il n’y a pas un seul attouchement du Printemps sur le corps de
Dada.
DADA.--Oh! Arrêtez cette folie. Quels sots vous faites! Nous ne sommes
plus des enfants.
CHANDRA.--Dada, l’âge de la terre n’est guère moindre que le tien, et
cependant elle n’a pas honte de paraître jeune.
Dada, tu te donnes beaucoup de mal pour composer des quatrains pleins de
conseils aussi vieux que la mort, tandis que la terre et l’eau
s’efforcent éternellement de rester jeunes.
Dada, comment peux-tu en ce monde continuer à écrire de tels vers, en
restant blotti dans ta tanière?
DADA.--C’est que, voyez-vous, je ne cultive pas la poésie comme un
jardinier cultive ses fleurs. Mes poèmes contiennent en eux leur
substance et leur poids.
En effet, ils s’accrochent à la terre comme des potirons.
DADA.--Eh bien! Alors, écoutez-moi.
Oh! C’est terrible! Voilà Dada emballé sur ses quatrains.
Oh! là là! Les quatrains sont lâchés en liberté. Pas moyen de les
retenir.
A tous les passants crions que les quatrains de Dada sont devenus fous
furieux.
CHANDRA.--Dada, ne t’occupe pas de leur folie, continue ta lecture. Si
personne d’autre ne peut l’endurer sans mourir d’ennui, moi Je le
pourrai. Je ne suis pas un lâche comme ces garnements.
LES JEUNES GENS.--Eh bien! Viens, Dada. Nous ne voulons pas être lâches.
Nous resterons assis, nous ne bougerons pas d’une ligne: nous
écouterons. Nous recevrons de face et non de dos le coup de lance de tes
quatrains. Mais, par pitié, Dada, ne nous en donne qu’un, pas plus.
DADA.--Soit. A présent, écoutez: «Si les bambous ne servaient qu’à
fabriquer les flûtes, ils se flétriraient et mourraient de honte. Ils
lèvent leur tête haut dans le ciel parce qu’ils sont utiles de bien des
manières.»
S’il vous plaît, Messieurs, ne riez pas. Attendez que je vous explique;
voici le sens.
LES JEUNES GENS.--Le sens? Quoi, est-il besoin que la charge
d’infanterie de la signification suive la canonnade de tes quatrains
pour compléter notre déroute?
DADA.--Un mot seulement pour vous faire comprendre: j’ai voulu dire que
si les bambous n’étaient pas supérieurs à ces instruments bruyants...
Non, Dada nous ne devons pas comprendre.
Nous te défions de nous faire comprendre.
Dada, si tu emploies la force pour nous faire comprendre, nous userons
nous de la force pour nous forcer _à ne pas comprendre_.
DADA.--Voici le sujet de mon quatrain: «Si nous ne faisions pas de bien
au monde...»
LES JEUNES GENS.--Le monde en serait bien soulagé.
DADA.--Il y a un autre verset qui est plus facile à saisir: «Il y a des
étoiles sans nombre dans le ciel de minuit qui se meuvent dans l’éther
sans utilité».
«Si seulement elles voulaient descendre sur terre, elles pourraient
servir à éclairer les rues!»
LES JEUNES GENS.--Il faut décidément nous faire mieux comprendre.
Attrapons-le; qu’un de nous le charge sur son épaule et reconduisons-le
dans son antre.
DADA.--Pourquoi êtes-vous si excités aujourd’hui? Avez-vous un travail
pressé à faire?
Oui, nous avons un travail urgent, très urgent.
DADA.--Quel est ce travail?
Nous devons préparer une comédie pour notre fête du Printemps.
DADA.--Jouez, enfants.--Jour et nuit jouez.
(_Ils chantent._)
Nous sommes libérés de la crainte du travail,
Car nous savons que le travail est un jeu,
Le jeu de la vie.
C’est jouer que lutter et s’agiter entre la vie et la mort.
C’est le jeu qui brille dans le rire de la lumière au sein du cœur
infini.
Il gronde dans le vent et s’enfle avec la mer.
Oh! voici notre maître, notre maître!
LE MAITRE.--Holà! quel bruit vous faites!
LES JEUNES GENS.--Est-ce notre bruit qui vous a fait sortir?
LE MAITRE.--Oui.
LES JEUNES GENS.--Eh bien! nous l’avons fait justement pour cela.
LE MAITRE.--Vous ne voulez donc pas que je reste chez moi?
LES JEUNES GENS.--Pourquoi demeurer enfermé? le monde extérieur a été
fait avec une profusion de soleils, de lunes et d’étoiles. Jouissons-en
et justifions ainsi l’audace divine qui a permis une telle prodigalité.
LE MAITRE.--Que voulez-vous dire?
JEUNES GENS.--Ceci:
(_Ils chantent._)
Le jeu s’épanouit en fleurs et mûrit en fruits au soleil de l’éternelle
jeunesse.
Le jeu éclate dans le feu rouge-sang,
Et réduit en cendres la pourriture et la mort.
C’est ce jeu que notre Dada condamne.
DADA.--Puis-je vous en dire la raison?
Oui, tu peux nous la dire, mais nous ne promettons pas d’écouter.
DADA.--Voici:
Le temps est le capital du travail,
Et le jeu est sa diminution.
Le jeu pille la maison puis perd son butin; C’est pourquoi le Sage le
considère comme aussi mauvais qu’inutile.
CHANDRA.--Assurément, Dada, tu ne dis que des bêtises. Le temps lui-même
est un jeu, puisque son seul but est de faire passer le temps.
DADA.--Alors qu’est-ce que le travail?
CHANDRA.--Le travail est la poussière que le temps soulève sur son
passage.
DADA.--Maître, donne-nous ton avis.
MAITRE.--Non, je ne donne jamais mon avis, je réponds à une question par
une autre. C’est ma façon de diriger la conversation.
DADA.--Tout a ses limites, excepté votre enfantillage qui ne connaît pas
de bornes.
JEUNES GENS.--En sais-tu la raison? C’est qu’en réalité nous ne sommes
que des enfants et que tout a ses limites excepté l’enfant.
DADA.--N’atteindrez-vous jamais l’âge de raison?
JEUNES GENS.--Non, nous ne l’atteindrons jamais, même en vieillissant.
CHANDRA.--Quand nous rencontrerons l’âge de raison, nous lui tondrons la
tête; nous le mettrons sur un âne et nous l’enverrons de l’autre côté de
la rivière.
JEUNES GENS.--Oh! Vous pouvez vous éviter de le tondre, car il est
chauve.
(_Les jeunes gens chantent._)
Nos cheveux à nous jamais ne deviendront gris.
Jamais.
Pour nous il n’y a pas de blanc dans le monde.
Ni de trou sur la route.
Nous suivons peut-être une illusion.
Mais jamais elle ne nous trahira.
Jamais.
(_Le Maître chante._)
Nos cheveux jamais ne deviendront gris.
Jamais.
Jamais nous ne douterons du monde et jamais nous ne fermerons les yeux
pour méditer.
Jamais nous n’irons en tâtonnant dans le labyrinthe de notre esprit.
Nous nous laisserons porter par le flot des choses, des montagnes à la
mer.
Jamais nous ne nous perdrons dans le sable du désert.
Jamais.
JEUNES GENS.--Il paraît que Dada va aller un de ces jours rendre visite
au Vieil Homme pour recevoir ses leçons.
MAITRE.--Quel Vieil Homme?
JEUNES GENS.--Le Vieil Homme de la lignée d’Adam; il habite une caverne
et ne pense pas du tout à mourir.
MAITRE.--Comment le connaissez-vous?
JEUNES GENS.--Ah! Tout le monde parle de lui, les livres aussi.
MAITRE.--A quoi ressemble-t-il?
JEUNES GENS.--Certains disent qu’il est blanc comme le crâne d’un homme
mort. Et d’autres disent qu’il est noir comme l’orbite de l’œil d’un
squelette. Mais n’as-tu jamais rien appris sur lui, Maître?
MAITRE.--Je ne crois pas du tout à son existence.
Eh bien! ceci va à l’encontre de l’opinion courante. Ce vieil homme est
plus existant que tout le reste. Il vit au sein de la création.
JEUNES GENS.--A entendre notre Docteur, c’est nous qui n’existons pas.
Nous ne sommes pas certains d’être ou de n’être pas.
CHANDRA.--Nous? Oh! nous sommes d’une trop nouvelle frappe. Nous n’avons
pas encore reçu nos lettres de créance pour prouver notre existence.
MAITRE.--Vous êtes-vous donc mis en relation avec les Docteurs?
JEUNES GENS.--Pourquoi cette question? Quel mal y a-t-il à cela, Maître?
MAITRE.--Auprès d’eux vous deviendrez pâles comme les brouillards blancs
de l’automne. La couleur même du sang disparaîtra de votre cerveau. J’ai
une idée.
JEUNES GENS.--Laquelle, Maître? laquelle!
MAITRE.--Vous cherchez un sujet de comédie.
JEUNES GENS.--Oui, oui, nous le cherchons furieusement, nous y songeons
avec une telle violence que des gens sont accourus à la cour du Roi,
pour porter plainte contre nous.
MAITRE.--Eh bien! Je puis vous donner l’idée d’une comédie qui sera
nouvelle.
JEUNES GENS.--Laquelle? Laquelle? Dis-nous.
MAITRE.--Allez capturer le Vieil Homme.
JEUNES GENS.--Ceci n’est sûrement pas banal; mais il ne nous semble pas
que ce soit une comédie.
MAITRE.--Je suis sûr que vous ne serez pas capables de le faire.
JEUNES GENS.--Pas capables? Bien sûr que si.
MAITRE.--Non, jamais.
JEUNES GENS.--Eh bien! Suppose que nous le capturions. Que nous
donnerais-tu?
MAITRE.--Je vous accepterais comme précepteurs.
JEUNES GENS.--Précepteurs? Tu veux donc nous rendre grisonnants, froids
et vieux avant l’âge?
MAITRE.--Alors que voulez-vous que Je fasse?
JEUNES GENS.--Si nous capturons le Vieil Homme, tu ne seras plus notre
Maître.
MAITRE.--Ce sera un grand soulagement pour moi! Vous avez déjà fait se
disjoindre tous mes os. C’est très bien décidé ainsi.
JEUNES GENS.--Oui, c’est décidé.
Nous te l’amènerons par la prochaine lune du Printemps.
Mais que ferons-nous de lui?
MAITRE.--Vous le ferez jouer dans votre fête du printemps.
JEUNES GENS.--Oh! Non, ce serait outrager le Printemps. Toutes les
fleurs du Mango tourneraient en graines; tous les coucous deviendraient
des hiboux.
Et les abeilles iraient çà et là réciter des vers en sanscrit et
fredonner dans l’air des m’s et des n’s.
MAITRE.--Et votre crâne deviendrait si lourd de sagesse qu’il vous
serait difficile de tenir sur vos pieds.
JEUNES GENS.--Quelle horreur!
MAITRE.--Et vous auriez des rhumatismes dans toutes vos jointures.
JEUNES GENS.--Quelle horreur!
MAITRE.--Et vous deviendriez vous-mêmes vos frères aînés: vous vous
tireriez vos propres oreilles pour vous assagir.
JEUNES GENS.--Quelle horreur!
MAITRE.--Et...
JEUNES GENS.--Ne continue pas. Nous sommes déjà découragés; nous ne
voulons plus jouer à capturer le Vieil Homme. Nous remettrons ce jeu aux
jours froids. Durant le Printemps ta compagnie nous suffit.
MAITRE.--Ah! Je comprends! Vous avez déjà le frisson du Vieil Homme dans
les os.
JEUNES GENS.--Pourquoi? A quels symptômes!...
MAITRE.--Vous n’avez pas d’enthousiasme, vous reculez juste au moment de
partir. Pourquoi n’essayez-vous pas?
JEUNES GENS.--Bien, c’est entendu, en route!
Allons capturer le Vieil Homme. Là où nous le trouverons, nous
l’arracherons comme un cheveu gris.
MAITRE.--Mais le Vieil Homme est passé maître dans l’art d’arracher; sa
meilleure arme est la pioche.
JEUNES GENS.--Vous n’avez pas besoin de nous effrayer ainsi; au moment
de tenter une aventure, nous devons laisser derrière nous toutes les
peurs, tous les quatrains, tous les Docteurs et tous les grimoires.
(_Ils chantent._)
Nous voici partis;
Et nous ne craignons pas le voleur, le Vieil Homme.
Notre chemin est droit, il est large.
Notre fardeau est léger car notre poche est vide.
Qui pourrait nous voler notre folie?
Peu nous importe le repos, le confort, les louanges ou les succès.
Nous dansons en mesure en suivant les hauts et les bas de la fortune.
Gagnant ou perdant nous jouons notre jeu.
Et nous ne craignons pas le _Voleur_.
ACTE DEUXIÈME
PRÉLUDE DE CHANT
_Les hérauts du printemps s’efforcent d’arracher à l’hiver sa vieille
défroque._
_La scène principale s’éclaire et laisse voir le vieillard Hiver taquiné
par des garçons et des filles représentant les hérauts du printemps._
CHANSON DES HERAUTS DU PRINTEMPS
Nous cherchons nos compagnons de jeu, les éveillant avant le jour, dans
tous les coins de la forêt.
Nous les appelons avec le chant des oiseaux; nous leur faisons signe
avec le balancement des branches.
Nous déployons pour eux tous nos charmes dans la splendeur des nuages.
Nous rions de la mort solennelle pour qu’elle se joigne à notre rire.
Nous déchirons la bourse du temps, et lui reprenons son butin;
Tu nous donneras ton cœur, ô hiver.
Il brillera dans les feuilles tremblantes, et en fleurs se brisera.
CHANT DE L’HIVER
Laissez-moi, laissez-moi m’en aller.
Je fais voile pour les glaces du Nord;
Pour la paix des rivages gelés.
Votre rire n’est pas de circonstance, mes amis: vous changez mes chants
d’adieu en chanson de bienvenue à l’adresse du nouvel arrivant, mais le
cœur de toutes choses me retient à ma place dans la ronde éternelle.
CHANT DES HÉRAUTS DU PRINTEMPS
Nous sommes les espions de la vie, partout placés en embuscade. Nous
sommes prêts à te voler les dernières réserves de tes heures fanées,
pour que le vent les disperse à sa fantaisie. Nous t’attacherons avec
des chaînes de fleurs là où le printemps garde ses captifs. Car nous
savons que tu portes, cachés sous tes vieilles guenilles grises, tous
les joyaux de la jeunesse.
_Il est midi: l’arrière-scène s’assombrit. Une bande de jeunes gens
entrent sur la scène principale. Aucun changement de décor n’est
nécessaire. L’imagination des auditeurs y suppléera._
LES JEUNES GENS.--Passeur! Passeur! Ouvre ta porte.
LE PASSEUR.--Que voulez-vous?
Nous voulons le vieil homme.
LE PASSEUR.--Quel vieil homme?
Pas quel vieil homme. Nous voulons: Le Vieil Homme.
LE PASSEUR.--Qui est-il?
Le vrai, l’original vieil Homme.
LE PASSEUR.--Ah! Je comprends. Pourquoi le voulez-vous?
Pour notre fête du Printemps.
LE PASSEUR.--Pour votre fête du Printemps? Êtes-vous devenus fous?
Nous ne le devenons pas. Nous l’avons été depuis le commencement et nous
continuerons à l’être jusqu’à la fin.
(_Ils chantent._)
Au milieu de nous un musicien invisible joue de la flûte.
Sa musique nous rend fous; nous dansons.
Le vent de Mars, saisi de frénésie, court et roule et se balance dans le
tumulte des branches.
Le soleil et les étoiles sont entraînés dans le tourbillon de nos
transports.
A présent Passeur donne-nous des nouvelles du Vieil Homme?
Tu amarres ton bateau tantôt à une rive, tantôt à l’autre: tu dois
savoir où...
LE PASSEUR.--Je m’occupe seulement du passage; mais qui passe et
pourquoi je ne m’en informe pas. Mon but est une berge et non une
maison.
Bon, allons et cherchons autrement.
(_Ils chantent._)
Un joueur de flûte invisible joue au milieu de nous.
Ah! quel son tumultueux au rythme duquel dansent les Océans et dansent
aussi nos cœurs palpitants. Frères jetons au loin tous nos soucis,
toutes nos angoisses; ne nous inquiétons pas de la route: le chemin se
révélera de lui-même sous les pas dansants de notre liberté.
LE PASSEUR.--Voici le veilleur de nuit. Interrogez-le: moi, je connais
le chemin, mais lui connaît les passants.
LE VEILLEUR.--Qui êtes-vous?
Nous sommes tels que vous nous voyez. C’est là notre seul signalement.
LE VEILLEUR.--Mais que voulez-vous?
Nous voulons le Vieil Homme.
LE VEILLEUR.--Quel Vieil Homme?
L’éternel Vieil Homme.
LE VEILLEUR.--Quelle absurdité! Pendant que vous le cherchez, il vous
court après!
Pourquoi?
LE VEILLEUR.--Il voudrait réchauffer son sang glacé avec le vin de votre
chaude jeunesse.
Eh bien nous le recevrons chaudement. Tout ce que nous voulons c’est le
voir. L’avez-vous vu?
LE VEILLEUR.--Ma veille est de nuit. Je vois les personnes, mais je ne
puis reconnaître leurs visages. D’ailleurs, faites attention que le
Vieil Homme est un grand ravisseur. Et vous voulez le ravir, le
Printemps vous rend fous!
Tout le monde le sait: Il ne faut pas longtemps pour découvrir que nous
sommes fous.
LE VEILLEUR.--Je suis le veilleur. Les gens que je vois passer sur la
route se ressemblent tous beaucoup. Aussi, quand je vois chez l’un d’eux
quelque chose d’extraordinaire je le remarque d’autant mieux.
Écoutez-moi! Tous les gens respectables du voisinage disent la même
chose...
Que nous sommes des originaux; oui, nous le sommes; cela ne fait pas de
doute.
LE VEILLEUR.--Vos paroles sont enfantines.
L’entendez-vous?... Il dit la même chose que notre Dada.
Nous avons vécu dans l’enfantillage des âges immémoriaux. Et maintenant
nous sommes devenus pour toujours de vrais enfants, et nous avons un
maître qui est un parfait vétéran de l’enfance? Il s’élance avec tant
d’insouciance qu’il laisse tomber un peu de son âge à chaque pas de sa
course.
LE VEILLEUR.--Et vous, qui êtes-vous?
Nous sommes des papillons libérés des cocons de l’âge.
LE VEILLEUR.--(_A part._) Ils sont fous, complètement fous.
LE PASSEUR.--Eh bien, qu’allez-vous faire à présent?
CHANDRA.--Nous irons...
LE VEILLEUR.--Où?
CHANDRA.--Nous ne l’avons pas encore décidé.
LE VEILLEUR.--Vous avez décidé de partir, mais vous ne savez pas où vous
allez?
CHANDRA.--Cela se décidera en route.
LE VEILLEUR.--Que voulez-vous dire?
CHANDRA.--Cette chanson te le dira:
(_Ils chantent._)
Nous allons, nous allons sans arrêt.
Nous allons tandis que les étoiles errantes brillent au ciel puis
s’évanouissent.
Nous jouons le concert de la route, tandis que nos membres sèment le
long du chemin la gaieté de leurs mouvements et que le manteau
multicolore de notre jeunesse flotte dans l’air.
LE VEILLEUR.--Est-ce que vous avez l’habitude de répondre aux questions
par des chansons?
CHANDRA.--Oui, autrement nos réponses seraient par trop inintelligibles?
LE VEILLEUR.--Alors vous trouvez vos chants intelligibles?
CHANDRA.--Oui, certainement, parce qu’ils contiennent de la musique.
(_Ils chantent._)
Nous allons, nous allons sans repos.
Le Monde ce Coureur aime ses camarades de route.
Son appel nous vient à travers le ciel.
Les saisons nous montrent le chemin, jonchant de fleurs notre sentier.
LE VEILLEUR.--Jamais des gens dans leur bon sens ne chantent comme cela
au milieu d’une conversation.
CHANDRA.--Nous voici reconnus à nouveau. Nous ne sommes pas en effet des
êtres ordinaires.
LE VEILLEUR.--N’avez-vous rien à faire?
CHANDRA.--Non, nous sommes en vacances.
LE VEILLEUR.--Pourquoi?
CHANDRA.--De peur de perdre notre temps.
LE VEILLEUR.--Je ne vous comprends pas très bien.
CHANDRA.--Alors il nous faut chanter encore.
LE VEILLEUR.--Non, non, c’est inutile, je n’espère pas mieux vous
comprendre même si vous chantez.
CHANDRA.--Tout le monde désespère de nous comprendre.
LE VEILLEUR.--Mais comment les choses peuvent-elles aller pour vous, si
vous agissez ainsi?
CHANDRA.--Oh! il n’y a pas besoin que les choses aillent pour nous du
moment que nous allons pour nous-mêmes.