... Figure-toi, mon cher ami, que des femmes, des Parisiennes, sont

venues me persécuter jusque dans ma masure de Havoque, proche du Haut

d'Y, sur le havre de Saint-Germain, qui est à la fois un marais et un

désert. Elles étaient allées se promener, cueillir sans doute les

tristes fleurs de la criste marine, et ces fleurettes roses qui

ressemblent à de grosses pâquerettes décolorées et rongées par l'eau et

par le sable. Cependant la mer montait; l'Ay, à son goulet, se gonflait

et bruissait déjà entre les dunes où il s'est creusé un lit. Le marais

blanchissait vers le nord, où le flot pénètre plus vite. Je crus prudent

de déguerpir. En me retournant, je vis ces innocentes Parisiennes

assises sur un petit monticule que l'eau commençait à entourer; elles

regardaient. Je criai, mais le vent me coupait la parole, et peut-être

l'émotion, car je connais assez la mer pour savoir combien elle est

sérieuse et inexorable. Il me fallut donc courir dans la tangue gluante

et faire un détour assez dangereux. Quand j'arrivai, la ceinture blanche

se bouclait autour du monticule. Les deux femmes, soudain inquiètes,

s'étaient levées; je surgis, je les pris par le bras; j'étais le

gendarme des grèves, je ne lâchai mes prisonnières que tombées sur le

sable sec où leurs robes trempées firent des ruisseaux. Elles n'avaient

sans doute pas songé à me regarder durant notre course à travers l'herbe

grasse et l'eau sale. Assises en lieu sûr, effarées, haletantes, serrées

l'une contre l'autre, elles levèrent en même temps les yeux sur moi.

J'allumai ma pipe, mais je vis leur surprise que je ne fusse pas un

paysan; je vis aussi que l'une était toute jeune, l'autre presque

vieille et qu'elles ne se ressemblaient pas. La vieille tremblait de

froid et de peur; la jeune se leva et toute empêtrée dans sa robe

chargée de sable et de limon, les cheveux défaits, sans chapeau, elle

fit deux pas vers moi et me tendit la main. Je lui montrai un petit dôme

vert qui semblait nager sur les eaux grises: «Voilà où vous étiez. Il

n'y avait aucun danger. Ce point ne couvrira pas aujourd'hui, parce

qu'il n'a pas couvert hier et que la marée est en décroissance. Je ne

vous ai donc pas sauvé la vie. N'exagérons rien. Je vous ai empêchées de

vous enrhumer, voilà tout, car à minuit le chemin sera libre. Seulement

il n'y a pas de lune, le vent est quelquefois méchant et on peut perdre

la tête. Maintenant la seule maison voisine est la mienne. On la voit

presque d'ici. Vous y trouverez la Guicharde qui vous fera du feu.

Adieu. Je vais à Lessay.»

La Vieille: Oh! vous n'allez pas nous abandonner comme ça, sur cette

plage déserte...

Moi: Comme dans Robinson.

La Vieille: Qu'est-ce que nous allons devenir?

La Jeune: Vous n'allez pas aller à Lessay, mouillé comme vous êtes. Vous

êtes encore plus mouillé que nous.

Moi: Naturellement, parce que je vous ai soulevées en passant le gué.

J'en ai eu jusqu'au poitrail et vous à peine au-dessus des genoux. Un

rustre comme moi, ça a de la force.

La Vieille: Et du coeur.

La vieille veut me flatter, mais je m'ennuie énormément. Je prévois une

famille, avec des messieurs dans les affaires, des remerciements, des

invitations, des portraits, des récits du sauvetage, un pèlerinage

inconvenant à la masure «du grand peintre qui se cache à Havoque pour

mettre la dernière main à un tableau qui sera remarqué au prochain

Salon: l'entrée d'une flottille de pirates normands dans la baie de

Saint-Germain-sur-Ay». Je prévois des choses aussi bêtes que ça, sans

compter que la jeune fille va peut-être se mettre à «aimer son sauveur».

Tu as vraiment raison: tout ce qui se passe dans la vie, c'est de la

mauvaise littérature. Est-ce que je vais être obligé de rentrer à Paris

pour être tranquille? Cependant il faut prendre une décision. La vieille

grelotte. Je lui donne la main pour se lever; elle gémit, se redresse

enfin et nous partons. Le chemin est court, mais dur; il n'est pas

agréable de marcher dans le sable avec des chaussures mouillées.

Nous arrivons. La Guicharde «épluque» toujours mon jardin. Je lui

commande de faire du feu; mais il n'y a pas beaucoup de bois. On brûle

les chardons de mer dans la grande cheminée qui fume. Cela sent un peu

la fumigation pharmaceutique; mais pourvu que cela n'abîme pas ma

peinture? Cependant je n'ai qu'une seule pièce. Je prends le moufle de

la Guicharde et je vais «épluquer» les chardons, pendant que les

naufragées, en attendant que leurs vêtements aient séché, respireront

les saines vapeurs de l'iode. Je fais ma toilette sous un hangar, puis

je cueille un chardon et je l'admire; il semble découpé dans une masse

d'acier bleu; il sonne comme du métal; il pique comme la pomme épineuse

d'un fouet d'armes. Le chardon me rend un peu de bonne humeur et je

songe sans amertume aux corps féminins qui se dévêtent, sous les yeux

innocents de la Guicharde, devant mon feu de joie. Cependant la porte

s'ouvre et la vieille paraît sur le seuil. Elle est pleine de

reconnaissance, maintenant qu'elle a chaud et sec. Elle a déjà «admiré»

ma peinture; c'était inévitable. La Guicharde lui a dit mon nom: «Un

monsieur Basin qui tire le portrait». Elle me permet d'entrer chez moi,

«quoique Adélaïde ne soit pas présentable, car elle était bien plus

mouillée qu'on ne croyait». Drapée maladroitement dans un rideau de

mousseline à fleurs jaunes, Adélaïde s'est assise dans un coin sombre et

elle songe pareille à une Polymnie de carnaval. Son linge sèche

toujours. Comme mon étable est vaste, cela n'est pas trop indécent. A

mesure que sa silhouette s'éclaircit dans l'ombre, Adélaïde me surprend

par une attitude noble et des lignes pures. Elle est belle sous le

rideau qui lui donne un air japonais; je vois une épaule et la naissance

riche d'un bras. Les bras grêles m'attristent; les bras puissants

témoignent de la gloire des hanches et de la plénitude des seins. Elle

est assise sur un coffre de paysan que j'ai mis là. Les pieds nus

battent indifférents contre les panneaux où des corbeilles de fleurs

sont sculptées; ils sont fins sans mièvrerie, cambrés, ramassés,

solides. L'eau de mer les a nacrés de sable fin; ils brillent comme des

pieds de marbre, et aussi haut que le rideau le permet, c'est le même

grain de peau fin et poudré d'étincelles. Ah! comme j'ai baisé

follement, non loin d'ici, il y quelques années, des jambes adorées,

salées par la mer! Mais je regarde Adélaïde sans trouble et, tout en

écoutant le bavardage cordial de la vieille, je crayonne des lignes.

Comme on me laisse faire je trempe un petit pinceau dans de l'eau gommée

et j'achève mon croquis en le saupoudrant d'une tangue figue et nacreuse

qui fait ressembler Adélaïde à une statue de sel enveloppée d'un châle.

Cela rend mon souvenir plutôt que mon impression. Je songe aux jambes

que j'ai aimées et aux baisers qui nous emplissaient la bouche de sable

et de salure. Adélaïde ne dit rien, regarde par la porte ouverte

l'étendue jaune et bleue des sables, des joncs, des chardons et des

herbes coupantes. Le soleil couchant depuis quelques minutes fait

étinceler ses jambes poudrées; le rayon monte, atteint son buste où il

semble sculpter dans de l'or deux seins orgueilleux; il arrondit encore

ses épaules graves, donne à la figure la teinte orangée des vieux

portraits, aux yeux bruns un ton de flamme et aux cheveux châtains une

transparence fauve. Elle se laisse admirer. Peut-être me prend-elle pour

un appareil photographique? Attitude bien faite pour me séduire, car

j'aime les femmes que l'on peut regarder, qui sont muettes et respirent

harmonieusement. Si elle pouvait me détester et me laisser faire son

portrait--dans un rideau sans fleurs--je ne regretterais pas d'avoir

vécu une page de mauvaise littérature. On trouve si difficilement des

modèles obéissants et silencieux! Si elle pouvait me mépriser assez pour

ne pas m'adresser la parole et me donner deux ou trois matinées par

hypocrisie de reconnaissance! Je songe ainsi quand une voix douce, mais

rendue presque méchante, nous dit brusquement, au milieu d'une auréole:

«Laissez-moi maintenant. Je vais m'habiller.» Tout a une importance dans

les épisodes de la vie sauvage: je me souviens que j'ai du thé. Suis-je

à Juan Fernandez ou à Havoque? J'ai du thé. Je mets moi-même une

bouillotte au feu et j'offre à la mère d'Adélaïde de faire un tour de

jardin. Nous nous promenons dans le sable; je fais apprécier l'état de

mes travaux de défrichement; je dévoile à la dame les vastes projets de

mon imagination. En un quart d'heure Havoque est une ville qui rampe

jusqu'à l'Y où un phare à éclipses orne la jetée en estacade. Mais pour

le moment je suis voué au silence et à la retraite. Elle ne sait plus si

monsieur Basin est un peintre de portraits ou un entrepreneur de villes

d'eaux. Elle s'appelle Madame veuve Fairlie. Son mari était «dans les

affaires», nécessairement, associé de la maison O'Clova, de Perth. Elle

me conte sa vie, de ce ton dolent que prennent pour ces narrations les

femmes qui n'ont pas été très heureuses, et elle insiste sur deux

points: elle n'est pas du tout anglaise; elle est née à Lessay, dernier

rejeton des Lefèvre d'Ectot. Son père qui était médecin étant allé se

fixer à Paris, elle rencontra Fairlie qui l'épousa pour sa beauté de

Normande aux yeux clairs: «Ma fille me ressemble si peu et a si peu mes

idées!» Madame Fairlie me parle de sa fortune qui est encore «assez

belle»; mais tandis qu'Adélaïde possède en propre une part d'intérêts

considérable dans la maison O'Clova, la vieille dame normande a acheté

des terres qui ne lui rapportent pas des revenus tous les ans: «Mais la

terre, c'est encore ce qu'il y a de plus solide.» Elle passe trois ou

quatre mois par an au manoir de Cavilly. C'est de là qu'elles sont

venues à Lessay cueillir de la criste-marine,--manie héréditaire, sans

doute, qui doit sembler ridicule à Adélaïde.

Moi: Et vous voudriez retourner à Millières, ce soir? c'est impossible

par le chemin de fer. La Guicharde va aller à Lessay vous louer une

voiture, qui sera ici dans une heure et vous conduira directement à

Cavilly par Créances et Le Buisson. Vous voyez que je connais le pays.

Madame Fairlie: Oh! merci!

Adélaïde, qui est survenue: Mais non, les chemins sont trop mauvais par

Le Buisson. Nous retournons à pied jusqu'à Lessay et de là nous nous

ferons conduire. Nous avons déjà tant abusé de «Monsieur Basin»!

Madame Fairlie: C'est que je suis bien fatiguée.

Moi: Cela ne vous empêchera pas de reprendre la route de Lessay, quoique

le chemin du Buisson soit très bon et plus court.

Adélaïde: Ce n'est pas mon avis. Je vais moi-même à Lessay. Venez au

moins au-devant de la voiture. Cela n'est pas très amusant, ces

promenades dans le désert. Adieu, Monsieur. Ma mère vous remerciera. Je

me sauve!

Madame Fairlie, obéissante: Je voudrais vous remercier, mais comment?

Je la laisse dire. J'attends le pourboire.

Madame Fairlie: Consentiriez-vous à faire le portrait de ma fille? Voilà

longtemps que je cherche un peintre de talent...

Moi, à part: Et pas trop cher...

Madame Fairlie: Vous viendriez passer quelques jours à Cavilly.

Moi: Si je vais à Cavilly, j'en reviendrai le même jour. Un portrait,

cela peut demander une semaine ou un mois; on ne sait jamais.

Madame Fairlie: C'est que, si vous venez sans prévenir, vous trouverez

rarement ma fille. Elle a une bicyclette et elle s'en sert. Vous ne

l'avez jamais rencontrée? Cela est surprenant. Nous avions pensé à avoir

une voiturette pour sortir ensemble, mais elle prétend que les chemins

sont trop mauvais...

Moi, comprenant enfin: Les chemins sont bons pour les voitures du pays,

voilà tout.

Madame Fairlie: C'est dommage. Les chevaux ne sont pas souvent libres.

J'aimerais pourtant à sortir quelquefois et aussi à surveiller ma fille.

Moi: Elle est distraite?

Madame Fairlie, sans comprendre: Distraite, ou imprudente.

Ainsi tantôt...

Moi: Mais vous étiez là!

Madame Fairlie: Je m'en rapporte à elle, toujours. C'est elle qui

commande. Je l'aime tant! Si elle avait été seule, d'ailleurs, elle

n'aurait pas perdu la tête. Elle nage très bien et rien ne lui fait

peur...

Moi: Alors c'est plutôt vous qui auriez besoin d'être surveillée?

Madame Fairlie, riant: Peut-être bien. Je pense à des choses tristes, à

autrefois, à ma solitude, à tout ce que ma vie a eu d'incomplet, de

borné, de gris. Adélaïde est bien plus heureuse que moi. Je la laisse

libre, trop libre... Elle est très capable de revenir vous voir toute

seule, si vous lui avez plu. Que pourriez-vous penser de cela?

Moi: Oh! je n'ai pas beaucoup de préjugés, ni beaucoup de politesse.

Peut-être bien que je ne lui ouvrirais pas. La peinture avant tout,

n'est-ce pas?

Madame Fairlie: Vous raisonnez très bien... Ah! la voilà!... Venez à

Cavilly, je vous attendrai tous les jours.

Madame Fairlie monte dans le grand cabriolet que conduit un enfant.

Adélaïde me fait un très léger signe de tête, la voiture vire lof pour

lof et s'éloigne...

Bazan

ADÉLAÏDE FAIRLIE A ANNETTE BOURDON

Cavilly, 25 septembre.

Chère amie, quand tu m'as annoncé ton mariage, je t'ai envoyé quelques

petits compliments enveloppés comme des bonbons douteux dans l'ironie

d'un papier en dentelle. Tu n'as pas compris et tu as cru que mon petit

coeur rêvait aux joies discrètes de l'état de fiancée. La vérité est que

j'étais triste et humiliée de voir la plus jolie et la plus tendre de

mes amies se jeter ainsi les yeux fermés dans les bras égoïstes d'un

homme particulièrement détestable. Ma joie a été très grande d'apprendre

qu'il s'est rendu lui-même impossible et que tu ne peux plus songer à

lui sans rougir de ton songe enfantin. Tu souffres passionnément, mais

tu méprises. Tu ne souffriras pas longtemps et tu auras appris qu'il ne

faut donner aux hommes que ce qu'ils nous donnent, le caprice d'un désir

sans amour. Les plus candides détestent la femme qui n'a plus rien de

nouveau à leur offrir. Tu avais donné ton coeur; tu allais donner ta

beauté et ta virginité! Imprudente qui ne gardais rien à jeter aux

monstres le long de la vie! Chère enfant, il faut au moins garder son

coeur, si on n'a pas la force de garder tout. Le coeur d'une femme, cela

contient son âme et son intelligence. Nous comprenons en aimant, nous

autres. Donner l'intégralité de son amour, c'est se résigner à la

pauvreté intellectuelle; c'est se dégrader. Si encore l'homme en valait

la peine! Mais quel homme mérite un tel sacrifice, ou quel homme est

assez noble pour rendre une fille fière de son état insensible à la

souffrance d'une telle diminution? Y a-t-il une sécurité qui vaille la

liberté? Vivons libres, chère Annette. Tu m'avais promis de ne jamais

disposer de toi sans me consulter. Renouvelle-moi cette promesse et,

cette fois, jure-moi de la tenir, au nom même de ta douleur présente.

Nous resterons ici très longtemps encore, aussi longtemps qu'il ne fera

pas froid. Je ne sais donc quand je pourrai te voir et te réconforter.

Mais pourquoi ne viendrais-tu pas à Cavilly? On ne peut rien te refuser,

en ce moment, viens! Ta Mademoiselle pourrait te conduire à moitié

chemin et nous irions à ta rencontre. Tu sais que je ne veux pas l'avoir

chez moi: elle n'a pas des yeux comme nous; ils contiennent je ne sais

quoi que j'ignore et que j'ai peur de lire. Viens, chère Annette. Ici,

tu seras libre comme moi, d'une liberté sans but, sans obstacles et sans

accidents. Le pays est un désert d'hommes. Il n'y a que des cultivateurs

et des pêcheurs; sur les plages, quelques familles ridicules. Cependant,

j'ai rencontré sur les chemins un monsieur qui n'est pas sot et hier

nous avons, ma mère et moi, fait la connaissance d'une sorte de peintre

excentrique qui pourra nous distraire. Il n'est pas très intelligent.

C'est un peintre. Mais sa peinture est amusante. Il vit dans une

pauvreté bizarre, qui semble volontaire. Ce qui me semble étrange, c'est

qu'il a reçu hier une lettre timbrée de La Fresnaye comme les tiennes.

Je l'ai vue sur sa table. Mais il y a tant de La Fresnaye!

Je t'attends, chère Annette...

Adélaïde Fairlie de Cavilly

XAVIER DE MAUPERTUIS A LA COMTESSE DE TRÉVIRE

La Devise, 25 septembre.

Madame, puisque vous êtes revenue de votre Allemagne et puisque ma vie

vous intéresse un peu, cette année, je vous conterai une petite

aventure, inachevée et sans fin possible, qui ne vous en fera pas moins

rougir de jalousie. Car vous rougissez quand vous êtes jalouse, et vous

êtes jalouse quoique vous ne mettiez jamais en jeu que votre amitié

contre des désirs que votre beauté rend passionnés. Donc, vous le

pardonnerez puisque j'étais loin de vous et hors de l'influence de vos

yeux, j'ai rencontré ici, dans les sables de La Devise, une jeune fille

farouche et errante comme une mouette, qui m'a inspiré un sentiment

d'une banalité extravagante. Je sais son nom et sa situation dans le

monde, mais cela m'occupe peu; je l'appelle le Chardon bleu. J'aurais pu

la rencontrer chez vous ou chez votre belle-soeur; je l'ai rencontré sur

la plage déserte de La Devise, cela vaut mieux. Elle se faisait

expliquer l'heure des marées par un pêcheur de varech que je connais, le

vieux Guichard: comme elle ne comprenait pas, car le patois de Créances

est une langue fort difficile, je fus interprète. La moindre supériorité

d'un homme lui donne prise sur la femme à qui il a rendu service: les

femmes n'ont pas de vanité contre les hommes. Depuis ce jour, qui date

de plus d'un mois, je la rencontre ici ou là, presque tous les jours. Il

est vrai que ma promenade est quotidiennement la même. Je suis la marche

de la mer, comme un crabe; je descends et je remonte avec elle.

Vous savez avec quelle joie j'ai quitté Paris cette année, quand j'eus

trouvé le courage d'accepter votre conseil. Cependant le voyage que

j'entreprenais ne devait guère contribuer à me rasséréner. Je ne puis

vivre chaste que dans une solitude qui m'est connue, dans la familiarité

d'une tanière habituelle; et quand je ne suis pas chaste, je me méprise

et je m'ennuie après. Ce n'est qu'en arrivant à La Devise que j'ai pu

oublier les plaisirs que je fuyais. Mais, soyez jalouse, amie très sage,

c'est au Chardon bleu que je dois la guérison suprême. Je crois que le

but de la Mademoiselle était de me faire épouser une des petites Bourdon

et d'instituer ainsi à son profit, car elle régente la maison, un ménage

à trois ou à quatre dont elle eût été, c'est le cas de le dire, la

cheville ouvrière. Un rêveur pourrait se laisser prendre à cela tout

comme un débauché. Je rêvais trop; vous m'avez secoué le bras, avec

beaucoup d'à propos. Je ne sais pourquoi elle n'a pas plutôt cherché à

conquérir Pelasge; il aime les femmes dont le dévouement sexuel est

absolu: si elle songe à lui, il s'en tirera difficilement.

Mais je veux vous conter une de mes journées; ce sera les conter toutes,

car je vis dans une monotonie délicieuse. Sorti de la maison d'argile,

de la chaumière normande aux murs de terre, au toit de paille, je marche

vers la grève. Retirée du marais, la mer a laissé çà et là de larges

taches d'argent; je les franchis à gué, bravement, comme jadis, sans

plus d'émoi que les pêcheurs. Le souci du costume, de la tenue m'a tout

à fait abandonné; je suis vêtu du même gros molleton blanc que les

hommes de la côte; c'est la seule étoffe qu'on puisse laisser sécher sur

soi sans danger. Je m'en vais donc pieds nus, redevenu assez pareil aux

gens du pays, les mains jaunes, la nuque rouge, le front roussi. C'est

vraiment très agréable. De temps en temps, baissé vers un coquillage, un

silex sculpté par les vagues, je me réjouis d'être là, puis je

m'abandonne à une inconscience douce. Je suis parfaitement heureux.

D'abord je respire très bien dans cet air frais, humide et salé;

ensuite, comme si la pensée n'était que le triste produit de

l'empoisonnement du cerveau par le sang mal rafraîchi, depuis que je

respire, je ne pense plus. Je pense au vent qui mène le temps et à la

pluie qui contrarie les apparitions de Chardon bleu. Il y a des matinées

où ma vie est suspendue à ce fil: va-t-il pleuvoir? Des millions d'êtres

humains occupent honorablement leur existence à interroger ainsi la

destinée: va-t-il pleuvoir? Moi aussi j'interroge avec anxiété la marche

légère des nuages fleuris qui, comme des héliotropes célestes, semblent

parfois suivre la marche du soleil. Quand les petites mousses légères,

soudain devenues des ailes, fuient vers l'occident, je me mets en route,

avec la permission de la mer, et ayant franchi le golfe de sable,

d'herbes grasses et d'eau mourante, je gravis, poussé par le vent, les

hautes dunes de sable dont le gazon rude et rare est fait de joncs

coupants et dont les fleurs sont des chardons en acier bleui par le feu

du soleil.

Alors je songe. Pourquoi ne passerais-je pas ici, au bruit de cette mer

que j'aime et qui me berce, les douteuses années qui me restent à vivre?

Je suis arrivé au moment où l'on est qualifié par les femmes

bienveillantes d'homme «encore jeune» ou «dans la force de l'âge»; cela

donne des idées nouvelles et raisonnables; cela colore la vie et le ciel

de teintes apaisées; cela fait qu'on regarde les jeunes filles avec une

inquiétude affable et qu'on n'a plus du tout envie de sourire quand on

voit dans les gares des provinciales gauches roses et jolies. Mais je ne

songe plus longtemps. J'ai perdu la foi; je suis le fidèle tiède et

triste dont les prières n'ont jamais été exaucées. Je sais que l'imprévu

seul se réalise. Je suis prêt à tout: à rester, à partir, à aimer, à

mourir ou à siffler dans le vent les derniers couplets de ma vaine

chanson.

Chardon bleu a les sourcils noirs et les cheveux cendrés; elle est assez

grande, mince, très musclée, souple et nerveuse; elle a l'air insolent

et froid. Il est probable qu'elle cherche un maître, car si elle

cherchait un esclave, elle l'eût trouvé trop facilement. Je lui ai dit

cela, mais elle m'a répliqué: «Je cherche un égal.» C'est un mot, mais

qui est peut-être plus juste que mon appréciation et qui peint assez

bien son caractère extérieur. Nous causons ainsi en nous promenant le

long des flots verts et blancs, ou bien en suivant les gens qui vont à

la pêche sur les rochers noirs qui semblent, comme de vieux navires

engloutis, remonter parfois à la surface de la mer. Hier, notre

causerie, que j'avais voulue plus vive, fut assez curieuse. Je vais vous

conter l'anecdote tout entière; c'est un document sur l'état d'esprit

des filles d'aujourd'hui, si différentes de ce que vous fûtes, il y a

quinze ans, quand vous m'aimiez un peu.

Donc, comme j'arrivais au pied des dunes, j'aperçus Fairlie (c'est un

autre nom plus vrai), qui venait de surgir et qui me regardait. Je

voulus grimper tout droit la pente raide et fragile; mais le sable

fuyait comme de l'eau sous mes pieds. Arrivé au sommet de la pente, au

moment où j'avançais la main, le rebord de sable où je me tenais debout

s'écroula doucement et, tel qu'emporté par une trappe, je redescendis

avec une certaine majesté ridicule jusqu'au bas de la dune. Fairlie

souriait, l'air méchant, avouant la joie de la femme devant

l'humiliation de l'homme. Mais je remontais déjà. Alors elle se coucha

sur le sable, près du bord, la tête en avant, gargouille moqueuse; ses

coudes en angle aigu la faisaient ressembler à l'une des bêtes de

Notre-Dame: sa poitrine bombée se tendait comme en pierre. Elle

raillait, mais avec la voix assez amicale, maintenant, satisfaite de sa

supériorité.

--«Courage! Encore un pas. Non, ne touchez pas à l'herbe, vous allez

vous couper. Donnez-moi la main...»

Vous voyez le ton de familiarité innocente et un peu sèche.

Nous allâmes nous asseoir, les pieds tombants, côte à côte, en face de

la vaste mer pâlissante, et nous parlâmes, mais le vent emportait nos

phrases:

--«Vous avez dit? Je n'ai pas entendu. Il fait beaucoup de vent.»

Et je répétai:

--«Il fait beaucoup de vent!»

Elle se mit à rire et son rire dominait le vent; son rire semblait

apporté par le vent du fond de la nature; son rire était vraiment la

réponse éternelle des choses aux questions qui contredisent l'ordre des

saisons.

Qu'avais-je dit? Je crois que j'avais dit ma pensée secrète, mais en

termes confus et honteux. Il y a des caractères que l'amour rend très

lâches. Ils savent qu'une moquerie les éloignerait à jamais d'une femme

dont ils n'imaginent plus l'absence; ils voudraient qu'on vînt à leur

secours, qu'on dictât leur discours et peut-être que tout fût deviné

sans paroles. Ces caractères ont beaucoup de pudeur sentimentale; c'est

celui des hommes féminins. Le rire de Fairlie, cependant, ne me causa

aucun trouble. Elle voulut descendre.

--«Nous marcherons le long des dunes. Là, je vous entendrai; le vent

vient de terre.»

Cette remarque précise et juste me plut. Nous nous laissâmes glisser

comme des enfants.

--«Que de fois j'ai joué, toute seule, à grimper aux dunes et à en

descendre de toutes les façons, même les mains en avant! J'avais du

sable dans les cheveux pendant huit jours. Ma mère disait que ma tête

ressemblait à ces grosses éponges vertes, alourdies de sable et de

petites coquilles que la marée parfois rejette sur la grève. Oh! il y a

longtemps! J'ai vingt ans aujourd'hui, mais j'aime encore le jeu et

j'aimerai toujours la lutte et la liberté. Que disiez-vous?

--Vous le savez.

Le songe d'une femme: roman familier · 第 6 / 8 段