que je voudrais aimer ici, sous ce ciel gris, près de cette mer vaste,
parmi ce vent; et je voudrais vivre ici avec elle...» J'ignore si vous
avez ajouté: «... Et y mourir.» Il faisait beaucoup de vent. Aimez-vous
cette femme à cause du paysage où vous l'avez rencontrée? Ou bien
aimez-vous cette terre à cause de la femme qui l'a peuplée pour vous?
Est-ce la terre natale qui s'est dressée devant vous au coin d'une haie
d'épines et vous a mis la main sur l'épaule? Que vous a-t-elle dit? Les
choses sont muettes. Est-ce moi qui ai parlé? Je suis muette aussi. Du
moins je ne réponds que quand il me plaît de répondre.
--C'est vous assurément. Je n'ai pas la superstition de la terre natale.
La vraie terre natale est celle où l'on a eu sa première émotion forte.
Il s'agit donc de vous, d'abord, mais je n'ai pas encore songé à
dissocier votre image d'avec l'image de ce paysage rude et sombre.
Quelle femme, sinon vous, aurait pu me troubler dans ce désert, parmi
une telle aridité humaine?
--Il faut donc toujours en venir là?
--A quoi?
--A s'expliquer.
--Mais, dis-je, ceci n'est pas une explication. C'est une causerie un
peu plus intime, peut-être, voilà tout. Nous parlons de nous-mêmes, au
lieu de parler des vagues et des rochers. Je suis plein de simplicité.
--Et moi aussi, répondit Fairlie. Je ne ressemble pas aux autres
femmes...
Je ne pus m'empêcher d'interrompre avec une grande politesse:
--Aucune femme ne ressemble aux autres femmes...
Elle reprit avec impatience:
--Écoutez donc. Je ne ressemble pas aux autres femmes, quoique je
ressemble à d'autres femmes. Si vous vous attendiez à trouver en moi les
vertus, les défaillances, les pudeurs et les coquetteries ordinaires,
vous serez trompé. Je ne réalise pas l'idéal de vos préjugés et de vos
habitudes intellectuelles. Je suis le contraire de cet idéal, puisque je
suis égoïste! Vous entendez? Le vieux mot Sacrifice n'a pas plus de sens
pour moi que n'en ont, épelées séparément, chacune des huit ou dix
lettres qui le composent. Je suis égoïste comme un homme. Je veux, comme
un homme, comme vous, vivre ma force, mon intelligence et mes
sensations; je veux vivre ma vie.»
Ces idées, vous le savez, me plaisent beaucoup. Je ne fus surpris que de
les entendre de la bouche d'une jeune fille intacte et raisonnable.
Elles sont donc compatibles avec la dignité morale, avec la vertu
pratique; cela m'a réjoui et je l'ai dit. Fairlie, qui croyait sans
doute m'étonner, sembla froissée, moins de mon enthousiasme que de mon
acquiescement. Se juge-t-elle diminuée d'avoir été trop bien comprise ou
trop bien expliquée? Je saurai ce qu'il y a de sincère et ce qu'il y a
de factice dans ce caractère orgueilleux.
Nous marchâmes en silence plus d'une heure, le long de la dentelle
d'écume que les vagues rejetaient avec patience sur les épaules nues de
la grève dorée. Quand elle me quitta, il y avait dans ses yeux cette
inquiétude qu'y met le long silence d'une pensée unique. Elle reviendra
demain; je l'attendrai à l'endroit même où elle m'a serré la main sans
mot dire, avec un sourire sérieux. J'en suis sûr. Elle veut vivre sa
vie, mais elle vit déjà un peu la mienne.
Grondez-moi et dites-moi ce qui va arriver. Moi, je n'en sais rien du
tout...
Maupertuis
_P.-S._--J'ai appris qu'il y aurait près d'ici, caché dans «une manière
d'étable», à Havoque, un «Monsieur Basin», qui «tire des portraits».
Serait-ce notre Bazan disparu? Je vais explorer le pays.
XM.
ANNA DES LOGES A PAUL PELASGE
Versailles, 28 septembre.
... Ne perdez pas la tête et ne désespérez pas. La petite oubliera plus
vite votre étourderie que votre amour. Je crois lui avoir déjà fait
comprendre qu'un baiser sur une main gantée n'est pas un acte de
trahison; que d'ailleurs vous avez été provoqué par l'attitude de la
marquise; que ce baiser enfin ne fut qu'un «baiser de cotillon». En
prenant ainsi votre défense contre A., je la prends contre moi-même, car
je n'ai pas été très flattée, tout d'abord, de votre empressement vers
une femme dont je connais la nature impressionnable et les curiosités
sensuelles. Mais, puisque je ne suis pas jalouse d'A., que vous aimez,
pourquoi le serais-je de C., que vous avez désirée pendant quelques
heures et à qui vous ne pensez peut-être plus? Sans compter votre
mariage, vous me ferez bien des infidélités, mais moi vous ne
m'oublierez jamais, parce que je suis le parfum qui vous pâme et le vin
qui vous enivre. Nous nous retrouverons très prochainement même si
Annette ne vous pardonnait pas, car nous sommes destinés à vivre l'un
près de l'autre et à descendre ensemble, jusqu'à la mort, toujours plus
bas dans l'abîme des joies excessives. Le bonheur est très profond; je
ne veux pas remonter sans avoir été jusqu'au bout, sans lui avoir
arraché sa dernière touffe d'herbe. J'étais heureuse près de toi; je
suis heureuse sans toi, car j'entends déjà tes pas dans l'escalier. Je
suis heureuse, c'est mon état, et c'est pour cela qu'on ne peut se
déprendre de moi quand on a goûté de moi. Je donne le bonheur, parce que
je le possède. Va! Aime les autres femmes! Je veux être comparée pour
être mieux aimée. Je veux être plus qu'aimée, je veux être choisie,
Adieu, mon élu.
A.
ANNETTE BOURDON A ADÉLAÏDE FAIRLIE
Versailles, 28 septembre.
... Pourquoi me dis-tu des choses méchantes? Je ne demande qu'à être
raisonnable et à ne pas souffrir. Je suis née pour sourire et non pour
pleurer.
J'avais eu tant de plaisir pendant ces deux mois! J'avais joué si
ingénument avec les fleurs et avec mon coeur! Les fleurs sont mortes et
mon coeur est malade. Oui, je viens, mais tu m'embrasseras en silence et
si je pleure tu m'essuieras les yeux. Mon père me traite avec dureté et
me parle avec ironie. Je ne vois pas bien pourquoi ce mariage manqué le
contrarie si fort. Il y revient à chaque instant et son imagination, que
je n'aurais pas crue si riche, lui fournit les allusions les plus
cruelles et les plus blessantes. Cependant ma tante reste muette comme à
l'ordinaire, mais il y a je ne sais quelle colère dans ses yeux si beaux
et si résignés. Mademoiselle me console et me cajole d'une voix
menteuse. Ah! chère Adélaïde, j'ai peur de commencer à comprendre un peu
la vie; j'ai peur d'avoir appris tout d'un coup à regarder autour de
moi! Enfin, je suis libre. Mon père m'a permis de partir à peu près dans
les termes qu'il eût choisis pour me chasser. Je ne sais comment je
pourrai vivre là désormais. Chère Adélaïde, je suis toute endolorie. Tu
me toucheras avec précaution, n'est-ce pas?...
Annette
LA COMTESSE DE TRÉVIRE A XAVIER DE MAUPERTUIS
Paris, 28 septembre.
... Vous, une aventure sentimentale! Et de quel genre! Que signifie ce
dialogue féministe! Avez-vous tant raillé pour en venir à adorer une
émancipée? Car vous l'adorez, et elle vous le rend, malheureux! et tous
les deux, tous les jours, vous vous acheminez bien sagement, le coeur
battant, à votre rendez-vous dans les dunes! Quel lieu pour s'adorer que
ces dunes de Pirou, pleines de vent, de soleil et de mouches! Votre
idéalisme m'épouvante. Vos rêves transformeraient en paradis la cale
d'un caboteur ou la cabane d'un douanier! Vous savez que j'eus le
désespoir, il y a trois ou quatre ans, de passer un mois dans ce pays
infernal; oubliez donc de m'en vanter la beauté; je le connais et je
souffre à l'idée que vous y êtes heureux. Sans cela, oui, je serais
jalouse! J'aurais voulu, mon cher railleur, être l'ouvrière de votre
métamorphose et vous entendre, au moins une fois, prononcer sans ironie
des mots tendres. Quelle est donc cette chasseresse des grèves mortes
qui va encore me voler un de mes amis? Au moins, ne vous diminuez pas.
Gardez la liberté de votre tête. Ne donnez rien de votre intelligence.
J'ai besoin de votre amitié et de votre esprit. Je suis très abandonnée.
Ni Pelasge, ni Bazan ne m'ont écrit de tout l'été, je ne sais aucune
nouvelle. On dit que Madame de P.-A. est devenue la maîtresse de mon
mari, j'ai appris cela par les journaux. Voilà comme je suis renseignée.
Informez-vous bien si le Monsieur Basin n'est pas l'être absurde que
nous appelons Bazan? Il me doit des nouvelles de lui-même, un tableau
qu'il m'a promis et un récit de son séjour aux Pins. Comme ma
belle-soeur, qui m'avait demandé un peintre pour faire son portrait, ne
m'a ni remerciée, ni même écrit à ce sujet, j'ai peur qu'il ne se soit
passé là des choses extravagantes. Mon fils est l'héritier du marquis,
mais Claude est capable de tout, même d'avoir un enfant d'un mari
notoirement incapable. Si le séjour de Bazan avait fait ce miracle, je
serais une sotte et Bazan un monstre. Il est vrai qu'elle a déjà eu tant
d'amants! J'en suis à ces calculs bas, mon cher ami, parce que mon mari
me ruine, que j'aime le luxe et les voyages et que j'aurais honte de
restreindre mon train de vie. Ne rougissez pas de moi, puisque je rougis
moi-même, non de jalousie, hélas! je suis bien morte à tout désir. J'ai
trop souffert à vivre pour espérer que des heures d'abandon
m'apporteraient une joie définitive, et j'ai trop de regrets dans le
coeur pour risquer d'en augmenter encore le nombre. Pensez à moi et
écrivez-moi, vous qui savez aimer dans une femme autre chose que sa
nudité et qui pouvez toucher une main chaste sans tenter de la
corrompre. Soyez heureux. J'ai confiance en vous: si vous épousez votre
Fairlie, j'aurai deux amis au lieu d'un...
Trevire
PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
Orglandes, 10 octobre.
... Nous avons beaucoup d'imagination, tous les deux, cher Bazan, mais
tu m'as vaincu. Sans doute, j'ai vu Annette, j'ai vu Joconde; sans doute
je vois C*** avec les yeux de la complaisance, du désir, de l'espoir;
mais je ne me suis pas permis cependant, quand je te confiais ma pensée,
de considérer comme réelles, advenues et inexorables, les aventures qui
n'existaient encore que dans ma volonté. Es-tu bien sûr, cher ami,
d'avoir toujours eu la même prudence? J'ai amplifié, j'ai coloré; es-tu
bien sûr de n'avoir jamais inventé? Tu sais quel hasard m'a mis sur le
chemin de la marquise de L. T. Comme tu avais rompu avec elle, j'ai
accepté sans remords les flèches qui me perçaient et me réjouissaient;
ce fut comme dans les estampes symboliques du jésuitique dix-septième
siècle; mais les dards de lumière que je renvoyais vers l'audacieuse
nymphe glissaient sur sa poitrine et tombaient à ses pieds. Je l'ai
revue à Paris, je l'ai revue aux Pins où un subterfuge convenu m'a
permis de passer trois jours, et je me sens comme à la première heure
devant un coeur ironique et hautain qui rit des attaques, quoique prêt,
sans doute, à céder sans révolte et sans étonnement, si quelque trait
frappe à l'endroit sensible, si des gouttes de sang affirment la
blessure et marquent de pourpre le sein orgueilleux et sa gaîne. Je suis
en pleine bataille, je m'agite dans mon armure, songeant au moment où je
pourrai la déposer et lutter corps à corps, nu à nu, avec cette femme
admirable dont la beauté est un paysage d'été par un jour de vent et de
soleil. Je l'adore, sachant bien qu'elle n'a jamais aimé et peut-être
jamais cédé, de tout mon rêve et de toute ma force de mâle: sa vue et
maintenant son image effacent tout le passé et jusqu'à la trace des
lèvres qui hier encore me marbraient l'épaule. Qui a osé me mordre
jusqu'au coeur, puisque voici la première fois que je donne mon
consentement à une telle morsure? Oh! les absurdes femmes qui crurent en
moi, qui aimèrent ma chair ou mes yeux ou mes paroles ou mes cris! Elles
ont taillé la vigne, voilà tout. Une autre en cueillera les grappes, une
autre pressera, pour en tirer le vin éternel, les grains mûrs de la
volupté.
Pourtant je me demande encore si je ne serais pas capable d'un retour?
Annette ne m'a rien donné qu'un peu de parfum; Joconde est profonde
comme le désir. On ne sait jamais à quel degré de la mine on est
descendu et s'il n'y a pas encore des abîmes sous le palier où on se
repose. Je n'oublie pas autant que je le voudrais. Chaque femme qui m'a
touché a laissé une marque sur ma poitrine; peut-être la pointe de leurs
seins est-elle un fer rouge dont le contact s'écrit en brûlure? Enfin je
n'ai jamais vidé jusqu'à la dernière goutte aucun flacon d'alcool, et je
crois que ces flacons sont des mamelles et qu'on tire toujours quelque
ivresse lorsqu'on sait les manier et les prier. La dernière est la
favorite; mais toutes ont leur lit dans mon harem et je n'en répudiai
jamais aucune qui eût encore figure de femme et d'amante. N'importe,
Claude est l'empire que je veux régir. Ce n'est que quand je l'aurai
vaincue que je pourrai savoir si elle est l'unique ou si elle n'est
qu'un nom de plus à écrire sur un des divans du dortoir. Aujourd'hui
elle est tout mon désir... Comme tes lettres, que j'ai relues, me
causaient un certain énervement, je les ai brûlées...
P. P.
PIERRE BAZAN A LA COMTESSE DE TRÉVIRE
Havoque, 12 octobre.
... Je me croyais caché, mais il en est de moi comme des ermites dont
j'ai lu l'histoire. A peine retirés au désert, ils voyaient venir vers
eux des gens curieux de voir un solitaire, sans songer qu'on ne voit pas
un solitaire, puisque, dès qu'on approche de lui, il cesse d'être seul.
Les ermitages sont généralement devenus des monastères, des cités;
l'étable de Havoque est déjà un lieu de pèlerinage; Maupertuis veut y
faire construire une cabane, parce que la vue du marais, quand la mer
s'y rue sous la poussée du vent, est un spectacle assez propre à la
contemplation, et Madame Fairlie rêve d'ériger là une maisonnette: mon
verger de sable et de chardons n'est séparé que par une dune de la grève
du bas de l'Y, qui est un petit golfe tiède. Je ne suis plus ermite,
mais je ne le fus jamais au point de vous oublier et je vous aurais
écrit si j'avais deviné votre retour. Depuis mon séjour aux Pins, j'ai
passé quelques semaines à Paris, puis je suis venu ici par la Bretagne,
fuyant les souvenirs, les hommes, et surtout les femmes. Fuite vaine
puisque, outre Mademoiselle Fairlie, voici que j'ai reçu hier, parmi les
fresques de mon étable, une toute petite mignonne créature qui s'est
mise à pleurer en reconnaissant sur une lettre jetée là l'écriture de
Pelasge. Et je deviens le solitaire qui rend des oracles, pendant que
Mademoiselle Fairlie se promène au vent avec Maupertuis. Le singulier
être fragile et doux! C'est la petite Annette Bourdon; je crois l'avoir
aperçue chez vous avec sa soeur et une institutrice, l'hiver dernier. Je
ne l'avais pas regardée; je ne regarde que les courbes. Mais il y a
peut-être des femmes qui ne sont pas des courbes et qui sont tout de
même des femmes. Celle-là est une chose charmante, à la fois rieuse et
triste, spirituelle et attentive. Je lui ai montré toutes mes peintures
et elle avait l'air de comprendre; elle a même eu des mots jolis et
d'autres qui n'étaient pas bêtes. C'est un enfant qu'on ne serait pas
très surpris de voir jouer au cerceau et une femme qui, sans faire
sourire, trace des lignes dans l'air avec son doigt menu. Pourquoi
voulut-elle se marier, chrysalide encore? Pourtant je comprends qu'on
ait voulu l'épouser. C'est un diamant qui grossira à la taille de toute
la lumière qu'il répandra autour de lui. Je ne sais si je dis bien ma
pensée et mon impression. Enfin j'ai commencé son portrait et je
voudrais bien donner cette idée de diamant qui va briller, mais de
diamant dont la gorge serait à demi transparente. Vous savez que
j'entreprends toujours des peintures absurdes et que je mets dans mes
portraits tout ce que j'ai cru lire dans les yeux du modèle. Celui de la
marquise de La Tour lui a beaucoup plu; elle m'a même permis de prendre
d'après elle quelques croquis et quelques études qui ont déjà orné--car
elle est vraiment très belle--deux ou trois petits tableaux.
Je suis à vos ordres, Madame, et je vous prie de croire à mon amitié
respectueuse et dévouée.
Bazan
PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE
Havoque, 14 octobre.
Mon cher Pelasge, tu as bien fait de brûler mes lettres, puisque tu ne
les croyais pas exactes. Je ne sais plus. Ai-je mêlé des imaginations
d'amant à des réalités de peintre? C'est possible. En tout cas, la
question ne m'intéresse plus du tout; et moi je ne me souviens jamais du
passé. Fais de même. Laisse reposer la source que tu as troublée; oublie
le goût de l'eau fraîche, trop fraîche, où tu plongeas la main un jour
de chaleur. Voilà l'automne. Bois du champagne. Laisse aux coeurs
simples la douceur de leur chagrin innocent. Le goût des larmes ne te
convient pas. Il faut pouvoir pleurer soi-même pour être ému par une
femme qui pleure.
Oui, je suis sibyllin; mais pour que tu comprennes très bien mon oracle,
je te dirai que je ne crois pas plus à l'histoire de tes jeux amoureux
avec A. que tu ne veux croire à ma métamorphose en cygne. Je t'offre
ceci contre cela. Adieu.
P B
XAVIER DE MAUPERTUIS A LA COMTESSE DE TRÉVIRE
La Devise, 15 octobre.
... Il plane sur notre désert une atmosphère de douceur et d'amour.
Raillez, tendre coeur, vous raillez des convertis qui n'ont de regards
que pour la croix et d'oreilles que pour les murmures d'en haut.
Moquez-vous! Je me moque de moi-même, mais je suis content, moi-même,
sans trop de honte. Je sais fort bien que je suis dupe, mais je le suis
dans le sens de la vie humaine; le souffle qui me pousse me pousse vers
la maison que je désire. La vraie méthode pour dominer la vie est de lui
obéir. Il faut bien que j'obéisse, puisque je veux être le maître.
Présentons nos voiles au vent; orientons nos illusions sur le but commun
à tous les désirs. L'arrivée me trompera; sans doute, mais non le
voyage. Croyez-vous qu'on irait voir les Pyramides, si elles étaient
dans la plaine Saint-Denis? L'amour est un voyage qui n'est jamais assez
long; et plus il est douteux, plus il est doux. Je ne suis pas devenu
sentimental; ma sensibilité s'est exaspérée jusqu'à ne plus goûter que
les nuances et les finesses de la vie, voilà la vérité. L'épilepsie
n'est plus le but de mes promenades et je préfère un verre d'eau fraîche
à un verre d'eau-de-vie. Enfin, ce pays de désolation est pour nous une
oasis. La moindre fleur nous semble un jardin; tout roseau nous est un
palmier. Bazan vous a écrit; mais il ne sait pas très bien écrire dès
qu'il ne raconte plus ses impressions d'artiste. Il vit depuis quinze
jours dans un état voisin de la contemplation. Il regarde la petite
Annette, quand il ne la voit pas; et quand il la voit, il l'absorbe en
lui-même, il la boit d'un regard comme le géant d'une haleine buvait un
ruisseau et tous ses sourires. Elle est charmante d'une beauté indécise
et fragile, charmante d'une innocence passionnée. Il y a en elle un tel
appétit de félicité qu'elle en est angélique; une telle impatience de
fleurir qu'elle imprègne de bonheur l'air tout autour de son corps pur.
Ses yeux sont clairs, ses cheveux sont clairs, son teint est clair;
c'est une lumière. Fairlie, un peu sombre, est toute illuminée par son
voisinage. Nous nous retrouvons presque tous les jours, l'après-midi,
dans l'atelier de Bazan; les autres jours, nous allons à Cavilly, chez
Madame Fairlie, où il y a les seuls beaux arbres du pays. Cet atelier de
Bazan est une étable comme en avaient les troupeaux de Sardanapale; le
sol est de la terre battue et les murs sont des songes épanouis. Assis
sur des coffres, sur une bancelle, nous parlons des couleurs, de la mer,
du ciel et du sable; les poses des jeunes filles, leurs sourires et
leurs paroles sont les thèmes de nos oraisons; nous écoutons le bruit
lointain du flot en fureur et le sifflement du vent qui traverse la
toiture avec la rapidité d'une pensée. Fairlie voit le bonheur dans la
liberté; Annette serait heureuse, aimée, même en esclavage. Elles ne se
comprennent pas, mais elles s'adorent; Fairlie a soin d'Annette comme
d'une plante précieuse et Annette lève sur son amie de grands yeux doux.
Bazan trace des lignes; il symbolise par des courbes les regards et les
sourires; il retrouve le chemin de la spontanéité, perdu depuis trois
siècles, depuis que Léonard, en créant l'analyse, créa le métier. La
chasteté de nos rapports est délicieuse; elle est si complète qu'il me
semble que je la trouble en y arrêtant ma pensée.
Est-ce que je vis une heure isolée de mon existence, ou cette heure
est-elle suivie d'autres heures se tenant par la main? Est-ce une
journée qui commence? Les minutes présentes sont agréables, voilà tout
ce que je sais; et je sais aussi qu'elles vont finir, mais l'avenir, qui
n'est pas clair dans ma pensée, est également obscur dans mon désir. Les
sentiments de Fairlie détermineront les miens. Si elle m'aime, je lui
appartiens; sinon, je rentrerai dans ma tour et j'accrocherai au mur,
parmi les témoins du passé, le chardon bleu où hier elle se piqua les
doigts...
Maupertuis
ADÉLAÏDE FAIRLIE A XAVIER DE MAUPERTUIS
Paris, 25 octobre.
Venez. Ne restez pas plus longtemps dans la solitude où vous enchaîne
mon silence. Comme je vous l'ai promis, je parle: venez. Mes pensées
s'en vont toutes vers vous. Il faut que je les suive ou que ce soit vous
qui vous rapprochiez de mon coeur. Ami, je suis d'une franchise ingénue
et presque impertinente: je vous aime.
Fairlie
CLAUDE DE LA TOUR A PAUL PELASGE
Nice, 15 novembre.
... Ne soyez pas surpris si je suis absente en ce moment. Une femme
n'est pas toujours maîtresse de certains mouvements tumultueux. Mon
amitié pour vous était plus vive que je ne le croyais, et je n'ai pu
consentir à être témoin d'un mariage qui va diminuer et peut-être
réduire à rien la cordialité déjà tendre, je l'ai imaginé, de nos
relations. Prenez cela comme une crise de nerfs, comme une faiblesse
féminine. Il faut s'évanouir parfois, pour ne pas crier. Quand je serai
revenue à moi, je connaîtrai la qualité de ma souffrance; j'espère que
je pourrai sourire. Je suis évanouie, je ne suis pas disparue. On me
reverra, toujours la même, témoin indulgent des bonheurs que je n'ai pas
su réduire en esclavage. Il faut donner tout pour avoir tout. Je n'ai
jamais voulu échanger que des rêves et des paroles: c'est pourquoi je me
promène seule sous le soleil de l'automne...
Claude
PAUL PELASGE A CLAUDE DE LA TOUR
Paris, 17 novembre.
... Qui a pu vous annoncer cela? Je ne me marie pas, car je vous aime.
C'est de vous seule que j'attends la joie qu'aucune femme ne peut me
donner. O la précieuse lettre où j'ai l'aveu si discret, si doux et si
fier de votre tendresse! Quel esclave attendez-vous? puisque je suis là
devant vous, à genoux et la tête baissée...
... Tout le monde en effet se marie autour de moi, sauf moi. La moisson
était mûre; l'amour est venu faucher, battre et engranger. Tout le
monde: mes deux cousines, que vous avez aperçues aux Frênes, Anne et
Annette: la première vient d'épouser Georges des Fresnes; la seconde a
été conquise par mon ami Pierre Bazan. Conquise, oui, conquise sur moi,
mais sans bataille, car, vous ayant vue, je n'aimais plus que vous. Tout
le monde: le vieux conseiller Bourdon qui, ayant marié ses filles, s'est
donné à lui-même votre amie Anna Desloges. Ne le saviez-vous pas? Est-ce
là l'origine de la confusion? Elle serait singulière. Enfin j'ai appris
encore le mariage de Maupertuis, que je connus quand j'allais chez
Madame de Trévire. Qui aurait eu l'insolence de me confondre avec ce
rêveur absurde?...
... Puis-je aller à Nice? Dites?...
P. P.
LA MARQUISE DE LA TOUR A PAUL PELASGE
Paris de Nice - 860 - 7 - 18 - 3 h. s. =
Venez. = L. T.
MADAME AGATHIAS BOURDON A PAUL PELASGE
Paris de Versailles - 930 - 7 - 18 - 3 h. s. =
Viens. = JOCONDE.
PAUL PELASGE A LA MARQUISE DE LA TOUR
Nice de Paris - 259 - 55 - 18 - 7 h. s. =
... Merci! J'accours au signe de votre main. J'accours aussi vite que
la vie me le permet. Pensez à moi pour que je souffre moins pendant
les tortures de l'attente. Je partirai après demain; peut-être la
semaine prochaine? Passerez-vous l'hiver entier là-bas?... Je vous
aime.
P. P.
MADAME AGATHIAS BOURDON A LA MARQUISE DE LA TOUR
Nice de Versailles - 820 - 9 - 19 - 11 h. m.
Je suis heureuse. = A.
FIN
_Janvier-Juin 1899._
EDITIONS DV MERCVRE DE FRANCE
Extrait du Catalogue
Roman
LÉON BLOY
La femme pauvre 3 50
JEAN DE CHILRA
L'Heure sexuelle 3 50
LOUIS DELATTRE
La Loi de Péché 3 50
ALBERT DELACOUR
Le Roy 3 50
EDOUARD DUJARDIN
L'Initiation au Péché et à l'Amour 3 50
LOUIS DUMUR
Pauline ou la Liberté de l'Amour 3 50
GEORGES EEKHOUD
Le Cycle patibulaire 3 50
Mes Communions 3 50
Escal-Vigor 3 50
ANDRÉ FONTAINAS
L'Ornement de la Solitude 2 »