Chère Adélaïde, mon père veut bien; Madame Pelasge aussi. Tout le monde

est heureux. Nous nous marions le 25 octobre. Georges épousera ma soeur

le même jour. Cela sera très beau. Alors je m'amuse des jours de liberté

qui me restent. Comme je suis la plus jeune, on m'obéit, mais je ne sais

quoi ordonner. Quand je suis seule avec Paul, je suis contente; cela

n'arrive pas souvent. Mademoiselle, qui croit toujours sans doute que je

suis une petite fille, nous surveille d'une façon ridicule. Elle ne peut

se faire à l'idée de voir le petit Chaperon Rouge se promener avec le

Loup. Elle croit toujours que le loup va me croquer. Entre nous, je

crois qu'il en a bien envie. Te fais-tu une idée claire du mariage,

chère Adélaïde? Moi pas. Je pense seulement qu'on doit être très

heureux, on s'endort en se tenant les mains et on se réveille en

souriant. Cela ne me fait pas peur, mais cela me semble étrange.

Pourquoi ne pas dormir chacun dans son lit? Enfin, c'est l'usage.

Cependant toutes les personnes mariées que je connais ont chacune leur

chambre. Mademoiselle m'a dit qu'il n'y a que les pauvres qui n'ont

jamais qu'un lit. Après la première grossesse, on se sépare. J'aime

mieux cela. Je t'ai promis de te dire tout, voilà. Paul m'embrasse sur

les mains, sur les yeux, et sur la bouche, quand je le permets; c'est

très agréable, surtout la bouche, et cela donne un grand frisson. Je ne

crois pas qu'il y ait rien de plus agréable au monde, mais c'est une

faveur, et je ne donne pas mes faveurs à tort et à travers. Il faut que

Paul ait été bien aimable et bien sage, pour que je lui permette cela.

J'aime mieux souffrir moi-même que de lui accorder un plaisir que je

partage, quand il ne l'a pas mérité. Tout cela m'occupe beaucoup. Je

réfléchis. Mais je n'arrive à rien de définitif. Si on ne se mariait que

pour s'embrasser sur la bouche, cela ne demanderait pas tant de

mystères. Le mystère est le lit, c'est certain. Peut-être alors me

baisera-t-il les bras, les épaules, la gorge; mais cela se fait au bal,

dans les petits coins obscurs. Je l'ai vu et cela ne m'a pas beaucoup

scandalisée, parce que je savais que les gens qui faisaient ça étaient

des amis intimes, des personnes qu'on n'invitait jamais l'une sans

l'autre. Je crois maintenant que c'étaient des fiancés qui ne pouvaient

pas se marier, parce que Madame *** était déjà mariée. Cela, ça doit

être terrible. Si, une fois mariée, je venais à en aimer un autre que

Paul, que deviendrais-je, mon Dieu? Il doit y avoir des romans, où on

parle de ces situations-là, les romans dont on m'interdit la lecture.

Dès que je serai mariée, je lirai tout ce qui m'a été défendu; ainsi je

serai renseignée et je saurai ce que je dois faire, en cas de nécessité.

Je suis décidée à être très bonne pour mon mari, mais je ne voudrais

faire à personne une peine inutile. Si on me fait la cour, je serai

contente. J'aime qu'on me regarde, et qu'on me parle. Toute seule, je

m'ennuie et parfois j'ai fait des extravagances pour attirer

l'attention. Je t'ai raconté celle de la rivière, mais c'est ma soeur

qui en avait eu l'idée. N'importe, je vois que l'idée n'était pas

mauvaise, car c'est depuis ce moment-là que Paul a commencé à me

regarder avec des yeux tout nouveaux. Moi, si je voyais nager un homme

tout nu à fleur d'eau, cela me ferait peur et je me mettrais à courir.

Les hommes sont plus braves; ils n'ont même pas peur du tout. Ils

avaient l'air en extase, tous les deux, et je manquai de rire, ce qui

m'aurait fait boire de l'eau et noyée. Quel dommage, mais quelle

occasion pour Paul de me repêcher et de me tenir dans ses bras, pareille

à une languissante sirène! Enfin, il sera bientôt heureux, si c'est cela

qui doit causer son bonheur. Je sais que je suis agréable à regarder,

puisque j'y ai du plaisir moi-même, et de ce plaisir je ne priverai pas

mon mari, au contraire. Je ne sais si je l'aimerai, je l'espère; mais je

veux qu'il m'aime lui, et je ferai pour lui plaire tout ce qui lui

plaira. Ah! chère Adélaïde, je suis pleine de rêves absurdes et de

pensées contradictoires! Je songe à des choses qui me semblent à la fois

douces et vilaines, et j'ai des imaginations qui me font rougir en même

temps que pleurer! Au moins, je ne m'ennuie pas. Je vis plus en une

heure de ces journées que l'an passé je ne vécus en toute l'année.

Chaque heure me renouvelle, me grandit et m'épanouit. Je me semble un

rosier qui fleurirait à vue d'oeil; je suis fraîche et parfumée; je suis

légère et forte: j'attends le bonheur. Paul est plus beau que je ne

l'avais encore jamais vu. Il est pâle avec de grands yeux pleins de

fièvre et d'amour. Je le trouve sublime quand il s'agenouille près de

moi pour me regarder comme en prière. J'ai envie de le prier aussi,

parfois, et de coucher ma joue sur ses genoux, mais quand j'ai cette

envie-là, je me fâche contre moi-même et je boude contre Paul. Il est

très difficile de maintenir un homme dans les bornes du respect. Il m'a

tutoyée, une fois; je n'ai pas aimé cela. Personne ne m'a jamais tutoyée

que des femmes. Dans la bouche d'un homme, cette familiarité me

paraissait insupportable. Rien de vulgaire ne me plaît. Il faut qu'une

femme soit une reine pour être tout à fait une femme. C'est l'attitude

que je veux prendre dès maintenant; même quand je joue à cache-cache, on

sent que je suis une princesse et on ne me tire pas sans précaution par

ma robe chiffonnée. J'ai eu dix-huit ans avant-hier. A cet âge-là, on a

un sceptre ou une baguette de fée. Quand je ris, il y a des yeux qui

sont inquiets; et quand je souris, on me regarde pour participer à mon

sourire. J'ai pris beaucoup d'assurance, depuis que je suis la vie d'un

homme. Je donne ma main à baiser et je commande à Paul des choses

impossibles. Quand il fait semblant de m'obéir, cela me suffit. Je crois

que je regretterai que le mariage se fasse si tôt, car ces jours

préliminaires sont délicieux. Je suis dans l'état d'une âme qui va

entrer en paradis. Elle n'est pas encore dans la belle prison lumineuse;

elle cueille les dernières fleurs de sa liberté; elle est sûre du

bonheur de demain, mais elle n'éprouve pas encore le tremblement des

joies suprêmes et la certitude ne l'enserre pas dans ses bras divins

mais inflexibles. C'est Paul qui m'a fait cette phrase-là. Moi je dirais

plutôt que je suis en face d'une fleur et la main levée pour la

cueillir; je regarde et je ne cueille pas; je m'éloigne, je fais cent

tours dans le jardin, je reviens, je regarde encore et je m'arrête

encore. Il est bien certain que quand j'aurai cueilli la grosse rose

blanche que j'aime et que je désire, je ne pourrai pas la replanter sur

sa branche pour la prendre une seconde fois. La question serait de

savoir si elles sont remontantes, les roses de ce rosier-là. Je crois

que oui, mais cela m'est égal en ce moment. Je songerai à cela plus

tard, si la fleur que je vais mettre à ma ceinture venait à se faner un

jour, un jour d'été, un jour de sécheresse et d'amertume! Mais que cela

est loin, sans doute! Je sens que je m'embarque pour un long voyage de

plaisance. Tout rit. L'automne lui-même est printanier, cette année. Il

y a des langueurs de mois de mai et des fraîcheurs d'herbe nouvelle. On

dirait qu'il pleut de l'amour toutes les nuits...

Annette Bourdon

PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE

Havoque, 19 septembre.

... Je ne suis pas en Bretagne, cher Pelasge, mais en Normandie, sur le

bord d'un marais hanté par les oiseaux de mer. La Bretagne est trop

connue. Il n'y a plus un coin de côte dont le triste touriste n'ait

corrompu le silence et dégradé la beauté. Il en est de la nature comme

des femmes: un amant l'embellit; deux la fatiguent; trois l'abrutissent;

au delà, c'est l'avilissement. Les hommes ont avili jusqu'aux granits et

jusqu'aux sables. Un homme qui n'est pas né du sol, comme les

progénitures de Deucalion, est une tache sur le manteau des paysages. Il

y a des chapeaux obscènes et des gants impudiques au Val-André comme à

Saint-Lunaire; il y en a aux Sept-Iles, à Batz et à Bréhat, les jours de

beau temps. J'en ai vu à Chausey et sur les Minquiers; il y en a

peut-être, quand la marée est clémente, aux Boeufs et à la Fourquie, aux

Dirouilles et à Taillepied, à Cézambre et à la pointe du Groin. Les

imbéciles ont choisi ce qui est beau, comme les oiseaux choisissent ce

qui est gras. Ils vont vers les points qui sont piqués en rouge sur les

cartes de la tauromachie circulaire. Ils foncent sur le rouge, la bêtise

en avant; la bêtise leur sert de cornes. Ils crèvent les paysages et

oublient dans les tourne-bride, où on ne but jamais d'eau, leurs boîtes

de Vichy-État. Il n'y pas d'eau en Bretagne et en Normandie. L'eau

baptise, mais n'est pas baptisée. L'eau est bue par les bêtes; elle

contient de la semence de grenouille et donne mauvais caractère. Le

touriste propage l'eau de seltz, le pneu et l'instantané. Il emporte des

rochers qu'il n'a pas vus et des pierres qu'il n'a pas comprises; il

rapporte des choses crevées et le dégoût d'une nature dont chaque brin

de jonc médite de lui serrer le cou. Il fait la route comme les filles

font la rue, mais les arbres pleurent de rire sur sa casquette de

domestique. Il est si bête qu'il ne s'aperçoit pas que les cailloux

eux-mêmes le frappent d'un impôt. Il paie pour se fracasser la tête et

pour regarder les filles qui font boire les veaux; il paie pour voir

faucher le foin. Il paie pour s'ennuyer et pour qu'on lui dise la

hauteur des clochers. Il paie et on paie pour lui; c'est sa revanche et

son venin. C'est pour le touriste qu'on a refait le mont Saint-Michel en

saindoux brodé de pistaches; c'est pour lui qu'Avranches a construit des

ruines et Granville une caserne; car le touriste aime à prendre des

leçons d'art par la vue des monuments, il aime les belles ruines quand

elles sont dans un jardin public, entourées de chaînes, et les casernes

lui remémorent la patrie absente. J'ai fui la civilisation des

touristes, les auberges où on affiche l'heure des trains, le portrait

des coquins célèbres et les traits enluminés du grand Dab. A Havoque, il

n'y a pas de civilisation. C'est entre Créances, qui est du sable, et

Lessay, qui est une lande. J'y ai acheté pour deux cents francs une

maison composée d'une étable et un jardin où il pousse des chardons de

mer. Lessay est la Mecque de ce désert. J'y ai trouvé de quoi

m'installer aussi bien qu'un douanier. Un pêcheur me nourrit quand la

mer donne; et quand elle ne donne pas, je me fais de la galette de

sarrasin: c'est très facile. Je resterai là tant que je posséderai un

tube et un pinceau. Il n'y a pas d'hiver dans ces bas-fonds salés où

vient mourir un des filets du courant chaud qui baigne Jersey. Dieu

merci, me revoilà à mon métier. La peinture avant tout, n'est-ce pas?

Raconte-moi tes histoires, Moi, je n'ai plus d'histoire. Les femmes que

je vois sont si différentes de celles qui amusent ou troublent ta vie,

qu'il me faut un effort pour comprendre tes plaisirs et tes ennuis. Si

je songe aux femmes dont on baise les mains, je regarde aussitôt

Marie-la-Guicharde qui sarcle mes chardons avec la précaution d'un

moufle, et je ris un peu. Le moment présent est pour moi la vie entière,

je suis peintre, et comme peintre j'aime autant Marie-la-Guicharde que

la marquise au cygne. C'est plus pittoresque, moins convenu, moins

Galimard. Je ne comprends plus du tout Galimard, ni Chassériau, ni

Gustave Moreau, ses élèves, depuis que la Guicharde «épluque» mes

chardons de mer...

P Bazan

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

Les Frênes, 20 septembre.

... Bien que tu ne t'intéresses plus à rien, cher Bazan, voici une

aventure qui t'appartient; car une femme que l'on a aimée reste un vase

cher aux lèvres et que les mains ne pourraient plus toucher sans pitié

ou sans haine. Voici. Hier matin M. des Fresnes a reçu cette dépêche:

La Fresnaye de Carrouges - 642 - 39 - 19 - 9 h. m. =

Marquise de La Tour passant par la Fresnaye désire aller voir son amie

Mademoiselle des Loges au château des Fresnes. Prie M. des Fresnes

agréer ses excuses et ses compliments. = LA TOUR.

M. des Fresnes agréa, quoique Mademoiselle eût paru marquer peu

d'enthousiasme à cette visite imprévue. M. des Fresnes a une haute idée

de son importance sociale et de ses devoirs de gentilhomme. Sa politesse

est cordiale, fière et raffinée. Il ne refuse jamais ce qu'on lui

demande à titre de souverain. Il maîtrise toujours le pays. Il règne sur

plus de paysans que son grand-père avant la Révolution, et il est plus

aimé et plus obéi. Onze cents électeurs sous son influence votent pour

la République. Il aime ce régime qui lui maintient ses droits sans le

contraindre à aucun devoir servile. Il est libre parce qu'il représente

une force, parce qu'il est doux avec ses fermiers, rude et libéral avec

les pauvres, ironique avec le fonctionnaire. C'est le patron des

latifundia romains. Tous ces gens-là, si loin qu'on peut voir du haut de

la tourelle, sont ses enfants. Il n'y a pas hostilité d'intérêts entre

M. des Fresnes et les paysans des Frênes. La ruine du château

rejetterait sur les fermes les pauvres qu'il nourrit et les vagabonds

qu'il occupe ou qu'il chasse quand ils refusent de faire des fagots, de

casser des pierres ou de vider les étangs. Les Frênes sont une

villégiature pour les misérables; on y fait une saison quand on n'a que

ses bras et une chemise et on reprend les routes avec dix écus et un

ballot sur le dos. Madame des Fresnes n'est pas très bonne, mais elle a

des principes religieux; elle subit les pauvres comme une croix, mais

elle les subit, elle les soigne, elle les réconforte. Elle les

détesterait si Jésus n'avait pas existé. C'est très curieux. Elle croit

qu'il sont tous des lâches et des ivrognes, mais elle leur permet de

s'asseoir en buvant du cidre et elle leur donne des sous en criant:

Allez vous soûler; vous n'êtes bons qu'à ça! On exploite sa foi et sa

peur, mais on l'estime et plus d'un coquin qu'elle abreuva de «bère» et

de reproches accepterait pour elle des coups de bâton. Un jour d'orage

qu'on rentrait du foin, elle rencontra dans l'avenue les trois mendiants

les plus paresseux du pays; elle les chassa comme des lièvres vers les

prés où les gens haletaient, silencieux; elle prit une fourche et les

chemineaux travaillèrent comme des boeufs. Il faut savoir mener les

hommes. Quelle influence une loi et un gendarme peuvent-ils avoir sur un

vagabond? Celle de la peur disparue aussi vite que le bicorne. Il y a

des maîtres et des esclaves. Un maître intelligent voit venir à lui les

esclaves, heureux de se réaliser selon leur chair, heureux d'obéir,

heureux de faire le métier dont la nature inscrivit le manuel dans leur

cerveau enfantin.

Un mendiant télégraphierait pour retenir une botte de paille aux Frênes

qu'on lui préparerait sa chambre dans l'étable. La voiture qui attendait

la marquise de La Tour depuis onze heures du matin à la gare de La

Fresnaye la ramena vers cinq heures du soir. Joconde était allée

au-devant d'elle le long de l'avenue; et moi aussi, avec Annette, en

nous cachant derrière les haies, comme des enfants qui reviennent de

l'école. Je n'aurais pas voulu te le dire, mais c'est inévitable: elle

est d'une beauté miraculeuse, et j'ai laissé tomber, quand je l'ai

aperçue, la main qu'Annette avait mise dans la mienne. Sa figure est à

la fois presque parisienne et normande; elle est régulière, spirituelle

et fraîche. C'est divin. Elle a dîné et couché. M. des Fresnes avait eu

le temps de consulter son Magny, d'apprendre sa généalogie et de

découvrir une parenté un peu lointaine, mais sûre, entre Fresnes et

Pinot par Jean Bézy, qui était en 1537 seigneur de la Baleine et vicomte

de Percy; le dit Jean Bézy ayant été père de Madeleine et de

Scholastique qui épousèrent l'une Pierre Le Rouge et l'autre Janot

Crèvecoeur; ces deux sieurs eurent, entre autres, chacun une fille,

Catherine et Gertrude, lesquelles épousèrent respectivement Jean des

Fresnes et Pinot des Marais.

Un Pinot des Marais fut prieur de l'abbaye d'Escouves au XVIIe siècle et

un autre colonel de la maréchaussée de La Ferté, en 1778; le fils aîné

de celui-là, délégué du bailliage de Mortagne à l'assemblée des

notables, mourut en 1840 après avoir épousé une Trévire. De ce mariage

naquit Gaétan Pinot des Marais, vicomte de Trévire, par substitution,

d'où Claude de Trévire, marquise de la Tour depuis quelques années. M.

des Fresnes entama ensuite sa propre histoire généalogique, mais elle me

parut moins lumineuse, peut-être parce qu'il y mit trop de détails, la

connaissant trop bien.

Moi, comme on le sait, je descends du célèbre hérétique Pelage; je le

fis savoir et cela me valut cette question de la marquise: «Et avec

vous, Monsieur, aurais-je aussi un ancêtre commun?--Oui, répondis-je

sans hésiter, mais par une autre femme, par Élizabeth Colipierre, la

propre soeur de la mère du seigneur Jean Bézy; les dites Colipierre

étant filles de Margot Colipierre, fille de bien vivant sur la

généralité de Carentan, aux dépens des gens d'Église, et de Jérôme

Durot, en religion Dom Curot, prieur de Blanche-Lande. Les armes de Dom

Curot sont sculptées sur des pierres échouées au Musée de Saint-Lô;

celles de Margot Colipierre étaient brodées en orfroi sur une belle

ceinture de soie de Padoue: tant vont les mains à la ceinture...--Que la

ceinture?...--... Glisse.» Comme on est bête avec une femme que l'on ne

connaît pas! Il n'y peut-être de langage possible entre mâle et femelle

que celui des yeux. Ainsi on arriverait doucement au langage des mains

sans avoir à rougir de sa propre sottise; et de là au stade où le

silence devient sublime.

Je comprends ta passion, cher Bazan, mais je ne comprends pas qu'elle

ait duré si peu de jours. La femme est très belle et la marquise est

spirituelle. Ses mains sont enivrantes. Avant de manger une pêche elle

l'a caressée si sensuellement! Il y a un art de la caresse dans ces

longs doigts fins et blancs. J'en ai rougi, non de pudeur, mais de

désir, et je crois qu'elle se sentait regardée du coin de l'oeil, car

j'ai aperçu sa gorge battre un peu. Qu'est-elle venue faire ici?

Peut-être me voir?...

Paul Pelasge

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

Les Frênes, 21 septembre.

... Je ne sais comment il se fait que Madame des Fresnes ait pris en

affection cette belle créature qu'elle ne connaît pas et dont l'amitié

de Joconde ne certifie pas l'état social. La marquise a voulu séduire et

elle a séduit. Pourquoi? Enfin elle a consenti a passer toute la journée

d'aujourd'hui et à ne repartir que ce soir par l'express de Paris, à

onze heures. Joconde la considère avec une stupeur souriante; Annette

essaie de la railler, et cela ne me fait pas aimer Annette, qui n'a pas

assez d'esprit pour réussir à ce jeu difficile. Je supporte mal qu'on

veuille contester la beauté, la grâce ou l'élégance d'une femme. Il y a

toujours dans ces marchandages un ferment vilain d'envie ou de jalousie.

La beauté des femmes est un fait et la seule vérité. Nous sommes créés

pour nous prendre d'abord à ce miroir-là. Le reste de nos activités est

secondaire et presque toujours dérisoire. Être riche et posséder le plus

grand nombre possible de femmes; mettre son empreinte dans toutes les

cires que la nature a façonnées pour nous, c'est peut-être, à bien

réfléchir, le plus grand et le premier devoir religieux des hommes. On

devrait élever des statues chastes aux mâles qui auraient connu le plus

de femmes. Les mille et trois ne sont pas une chimère. En quarante ans

de belle vie sexuelle on pourrait tripler ce chiffre, si l'on était

assez intelligent, assez fort et assez beau. La beauté aide à

l'accomplissement de l'amour; être admiré et désiré, cela donne aux

esprits animaux une vigueur particulière d'expansion. Moi qui suis loin

même du chiffre de Don Juan, du chiffre proportionnel de Don Juan, car

j'ai perdu bien des jours à ne pas oser prendre ce qui s'offre toujours,

ou à mordre au même fruit à satiété comme l'enfant qui n'abandonne que

net comme un oeuf le noyau de sa pêche, je désire du moins mettre la

marquise dans mes souvenirs. Il y a des noirceurs sur une peau très

blanche, à quoi je ne puis songer sans un tremblement. Cette Léda est

bien une femme de plein air, ou du moins de plein soleil et de fenêtres

ouvertes. Je crois qu'elle doit être aimée avec une impudeur religieuse

et tendre, avec une lenteur de boeuf qui songe entre chaque touffe

d'herbe broutée, ou de prêtre qui s'extasie entre chaque dizaine de son

chapelet. C'est un autel privilégié; on doit ressentir à toucher ses

pieds nus une bénédiction surnaturelle; elle est peut-être une

nourriture, un breuvage et une absolution. Ses yeux ne parlent pas; ils

écoutent. Ils ne m'ont pas encore entendu; ils m'entendront.

Je l'aime parce qu'elle va me délivrer de Joconde. Annette n'était pas

assez forte pour déplacer le rocher. C'était la lutte d'une âme contre

un corps; d'un coeur contre un ventre. Annette et Joconde n'étaient pas

contradictoires; leurs ombres se mêlaient sans se déchirer dans ma tête.

Elles me donnaient des fruits différents; elles me faisaient respirer

des fleurs de jardin et des fleurs de serre: je ne pouvais refuser une

des mains sans me priver d'un plaisir. Joconde et Léda, au contraire,

sont de mutuelles négations. Quand on désire Léda, on ne désire plus

Joconde. Une nouvelle sensualité fait dédaigner les anciennes habitudes.

Cependant, comme je me marie dans un mois, si j'étais raisonnable,

j'attendrais la prochaine surgie de la comète. Les comètes reviennent

toujours, mais les femmes qu'on laisse échapper reviennent-elles

jamais?...

Paul Pelasge

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

Les Frênes, 22 septembre.

Mon cher Bazan, j'ai toujours l'air de te raconter ta propre aventure,

mais tu me l'as permis et je crois comme toi qu'une femme aussi belle

que Léda appartient légitimement à tous les hommes dont elle souffre

l'amour... Cependant je ne possède rien que la permission d'espérer et

j'ai perdu... Je ne sais pas encore ce que j'ai perdu.

Enfin voici. Hier soir, avant dîner, je me suis trouvé seul avec la

marquise dans un coin du jardin, déjà sombre. Nous avons parlé, nous

avons joué à parler, disant ces mille riens qui émeuvent déjà

l'épiderme, qui font rire d'un rire où il y a du désir, de l'inquiétude,

du peut-être et de l'impossible. Les sympathies vont vite quand l'heure

de la séparation est connue; les heures valent des journées alors; les

minutes suprêmes valent des soirées entières. La nature, en ces moments,

abuse les coeurs aussi bien que les sens. On comprend soudain et, en

vérité, on a entendu très clairement tout ce que les bouches auraient

dit en quinze jours de causeries au hasard. Et il semble qu'une voix

sortie des obscurités de la vie nous souffle les mots qui deviennent

décisifs quand une femme les a écoutés sans rien dire. Il n'y a déjà

plus de pudeur humaine; mais la pudeur sociale arrête encore le geste

des bras qui cherchent la ceinture pour se poser à l'endroit flexible, à

l'endroit même où une pression plie comme une touffe de roseaux la femme

qui ne sait plus ce qu'elle veut. Mais ces élans sont rares sans le

préambule de la «cour». Je n'osai que ceci: la marquise avait posé sa

main sur une branche basse; je baisai cette main. Rien que cela, mais

Annette nous avait suivis. Nous entendîmes un cri et nous vîmes une robe

claire s'évanouir dans l'ombre. C'est extraordinaire comme la vie

ressemble à un mauvais roman! Quoi de plus ridicule qu'une telle scène?

Ce cri n'est pas un cri; c'est l'écho des feuilletons. Cependant il me

perça le coeur. Tragédie discrète que je dissimulai à la marquise; elle

dit: «On a eu peur; on nous a pris pour des fantômes.--N'en parlez pas,

répondis-je. Ici, on a peur des revenants.--Et on a peut-être raison,

reprit-elle. Rentrons. Nous nous reverrons; je vous le promets.»

La marquise est partie à dix heures. Annette l'a beaucoup regardée

pendant le dîner, tout en évitant mes yeux qui étaient suppliants et

probablement très bêtes. Je ne sais ce qui va se passer. Je t'écris le

matin. Est-ce que je tiens beaucoup à épouser Annette? Je crois que oui.

Il me semble que je ne suis venu aux Frênes que pour cela; que ce séjour

a été l'une des nécessités de ma destinée; que cette enfant était à moi

de toute éternité. Je crois cela depuis quinze jours. Cela est très peu

conforme à mon caractère d'avoir une telle croyance; aussi je ne suis

pas rassuré. Il est possible que l'explication que je vais avoir avec

Annette m'attendrisse et finisse de me vaincre; il est possible que les

exigences de ce coeur naïf et l'excès même de sa naïveté me fassent

comprendre le péril des amours enfantines. Comment pourrai-je dominer

cette petite âme, régler ces petits instincts de sensualité

sentimentale, si je ne sais me piloter moi-même parmi la région

dangereuse des récifs sexuels? Suis-je destiné à m'échouer d'île en île,

prostré chaque fois sur des seins nouveaux, ou à rêver éternellement, le

front appuyé sur les genoux purs de l'unique? L'Unique, c'est moi; ma

propriété est d'attirer toutes les chairs vers la mienne et de vivre

heureux au concert des cris d'amour qui sortent de toutes les poitrines

anxieuses dévouées à ma joie. Pourtant, il m'en coûte de renoncer à

Annette. Elle m'a inspiré le seul sentiment vrai que j'aie jamais

ressenti; elle m'a rendu capable de mépriser la sensualité et de

préférer, au ventre qui s'offre au soc, les yeux que l'on cherche pour y

clore sous un scel la pensée qu'on voudrait y lire toujours.

J'ai peur, mon cher Bazan, de te dire des choses que j'aurais lues dans

les littératures décadentes. Je suis terriblement de mon temps. Je hais

le sentiment à l'heure même où je le subis et je range dans le musée des

niaiseries les fleurs séchées que je garde pourtant entre les feuillets

de mes poètes. Ma sensualité est stoïque. Je veux bien m'incliner à des

fonctions animales et jouir d'être un chien; je ne puis pas

volontairement mettre plus de poésie dans le lit que dans la table.

L'amour, c'est toujours de la gastronomie. Je ne suis dupe ni de la

beauté des femmes ni des pièges de l'inconscient. Les femmes sont belles

parce que nous les désirons. La femelle ne contient pas plus d'absolu

que le mâle. Je sais que si je suis ému au mouvement d'une gorge qui se

gonfle sous les dentelles, c'est parce que le Dieu qui nous leurre

m'impose le souci de perpétuer ce mouvement d'amour et l'organisme qui

en est le moteur. Je sais que ces hanches sont pures parce que je suis

lascif; je sais que ce ventre me trouble parce que je surgis,

Lys...

je sais que les bras qui me serrent et les aisselles que je respire sont

les chaînes qu'a forgées Vulcain et le parfum que secrète la fleur née

de la pierre de Pyrrha. Les Dieux me tiennent en laisse. J'obéis aux

mouvements de la chaîne. Je suis l'esclave du désir. J'attends...

Paul Pelasge

ANNETTE BOURDON A ADÉLAÏDE FAIRLIE

Les Frênes, 23 septembre.

... Tout est fini, chère Adélaïde. La petite fiancée est redevenue

l'enfant à personne que j'étais en arrivant aux Frênes, toute pleine de

rires et de joies. Je ne comprends pas bien encore ce qui s'est passé. A

mon âge on ne comprend pas bien. C'est ce que m'a dit mon père. Je ne

comprends pas, mais je souffre. J'ai de la fièvre et des rêves. Dès que

je m'endors, je vois passer devant moi, comme si j'étais en chemin de

fer, toutes mes journées de jeu et d'amour; je reconnais tous mes

gestes, mes robes, mes petites aventures dans la campagne, je suis émue,

je souris, je suis heureuse,--et tout d'un coup la terre se met à

trembler, il y a un grand orage, la nuit tombe, je m'évanouis. Quand je

reviens à moi, c'est-à-dire quand je me réveille, j'ai la sensation

d'une solitude noire et triste. J'ai peur, je tremble et j'attends le

jour en pleurant. Je voudrais bien être morte, chère Adélaïde. Il est

parti. Je n'ai pas voulu l'écouter, ni même le regarder. Je n'ai parlé

qu'à mon père, qui a plus de colère que de chagrin; cela augmente mon

trouble. Mademoiselle a voulu me persuader que je n'avais rien vu, que

je suis une rêveuse. J'avais envie de la battre. Ma soeur a eu du

chagrin, mais non pas à cause de mon chagrin. Elle pense que cette

histoire la prive des huit jours que nous devions encore rester ici;

mais que j'aie le coeur brisé, cela ne l'inquiète pas. Je suis seule.

Enfin, nous rentrons à Versailles demain; je te raconterai tout. Nous

pleurerons ensemble, dis?

Ton amie inconsolable,

Annette Bourdon

PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE

Havoque, 23 septembre.

Le songe d'une femme: roman familier · 第 5 / 8 段