Mon fiancé est très beau. Il s'appelle Paul, nom que j'ai toujours
beaucoup aimé. Je crois que je l'aime aussi, lui, mais je n'en suis pas
sûre parce que je n'ai pas encore pleuré. Il me semble que si je
l'aimais, je pleurerais quand il me baise les mains. Mais moi, je ris et
je le regarde bien dans les yeux pour voir s'il est sérieux. Je ne sais
pas bien encore lire dans les yeux, mais j'apprendrai, car c'est très
utile pour deviner les vraies pensées de son mari. Voici ce qu'on fait
quand on est fiancée, chère Adélaïde: on pense l'un à l'autre dès le
matin et on se rencontre comme par hasard le long de l'étang où il y a
de grandes fleurs jaunes qui sentent très bon et beaucoup de mouches; là
on se donne la main et on se dit des choses comme s'en disent les autres
personnes le matin. Seulement il me parle des fleurs et des mouches dont
il sait les noms; cela me paraît drôle et je ris. Alors il est content
et il me regarde. Dans la matinée on se rencontre encore avant déjeuner
sous une charmille où il fait frais; on a l'air étonné, puis on entre
dans le jardin et il me choisit une rose ou un oeillet pour mon corsage.
Quand la cloche sonne il rentre par l'allée des tilleuls et moi par la
charmille. Au déjeuner, je suis en face de lui; il me contemple, mais
sans oublier de manger, heureusement, car j'ai entendu dire à
Mademoiselle qu'il faut une bonne santé pour se marier. Mademoiselle le
regarde aussi et aussi moi; elle est très contente de notre mariage.
Pourtant j'avais bien cru m'apercevoir que Paul lui plaisait; mais tu
comprends que Mademoiselle ne peut pas épouser Paul Pelasge. Alors elle
n'y pense plus, car elle est très raisonnable. Elle a vingt-huit ans; à
cet âge-là, on ne se soucie plus des folies de l'amour. Tout le monde se
promène à l'ombre après déjeuner, puis je m'en vais dans les avenues
avec Paul et Georges et Anne; Mademoiselle vient aussi. Elle lit un
livre sans faire attention à nous, car je crois que toutes ces
amourettes l'agacent un peu, et si nous nous éloignons, nous la trouvons
toujours à la même place. Ensuite je rentre à la maison avec ma soeur;
quelquefois nous allons nous promener très loin. C'est plus amusant
parce que le jardin et les avenues m'intimident: une fois, dans un bois,
Paul m'a embrassée; j'étais toute rouge, mais pas très contrariée. Il
faut bien que je le laisse faire; quand je le repousse, il est triste et
j'ai du regret de la peine que je lui ai causée. Une autre fois, il a
été encore plus hardi avec moi; je ne m'en suis aperçue qu'après, tant
cela me semblait naturel, mais je ne t'en dirai pas davantage, car cela,
c'est des secrets. Tu m'approuveras quand tu seras fiancée. Les hommes
ont des curiosités que je ne comprends pas bien. J'y suis toujours
prise, mais si j'ai un peu honte, je ne suis pas trop fâchée, au fond,
car ses yeux dans ce moment-là sont contents. C'est tout ce que je puis
lire dans les yeux de Paul; mais je crois que ce n'est pas le plus
difficile. Dès que nous sommes seuls, pendant ces promenades, il se tait
et se rapproche de moi; alors je bavarde pour le déconcerter. J'ai
remarqué qu'il n'aime pas que je parle en certaines circonstances; alors
s'il tient ma main, il la laisse; s'il tendait le bras vers moi, il
oublie ce qu'il voulait faire, sans doute m'attirer à lui et
m'embrasser. J'ai peur aussi d'être chiffonnée et qu'on lise sur ma robe
des choses qui ne regardent que nous. N'est-ce pas?
Enfin, je crois que nous n'abusons pas de notre liberté, car je n'ai pas
de grandes émotions et je ne sens aucun regret de ce que j'ai permis ou
souffert. C'est le soir qui est le moment tragique, chère Adélaïde. Nous
nous échappons pour aller nous asseoir un instant seuls sur un banc qui
est bien caché, mais Madame des Fresnes nous y découvre régulièrement et
je crois que cela vaut mieux, parce que j'aurais peur si nous restions
trop longtemps seuls. J'éprouve parfois à cette heure-là un sentiment de
langueur que je ne comprends pas bien. Je crois que l'odeur des grands
lys qui sont à côté du banc me fait mal à la tête. Pourquoi
n'allons-nous pas sur un autre banc? Je n'en sais rien.
Le banc des lys est notre banc; nous y revenons comme à un gîte sans
penser à rien qu'à nous asseoir là et à rester l'un près de l'autre
immobiles et souvent silencieux. Il me prend la main, il me touche les
cheveux, il me dit des choses que je n'ai jamais entendues et que je ne
comprends pas toujours. Mon coeur bat; je laisse sa jambe s'appuyer à la
mienne et quand il m'a baisé la main, j'ai envie de baiser la sienne.
Mais je ne le fais pas parce que je réfléchis trop longtemps et qu'alors
nous entendons la voix de Madame des Fresnes qui parle très haut avec
Mademoiselle.
Paul m'a fait des vers à propos des grands lys qui nous regardent en
effet comme des figures. Il me semble que je n'aimerais pas beaucoup ces
vers-là, s'ils ne m'étaient pas adressés; ils ne ressemblent pas du tout
à ceux de notre Choix de Lectures. Je te les envoie pour que tu me dises
ton avis:
LES GRANDS LYS PALES
_A Annette._
Songez au sourire pâle des grands lys dans la nuit.
Ils ont des faces tristes et de beaux airs penchés;
Leur regard s'allonge en lueur douce et poursuit
Ceux qui marchent dans le jardin le front penché.
Songez que les grands lys écoutent les paroles,
Qui sortent des abîmes où sommeillent les coeurs.
Ils tendent comme des oreilles leurs corolles
Et ils n'oublient jamais le murmure des coeurs.
Ils écoutent si bien qu'ils entendent le silence;
Ils entendent le bruit du sang dans les artères,
Ils entendent les épaules frissonner en silence,
Ils entendent ce qu'on tait et ce qu'on voudrait taire.
Les lys aux faces tristes entendent les dentelles
Que le vent et la vie gonflent sur les corsages,
Ils entendent les cheveux doux comme des dentelles
Qu'un souffle agite et tourmente en signe d'orage.
Les lys aux faces tristes regardent dans la nuit;
Ils voient lorsque les mains se rapprochent tremblantes
D'avoir osé s'unir un instant dans la nuit
Et leur sourire a des ironies complaisantes,
Car ils savent ce qu'ignorent les hommes et les femmes
Et ils pourraient prédire aux âmes leurs destins
Et enseigner aux hommes à lire le coeur des femmes:
Songez aux grands lys pâles indulgents et divins.
PAUL PELASGE.
Voilà, chère Adélaïde, la vie d'une petite fiancée au château des
Frênes, pendant le mois de septembre 189...
Annette Bourdon
ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR
Les Frênes, 14 septembre.
... Vous savez pourquoi je suis allée vous voir. Il y avait un tel
désaccord entre le ton de vos lettres et ce qu'avait dit de vous à un de
mes amis quelqu'un qui vous connaît bien, que j'ai voulu connaître la
vérité. Nous avons passé deux jours ensemble et alors vous avez été
sincère; cela fait que je vous pardonne, mais je reste humiliée d'avoir
été dupe de votre vertu et de votre amitié passionnée. Si j'avais su que
vous aviez des amants, si j'avais su qu'on rencontrait chez vous des
filles à tout faire, je ne vous aurais pas écrit avec cette confiance
dont vous avez abusé. Cette histoire de ma vie que j'écrivis pour vous,
vous l'avez perdue, vous l'avez oubliée en quelque hôtel de hasard, et
me voilà à la merci du premier curieux qui voudra s'amuser au «Songe
d'une femme»! En vérité, c'est pour cela que je suis allée chez vous,
pour vous reprendre des lettres où je me suis racontée avec la franchise
d'une âme forte, quand je m'adressais à une femme sans courage, sans
volonté et sans passion. La lettre où vous m'aimiez trop ne m'a pas fait
reculer, parce que je suis au-dessus de pareilles tentations. Le
souvenir de vos enfantillages de pensionnaires ne me fait pas rougir,
mais ne me donne pas, à cette heure, le désir de renouveler, en toute
liberté, des actes ridicules. Vous avez pu vous apercevoir de ma
froideur ironique à vos minauderies. Je suis assez belle pour n'avoir
pas le désir de contempler la beauté des autres femmes; je n'aime pas
assez les femmes pour vouloir leur donner du plaisir; et je ne vois pas
bien ce que je pourrais leur demander qu'un homme ne m'ait offert à
genoux. Vous aviez un amant très convenable et qui vous aimait. M. P. B.
Tâchez de le reconquérir. Mais je crains qu'il ne soit trop tard, car il
connaît--c'est un de ses modèles--la petite que ma visite a chassée, et
il ne se soucie guère, j'imagine, d'avoir pour «rival» cette joueuse de
mandoline. Je ne vous déteste pas, je vous plains,--surtout quand je
considère la vie, compliquée peut-être, mais agréable et sûre, que je me
suis organisée. Je vous regarde avec pitié du haut de mon bonheur, du
bonheur que j'ai voulu, que j'ai créé de mes mains, que je tiens et que
je possède. Et pourtant, en quelles conditions meilleures n'étiez-vous
pas, riche, mariée et libre! Moi, j'ai subi tous les esclavages et j'y
suis restée reine. Relève-toi, chère Claude, reprends ton rôle de
dominatrice, mets le pied sur les hommes et réjouis-toi de les voir
pleurer sur ton ventre. Le bonheur, c'est ça, c'est de les mener par la
main tout le long de soi, comme des fous et de les entendre chanter leur
triomphe à la minute où ils sont prostrés dans la décrépitude animale.
Ça, et peut-être d'en être dupe, le temps de fermer les yeux. Il n'y a
de lutte et de victoire que d'un sexe à l'autre, que d'un sexe sur
l'autre; toutes les autres rencontres sont des complicités sans
adversaires. Il est ennuyeux, quand on a gagné la partie, qu'il n'y ait
pas de vaincu. Je suis tout en feu, tout en amour et tout en haine! Leur
sang me rafraîchit, me console et me venge. Nous n'avons que du lait;
ils ont du sang. Ainsi, tu as quitté ton amant pour l'ombre de toi-même,
tu as quitté celui qu'on terrasse et qu'on dompte pour celle qu'on
caresse comme un animal hypocrite. L'homme n'est pas hypocrite; il est
orgueilleux, et son orgueil rugit au moment où ses nerfs le couchent
sans force dans ses muscles pétris par nos talons. J'aime les plus
violents et les plus perfides; je les enivre mieux que les faibles et
les humbles. Il y a tant à manger en moi, je suis une telle plénitude de
communion qu'ils se gorgent et se soûlent avant que le pain charnel ait
fondu tout entier sous leurs dents: la table reste mise et leur désir,
en mourant, contemple dans un soubresaut la corbeille de pêches et de
raisins où ses dents n'ont pas mordu. J'ai un rebelle. Cela m'amuse. Il
se croit rassasié parce qu'il s'est levé de table en tournant le dos à
la table et parce qu'il a vu, de la fenêtre où il se penche, une haie de
framboisiers. Mais quand il aura goûté aux framboises aigres de la
maigre virginité, il reviendra aux fruits qui réjouissent les yeux, les
mains et les lèvres. J'ai la foi. Je suis heureuse.
Anna
PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
Les Frênes, 14 septembre.
... J'ai oublié de te dire, cher Bazan, ou peut-être ne le savais-je pas
encore, que Joconde avait été furieuse de la porte barricadée. Venant
après la conversation que je t'ai rapportée, cet avertissement, donné
d'un ton contrit, lui a crispé la figure. A-t-elle soupçonné mon
intervention? Je ne le crois pas. Elle a trop de confiance en elle-même
pour admettre qu'on s'éloigne volontairement d'elle, tant que le contact
est obscur et sans danger. Mais je me croyais libéré et libre de donner
toute ma pensée et toutes mes heures à la petite Annette: jamais je n'ai
été moins libre. Dès que je m'éloigne des allées suivies, seul avec
Annette, dès que nous avons commencé à sourire et à jouer avec cette
indifférence passionnée qui est une des marques de l'amour sûr de
lui-même, alors, à quelque détour de sentier, à la surprise d'un buisson
ou d'un arbre, voici Joconde. Elle ne nous regarde pas, elle est bien
trop fine, elle nous sent; elle ne nous accompagne pas, elle nous suit;
elle ne nous suit pas, elle nous précède. Nous la trouvons à l'endroit
où nous allions nous asseoir, écrasant de sa beauté un peu lourde la
mousse où Annette laisse à peine la trace de ses reins. Elle mordille le
brin de jonc que j'ai rompu la veille pour en extraire en vain la moelle
blanche et fragile; elle achève d'effeuiller la branche de coudrier où
j'avais laissé deux feuilles déchiquetées par mes dents; elle brise en
plus petits morceaux les brindilles de bois mortes que j'avais cassées
en regardant Annette qui me regardait. Elle ne regarde pas. Elle regarde
un livre. Mais elle ne voit pas son livre et elle nous voit. Elle nous
guette, elle nous devine, elle nous distance. C'est elle qui a fait
remuer cette fougère, et non le vent; c'est elle, et non un oiseau, qui
a fait osciller cette branche de hêtre. Elle vient de passer, et
cependant elle va passer encore. Elle est partout dans le taillis qui
était notre refuge; elle est le vent et les oiseaux, elle est les
écureuils et les chats à la chasse. Annette s'en amuse, sans comprendre.
Elle croit que Mademoiselle est distraite. Mademoiselle est à l'affût.
C'est le fantôme du plein jour, la larve de l'après-midi, la dame
blanche des crépuscules dorés. J'ai envie de tendre sous les feuilles
mortes des pièges à femme. Elle empoisonne ma vie, mais j'en ris, car
elle avoue sa jalousie, et cet aveu la prendra un jour ou l'autre.
J'attends. Songes-tu à cela, cher Bazan, que je suis venu presque par
hasard aux Frênes, que je comptais m'y reposer quinze jours dans un
ennui doux, que voilà plus de six semaines que j'y suis, que j'y ai aimé
deux femmes, que j'y ai trouvé une fiancée et une maîtresse, que la
tragédie m'entoure comme un cercle d'orages, et que je ne sais plus si
nous allons sortir tous vivants de ce vieil oasis de paix? Je suis mal à
l'aise pour combiner mes défenses. Joconde m'a-t-elle dit la vérité? Je
ne sais. Elle me parlait avec une colère ironique où il y avait de
l'amertume et de la franchise. Si elle a dit la vérité, s'il faut que je
compte avec les passions d'un vieillard hypocrite, je ne sais ce qui
arrivera. Je veux sauver Annette, mais moi-même? Cette Joconde, que je
hais et que je tuerais, est toujours mon plaisir. Plaisir de honte,
plaisir détesté, mais subi peut-être par diplomatie, peut-être par
lâcheté. Mon cher ami, je te dirai tout, pour que tu me juges; elle m'a
forcé à dérober dans le cabinet de M. des Fresnes la clef de notre porte
maudite. La porte est redevenue la souriante entremetteuse des premiers
jours; elle s'efface comme une procureuse sur le seuil où se paie la
provende; elle se referme doucement quand l'oeil du galant a vu le lit
obscur où une forme de volupté se gonfle comme une vague et déroule
autour de ses reins l'écume d'une dentelle que le désir déchire. Joconde
est plus belle d'avoir été aimée. Elle est la femme sans âme, où toute
en petites âmes de chair; chaque grain de sa peau et chaque duvet de sa
peau ont une sensibilité. Nulle part la main ou les lèvres ne
l'attaquent inutilement; le grand serpent blanc se déroule et s'exalte,
ses yeux regardent avec un flamboiement doux et suivent avec une
complaisance attendrie tout ce qui se passe le long de lui-même. Elle
est de la race des courtisanes qui sont nées pour la science. Elle sait,
elle devine et elle imagine. Elle est divine et libertine; elle le sait
et elle dit: les corps sont des visages plus blancs et plus doux. Elle
dit peu de choses. Elle donne et elle prend. Elle est inépuisable et
elle ne rassasie pas. Elle a des mouvements qui rajeunissent les désirs
et des gestes qui déterminent l'enthousiasme. Il y a de ses
enfantillages qu'on n'accepte pas sans actions de grâces et de ses
cruautés qui fanatisent les muscles. Je pense à elle longtemps encore
après que j'ai forclos la porte et caché dans ma valise la clef
infernale. Alors, je m'endors dans un harem, car chacune de ses beautés
se dresse en vie et en fleur dans mes rêves agités. Une Indienne couleur
de safran, grasse et vêtue au-dessous du nombril, m'introduit très
sérieusement dans une grande serre où la lumière est bleue et verte, en
me disant: Ne vous endormez pas, les fleurs vont s'ouvrir. J'entre et je
vois le miracle. Voici des champignons blancs, énormes et palpitants; le
sommet de leur chapeau est formé d'une coque rose qui se gonfle et se
dégonfle comme une narine entraînant tout le champignon qui se met à
battre ainsi qu'une aile. Cela remue, cela tourne, cela devient une jupe
de ballerine d'où sort une femme en maillot rose, puis le maillot se
déchire et tombe comme la robe d'une figue mûre, et la femme est nue,
immobile en une pose d'offrande. Mais voilà que ses deux seins menus et
aigus s'exaspèrent et tremblent; ils deviennent des ballons, ils
étouffent la femme nue qui s'offrait; ils se couchent sur leur tige
courte; ils sont deux grands champignons blancs surmontés d'une coque
rose, ainsi que des parasols chinois. Et cela recommence et cela se
multiplie, mais je regarde les autres métamorphoses. Je me promène, je
fais le tour des corbeilles, je juge, je contemple, je respire, je
flatte. Voici la fleur qui est un oeil bleu au bout d'une longue tige
verte que deux feuilles étroites coupent au milieu; l'oeil se balance
gouailleur et prometteur; il ne regarde que de côté; son regard filtre
comme un rai dans une cave. Cet oeil a une grande paupière bistrée qui
lui pend sur le cou; il la rabat comme un capuchon et je crois qu'il
s'endort. Il y a une autre plante qui ressemble à une orchidée. Elle est
effroyable et couleur de boeuf cru. Elle s'ouvre comme un écrin; elle
bâille comme une pomme rouge lacérée par les bouvreuils; puis tout d'un
coup elle se tord, se déchire et ses lèvres pendent pareilles à des
oreilles roses; les oreilles se drapent comme autour d'une forme
féminine et c'est encore, dressée sur sa tige, insolente et douce, une
femme qui attend, qui rêve ou qui se souvient. Je détourne les yeux pour
ne pas voir cette jolie femme frêle et chaste redevenir la fleur couleur
de boeuf cru qui bâille avec l'impudeur de la stupidité. Plus loin,
c'est la tribu des cactées, les tiges qui sont des jambes coupées au
genou ou au bas du ventre comme des colonnes tronquées; celles qui sont
des ventres rampants couverts de houppes; celles qui sont des troncs
d'arbres où je devine une palpitation humaine, celles qui sont des têtes
rases, têtes sans organes, toutes rondes, moitié roses et moitié
blanches comme des cochons de lait. Cela devient diabolique; je n'ai
plus peur, j'ai honte, et j'envoie un coup de pied dans un ventre
rampant qui ressemble à un sac de farine. Mais le ventre saute sur les
colonnes tronquées; un buste et des bras viennent se coller à sa chair
moite; les bras choisissent une tête, les yeux, une bouche, cueillent
une des fleurs couleur de boeuf et le monstre s'avance en minaudant vers
moi et me tient un discours: «Ne me reconnais-tu pas, amant? Nous sommes
ce que tu aimes et ce que tu viens d'adorer séparément. Nous sommes,
réunies à la hâte, il est vrai, la beauté même qui t'a réjoui cette
nuit; nous sommes chaque partie d'elle-même, chacune des chapelles où tu
t'es mis à genoux avec beaucoup de ferveur. Qu'importe l'ordre de notre
architecture? Veux-tu que les jambes soient des bras et les bras des
jambes? Voilà. Regarde. Veux-tu que les yeux soient au bout des seins et
les framboises des seins à la place des yeux? Voilà. Regarde. Veux-tu
que la bouche qui te parle, te parle d'entre mes blanches cuisses, mon
mignon? Voilà. Regarde. Veux-tu que la tête descende à la hauteur de mon
ventre et que mon ventre soit ma tête? Voilà. Regarde. Tu vois je
m'exprime très bien et pourtant je n'ai pas de dents. En suis-je moins
belle? Nous n'en sommes plus, mon cher, à la spécialisation des organes.
Nous sommes des intelligences, nous autres, et nous savons tirer parti
des anomalies. N'as-tu pas un petit miroir de poche? Donne. Oh! que je
suis jolie! Voilà l'ordre véritable des choses, voilà l'architecture
définitive. L'anomalie est devenue la beauté. Tu m'aimes, dis? Donne-moi
tes lèvres, mon amour! Donne-moi ton âme. Bois ma pensée et ma vie sur
la bouche que je te livre. Viens, prends-moi, serre-moi dans tes bras.
Ah! comme je t'aime! Il n'y a que les femmes très belles qui savent
aimer. Je suis très belle et j'aime. Où est le petit miroir? Merci. Ah!
je crois que j'ai trouvé ma forme définitive. Venez toutes, vivez!» Et
sans abandonner mes membres où il s'enlaçait comme une pieuvre, le
monstre fit un geste de résurrection et ce fut une montée de larves dont
les suçoirs convergeaient vers ma vie... Je criai et je m'éveillai.
Crois-tu, cher Bazan, que ce rêve ait une signification? En tout cas, il
n'a eu d'influence que sur mes nerfs. J'ai mal dormi, mais je ne me suis
pas repenti. Je m'accoutume à Joconde, jusqu'au jour du dégoût
définitif. Ce jour-là, je serai très impitoyable, parce que je suis très
égoïste.
Paul Pelasge
ANNETTE BOURDON A ADÉLAÏDE FAIRLIE
Les Frênes, 19 septembre.