les sourires des étoiles, nous nous promenions dans le parc, le long de
ce même bois qui est le refuge nocturne de tous les oiseaux des
environs; l'heure était douce et le silence des choses nous imposait
silence. Mais Georges frappa dans ses mains et voici qu'un bruit long et
léger, singulier, profond, s'élève d'entre les branches; c'est un océan
d'ailes surprises, un effarement de peuple en robes de soie, un froissis
délicieux de plumes gonflées: tous les oiseaux réveillés, pour une
seconde dressés sur leur perchoir, inquiets si c'est l'aurore ou si
c'est l'épervier. Je fus étonné, mais Annette eut peur et aussi Joconde
et (sans doute parce que je me trouvais là) elles se jetèrent vers moi
dans un tremblement que je calmai en leur ouvrant mes bras. Joconde se
dégagea bientôt avec une certaine impertinence, mais, Georges ayant
recommencé (cette fois en allumant un tison), elle se pressa plus
étroitement le long de mon corps, ma main rencontra la sienne par-dessus
ses hanches et, rendu audacieux ou peut-être fou par la nuit que la
lueur avait faite pour nos yeux, j'étreignis contre la hanche forte la
main qui s'était laissé prendre et je frôlai de ma joue la figure qui ne
s'éloignait pas de la mienne. Ce fut une seconde de possession, de
certitude charnelle... La voix de Georges brisa notre enlacement de
hasard. Annette lui demanda ses tisons et fit des flammes dont les ailes
remuées dans les arbres semblaient le crépitement douloureux: «Annette,
dit Joconde, laissez dormir ces pauvres oiseaux.» Alors nous fûmes
encore aveugles et j'atteignis une bouche brûlante qui trembla sous mon
baiser; les reins de la femme se cabraient au jeu inconscient de mes
doigts dévoyés; j'entendis un «oui» qui ne répondait pas à une
question... Elle s'éloignait avec Georges et Anne, et Annette avait
repris mon bras que j'étais encore troublé. «Venez donc, disait Annette,
laissons dormir les pauvres oiseaux.»
Voilà donc ma situation, mon cher ami. J'aime Annette, petite âme
sentimentale, et j'aime Joconde, chair sensuelle et cheveux violents...
Je te dirai la suite, s'il y a une suite, car je pars dans quatre ou
cinq jours...
Paul Pelasge
PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
Les Frênes, 27 août.
... Il y a eu une suite le soir même. J'avais d'abord résolu de ne pas
te la dire, car je suis moins habitué que toi au nu; je me résignerais
difficilement à faire, comme un peintre, participer le public aux joies
égoïstes de mes yeux; au delà de certains gestes et d'un certain état
charnel, j'écarte même un ami, même toi. Mais je ne t'appelle pas, je ne
te parle pas, je ne t'écris pas; je te communique un cahier de notes que
tu me rendras, après avoir cru lire un roman.
Notre petite aventure était de celles qui exigent le silence, une
explication ou une conclusion. J'aurais préféré tout à une explication
et le silence à la conclusion, car je veux rester libre, et rien ne
pouvait me faire croire que Joconde fût une de ces femmes perfectionnées
qui savent cueillir la fleur sans arracher en même temps la touffe verte
avec ses racines et sa glèbe. Je n'aurais nul goût à transplanter ma
liberté, alors en pot comme une giroflée, dans un giron trop tendre, à
l'abri de bras trop amoureux. Je désirais Joconde, comme on désire un
joli enfant rencontré dans la rue, pour le caresser et le faire sourire,
mais non pour l'installer chez soi en prince et en tyran. Alors, comme
je ne voulais pas de conclusion, il n'y en eut pas; mais nous
continuâmes les préludes interrompus...
Je déplaçai doucement la commode et je n'eus qu'à tourner un bouton et à
pousser une porte, un peu revêche, pour apercevoir, assise dans son lit,
inquiète et pâle, Joconde, qui avait perçu le bruit de tous mes
mouvements et qui attendait. Je fus à genoux, baisant ses doigts
respectueusement (comme dans les mauvais romans) avant qu'un geste eût
tenté de me faire peur. Je ne lui parlai pas de mon amour, mais de sa
beauté, et j'étais très timide parce que sa peau n'était pas aussi
blanche que je l'avais cru. Nous conclûmes un pacte de sagesse et je
repris mes fadeurs; je fus descriptif et esthétique; je comparai entre
elles des statues célèbres. Un mot d'esprit l'amusa; en voulant
comprimer son rire et rajuster sa chemise qui se décolletait trop, elle
eut une maladresse qui me livra sa gorge. Je n'en profitai pas et lui
dis qu'elle ressemblait dans cette pose aux femmes de terre rouge qui
gisent à demi-ressuscitées sur les lourds tombeaux étrusques.--«Pas pour
la couleur, j'espère?» Et elle se donnait à mes yeux maintenant fixes.
Je ne pus me retenir de toucher ce que mes yeux avaient caressé, et
comment imposer à mes mains un itinéraire et empêcher mes lèvres de
connaître aussi ce que mes mains avaient connu? Nous restâmes ainsi
longtemps tassés l'un contre l'autre, avec la sauvegarde de mes
vêtements. Je sus qu'elle me pardonnait quand sa bouche se détacha de la
mienne et je m'en allai, ayant baisé ses yeux fermés... Que doit-elle
penser de moi si elle n'est pas vierge? Voilà ce que je me demandais en
essayant de m'endormir à mon tour.
Je ne l'ai pas revue, ou presque pas. Une lettre, ce matin, l'a rappelée
à Versailles; elle vient de partir. Le conseiller est très malade; mais
on ne veut pas inquiéter inutilement les deux jeunes filles... Si
j'avais dix ans de plus, je voudrais marcher sur mes principes et
épouser Annette pour la consoler, car elle va peut-être se trouver pas
très riche et elle pleurera beaucoup son père, pauvre petit coeur! Quant
au départ de Joconde, il me sauve du ridicule ou d'une folie. Je ne
connaîtrai pas la pensée du sphinx, mais qu'importe? Et puis, le sphinx
pense-t-il autre chose que la pensée que je lui prête?
Paul Pelasge
PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
Les Frênes, 6 septembre.
Joconde est revenue, je suis resté. Annette m'a donné tout son coeur et
Joconde toute sa beauté. Je vis dans l'émotion d'un double triomphe. Il
me semble que je règne. Royaume de tragédie dont j'attends le cinquième
acte, peut-être douloureux. Mais j'irai jusqu'au bout. Quand le
conseiller viendra chercher ses filles, je lui demanderai la main
d'Annette, et Joconde comprendra... C'est elle, en somme, qui est venue
vers moi. Dès le soir de son retour, elle a frappé à la cloison. J'ai
déplacé le meuble, je suis entré. Elle m'attendait comme dans les
images. Hier fut la troisième nuit, muette et babylonienne. Sa bouche a
des baisers et non des paroles. Elle me ferait peur si j'avais quelque
naïveté et si je l'aimais. Je crois qu'il est préférable de ne pas aimer
une femme pour être charnellement heureux avec elle. Je ne vois
décidément en Joconde qu'une des femelles de ma race et je m'enivre, en
respirant ses cheveux, de toute la profondeur des odeurs animales. Je ne
tiens pas sous mes membres une femme ayant un nom, des robes, des gants
et un rang dans le monde; c'est une bête que je courbe à mon désir, et
nous avons autant de pudeur que les animaux qui hurlent d'amour au fond
des bois... En dehors de ces heures de folie sensuelle, tout le long du
jour, nous nous tenons dans l'attitude la plus indifférente. Je fais la
cour à Annette devant elle, sans qu'elle dise un mot, sans qu'un de ses
doigts proteste, ou sa pâleur. Seulement elle me regarde avec un sourire
éteint où il y a une sorte de complicité ironique; elle suit tous nos
mouvements, elle observe et se tait. Si je lui adresse quelques mots,
elle me répond à peine. On dirait qu'elle cuve sa volupté. Hier
cependant nous avons eu une brève conversation qui t'intéressera et j'ai
lu des lettres qui te surprendront sans doute. Sa correspondante est
bien la marquise du Cygne. D'après ces lettres, ta Léda serait une femme
mélancolique, froide et vertueuse, tourmentée en vain de désirs
sentimentaux. Cela concorde peu avec tes confidences. Ces deux amies de
pension renouant connaissance sans se revoir, après dix ans
d'éloignement et de silence, ont dû échanger d'abord des mensonges. Les
femmes mentent toutes les fois qu'elles n'ont pas à craindre d'être
contrôlées et démenties. Joconde me l'a presque avoué. Elle s'est vantée
à son amie d'être admirablement heureuse, de vivre dans un perpétuel
songe de joie, d'avoir une vie de sécurité et de plénitude: il
s'agissait d'un songe en effet, car le présent lui était dur, j'imagine.
Quoique je ne sois pas, comme je l'avais craint, son premier amant, elle
ne semble pas avoir jusqu'ici joui de bien longues et bien douces
amours. Songe d'avenir, réalisé pour quelques semaines, qui lui en
assurera la possession certaine et durable? Pas moi, assurément.
J'espère qu'elle n'a pas d'illusion là-dessus, car je serais désolé de
faire souffrir une femme à qui je dois des plaisirs certains...
Paul Pelasge
PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE
Paris, 8 septembre.
... Léda vient de rentrer aux Pins, en convoyant son mari assez malade.
Je l'ai à peine vue, quoiqu'elle ait bien voulu encore m'accorder
quelques moments. Mais j'ai senti que c'est la fin et qu'elle a trouvé
un instrument plus agréable à ses mains délicates et fraîches. La
vérité, cher ami, c'est qu'elle a emmené Patraque en qualité de
lectrice! Il est vrai que Patraque lit fort bien, qu'elle a passé
quelques mois au Conservatoire, qu'elle a été institutrice. Peut-être
même la petite rusée a-t-elle des diplômes, des certificats! Elle a
surtout sa beauté de pervertie, son regard crispant, le mouvement
singulier de ses lèvres dont le langage muet est compris de celles qui
veulent comprendre. N'étant pas assez débauché pour me réjouir d'un
incident qui me donnerait peut-être deux maîtresses sans préjugés, si je
le voulais bien, je me tais, un peu humilié, et je peins avec une
férocité désespérée. Maintenant que j'ai renoncé à Léda, ma suite de
femmes au cygne me semble médiocre; je ne les exposerai pas et quand
j'aurai extorqué assez d'argent à Durand, j'irai regarder les yeux purs
des Bretonnes en prière...
P Bazan
_P.-S._--Léda a oublié chez moi un petit sac où j'ai trouvé ce paquet de
lettres. Je n'ai aucun scrupule à te les envoyer. Celle que j'ai
entr'ouverte est datée des Frênes. Il s'agit donc bien de Joconde. Sois
heureux. Je t'écrirai de Bretagne.
P B
CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES
Les Pins, 6 septembre.
Me voilà, cher Bonheur, rentrée aux Pins,--peut-être pour l'éternité!
Mon mari est fort mal; je suis triste, j'ai le coeur vide et la tête
lourde: que vais-je devenir? J'ai engagé, en passant à Paris, une jeune
institutrice qui me fera des lectures et me distraira peut-être un peu
par son gazouillis. Décidément incapable d'aimer, de me donner comme on
se jette à l'eau, les yeux fermés, je me réfugie dans le rêve et dans
l'idéal. On me lira les histoires d'amour que je n'ai pas vécues et je
frôlerai la robe des héroïnes dont j'aurais pu être la soeur. Ma
lectrice est jolie; du moins, je la trouve agréable à regarder, et cela
me récrée, tout en me donnant la peur d'un enlèvement. Moi aussi, je
suis jolie, et mieux encore, et nul n'a su me prendre; mais une
lectrice, cela se cueille comme une branche de lilas... J'ai à t'avouer
une étourderie dont tu me gronderas: j'ai égaré en voyage le paquet de
tes lettres et la plus importante et la plus chère, celle où tu me
contais ta vie. Il est vrai que je l'ai tant lue et relue que je la sais
par coeur; je me la récrirai tout entière une de ces semaines, afin de
jouir encore plus intimement du parfum de ton bonheur... Chère Anna, ne
viendras-tu pas me voir? Chère Anna, je t'aime! Oh! que je voudrais
toucher à tes mains heureuses, baiser tes yeux pleins de joie! Je
voudrais entendre de ta bouche le récit torturant de tes voluptés et de
tes langueurs! Viens me corrompre, viens me réchauffer et m'enflammer!
Toi, seule, tu pourrais me décider à rompre avec l'ennui, à me violer
moi-même, à m'offrir au hasard des bras qui se tendent autour de moi...
Mais tu ne viendras pas, puisque tu es heureuse et je ne déchiffrerai
pas dans ton regard le secret de tes heures de paradis... Mais, dis-moi,
est-ce que le bonheur que tu donnes vaut celui qu'on te donne? L'amour
ne serait-il pas un appauvrissement? Je me sens riche et je garde ma
richesse pour ne pas amoindrir ma force et ma beauté. Je ne veux pas
ouvrir la main, je suis sans désir; je n'aurais pas de plaisir à voir
sourire les yeux fermés qui se rouvriraient d'amour sous mes baisers
distraits. Il faudrait ton exemple et ta présence pour fondre la cire
qui m'enveloppe comme une larve d'abeille; avant tes confidences, je ne
savais pas... Me comprends-tu? Je savais tout et je ne savais rien.
Viens et je te parlerai avec une entière confiance. Quand j'écris, je
suis réservée; je le suis au point qu'on ne m'entend plus et que
j'aurais l'air de mentir parfois... Mais je ne voudrais rien cacher à
une amie telle que toi et je regarderais sans trembler dans tes
prunelles au milieu des aveux les plus fous. Viens, amie, je te parlerai
comme à un confesseur que je voudrais faire trembler d'amour; je te
dirai ce que j'ai fait et ce que j'ai rêvé, mais ce ne sera pas comme
toi «avec la joie de revivre des actes qui émurent toute l'architecture
de mon corps». En te parlant, je ne songerai pas à mon passé, qui n'en
vaut pas la peine, mais à mes jours futurs, à demain, si tu me promets
demain. Tu aimes ta beauté dans les yeux des hommes? Comment as-tu
appris à lire en ces miroirs troubles? Je veux savoir cela. J'aimerai,
en adorant ton regard, le reflet de ce que furent ceux qui crièrent sur
ta gorge; c'est par toi que je peux arriver à l'amour des hommes, si
telle est ma destinée: elle t'appartient, tu décideras de mon sort et de
mon coeur. Si je te donne tout, ne me garderas-tu pas tout, dis?... Que
d'extravagances! Vas-tu me reconnaître? J'avais commencé à t'écrire,
froide et grave comme je veux être, et comme je suis quand ma nature
agit d'elle-même sans influences extérieures; mais le souvenir de ta
confession, et la chaleur orageuse de cette après-midi, et le joli
visage de ma lectrice qui regarde, surprise, l'excitation de mon regard,
chaque fois que je lève la tête pour penser à toi, tout cela m'a
troublée... Dis-moi quand tu viens? Écris-moi, mais un mot seulement.
Garde pour nos causeries le récit de ces longues voluptés... Il me
semble que je te vois, et je meurs...
Claude
PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE
Paris, 10 septembre.
... Me voilà bien guéri, cher Pelasge, car c'était ce que je croyais,
quoique la fugue ait été fort atténuée par l'attitude dont se vante,
avec une certaine drôlerie, la petite Patraque. Elle m'est arrivée, ce
matin, comme j'allais partir, et je l'ai assez mal reçue, pour la punir
de la journée qu'elle me fait perdre. Patraque prétend avoir résisté à
la séductrice. Elle a eu un mot superbe: «Cela, c'est de la passion, ça
ne se paie pas!» Cette noblesse de tenue dans la débauche me réjouit
beaucoup; cependant je ne crois pas à l'histoire. Patraque est très
jalouse et j'imagine quelque scène prodigieuse avec une femme de
chambre, une amie, je ne sais... Enfin, je pars. Je ne peindrai même pas
de Bretonnes; je peindrai la mer. Mais la mer est une femme et j'ai peur
de ne pouvoir la contempler sans dégoût.
Bazan
PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
Les Frênes, 10 septembre.
... Voilà deux jours que Joconde est partie, pour un bref voyage, après
en avoir demandé, par télégramme, avec beaucoup de déférence (c'est moi
qui portai la dépêche), la permission au conseiller. Je suis tranquille
et je consulte les pâquerettes avec Annette. Ce matin, M. des Fresnes
étant venu dans ma chambre, je lui ai montré en riant le mécanisme
ingénu de la commode et il a été très surpris. Depuis un quart d'heure
la porte est fermée par le triple tour d'une bonne vieille serrure bien
dérouillée et bien huilée; M. des Fresnes n'en a pas jeté la clef dans
l'étang, mais il la détient parmi un considérable trousseau pendu dans
sa propre chambre. Mon cher ami, la beauté d'une femme dont on n'aime
que cela, c'est bien peu de chose. La plus belle n'a plus de mystères la
septième nuit et la plus perverse n'a plus de secrets. Il n'y a pas de
milieu entre le harem et la vertu, entre toutes les femmes et une seule;
mais l'infini n'est pas dans la variété, l'infini est dans l'unité, il
est dans les yeux de la petite Annette. Elle attend de moi sans doute
beaucoup moins que je ne lui donnerai et moi je sais que je trouverai en
elle, sculptée par ses doigts purs, la statue même de mon désir. Nous ne
serons pas trompés. Je ne t'ai pas raconté comment nous sommes venus à
nous aimer, après mille petites folies qui ne nous engageaient à presque
rien? Non, je ne t'ai rien dit de cela, parce que c'est ineffable.
Ineffable et si divinement absurde! Vu du rivage, c'est absurde; pour
les passagers qui se saisissent par la main au milieu de l'orage, c'est
divin. Il semble qu'on allait périr et que la barque, tout d'un coup,
vogue en eau calme. Il se fait un arrêt dans la marche des choses; les
yeux qu'on regarde ont une profondeur de vertige; les paroles qu'on
allait dire meurent dans une magnifique obscure signification; seul le
silence parle dans ce moment grave et il dit tant de choses que les
coeurs, pour mieux le comprendre, éclatent en sanglots.--L'ironie, ce
soir-là, prit la fuite, elle avait honte. Reviendra-t-elle? C'est
possible. Je ne la chasserai pas, car je n'en ai pas peur...
Paul Pelasge
_P.-S._--Je te renvoie sans les avoir lues les lettres de Joconde. Cela
ne m'intéresse plus.
P B
PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
Les Frênes, 12 septembre.
... Joconde est allée aux Pins! Je comprends ta dernière lettre. C'est
très curieux. Ne trouves-tu pas singulier cet amour mutuel de nos deux
maîtresses et que nos caprices aient été sombrer ensemble dans le même
trou d'enfer. Joli dénouement pour un roman mondain! Dès que j'ai su
d'où elle revenait, je me suis mis à l'observer avec une curiosité
diabolique. Elle avait toujours son même air calme et reposé, mais je
n'ai pas souffert une attitude qui m'apparaissait une moquerie et j'ai
voulu la torturer. Elle a souri et c'est moi qui ai souffert. Voici à
peu près notre conversation:
Moi: Comment va la marquise de la Tour? Pense-t-elle toujours à mon ami
Pierre Bazan?
Elle: Elle ne m'en a pas parlé.
Moi: On dit que sa lectrice est fort jolie.
Elle: Quelle lectrice?
Moi: Une petite Parisienne, toute blonde et blanche. Je l'ai vue dans
l'atelier de Bazan et quand je la dis fort jolie, je parle de ce que
j'ai vu. C'est aussi chez Bazan, et sans plus de voiles, que votre amie
l'a vue--et aimée?
Elle: Pas longtemps.
Moi: Vous voyez que je suis renseigné.
Elle: Moins bien que moi.
Moi: Sans doute, puisque la lectrice est partie des Pins deux heures
après votre arrivée.
Elle: C'est moi qui l'ai chassée.
Moi: Vous avez donc des droits sur la marquise?
Elle: Ceux d'une amitié très ancienne...
Moi: ... Et très tendre.
Elle: Comme vous le dites.
Moi: Vous me faites horreur!
Elle: Menteur!
Moi: Quoi! Vous croyez que je puis souffrir ce partage équivoque?
Elle: Tout partage est équivoque. Celui-là serait innocent au prix de
ceux que vous avez tolérés, sans doute...
Moi: C'est dégradant.
Elle: ... Mais il n'a pas eu lieu. J'ai été aux Pins consoler une amie
malheureuse, voilà tout.
Moi: Consoler! Ne mêlez pas ce mot à une turpitude!
Elle: Vous ne pouvez pas m'insulter: je vous aime.
Moi: C'est fini.
Elle: Non. Je vous aime. Je vous aimerai toujours, toujours, cher ami.
Je vous aime assez pour vous permettre toutes les folies, même celle de
vous marier avec une enfant; mais je vous aime trop pour vous abandonner
jamais,--ni pour permettre que vous m'abandonniez jamais. Il y a
longtemps que je vous aime, allez! Je vous guettais depuis des années.
Or, je vous tiens, et mes bras sont de fer. J'ai vécu avec votre ombre
un songe long et doux qui commence à se réaliser, mais il me semble que
je rêve encore, et je ne veux pas me réveiller. Vous êtes ma vie, et je
veux vivre. Je suis sûre de moi,--et de vous!
Moi: Mais je ne vous aime pas. J'ai voulu vous avoir; je vous ai eue;
mon désir est passé.
Elle: Brutal!
Moi: Je vous répète que c'est fini.
Elle: Cela commence à peine.
Moi: Sottise! Vous n'avez pas la prétention de me suivre partout où
j'emmènerai ma femme, je suppose?
Elle: Vous resterez près de moi, tous les deux.
Moi: Vous croyez peut-être que M. Bourdon vous gardera comme nourrice de
ses petits-enfants!
Elle: O le malheureux qui ne sait pas que je suis la maîtresse du
conseiller, et que demain je serai sa femme!
Moi: Mensonge!
Elle: Oh! que non!
Moi: Bien. Il saura qu'il est trompé.
Elle: Soit. Et vous pensez qu'il donnera sa fille à l'amant de sa
maîtresse? C'est un homme d'ordre et très religieux. Il m'épousera parce
qu'il me l'a promis; mais s'il mettait sa maîtresse à la porte, il
fermerait en même temps sa porte à l'amant de sa maîtresse. Vous
attendrez d'être marié pour faire vos révélations? Je ne vous le
conseille pas. Annette ne serait peut-être pas très heureuse d'apprendre
que vous la quittiez le soir, au temps de vos fiançailles, pour monter
dans mon lit. D'ailleurs ce n'est pas cette petite fille qui vous
donnera les plaisirs que vous aimez. Il vous faudra une maîtresse,
nécessairement. Je serai là. Adieu, souvenez-vous que je vous aime.»
Le mobile de presque tous les actes des femmes, c'est la jalousie.
Joconde est donc jalouse. Son amour m'ennuie et me gêne, mais je ne le
crains guère. C'est une sensuelle: elle oubliera vite et dédaignera
celui qui lui aura refusé les joies accoutumées. Ah! quelle bonne
préceptrice le vieux conseiller huguenot a choisie pour ses filles! Sa
maîtresse, et une femme qui, nécessairement, l'a capté par des
complaisances! Voilà l'envers des choses vénérables. Cela me plaît.
D'ailleurs, malgré mon sentimentalisme d'aujourd'hui, je sens très bien
que je n'ai renoncé pour l'avenir à aucun de mes vices. Peut-être au
fond ne suis-je retenu que par un vieux respect conventionnel, la peur
d'un vieux fantôme qui se lève en moi parfois, quand je regarde les yeux
innocents d'Annette. Joconde me fait horreur et je ne la déteste pas; je
pense à Annette, en la fuyant, et non à moi. Si j'avais pensé à moi,
pendant que sa gorge se soulevait troublée par les invectives, j'aurais
étendu les mains pour comprimer à mon profit le désarroi de ces beaux
seins aux veines bleues. Dieu! que je suis compliqué! Dis-moi quelque
chose de sensé, si tu as des pensées. Moi, j'ai peur d'avoir du regret
devant la vieille serrure de notre porte!...
Paul Pelasge
CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES
Les Pins, 12 septembre.
... Pourquoi as-tu fui, chère consolatrice, au moment même où j'allais
toucher ta beauté et me régénérer dans ton coeur? Pourquoi n'as-tu pas
voulu comprendre? Tu étais venue, pourtant?... Ah! malheureuse que je
suis, c'est ma faute! je n'ai pas osé. Je me suis dressée devant toi
comme une apparition au bord d'un chemin désert et j'ai attendu... Tu as
eu peur? Mais de quoi s'agissait-il, de quoi? Je n'en sais rien. En
vérité, je ne sais plus ce que je désirais... Anna! je voudrais être
heureuse! Être heureuse ou mourir! Oh! voilà un cri bien naïf. Je le
laisse, puisqu'il représente ma sincérité, mais avec un peu de honte. Te
souviens-tu de la lettre où je te disais: Viens me corrompre! Quand je
t'ai écrit cela, c'était fait; j'étais corrompue, c'est-à-dire que tu
avais déjà insinué en moi le poison des espérances sensuelles. Tes
confidences m'ont tourné la tête, à moi qui avais juré de nier, à tout
autre que moi, le secret de mes faiblesses et de mes expériences. Comme
plus d'une femme mariée à un mari malade et chagrin, j'ai eu des
tentations auxquelles j'ai cédé. Quelques-unes furent agréables, mais
aucune à aucune minute ne me révéla le secret d'Isis: et j'en prenais
mon parti, vivant orgueilleuse et froide jusqu'en mes débauches quand tu
es venue en ma vie, quand tu m'as fait croire, par tes mensonges, qu'une
femme a dans ses hanches, dans sa poitrine et dans ses lèvres un infini
charnel de joie et d'extase. Je sais que non. Alors, que pourrais-tu
tirer, toi, de l'instrument rebelle au chant suprême? Rien de plus sans
doute que mes amants! Quel mystère détient nos bouches que ne possède la
bouche licencieuse des hommes? Cependant je t'aimais et je tressaillais
d'avance avec complaisance sous le charme doux de tes yeux. Tu m'as
trompée! Tu m'as traitée comme une vierge qu'on leurre avec un baiser
sur le front et tu as éloigné de moi un visage que j'aimais à regarder,
un visage qui allait peut-être sourire et pâlir et s'approcher anxieux
de mes joues fraîches!... Cependant, Anna, tu peux revenir. Je te hais
assez pour t'aimer encore,--pour aimer, sinon toi-même, du moins, toutes
les sueurs d'amour dont tu gardes l'odeur, le parfum roux de ceux qui
t'ont fait crier! J'aime les hommes à travers toi. Viens me donner ton
amant.
Claude
ANNETTE BOURDON A ADÉLAÏDE FAIRLIE
Les Frênes, 12 septembre.