je pénétrai leur secret sans étonnement. Que de choses je reconnus en
eux qui étaient miennes! D’un monde où l’on ne pense pas ce que l’on dit
à un monde où l’on ne peut dire ce que l’on pense, le passage n’a guère
de quoi surprendre. Je m’assis à la table du travailleur; je me penchai
sur le grabat de l’agonisant, je jetai de la nourriture dans la gueule
horrible de la faim. Et la vue des pleurs infâmes de la reconnaissance
me fit frissonner de dégoût. Certain jour, un très vieux soldat infirme
se jeta à mes pieds, m’appelant son sauveur. Mon cœur s’emplit d’un
tumulte affreux. «A l’épée! à l’épée! Achève-le! Tu feras l’aumône quand
ton amour saura multiplier les pains. Aujourd’hui, il faut tuer, il faut
tuer!»
«En dépit de mon soin à tenir secrètes ces ébauches de charité, Clarice
en eut connaissance. Sa bonté animale d’enfant sensuelle s’éprit
aussitôt de cet idéal médiocre. Il y avait beaucoup d’un garçon et d’un
charmant garçon en elle. Elle voulut me suivre dans mes pèlerinages aux
mansardes; j’eus toutes les peines du monde à l’en dissuader. Il est
trop tôt dans le jour du temps pour les fiançailles de l’amour et de la
pitié. Il faut plus de soleil, il faut un grand midi d’amour pour faire
de la petite racine amère de notre pitié une chose illuminée de fleurs
et enivrante aux abeilles. L’Homme, l’Homme approche! Il marche sur la
mer, suivi du cortège saint des montagnes enamourées. Il est beau,
puissant, terrible; la première pierre de Jérusalem rayonne dans sa
main; il baise la gueule ensanglantée du monstre vaincu, expirant. Toute
la chair humaine flamboie de pitié immense et joyeuse! Car elle est
immense et joyeuse, la pitié qui accourt au-devant de la force et de la
beauté!
«Quand Annalena s’irritait de mes refus, je lui répondais avec un petit
sourire hypocrite: «Patience, ma chère enfant, patience. Rien ne presse,
à la vérité. Je suis si loin encore de connaître les vrais pauvres!» La
raison n’était ni mauvaise ni feinte, malgré que j’en eusse une autre,
et meilleure et plus rare, que je cachais jalousement. Il est prudent,
alors que l’on détient deux explications d’une chose, de garder la plus
simple pour soi; à cause que la moins claire réussit souvent mieux à
convaincre un esprit non initié, j’entends naïvement épris encore des
pauvres pensées profondes. Cette seconde raison mystérieuse, la voici:
rien ne nous diminue tant aux yeux du prochain que notre pitié d’un mal
irrémédiable. La charité apparaîtra belle aux créatures de l’amour quand
elle saura rendre la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, le mouvement
aux paralytiques et la vie aux morts. Louis le Grand défendait aux
blessés de ses guerres la porte de Versailles. Le cœur du roi
connaissait le cœur de l’homme.
«Ma fantasque charité avait deux compagnes: la mélancolie des soirs et
l’exaltation des matins. L’une traînait ordinairement à sa suite, par
les ruelles malades et nauséabondes, mon fidèle ami le roquet, génie
galeux, obscène et famélique; l’autre, un gringalet de philosophe banni
de France, fort âgé et d’allure inquiétante, que les cabaretiers du port
et les tenanciers de maisons déshonnêtes saluaient révérencieusement du
nom de vicomte de Flagny. Ce M. de Flagny appartenait à l’espèce
d’hommes qu’il suffit d’apercevoir une fois pour en rêver toute la vie,
sans que jamais au souvenir de leur personne se vienne mêler celui du
temps et du lieu où l’on en fit rencontre. Il avait une tête de crapaud
jovial sur un corps de sauterelle méfiante, un équipement crasseux et
l’habitude de parler du temple de Salomon en lutinant matrones, filles
et fillettes. Je le voyais deux ou trois fois de la semaine aux séances
de nuit d’une de ces confréries soi-disant secrètes qui pullulaient
alors dans toute la Vénétie, sans autre objet apparent que de rapprocher
des hommes fort différents de naissance et d’opinion, mais voués au même
culte bizarre du mystère et de l’insécurité. Le vin et l’éloquence
coulent à flots, ici la cruche se vide et l’église trébuche; là les
verres s’emplissent à nouveau et le temple grandit à vue d’œil. Le
prince allemand fraternise avec l’auteur d’un libelle fameux; le tonsuré
entretient à voix basse le voyant; l’affilié de Genève paraît: le front
du maître se rembrunit. L’intempérant Flagny marmonne, entre deux vins,
le psaume CXLIX:
«Que la haute louange de Dieu soit dans leurs bouches et une épée à deux
tranchants dans leurs mains.
«Pour tirer vengeance des païens, pour châtier le peuple.
«Pour mettre son roi dans les chaînes, ses nobles dans les fers.
«Pour exécuter le jugement écrit. Cet honneur-là doit appartenir à tous
ses saints.»
«Que la part de l’enfant dans les entreprises de l’homme apparaît grande
à qui pénètre véritablement l’esprit des associations de ce genre! Comme
le sot discours de réception vous eût fait rire que je soufflai d’une
voix de flamme et de vent par-dessus les cent perruques d’une assemblée
ébahie et charmée! L’amour est si haut, si profond, si pur, si
formidable! N’importe pas que vous lui fassiez dire ou faire ceci ou
cela: son esprit embrasse toutes choses; ses épaules sont puissantes;
n’ayez crainte d’ajouter un peu d’aimante sottise au fardeau d’infamies
que le dieu porte si allègrement. Prince allemand, auteur de libelles,
tonsuré, devin, tout s’agite, s’écrie, se lève d’un bond, accourt; je
suis applaudi, caressé, bousculé, assourdi; des clameurs inquiétantes
éclatent de tous côtés: «l’Initié, l’Annonciateur, le second Baptiste!
Bethabara nouvelle avant la Jérusalem céleste!» La porte retentit de
trois coups furieux; silence. La surprise, la terreur se viennent
peindre sur tous les visages... Eh quoi! ne serait-ce vraiment que
l’affilié de Genève? Le front du maître se rassérène...
«M. de Flagny suivait pour l’ordinaire mes galops d’amour au petit trot
de son dada de la fraternité. Je faisais halte, de temps à autre, pour
l’attendre; il me rejoignait au bout d’un moment éternel, de l’air le
plus innocent et le plus satisfait du monde; et je l’accueillais d’une
décharge formidable de railleries et de malédictions. Le bonhomme
cependant ne manquait ni d’esprit ni de cœur; mais il demeurait attaché
par un cordon invisible aux entrailles de sa terre maternelle; sa vue
s’arrêtait à la sotte muraille de l’horizon, et, malgré qu’il parlât
souvent de la nature avec des larmes dans les yeux et dans la voix,
jamais je ne prenais le change; à cause que je sentais qu’il donnait ce
nom sacré non pas à l’amour, principe des choses, mais à une combinaison
de forces et de lois, à un assemblage d’univers déterminés, à une
immensité formée de petits coins précis, accueillants aux poids et aux
mesures. Je suais sang et eau pour lui faire entendre raison; savoir,
qu’il n’est point de réalité en dehors de l’amour, lequel est Esprit
saint ou Esprit de vérité, c’est-à-dire adoration de Dieu pour soi-même
à travers l’homme; qu’en cette sainte Trinité réside toute sagesse; que
la connaissance, enfin, est de la relation des choses et non des choses
en elles-mêmes. L’excellent homme n’avait point de cesse qu’il ne fût
retombé dans l’erreur commune aux philosophes de la nature. Confondant
le principe des choses avec l’enchaînement des lois auxquelles les
choses sont soumises, il tirait du concept de la nature celui du
«naturel», jouait inconsciemment sur les deux mots, faisait de la nature
une chose «naturelle», créait une loi suprême de l’absolue nécessité des
lois, et aboutissait fatalement à la vieille idée du faux et du vrai,
sans prendre garde que ce qui apparaît faux en tant que contraire à la
loi imposée à la raison peut fort bien être vrai au regard du principe
révélé au sentiment.
«L’abus des grands mots et des vieux crus fumeux faisait parfois
s’enfler la verve en véhémence et dégénérer la controverse en dispute;
alors la confrérie des ganaches mystiques se divisait d’abord en deux
camps ennemis, se morcelait ensuite en petits groupes incohérents, et
finalement se désagrégeait en individualités bachiques et
inconciliables. Quand donc l’assemblée se trouvait de la sorte partagée
entre autant d’opinions qu’elle comptait de têtes, quelqu’un des
inspirés courait ouvrir toutes grandes les portes d’un salon adjacent,
et une foule folâtre de belles de tous pays accourait joindre son gai
ramage à la rumeur sourde et courroucée de cent monologues extravagants.
«C’était là, pour moi, le signal ordinaire du départ; car d’abord que
mon cœur de vieux roué eut goûté de l’amour véritable, le spectacle de
l’orgie n’eut plus rien à m’offrir qui ne révoltât et mon esprit et mes
sens. Rien n’est odieux à la tendresse comme le simulacre de la passion
et le faux semblant de la joie; et je ne sache rien qui soit plus près
de la peine qu’un plaisir qui laisse l’âme indifférente. En dépit de la
sympathie, de l’admiration même que le vicomte avait ressentie à la
première vue de mon ensorceleuse, il cherchait quelquefois à me retenir
au milieu des mauvais sujets en moquant mes passions exclusives de jeune
époux vertueux; mais je répondais invariablement à ces facéties par un
éloge de l’amour, du grand amour solitaire qui trouve sa joie non dans
la fidélité à son sujet, mais dans le simple respect de soi-même. Et
dans le temps que j’étourdissais le bonhomme de mille arguments plus ou
moins contradictoires, je le poussais tout doucement vers la porte de la
rue et là le jetais, grelottant et ahuri, dans le grand silence de
l’aube, dans le large silence vide, blafard et insensible du jour
nouveau.
«Je ne sais rien qui soit plus délicieusement navrant qu’une promenade à
l’aventure dans les quartiers pauvres d’une grande cité, surtout après
une nuit dépensée en débauches raffinées et coûteuses. Dès ma prime
jeunesse, j’ai recherché avec passion ce morose plaisir si riche en
contrastes désolants. Aussi bien n’est-il pas de cul-de-sac si obscur en
Europe, depuis Whitechapel à Londres jusqu’à Freta à Varsovie, que je ne
connaisse mieux que le monde de mon propre cœur, si plein d’amertume et
de ténèbres. Je suis l’ami des vieilles fenêtres hypocrites, le
confident des portes hostiles et verrouillées, le complice des caves où
quelqu’un descendit jadis qui n’est jamais remonté... Ma mémoire est une
ville étrange où la rue du Chant-des-Oiseaux de Francfort conduit à Soho
et à Mile End Road à travers les rues basses de Kieff et le Ghetto de
Venise. Et mon âme est une église Saint-Clément Danes fuligineuse et
suintante au milieu d’un enchevêtrement hideux de ruelles crapuleuses de
Hambourg ou de Naples. Je sais quelles pierres de Fleet-Street ont frémi
sous les pas de vagabond de Samuel Johnson, quelles fenêtres de l’île
Saint-Louis ont surveillé les allées et venues de Restif et de
Jean-Jacques, quelles vitres de l’avenue des Tilleuls ont tinté sous les
doigts de Gluck. Mon cœur est tout près des choses immobiles, ternes et
muettes, et un secret instinct guide mes vieilles jambes fébriles vers
les lieux désolés où quelque peine monstrueuse espère encore le rachat.
Qu’une clarté vaporeuse de taverne d’East End attire mon regard,
aussitôt une voix singulière me chuchote à l’oreille: «Entre; ici tu
pourrais bien rencontrer ton âme perdue.» J’aperçois un coin de mur
moussu et pisseux, une gouttière rouillée et crevée, un tas d’ordures ou
n’importe quel autre objet charmant de la même espèce; et je m’arrête,
et je m’attarde là à rêver de quelque maîtresse d’autrefois, laide et
vicieuse; à regretter un être qui est mort et que je n’ai jamais aimé; à
remémorer des instants lointains et vides dont je me soucie comme de
moi-même... Je ne sais quel morose crapaud engraissé d’immondice et
d’amertume en moi coasse nuit et jour, à demi écrasé sous la pierre
lourde et glacée de mon cœur.
«Que ne puis-je ouvrir ainsi qu’une boîte à surprises mon vieux crâne
pointu et déplumé sous la perruque, afin d’offrir à vos regards l’image
des êtres et des choses que le souvenir y retrace et que nulle parole ne
saurait rendre! Vous y reconnaîtriez l’ami qui vous parle présentement,
avec ses longues jambes de pendu, avec son même visage parchemineux et
tranchant, mais rajeuni de dix années; et à ses côtés vous pourriez voir
sautiller, gesticuler et souffler dans un mouchoir rouge et jaune un
petit vieillard grelottant dans un habit vert trop long et trop large,
serpenteau en mue, noix gelée dansant dans une coquille trop grande; et
sur la nuque du vieillard vous verriez danser une queue de macaque
enfarinée, et sur son derrière de cigale se balancer une longue épée
attachée tout de travers. Et le pas mal assuré des deux seigneurs vous
donnerait de la surprise, ainsi que la couleur sale de l’heure et de
l’eau, et la lèpre des maisons, et le silence surnaturel du ciel. Et
vous suivriez le plus fou des Brettinoro et le plus écervelé des Flagny
par des calli et campielli insoupçonnés du reste des gens de bien; et
sur des escaliers vermoulus, hostiles à leurs pas avinés; et dans des
taudis dont la seule vue vous ferait lever le cœur. Et là, devant des
grabats pleins de vermine et d’enfants, devant des tables graisseuses où
de jeunes couples jaunis par la misère trempent le pain sec dans le
brouet clair, vous trouveriez une occasion excellente de vous
débarrasser et de vos vieilles larmes inutiles et de votre or insultant
et affreux.
«L’aimable Flagny donnait son obole tranquillement, en homme de bien
convaincu de l’utilité de l’aumône; j’avais, quant à moi, une façon plus
sauvage et plus tourmentée de porter secours à mon prochain. Le vicomte
n’avait qu’à obéir à sa bonté naturelle; sa tâche était aisée. Moi, je
réprimais l’élan de mon amour; et ma peine était profonde. Mon silence
reprochait aux pauvres leur laideur, leur amertume, leur résignation. Je
ne pouvais non plus leur pardonner mon impuissance à adoucir leur sort.
Hélas! l’aveugle conduit l’aveugle, le pauvre assiste le pauvre! De la
fenêtre des mansardes je contemplais la gloire des horizons marins; ma
vie ouvrait toutes ses portes au souffle de l’éternité; et je m’étonnais
que des choses si belles, si grandes et si saintes pussent me pardonner
la faiblesse et la laideur de naine de ma charité. Voici l’aumône du
mauvais amour--me répétais-je sans cesse--voici la compassion d’un amour
déchu, d’un amour qui ment, qui ment à son immortalité, et qui se
proclame éphémère et vain, et qui se laisse convaincre par son propre
mensonge au point de décroître, de vieillir, de mourir. Quelle chose
attendons-nous donc qui ne soit déjà là, dans nos yeux éblouis, dans nos
cœurs enivrés? Aujourd’hui n’est-il donc pas fait de tous les hiers, de
tous les demains? L’éternité n’est-elle pas instant? Debout, debout!
Abandonne-toi à ton amour! Lève-toi, commande à l’aveugle, au sourd, au
paralytique; lève-toi et marche sur la mer! Car si c’est là ton amour
d’une créature vivante, combien pauvre doit être le cœur de ceux qui
ensevelissent leurs morts!»--Et plein de dégoût, de haine et de pitié,
je jetais ma bourse aux fossoyeurs, afin qu’ils chantassent ma louange
en humant le vin corrompu de la vie.
L’«objet» d’un amour, et singulièrement d’un amour très profond, n’en
peut jamais être la «fin». Dans la grande adoration, la créature n’est
point autre chose qu’un médium. L’amour véritable a faim de réalité; or
il n’est de réalité qu’en Dieu. Si la grande passion s’abîme le plus
souvent dans le désenchantement et dans le désespoir, ce n’est jamais
qu’au seul sens terrestre de ces mots; à cause qu’en s’élevant à
l’adoration de l’Impersonnel, du doux, du tout-puissant Amour notre
père, elle est payée au centuple du prix de sa perte. L’amour profond
est une élévation douloureuse au séjour adorable de la chasteté, de la
simplicité et de l’enfance. Le désabusement nous fait perdre le monde et
gagner Celui dont le royaume n’est pas de ce monde. L’éveil, en mon
cœur, de la foi, de la charité, de l’infinie tendresse pour l’homme me
donnait clairement à entendre que le rôle tenu par la Sulmerre dans le
drame de ma vie tirait à sa fin. J’aimais d’Annalena ce que nul autre
que moi n’en pouvait connaître, ce que pas un ne m’eût pu ravir, ce
qu’elle-même jamais sans doute n’avait pénétré. Et cependant, en tant
qu’amant d’une femme, je souffrais toutes les peines imaginables; car je
sentais ma peur du péril imaginaire s’aggraver d’heure en heure de mille
soupçons des plus fondés. Le cercle maudit des don Juan se resserrait
sans cesse autour de ma belle chaque jour plus accueillante et plus
minaudière; et il n’était pas un parmi ces odieux roués de sa suite qui
ne se berçât du doux espoir de voir au premier jour sa flamme couronnée.
«Ma patience était à bout: l’impertinence des béjaunes passait
maintenant toute mesure et leur obstination à me dévisager n’exprimait
que de trop éloquente façon le peu de cas qu’ils faisaient de mon facile
triomphe et de l’éphémère fidélité de ma belle. Quant à Labounoff, après
notre rencontre au calle Selle Rampani, jamais il ne se donna la peine
de me marquer le plus faible ressentiment d’une supplantation que je me
reprochais souvent comme un manquement aux devoirs de amitié. Je ne sus
tout d’abord que comprendre au procédé du prince. Le contraste, et de sa
confidence passionnée et de l’air indifférent que je lui trouvais ne
laissait pas que de me surprendre; cependant il était clair que le madré
boyard, expert qu’il était en matière de galanterie, n’avait point tardé
de pénétrer le naturel de la Mérone. Se souciant donc fort peu d’en
obtenir autre chose que ce que les femmes de cette sorte ont coutume
d’accorder à leurs amants, il se bornait au désir d’être mon successeur
immédiat dans les bonnes grâces de la volage; et sa patiente et sage
jalousie se tournait toute contre un certain baron Zegollary, qui
volontiers se donnait l’air de lui vouloir disputer son rang parmi les
aspirants aux faveurs de l’aimable Mérone.
«Ce Zegollary était bien l’être du monde le plus laid et le plus
répugnant. Je ne pense pas avoir rencontré de ma vie caractère plus
petit ni tête plus étroite ou plus brouillée de vanité. En dépit de sa
soixantaine bien sonnée et des ridicules proéminences que faisait à son
corps le bizarre assemblage d’un grand goître livide, d’un gros ventre
branlant et d’une énorme paire de fesses éternellement agitées, le
hideux faraud s’obstinait à singer aveuglément les grâces des
petits-maîtres à la mode et les minauderies des bardaches qui
composaient sa fréquentation ordinaire; car, tout chassieux et podagre
qu’il fût, le butor jugeait plaisant de couronner du péché des Bulgares
ses innombrables ridicules de Hongrois. Malgré que j’en eusse, je ne
faisais que rire des œillades assassines dont la Sulmerre honorait ce
muguet d’hôpital, attaché plus que pas un à ses pas, et je m’étonnais
chaque jour que Labounoff en pût prendre ombrage. Cependant le soupçon
du prince sur ma maîtresse n’était que trop fondé; et j’eus mainte
occasion, depuis lors, de constater que le Moscovite se piquait à fort
bon droit de connaître le cœur des belles, ou plutôt, comme il avait
coutume de dire, «l’organe essentiel de ces chères petites colombes de
gueuses».
A cet endroit, M. de Pinamonte interrompant son récit et pêchant dans
les profondeurs de sa diabolique soutane une vénérable tabatière des
saints jours de jadis, éternua plus de dix fois dans son beau mouchoir
d’Arménie et, tout cramoisi d’une quinte des plus maladroitement
simulées, frotta longuement et rageusement ses pauvres yeux de serpent
tout honteux de se montrer noyés de vieilles larmes de regret et
d’amour.
«Ah! chevalier de mon cœur! ami du hasard et du diable! Il n’est sans
doute pas que vous n’ayez connu, vous aussi, la venimeuse douceur de
quelque tendre colombe de gueuse. Je connais... non, je ne connais pas
votre vie...; mais, dès la première vue, vos yeux éloquents m’ont tout
découvert, la nuit passée, au Ponte-Tappio. La passion attendrie d’une
drôlesse, la douceur maternelle dans la frénésie du vice, la candide
amitié de la sœur dans le cœur de Messaline, la grossièreté de l’outrage
et la lâcheté de la compassion, la pitié et le dégoût de la pitié, la
jalousie que l’on savoure comme un vieux vin de Chypre mixtionné d’amers
aphrodisiaques; toutes ces choses horribles et délicieuses sont
enfermées dans le nom magique d’Annalena-Clarice de Mérone, la fausse
comtesse de Sulmerre, l’aventurière lunatique, la redoutable et la
douce, la maternelle et la nymphomane. Douce--eh oui, corbleu! et très
douce--car elle m’a su donner des nuits furieuses et de tendres jours.
Il y avait dans sa chair de l’enfant et de la chèvre, et dans son âme de
l’ange et du babouin. Son esprit avait du singulier et du charmant, son
cœur... Au demeurant, un amour tel que le mien se passe fort aisément
d’excuses.
«Il ne me reste plus, monsieur le chevalier, qu’à vous conter en
quelques mots l’inévitable trahison qui fut cause de la brusque rupture
de notre commerce. La scène me paraît trop licencieuse pour qu’il me
soit libre de m’y attarder. Que si vous désiriez, toutefois, de
connaître en ses détails intimes l’inénarrable spectacle auquel j’eus
l’affreux plaisir et le risible malheur d’assister, quelques esquisses
secrètes tracées de mémoire suffiraient pleinement, ce me semble, à
satisfaire votre curiosité.
«Certaine nuit, donc, qu’il avait, selon la coutume des Scythes, le vin
plus indiscret que de raison, le prince Serge, m’entraînant dans une
galerie écartée du palais di B..., me mugit à l’oreille, entre deux
baisers mielleux et grommeleurs: «Par Hercule et Labounoff! pigeonneau
de comte, petite âme de duc, tu n’auras bientôt, par ma foi, plus rien à
te reprocher. Il m’est revenu que tu devais quitter Venise cette nuit
même, dans une affaire qui ne souffre pas de répit. Sache donc que mes
mesures sont tout aussi bien prises que les tiennes et que le plus cher
de mes vœux sera exaucé bientôt, à tes dépens, s’entend, cocu du diable
que tu es! Par Hercule! jamais je ne me suis senti en plus belle humeur
de cajoleries! C’est un caprice obscène et exquis de notre charmante
délurée. Plus d’émulation désormais entre nous; aussi bien n’était-ce
que justice de nous laisser jouir enfin, en tout repos, d’une félicité
commune.»
«Pour ivre-mort qu’il fût, le bourreau ne laissa pas de prendre garde à
l’effet que ses étranges propos faisaient sur l’esprit de la victime.
Les fumées de son vin eurent quelque peine, apparemment, à obscurcir sur
mon front le feu de l’indignation et de la honte. Quelque effort qu’il
fît, toutefois, pour changer de ton et tourner la chose en plaisanterie,
j’eus peine à me prêter à son manège; et cela d’autant plus que son
allusion à mon voyage donnait toute vraisemblance à l’odieux complot;
car une affaire fort pressante m’appelait effectivement à Livourne. Je
ne jugeai donc point à propos d’écouter la suite du singulier discours.
L’injure m’avait percé jusqu’au vif. Le dépit me tenant lieu de fermeté,
je différai mon départ et je pris la détermination de rompre sur l’heure
avec l’ingrate.
«Suivi du paternel Giovanni, je courus au logis de ma maîtresse; mais la
coquine qui, depuis l’aube, n’avait point arrêté de se plaindre de
vapeurs, avait déjà, à l’insu des caméristes, quitté d’un même coup et
son lit et sa maison. Il n’en fallait pas davantage pour me faire perdre
le peu de sang-froid que m’avait permis de conserver la confidence du
prince. L’ingénieux Giovanni eut cependant tôt fait de dresser ses
batteries et de mettre sur pied une légion d’émissaires. L’ironique
Phébé seconda nos desseins; la corruptibilité des gondoliers nous fut
aussi de quelque secours; de sorte qu’après une heure de battue à
travers la ville, nous nous vîmes en état, Giovanni et moi, de marcher à
l’ennemi.
«Je n’entrerai point dans le détail de cette burlesque expédition. Je
n’en ai aucune mémoire. J’avais la tête renversée; je courais comme un
perdu, de-ci, de-là, me heurtant à chaque pas aux décombres de ma vie
écroulée. La traversée du sinistre Campiello del Piovan; une vieille
maison sise au mitan d’un quartier des plus crapuleux; un escalier puant
et gras tout parsemé de pelures d’oranges; un grand coup, enfin, de
l’épée de Giovanni dans la porte; voilà les seules choses dont il me
souvienne. Je ne regagnai quelque empire sur mes sens qu’à l’instant où
l’on nous vint ouvrir. J’aperçus Labounoff nu comme la main. A ma vue,
il recula plusieurs pas en arrière. J’entrai.
«A la clarté dansante d’une chandelle unique, j’aperçus Clarice-Annalena
Mérone, comtesse de Sulmerre, dévêtue à la mode d’Arcadie et se
prélassant sur la plus voluptueuse des couches: son frère Alessandro lui
servait de coite, Zegollary de traversin et mylord Edward Gordon Colham
de colifichet mignon pour le désœuvrement de ses charmants petits
doigts. La vie faillit à m’abandonner.