«C’en est fait, c’en est fait de moi, Giovanni! Me voici seul, tout seul

au monde! Ouvre-moi tes bras secourables! Toi, du moins, maraud du

diable, tu ne m’auras pas trahi! Sais-tu ce que c’est qu’être seul, tout

seul au monde? Horreur! Ah! profonde horreur! Toutefois, admire la

générosité de mon âme, la grandeur de ma résolution; car nous partons,

Giovanni, nous plions bagage, nous abandonnons sur l’heure et pour

jamais l’affreux séjour de la sottise, de l’envie et de la perfidie.

Nous sommes des héros, nous autres, des Brettinoro, des San Benedetto,

des Guidoguerra de la première croisade... Eh quoi! tu n’admires pas mon

calme, ce me semble, Giovanni fidèle et sage; cependant mon courroux est

plein de mesure et d’auguste majesté. O joie! l’heure de la vengeance a

sonné. Nous sommes libres! Libres comme l’habitant de l’air,

indépendants comme l’âme des philosophes superbes! Adieu, Venise, cité

maudite, cabanon de l’Italie!--Brisons là, Giovanni; les propos sont

hors de saison; il nous faut,--palsanguié!--des actes, rien que des

actes, à nous autres!»

Sans témoigner le plus faible étonnement, sans me marquer le moindre

doute au sujet de ma soudaine résolution, le discret Giovanni, parfait

connaisseur du cœur humain, se mettait aussitôt à l’œuvre; tout en

pestant comme un beau diable, je l’y aidais de mon mieux; livres,

vêtements, cartons et bibelots s’engouffraient allègrement et pêle-mêle

dans les coffres voraces. Tout était prêt, maintenant; la nuit

pâlissait; à l’instant de boucler le dernier sac, les doigts de rose de

l’aurore venaient se joindre aux nôtres. L’aube du grand jour était là,

monsieur le chevalier! Giovanni hélait les faquins, distribuait les

ordres, marchandaillait avec les gondoliers, s’informait des bâtiments

en partance. Mon rire satanique dominait les disputes, les chansons, les

rires, les lazzi; cavalièrement perché sur quelque meuble renversé, je

me donnais des airs de conquérant, ma badine se transformait en bâton de

maréchal; je coquetais avec mon infortune; je prodiguais à droite et à

gauche le maroufle et le maraud, je réconfortais dame Gualdrada, je me

sentais puissant et victorieux;--songez donc, chevalier! J’avais vaincu

l’amour, des dieux le plus redoutable! Enfin le précautionné Giovanni

ouvrait toutes grandes les portes et donnait le signal du départ; la

joyeuse caravane des faquins le suivait en désordre; rieur et

belliqueux, je fermais la marche. Nous descendions à la rue. Ah!

chevalier, à la rue! A la rue, hélas!... La ville encore pâle de

sommeil, le silence, l’odeur de l’eau... Je cessais aussitôt de faire le

rodomont et redevenais le pitoyable Pinamonte; la mélancolie du départ

agrippait sauvagement mon cœur, l’affreux fantôme de ma solitude

ancienne me menaçait de dessous les ponts; les regards des passants, les

couleurs du ciel, l’odeur du vent, les lueurs des fenêtres, tout, tout

me parlait de l’atroce solitude qui m’attendait là-bas, là-bas quelque

part, là-bas n’importe où, bien loin, bien loin. Une avalanche de

vieille neige spongieuse et sale s’abîmait dans mon cœur; le soleil

funèbre du passé éclairait ma mémoire; et, par toutes les fois que ma

pensée s’arrêtait sur mon cruel destin, une image ridicule et répugnante

me traversait l’âme en clochant: celle de mon pauvre vieux chien

abandonné, famélique et galeux. Ciel! que la Sulmerre était donc près!

Que la Chine de son Benjamin était loin! Annalena! Annalena! O douceur

d’accepter toutes les humiliations! O bonheur de se résigner à dormir sa

vie d’incrédulité, d’abandon et d’ennui entre les bras berceurs et

perfides de Manto! Toutes choses à l’entour me paraissaient mornes et

misérables; je me sentais prêt à succomber sous l’horrible faix de

l’atmosphère, de l’azur, de la vie... Me tournant alors d’un air piteux

vers mon vieux valet: «Giovanni», balbutiais-je: «fidèle Giovanni! Tu me

comprends; l’âme humaine n’est que caprice et faiblesse; toi-même, ami

maraud, ne te plains-tu pas quelquefois de ton cœur trop sensible? Ah!

Giovanni, qu’avons-nous fait là? Où courons-nous? Quel démon nous chasse

de ces lieux? Eh quoi! ne trouverons-nous jamais l’abri où reposer nos

vieux os de vagabonds?» Giovanni feignait de demeurer insensible à ma

prière et, suivi du cortège des portefaix, continuait tranquillement sa

marche. La tête basse, le cœur me gourmant avec fureur par tout le

corps, depuis les genoux jusqu’à la racine de la perruque; le sang glacé

de lâcheté, l’âme honteuse jusqu’à la mort, les yeux brûlés de larmes,

je suivais en chancelant l’équipe joyeuse des porteurs. Finalement, la

colère et le désespoir me faisant secouer toute fausse honte, d’un air

terrible je donnais à mes gens l’ordre de rebrousser chemin. A ma

première tentative de délivrance j’eus la témérité de fuir jusqu’à

Trieste; à la seconde, le courage de me traîner jusqu’au port; mais à

partir de la troisième, jamais je ne me trouvai la fermeté de dépasser

le coin de ma rue.

«Ainsi le vieux corbeau déshabitué de la liberté reprenait régulièrement

son vol vers la cage adorée et maudite; et jamais oiseau évadé et battu

par les autans et les pluies des mers n’a goûté plus repentantes joies

ni plus tendres cajoleries de retour. Mais ces pures délices du revoir

n’étaient que de courte durée; car je revenais à mes soupçons, à mes

rancœurs, comme on s’en retourne vers de vieilles amitiés chagrines et

ressasseuses. Pouvait-il en être autrement des mélancoliques plaisirs de

nos réconciliations? Ma frivole amante me les mesurait plus souvent au

gré de sa fantaisie que selon le désir secret de son cœur; et, lors même

que les épanchements de sa pardonnante tendresse paraissaient marquer

moins de méfiance ou de hâte, ma trop vigilante jalousie ne laissait

jamais d’en interrompre le cours par quelque absurde éclat.

«Je ne m’étendrai par sur nos sottes et bruyantes querelles; le souvenir

que j’en ai gardé m’emplit de dégoût et d’angoisse; car elles

dégénéraient quelquefois en véritables rixes, au cours desquelles

l’amoureux tyran laissait la place libre au bourreau énervé. A ces

honteux combats la furieuse luxure apportait souvent ses armes, et les

traités de paix étaient pour lors scellés avec des larmes, du délice, et

quelquefois du sang. Des accalmies sournoises et taciturnes succédaient

pour l’ordinaire à ces tempêtes du cœur et des sens; malheureusement je

ne les ai jamais su occuper qu’à étourdir par de vaines ratiocinations

les sages repentirs qui me tourmentaient; et, rejetant de la sorte tout

le fardeau de la faute sur les chères épaules de mon ensorceleuse, je ne

tardais pas à redevenir la proie de mes soupçons et de mes désirs de

fuite et de vengeance. Pour tout autre que vous, le naturel serait

inexplicable d’un homme parfaitement conscient de sa faiblesse et

cependant sans cesse occupé d’héroïques projets de délivrance; mais

telle est la folie des vrais fervents de l’amour de rechercher un amer

plaisir aux pensées et aux sentiments qui les paraissent contrarier de

la façon la plus cruelle et la plus sûre du monde.

«Le souci de venger un outrage sinon avéré, du moins fort probable,

n’était pas étranger à la facétie de mes haines enamourées et de mes

fuites rétives; toutefois, il n’y jouait qu’un rôle secondaire. Certes,

je prenais un malin plaisir, tant que duraient les préparatifs du

voyage, à me représenter les scènes de surprise ou de désespoir

auxquelles ma disparition soudaine devait donner lieu: la consternation,

l’accablement, la honte de la Mérone, la colère de son frère Alessandro,

l’étonnement des jeunes roquets de sa suite, les railleries des galants

surannés de sa cour, les cailletages de l’office, la belle humeur de

Labounoff, l’admiration enfin sournoise et mêlée de dépit que devait

inspirer à mes rivaux la fermeté d’un grand seigneur sacrifiant l’amour

à l’honneur, le bonheur à l’orgueil et le plaisir au dédain. Quelque

agrément, toutefois, que je trouvasse à caresser ces images vengeresses,

je les oubliais sitôt que, l’heure des adieux suprêmes sonnant, la

triste réalité m’ordonnait de passer du projet à l’exécution; car la

charmante et cruelle nostalgie m’attendait au seuil de ma maison, la

funèbre fleur du souvenir à la main. Je m’abandonnais alors à la sombre

joie du regret, à la mortelle ivresse du désespoir; et je retournais à

mon lamentable naturel d’Antisthène et de Pinamonte.

«Mes belles résolutions de rupture m’étaient donc pour l’ordinaire

soufflées par la voix de la colère et de la honte; cependant il fallait

qu’il y eût en elles un attrait plus puissant que la vengeance même,

puisqu’en dépit du piteux résultat de mes fuites antérieures je ne

laissais pas d’en poursuivre la réalisation. Sans contredit, la

vengeance est déjà une sorte de volupté et rien, à mon sens, ne

ressemble moins qu’elle à l’amour de la justice; car, en usant de

représailles, nous nous soucions moins d’offrir un exemple de justice

que de nous payer de nos peines par le plaisir que nous trouvons à faire

souffrir à notre tour. Si grave que soit un outrage, nous n’en élucidons

jamais les mobiles que par le moyen d’un calcul approximatif,

singulièrement dans les choses de l’amour; et il y demeure toujours

quelque point obscur, à cause qu’il n’est donné à personne de pénétrer

entièrement l’âme du coupable. Quelque large, par contre, que puisse

être dans l’acte de vengeance la part que nous y voulons faire de

l’impulsion, la préméditation n’en demeure pas moins un fait avéré; de

sorte que les raisons de la vengeance apparaissent toujours plus claires

et plus certaines que les mobiles de l’outrage.

«Mon cas était cependant plus complexe, car au désir de chagriner la

Sulmerre se joignait la bizarre envie de tourmenter mon propre cœur.

Vous connaissez déjà, monsieur le chevalier, la tristesse de mes

séparations d’avec Annalena. Pour comble d’infortune, ou peut-être pour

surcroît de ridiculité, au deuil de mon amour venait se joindre le

regret absurde des êtres et surtout des objets témoins de mon capricieux

bonheur. «Hélas! Pinamonte, vieille tête folle!»--soupirais-je sottement

dans mon cœur--«tu traîneras tes pas de vagabond sur toutes les routes

du monde; mais, comme que tu fasses, évocateur solitaire et nostalgique,

tu ne les entendras plus retentir dans les appartements de ta chère

cruelle! Ce ciel qui s’arrondit au-dessus de ta tête, tu le connaîtras

pour ton malheur, sans doute longtemps encore; mais jamais plus tu ne le

contempleras du vieux balcon fleuri de la Maison du Bonheur. Te

souvient-il de l’aubade que les gondoliers te donnèrent l’an passé sous

les fenêtres de ta belle? Tu l’entendis dans le demi-sommeil, au fond du

grand lit ancien tout parfumé des songes d’Annalena assoupie. Brettinoro

de malheur, Guidoguerra du diable! Et ce petit coin obscur entre la

cheminée et le bahut de chêne, où tu t’allais blottir durant les

absences de ton amie? Le cul sur le marbre dur et froid du dallage, les

yeux perdus au ciel faux du plafond, un livre non coupé à la main,

quelles délicieuses heures de tristesse et d’attente, ô vieille ganache,

tu y sus vivre! Le jour mourait dans les hautes fenêtres vaporeuses; le

crépuscule t’enveloppait de confidentielle et profonde musique; ton âme

d’étourdi suivait le vol d’un gros taon ivre d’amour et de sommeil,

petite voix de basse de l’été, minuscule toupie d’Allemagne des vieux

jours. Vivre et mourir dans ce coin de chambre sentimental, te

disais-tu; eh oui, y vivre et mourir; pourquoi donc pas, monsieur de

Pinamonte, ami des petits coins obscurs et poussiéreux? Ici, la

méditative aragne vit puissante et heureuse; ici le passé se

recroqueville et se fait tout petit, vieille coccinelle prise de peur...

Ironique et rusée coccinelle, ici le passé se retrouve et demeure

introuvable aux doctes lunettes des collectionneurs de jolités. Ici tu

trouves mille remèdes à l’ennui et une infinité de choses dignes

d’occuper ton esprit durant l’éternité: l’odeur moisissante des minutes

d’avant trois siècles; le sens secret des hiéroglyphes en chiures de

mouches; l’arc triomphal de ce trou de souris; l’effilochement de la

tapisserie où se prélasse ton dos arrondi et osseux; le bruit de rongeur

de tes talons sur le marbre; le son de ton éternûment poudreux, chanson

en fausset de Leporello; l’âme, enfin, de toute cette vieille poussière

de coin de salle oublié des plumeaux... Et tu pleurais, vieux Pinamonte,

en vérité! Tu te surprenais à pleurer... Car, enfant, tu avais déjà le

goût des combles de châteaux et des coins de bibliothèques à rossignols,

et tu lisais avidement, sans y entendre un traître mot, les privilèges

hollandais des in-folios de Diafoirus... Ah! fripon, les délicieuses

heures que tu sus vivre, en ta scélératesse, dans les réduits saupoudrés

de nostalgie du palazzo Mérone! Comme tu y gâchais ton temps à pénétrer

l’âme des choses qui ont fait le leur! Avec quel bonheur tu t’y

métamorphosais en vieille pantoufle égarée, échappée au ruisseau, sauvée

des balayures; en dé dépareillé que le pied d’un joueur a fait rouler là

il y a cent ans; en tête de poupée de bois oubliée dans ce coin de salle

par une petite fille au siècle dernier... Mystère des choses, petits

sentiments dans le temps, grand vide de l’éternité! Tout l’infini

trouvait place dans cet angle de pierre, entre la cheminée et le coffre

de chêne... Brettinoro! Guidoguerra! Où sont à cette heure, où sont,

morbleu! tes grandes félicités d’araignée, tes profondes méditations de

petite chose gâtée et morte? Et cette descente de lit, cette

mélancolique descente de lit dont le jardin laineux occupait, au réveil,

ton esprit somnolent?

«O San Benedetto! Pitoyable fou ennemi de ton cœur! Songe à la lampe, à

la lampe si vieille qui te saluait du plus loin à la fenêtre de tes

pensées, à la fenêtre haute brûlée de soleils anciens, et que tu nommais

ta Rowena... La clarté chevrotante de la lampe se taira désormais... Que

pensera de toi, pauvre âme ombrageuse et félonne! que pensera de toi,

durant les nuits d’hiver et de délaissement, la vieille lampe amie? Que

penseront de toi les objets qui te furent doux, si fraternellement doux?

Leur obscure destinée n’était-elle pas étroitement unie à la tienne? Tu

as donné beaucoup de ton âme et communiqué un peu de ta vie même à ces

humbles choses; les veux-tu trahir à présent, les veux-tu abandonner,

replonger dans leur néant, ô toi trop tendre hier, ô toi trop cruel

aujourd’hui? Les choses immobiles et muettes n’oublient jamais:

mélancoliques et méprisées, elles reçoivent la confidence de ce que nous

portons de plus humble, de plus ignoré au fond de nous-mêmes. O

Pinamonte du Diavolo! Ton âme est bien plus près des choses que de ce

triste toi-même que tu appelles ta raison. Ta raison! frivole ennemie du

silence, pauvre chose mobile, bruyante, gonflée d’illusions et

d’alarmes! Songe aux objets, aux ternes objets sans nom, confidents

muets de ton amour. Ils vivent plus longtemps que les hommes; ne méprise

pas leur silence; leur silence est si vieux! Il a trop de choses à dire.

Tu pars, Pinamonte; tu t’éloignes, Brettinoro! Tu fuis, Guidoguerra! Tes

longues jambes de fou et tes rêves d’impossible t’emportent; la tempête

de ton courroux t’enlève comme une plume arrachée au messager ailé.

Barbare! N’as-tu pas pitié, du moins, des fleurettes roses, des rosettes

trémières sur la veste azurée du prince Labounoff? Ah! ton amour, ton

pauvre amour d’avant un an! Ton oreiller de demi-sommeil, gonflé de

fleurs et de musiques; ton illusion, ta foi--ah! pauvre de toi et de ton

amour! Songe à la fête du duc di B..., songe à la terrasse, à la

galerie, au murmure du jet d’eau! Hélas! le sourire béat, la face rouge

et la bedaine orgueilleuse du Moscovite fougueux, ingénu, madré et dupé!

«Vagabond des jours sans soleil, aventurier des nuits sans lune! Tu ne

dois plus revoir la Vénus mutilée du jardin, ni les marches boiteuses du

perron; tu ne dois plus entendre le bruit d’oiseaux des avirons, ni le

galop des rats siffleurs, des vieux rats confidents de tes insomnies, ni

le croassement de la girouette là-bas, là-bas si loin déjà, sur le toit

surchargé de ciel vieux de la maison Mérone! Toutes ces choses sont

loin, bien loin, elles ne sont plus, elles n’ont jamais été, le Passé

n’en a plus mémoire... Regarde, cherche et t’étonne, frémis... Toi-même,

tu n’as déjà plus de passé; tu as tué ton amour, gaspillé l’or chantant

de ton âme, grossièrement renié ta foi unique, anéanti ta réalité

suprême, écrasé sous le talon le grain de blé doux de ton cœur.

«La foudre a frappé l’oasis; un seul arbre est resté debout au milieu du

désert. Le vieil arbre de ta solitude ne portera plus de fruits; le vent

du sud a soufflé, le cœur des dattes est pourri. Meurs, ouvre-toi à la

vermine, blanchis comme l’eau, et tombe et t’émiette dans le vent, vieil

arbre du désert, sans fruits et sans oiseaux, sans palme et sans écorce,

sans brise et sans rosée! Seul, tout seul à jamais au milieu du désert!

«Telles étaient mes réflexions, monsieur le chevalier, tels étaient les

cris de mon regret. Mes confidences manquent de mesure, mes aveux de

pudeur; ne me regardez pas, ne m’interrogez pas, ne me condamnez pas;

j’ai honte, je rougis de mon vieux cœur. Pardonnez-moi, ou si vous me

jugez indigne de votre indulgence, pardonnez du moins à l’amour, à la

vie, à l’éternelle tendresse qui pleure et chante au cœur de toutes

choses!

«Mon sang, mon corps, mon âme ne m’appartenaient plus. Je répugnais à

séparer, ne fût-ce qu’en pensée, mon destin de celui de la Mérone.

Absent de mon ensorceleuse, je me prenais à douter tant de la réalité

des choses que de ma propre existence effective. Tout haletant d’une

angoisse sans nom, je descendais à la rue; pensant, en tout sérieux,

être devenu invisible, j’adressais la parole aux inconnus; leurs

réponses me causaient de la surprise, parfois même de l’effroi. Je

palpais tous les objets qui se présentaient à ma vue, et m’étonnais de

sentir encore et d’être matière. Car je n’imaginais pas, en l’absence de

la Sulmerre, de raison ou de semblant de raison à mon être. Je ne

pouvais admettre que ma chair pénétrée d’amour pût tomber sous d’autres

sens que ceux de mon amante. Une journée--que dis-je!--une heure de

séparation suffisait à me jeter dans un état de prostration

indescriptible, dans un anéantissement où mon désir et mon attente

semblaient seuls me survivre. Le pressentiment du revoir précipitait

dans mon cœur le mouvement secret de la vie; l’approche de ma très

chère, le froissement de sa robe, le timbre magique de sa voix me

faisaient sursauter, chanceler, gémir; son embrassement m’emplissait

d’une joie immense, divine, toujours nouvelle.--Eh quoi! la Mérone était

loin de moi le temps d’un souffle encore, et la voici là, à mes genoux?

Elle, grands dieux! Elle-même? Et ce n’est pas un rêve! Elle, mon

impossible amour, en chair et en os, en rires et en baisers!--Je

ressuscitais, criant au miracle. Maintenant le malheur, la douleur, la

mort elle-même étaient à jamais bannis de mon destin. Je me jetais aux

pieds de ma déesse, je sanglotais dans son giron; elle était la perdue

et la retrouvée, la petite fille prodigue de tous les jours, de tous les

instants; mon âme n’avait pas d’autre désir que de célébrer avec une

joie toujours égale la quotidienne fête du revoir. Jugez, monsieur le

chevalier, de la profondeur de ma passion! Et cependant toute cette

belle folie s’efforçait en vain d’endormir un seul instant, dans mon

misérable cœur, les souffrances que me causaient les pointes de la

jalousie ou les tiraillements de l’amour-propre, de la vanité, de

l’avarice et de la peur. Mon amour était un furieux combat de faiblesses

contraires, de désirs inconciliables et de vices ennemis. Il n’y avait

d’égal à mon désir de révolte que le besoin d’aimer sans fin; à la soif

d’aimer, que le souci de fuir; et je ne savais plus de quel côté me

venait le conseil du bon sens, ni de quel horizon soufflait le vent de

ma folie.

«Toutefois, après quelques mois d’une lutte acharnée, le sentiment finit

par l’emporter sur ce qui me restait encore de raison, m’enseignant dans

le même temps que ses victoires ont pour effet non d’abaisser, mais

d’ennoblir et de grandir le vaincu. Je conquis, je pacifiai le monde de

mon esprit. Ce qui jusqu’alors n’avait été qu’une flamme dans mon cœur

devint aussi une clarté dans ma cervelle. Je m’appliquai avec ardeur à

l’étude de la géométrie. (Frivole chevalier, est-ce donc à ce point

plaisant?) Oui, je retournai avec joie à mes chères sciences

mathématiques si longtemps négligées. Je reconnus dans mon pouvoir

logique la conscience de mon sentiment. L’amoureuse harmonie de

l’entendement humain m’enivra; tout y est nombre, tout y est cadence; la

réalité des choses et des mots est dans le rythme; l’univers tout entier

est un chant éperdu d’amour. Que de qualités ne nous reste-t-il pas à

découvrir, à conquérir, à approfondir en nous-mêmes! Tout nous est

offert dans notre sentiment; toutes les nouveautés, toutes les formes du

progrès y sont mises depuis l’éternité. Je me pris à chérir ma raison

d’un amour de père. Contemporain du commencement des choses,

historiographe sempiternel du sentiment créateur, je fis danser ma

raison, je la fis sauter comme une petite fille. J’eus pitié d’elle; je

lui enseignai l’amour; je lui appris à penser juste, à parler vrai. La

miséricorde humaine n’est que trop souvent un déguisement du mépris;

mais notre mépris pardonnant de la partie raisonnante de l’être est une

source de charité sainte et véritable. Car c’est par l’amer amour de la

raison que commence en ce monde l’amour divin de l’ennemi; et la fin

dernière de toute critique est dans l’aveugle adoration. Qui que vous

soyez, vous êtes et toute la richesse et toute la pauvreté de la terre,

tout l’amour pardonnant et tout l’entendement affamé de pardon. Le drame

du Paradis perdu se joue depuis les âges dans votre sein anxieux; la

conscience de l’amour sans cesse y usurpe les droits de l’amour même; et

de ce que Dieu est en vous, vous concluez à la divinité de votre être

pensant. Si bien que la torture que met dans votre cœur le mensonge

d’Adam appelle à grands cris le feu du ciel sur l’arbre monstrueux de

science, arbre désormais stérile, mais dont la chair sans écorce vous

menace encore des trois grands clous sanglants de la nuit du Rachat.

«L’amour pardonnant de ma misérable raison eut pour effet d’atténuer,

dans une certaine mesure, le dégoût apitoyé que m’a toujours donné le

spectacle de la pauvreté et de la laideur. «Le Seigneur est gracieux et

plein de compassion.» Je ne suis pas de ceux qui vendent l’huile

parfumée de l’amoureuse pour en distribuer le prix parmi les quémandeurs

des carrefours. Je ne suis pas une mesure pour le sentiment; j’abandonne

aux Iscariotes les calculs de la charité. Mon amour du pauvre n’est pas

un masque pour ma haine du riche. Et je me méfie des miséricordieux du

temps; ils sont, de par leur nature, quelque peu partisans de la

louisette. La dureté du riche est quelquefois ignorance et paresse; mais

la haine du pauvre est toujours le produit d’un calcul erroné. Le cœur

du riche est insensible, soit. Mais le cœur du pauvre est mauvais. Le

pauvre est la raison du monde: il est formidable, orgueilleux et

aveugle. Il n’est point la victime du mensonge social; il est

l’incarnation même du grand Mensonge, du forfait irréparable. Quand la

Vérité apparaîtra, une pierre à la main; quand les dents du monstre

seront brisées, le pauvre sera guéri et non vengé. Car la pauvreté est

une maladie, une lèpre de la terre, un cancer dévorant dans notre cœur.

Que le riche fornique jusqu’à l’aube dans la salle du festin, je n’irai

pas lécher sous la table les plaies de Lazare. Lazare usera du glaive et

sera maître demain; et il aura ses prostituées et ses pauvres. Je doute

des révolutions, anticipants stériles de la révélation. Le cœur de la

Vérité n’est pas un cœur de créature, chatoyant et friable; l’amour

n’est pas une aumône de femme perdue. Le cœur de la Vérité est une

pierre dans un torrent, ivre de pureté, de tumulte et de lumière; et

l’Amour est le maître terrible de la Jérusalem nouvelle. L’Homme est

venu, mais bien peu de chose est venu de l’Homme. L’Homme reviendra

bientôt sous sa forme véritable, qui est celle du maître de la Jérusalem

nouvelle. Et ce sera--croyez-m’en bien, chevalier,--l’affaire de

beaucoup moins qu’un instant de notre vie terrestre.

L'Amoureuse Initiation · 第 11 / 13 段