«Certain jour que je musais de la sorte au milieu d’objets familiers, la

fantaisie me vint d’aller voir dame Gualdrada dans son logis sous les

combles. En dépit de la curiosité que m’inspirait mon étrange hôtesse,

j’avais jusque-là borné mon commerce avec elle à l’échange de quelques

propos courtois à la rue ou sur les escaliers; et Giovanni, qui, en

curieux qu’il était de toutes choses, la visitait fort souvent et la

connaissait assez bien pour l’avoir fait jaser, sans cesse me reprochait

en riant mon indifférence à son endroit. Ayant donc résolu d’en finir

une bonne fois avec cette rengaine, je m’armai de courage et je grimpai

lestement l’escalier en colimaçon qui conduisait au réduit de la

vieille. Je trouvai fée Carabosse besicles au nez, frileusement blottie

dans un fauteuil boiteux et penchée sur un volumineux traité de

démonologie. A ma vue, elle se leva d’un air empressé et me fit la

révérence. Son triste visage verruqueux et jauni s’éclaira soudain du

franc sourire de deux yeux gris et larmoyants, démesurément grossis par

les verres doubles qui les abritaient. Elle porta humblement à ses

lèvres tremblantes la main que je lui tendais, et ses paroles

cérémonieuses, prononcées d’une voix douce et chevrotante, me parurent

venir du fond de l’autre siècle. Je fus bientôt éclairé sur la vie et

les goûts de la vieille par l’inspection rapide que je fis de sa

mélancolique demeure. Les trois cabinets humides et sombres qui la

composaient servaient d’arène aux ébats d’un grand crapaud terreux, d’un

chat noir et d’une poule infirme de la même couleur, sans cesse

sautillant à cloche-pied sur des meubles non moins attendrissants

qu’elle-même. Une grande armoire à porte de verre offrit à ma vue un

amas confus d’objets poudreux et bizarres, tels que cassettes en bois

rouge ou jaune curieusement ciselées, coiffures de Hurons hérissées de

plumes aux cent couleurs, massues peinturlurées de sauvages des îles,

armes très anciennes de fabrication espagnole, et mille autres objets

dont le nom même m’était inconnu. Je ne tardai pas à découvrir dans

l’humeur babillarde de l’hôtesse une clef à tout ce mystère. Au temps de

sa jeunesse, la pauvre bossue avait eu la faiblesse de prêter l’oreille

aux madrigaux et rodomontades d’un grand escogriffe de bravo qui n’en

voulait qu’à la dot rondelette dont il la savait pourvue. Gualdrada

étant orpheline et le diable se mêlant de l’affaire, le mariage fut

bientôt conclu. Peu de temps après la cérémonie, Sciancato, le jeune

époux, fait la rencontre d’une troupe d’échappés des galères qui

s’ouvrent à lui de leurs beaux projets de piraterie et de chasse aux

trésors. Sciancato, las de sa vie oisive aux crochets d’une infirme,

acquiesce sur heure et se laisse revêtir de la dignité de capitaine. Une

cassette disparaît du coffre de Gualdrada, une vieille galiote est

frétée et voilà notre galant bravo en équipage de boucanier.

L’infortunée Gualdrada, follement éprise de son fripon, conjure,

s’arrache les cheveux, emplit l’air de prières et de lamentations... En

vain! Le mât est dressé; l’insensible Sciancato s’embarque. Tout est-il

prêt? Partons!--Il donne le signal, il part, il est parti. Voilà donc

dame Gualdrada abandonnée, désespérée, et quasi ruinée par-dessus: car

de son bien fort honnête il ne lui reste guère que la maison Barozzi. A

force de tourner et de retourner les cartes pour soi-même, l’idée lui

vient de se faire diseuse de bonne aventure. Cependant l’ingrat

Sciancato réapparaît un beau jour à l’improviste, chargé de riche butin

et de présents bizarres. Une semaine de joie délirante--et le voilà

reparti. Dix ans, quinze ans, vingt ans... Le petit corps maigrit, la

grande bosse s’arrondit, les beaux cheveux de la laide grisonnent sous

les fontanges... Hélas! perdu à jamais! Pas un signe de vie... Dans

quelles eaux profondes, amères et sauvages s’envasent ses os jaunis de

noyé d’autrefois! Sur quel horizon de pourpre et de deuil se balance son

squelette de pendu sans nom?

«Durant tout ce récit (que dame Gualdrada se plaisait visiblement à

étendre outre mesure), j’avais fort à faire de retenir et le rire

satanique qui me serrait la gorge et les pleurs importuns que la

compassion envoyait à mes yeux.--Eh quoi, me disais-je, ce terrible et

doux amour se fait-il donc un jeu de me poursuivre sans cesse sous ses

aspects les plus nobles ou les plus lamentables? Où que se pose mon pas,

toujours un secret ressort fait bondir de dessous terre un petit monstre

à tête de dieu ou de diabletot! Il règne sur ma pensée, il gouverne le

monde. Le voici, le voilà! Ici, là, là-bas, plus loin, partout! Les fils

invisibles qui mettent en branle le paillasse bigarré de l’univers se

viennent nouer tous à la petite griffe du traître cajoleur et cruel. Il

tire; le satellite papillonne éperdument autour de sa fleur astrale; la

turbulente marée s’enfle de mille seins impatients; la sève gronde, le

sang s’allume, le germe crie vers la lumière; les bras de la prière se

lèvent au ciel; tout le ventre, toute la chair de la terre est en

travail! Il tire, le sacripant, il tire! Le gosier de la tendre

Philomèle souffle ses bulles d’âme aux couleurs de larmes et de sang;

l’amoureuse vipère quitte son réduit horrible, se dresse et vient tendre

une oreille avide; la brise se réveille, le pollen vole en baisers

duvetés et fécondants; la coccinelle allume sa lanterne; l’araignée

d’eau au cœur du nymphéa, poursuit son bien-aimé velu; le barde accorde

son luth dans la tour du Nord; Pinamonte presse à deux mains son cœur

rapide de fou; et dame Gualdrada, un fichu argenté sur sa bosse

sautillante, court à la lucarne et braque sur le vieux port nébuleux la

longue-vue du boucanier qu’elle ne doit plus revoir... Jamais? Ah! ah!

Jamais, hélas!

«Et je contemplais, avec un triste étonnement mêlé d’autant de dégoût

que de pitié, l’antique abandonnée si risible, si dolente. «Qui l’eût

pensé, disaient les petites lèvres grises, desséchées et tremblantes;

qui donc l’eût soupçonné, monseigneur? Après une lune de miel si tendre,

si passionnée! Car il m’aima bien, oh! j’en suis sûre, il m’aima bien et

il m’aime aujourd’hui encore, oui, oui.» Et la petite tête de sorcière

faisait «oui, oui», et la grosse bosse faisait «oui, oui», et tout le

petit corps lamentable de poupée d’hôpital faisait «oui, oui» aussi,

avec un bruissement de squelette d’oiseau, d’arbrisseau gelé, de

poudreuse bestiole empaillée qu’un courant d’air fait danser sur le mur.

O Amour, ô cruel Amour, que fais-tu donc ici? Réponds, c’est Pinamonte,

ton fidèle, ton fervent qui te parle! O Amour, que fais-tu là? Et

l’Immense, l’Impénétrable, le Terrible, le Doux me répondait par les

larmes et les soupirs de l’infortunée: «Je suis ici parce que je suis

partout. Je suis la douleur et la joie, l’espoir et le souvenir; je suis

ici parce que je suis le Moment, le grand Moment d’éternité. Je suis en

Gualdrada parce que Gualdrada est une chose, parce que je suis en toutes

choses, parce que toutes choses sont en moi. Je suis la Beauté et

l’Adoration, la Douleur et la Pitié; je suis dans le ciel le Père de

tout sublime, et sur la terre je suis le Fils lapidé, sanglant, couvert

de crachats. Et dans ton cœur je suis cela qui désire et la grande nuit

silencieuse, froide et sourde sur les Oliviers, et la croix dont l’ombre

couvre la terre, et les Dominations universelles, et la Résurrection

sans fin. Je suis l’œil de l’aveugle, l’oreille du sourd; et quand

j’apparais à la sœur éplorée sous ma forme véritable, le frère se lève

du cercueil.»

«Le secret de Gualdrada avait certes de quoi surprendre par soi-même;

mais j’y trouvai plus de singulier encore après que la vieille m’eut

assuré n’en avoir jamais soufflé mot à qui que ce fût, pas même à mon

vieux serviteur, que je savais pourtant être si fort de ses amis. Je ne

sus tout d’abord que comprendre au choix que la nécromancienne avait

fait de moi pour confident; bientôt cependant je pris garde que l’amour

avait deviné l’amour, et que sous l’entretien ouvert du roquentin et de

la vieille courait le murmure secret d’un colloque de Sciancato et

d’Annalena. Seuls les demi-aveux se trompent de confident; la sincérité

entière, la sincérité amoureuse s’adresse toujours à qui la connaît, à

qui l’aime, à qui l’attend. Le treizième prince souverain de Brettinoro

recevait la confession de dame Gualdrada; et cela ne manquait, à coup

sûr, ni de charme ni de grandeur. Tout en prêtant l’oreille aux

jérémiades de la sorcière, j’observais attentivement, dans une glace

haute, l’image qu’y envoyait notre groupe bizarre. Toutes choses étaient

telles qu’elles devaient être dans la scène offerte à ma vue; l’harmonie

y régnait parfaite, tant au physique qu’au moral, et le cadre s’y

adaptait à merveille. Dans la clarté d’une fenêtre ternie, pleine de

vieux ciel vaporeux, la petite bossue tapie au creux d’un immense

fauteuil instable et gémissant, brodé d’oiseaux jaunis, de fleurs

effilochées, de bergerettes et de Colins rapiécés; devant elle, sur un

tabouret éventré, Pinamonte, les jambes nonchalamment étendues, le

menton à la poignée de l’épée. Flic flac, le crapaud. Tic tic tic, la

poule. Ronron, le chat. L’armoire toute pleine du tumulte muet des

souvenirs; sur la muraille, les ébats inquiétants de trois grandes

araignées immortelles et de deux cloportes de cimetière, gras et lourds;

de vieilles cartes éparpillées çà et là; de la poussière et de

l’irrémédiable partout. Avez-vous jamais joué, dans les petits coins

humides d’un appartement délaissé, avec une petite fille blonde qui dit:

«N’allons point là, de grâce; là, sûrement c’est le diable»?

«Tout soudain, le désir me banda du talon à la nuque de voir Annalena

nue au milieu de cette désolation et de cette poudre. Prenant

brusquement congé de la devineresse, je courus m’enquérir auprès de

Giovanni du jour et de l’heure où la sorcière s’absentait de son antre.

Le factotum m’apprit qu’elle manquait rarement une messe ou un prêche,

et qu’il avait accoutumé de l’accompagner chaque dimanche à San-Maurizio

pour vêpres. C’était un vendredi; jamais jour du Seigneur ne fut attendu

avec plus d’impatience. Je m’ouvris à Manto de mon bizarre caprice. Tout

d’abord elle n’en fit que rire, m’appelant vieux damoiseau perverti;

mais bientôt, à la peinture que je lui fis de la scène projetée, ses

beaux yeux d’écolière se remplirent de certains feux secrets bien

propres à mettre en branle tous les diables de l’enfer. Elle me suggéra

même de...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... La crainte aussi où nous étions de voir apparaître d’un moment à

l’autre le gros bonnet et les besicles de fée Carabosse... Il n’était

que temps... Pardonnez, chevalier, au scabreux de ces détails...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Environné que j’étais de rivaux réels et sans cesse traqué par des

traîtres imaginaires, je ne pouvais goûter un seul instant de repos de

cœur ou de calme d’esprit; et mes misérables jours se consumaient dans

l’attente des pires catastrophes et la préméditation des plus cruelles

vengeances. Je pestais à tout moment contre l’humanité entière; je

maudissais le destin, les dieux, la création et jusques aux entrailles

qui m’avaient conçu. Toutefois, au plus fort de mes souffrances et de

mes emportements, je ressentais, dans le secret de ma chair et de mon

âme, une sorte de plaisir obscur et singulier qui me paraissait être

composé de titillante angoisse et de délice rongeur et dont je ne

saurais vous donner quelque idée qu’en le comparant à la pollution

pleine de mystère et d’épouvante des pendus. Tout en exécrant ces

sensations avilissantes et sinistres, je ne me pouvais empêcher d’en

acérer sans cesse l’aiguillon infâme et douloureux. Harcelé sans trêve

par la plus libidineuse et la plus folle des jalousies, je recourais à

la ruse et, usant (Dieu seul sait avec quelle maladresse!) du classique

stratagème des départs inopinés, j’allais, sous les plus fantasques

travestissements, me poster à certain coin de rue obscur d’où je

pouvais, la plupart du temps sans être inquiété de personne, surveiller

durant des heures le vieux palais mélancolique de ma maîtresse. Il eût

été plus sage, sans contredit, de confier la belle à la garde de quelque

duègne avisée ou de la faire surveiller par une troupe de

triste-à-pattes agiles et grassement rémunérés de leurs offices; mais ce

moyen vulgaire de s’assurer la fidélité d’une amante répugnait à un

amour fantasque dont l’objet, pour étranger qu’il fût aux vertus des

anges, ne m’en paraissait que mieux pénétré des charmes redoutables que

l’imagination prête aux esprits des ténèbres.

«D’une autre part, tout en maudissant l’amour et les soupçons jaloux qui

faisaient de ma vie un supplice, il n’était rien au monde que je

redoutasse tant qu’une découverte de trahison qui m’eût peut-être à

jamais délivré de mes tourments; car, semblable en cela à la plupart des

humains, je préférais l’illusion dont se bercent les doutes au

désenchantement qu’apporte avec soi toute certitude. L’innocent

stratagème des espionnages nocturnes se recommandait donc le plus

naturellement du monde à mon esprit par l’avantage double qu’il

paraissait m’offrir de flatter mes goûts romanesques et d’épargner dans

le même temps à mon cœur les tristesses d’un désabusement définitif.

C’était à la fois le plus délicieux des irritants et le plus bénin des

remèdes à ma souffrance. Que le sentiment même le plus douloureux est

donc une exquise chose! Oui, monsieur le chevalier, de mes accès de

voluptueuse méfiance j’ai gardé le souvenir le plus vivant et le plus

attendri; mon cœur désenchanté les aime encore de toute la nostalgie que

peut inspirer à un vieux joueur ruiné l’évocation des précieuses

angoisses du brelan. Blotti dans mon humide cachette tel un fauve en ses

écoutes, ou debout et figé dans une immobilité de saint cloué à sa

niche, je suivais passionnément du regard le mouvement des lumières et

des ombres dans les appartements de ma belle; je tressaillais au plus

faible bruit; l’approche d’un passant réveillait dans mon cœur de

douloureux échos; je me sentais environné de sombres mystères, de haines

implacables, de dangers sans nom. Plein de craintive fureur, je

surveillais attentivement la morne et silencieuse ruelle; dans chaque

cavalier qui la traversait, je pensais reconnaître un rival, un vil

larronneau d’amour; dans chaque vieille qui y traînait son pas attardé,

une infâme appareilleuse travaillant à ma perte. La nuit m’enveloppait

de ses ombres humides; les pluies et les grêles de l’automne me

fouettaient le visage; des ivrognes prophétiques m’accablaient

d’injures; je demeurais insensible sous les affronts.

«Ces risibles extravagances vous étonnent, chevalier. Elles ne

laissaient pas que de me surprendre moi-même. Car--je ne saurais trop le

redire--l’étrange dédoublement dont je souffrais n’avait en aucune sorte

altéré ma raison, et l’ancien Brettinoro circonspect et désabusé ne se

lassait point de chanter pouilles au nouveau Pinamonte inconséquent et

fougueux, lui remontrant cent fois du jour l’ingénuité de sa tendresse

et la grossièreté de ses dérèglements. «O tête folle d’amoureux

grison, ô le plus lâche des Benedetto, ô le plus misérable des

Guidoguerra!»--ainsi m’invectivais-je dans le coin obscur qui servait

d’observatoire à ma trop soupçonneuse passion;--«ô la plus infortunée

des dupes de l’amour! Quelle folie est la tienne! N’aperçois-tu pas

l’abîme que le plus risible des aveuglements creuse sous tes pas? Vieux

ramier roucouleur et déplumé! Trop impétueuse ganache! Descends en

toi-même; peut-être en est-il temps encore! Qu’adviendra-t-il, Pinamonte

du Diavolo, le jour où ta bourse, déjà fort allégie, sera tout au plus

propre à servir de mouchoir à ton nez larmoyant ou de torche-cul à ton

foireux désespoir de barbon? Ah! par le Styx, est-ce là le fruit des

sages conseils de M. de la Bretonne? Debout, Brettinoro! Ami de

Lauraguais, émule de Briqueville, secoue cette torpeur; tes songes sont

perfides; les pires calamités te guettent.»

«Cependant, l’infortuné jaloux demeurait sourd aux exhortations de la

raison et Brettinoro jouait par-devant Pinamonte le rôle ingrat d’un

Cassandre. Si atroces et ridicules que fussent mes amoureuses angoisses,

elles ne laissaient pas de me paraître préférables à l’horrible solitude

d’esprit et de cœur qui me rendait odieux jusqu’au souvenir de mes

jeunes ans. Dans ces conflits intérieurs l’avantage demeurait

régulièrement à l’amour; et, tout en méprisant la Sulmerre, je me

surprenais quelquefois à caresser l’extravagant projet de m’en assurer

l’entière possession par le moyen d’une union légale. Tant il est vrai

que la triste raison humaine, pitoyable assemblage de préconceptions

obscures, de résignations craintives et de jugements spécieux, finit

toujours par céder à la persuasion sournoise et subtile du Sentiment,

lequel est l’essence même et l’unique gouvernant d’une humanité

inconsciente et d’un monde tout pénétré d’un terrible et tendre mystère.

«Au surplus, toutes ces moqueries et tous ces reproches n’eurent jamais

d’autre effet que d’exaspérer inutilement le sentiment de ma faiblesse

et de mon ridicule. Le sel brut et tranchant de mes moroses

plaisanteries ravivait cruellement, dans mon cœur, le feu des blessures

que la passion y faisait chaque jour. Ineptes à me guérir de ma folie,

ces tardifs regrets étaient tout au plus propres à me rappeler le danger

que je courais de me perdre dans l’opinion du monde. Je rougissais de

jouer un rôle de jaloux ténébreux dans une intrigue où mes frivoles

rivaux n’apercevaient sans doute qu’une farce des plus vulgaires; et

j’avais en outre tous les sujets du monde de redouter que, se lassant

des ridicules du roquentin, la malveillance des entours n’en vînt à

s’attaquer à l’honneur du gentilhomme. Le conflit de tant de sentiments

contraires passait ma raison. Je m’étonnais que le mépris et la crainte

pussent occuper une place si grande dans un cœur comblé de tendresse. Je

répugnais aussi quelque peu à soumettre au jugement du monde une passion

qui élevait parfois mon âme jusqu’à Dieu; et je n’arrêtais de maudire

mon amour que pour me reprocher mon ingratitude. «Insensé! criais-je

alors; insensé! Te laisseras-tu jusqu’au dernier jour opprimer par

l’habitude du mensonge et la tyrannie du préjugé? Ne sais-tu pas que

l’être aimé, mauvais ou bon, noble ou méprisable, n’est jamais autre

chose qu’une vaine apparence et que la fin de tout amour est dans le

sein de l’Être unique? Qu’importe donc le combustible, si la flamme

s’élève au ciel? Crains-tu d’être moqué par la foule des sots? L’objet

de ta flamme est plein de grâce, comment saurais-tu être ridicule?

Est-ce ton propre jugement que tu redoutes? Ton amour est sincère; si le

prêtre le condamne, quel ange de pureté véritable l’oserait seulement

accuser? Mais non! Je lis tout autre chose en ta pensée de vieux ladre

hypocrite; l’image du rival jeune et pauvre obsède ta triste cervelle.

L’avarice, dans ton misérable cœur, dispute la première place à la

jalousie. Et c’est là ton ridicule, et c’est là ton impureté!»

«L’attitude pleine de grandeur et de défi qui accompagnait ces

soliloques violents; l’image hautaine et farouche que me renvoyaient, à

de tels moments, les miroirs; le son autoritaire de la voix, la vivacité

du geste, tout semblait devoir renforcer l’éloquence des paroles et

rétablir enfin le calme dans mon âme... Hélas! rien ne pouvait égaler

pour mon cœur l’attrait bizarre de l’anxiété! Après une heure ou deux

d’apaisement, les soucis jaloux reprenaient sur moi leur empire, et je

frissonnais dans ma terreur comme la phalène crépite dans le feu

meurtrier. Qu’il soit dit, toutefois, en ma faveur, que le monde

semblait avoir pris à tâche d’entretenir l’angoisse qui me dévorait. La

sotte envie faisait déjà courre sur mon compte les bruits les plus

singuliers; Giovanni m’en rapporta quelques-uns qui me donnèrent tout

lieu de faire des réflexions sérieuses. La Sulmerre passant pour fort

riche, moi pour totalement ruiné, tels de mes détracteurs m’accusaient

d’être aux crochets de mon amie, tels autres de chercher à me rendre

maître, par le moyen d’un mariage scandaleux, de sa fortune mal acquise;

quelques pécores allaient même plus outre, poussant la méchanceté

jusqu’à nous soupçonner tous deux d’un commerce criminel avec les

princes de l’Amitié!

«Irrité à l’excès par ces sottes calomnies, j’eus recours à la ruse et

je m’ingéniai à tromper sur la nature réelle de mes sentiments toute la

tourbe héraldique et écrivassière qui composait les entours de la

Mérone. L’entreprise, sans nul doute, était des plus délicates; car le

vulgaire des palais ne se laisse pas si aisément berner, dans les choses

de la vie, que la canaille des rues. Néanmoins, mes efforts furent

couronnés de tout le succès dont ils me paraissaient être dignes.

M’appliquant sans cesse à déguiser mes sentiments, je ne tardai guère à

passer maître dans l’art de la dissimulation, et bientôt j’eus la

satisfaction de lire sur tous les visages le désappointement causé par

le rapide attiédissement d’une passion que l’on imaginait volontiers

grosse de ridicules désastres et fertile en scandales de plus d’une

espèce. Quelque mépris que j’eusse pour mon entourage, je m’étonnais de

n’y rencontrer pas un qui fût à tout le moins capable d’apprécier

l’habileté dont je faisais preuve en affectant, au plus fort de ma

tragique passion, des dehors de mauvais sujet en quête d’aventures

divertissantes et passagères. Seule ma friponne d’ensorceleuse pénétrait

le secret mélancolique de mon âme; même elle me semblait quelquefois

touchée d’une certaine compassion; car la friponne avait la fibre fort

sensible et ne manquait ni d’esprit ni d’entrailles. Toutefois, ses

attendrissements n’étaient que de fort courte durée, et ils s’achevaient

pour l’ordinaire dans quelque accès d’hystérique hilarité à laquelle je

ne me pouvais tenir, la plupart du temps, de faire écho; tant le

contraste me paraissait plaisant que je surprenais sans cesse entre mon

humeur naturelle et le caractère d’emprunt du personnage que je faisais

devant l’envieuse galerie.

«Je devais donc bientôt comprendre qu’une compagnie qui se laissait de

si bon cœur donner la berne était tout au plus digne de mon mépris; et

cette pensée suffit à me dégoûter du succès trop aisé de ma feinte. Je

ne tardai point, au surplus, de reconnaître dans l’habileté de ma

simulation une preuve de plus à la déchéance de ma volonté, et dans mon

obstination à céler mon atroce angoisse le plus grave symptôme du mal

dont elle tirait origine. Je me faisais horreur, je prenais en pitié et

mon cœur et mon âme; d’heure en heure je sentais croître ma haine

instinctive de la fausseté; mes innocentes affectations m’apparaissaient

dans la fièvre anxieuse de l’insomnie, sous les traits odieux du

mensonge et de la démence; enfin je finis par me persuader que le sens

même de l’honneur m’était devenu étranger et que, sous le masque de ses

viles bravades, ma faiblesse s’était transfigurée en lâcheté. Rien ne

m’a jamais donné plus de tourment que cette crainte où j’étais de perdre

le peu d’énergie qui me restait encore et de me transformer en

marionnette docile entre les doigts charmants et capricieux d’une

créature. En quelque lieu que je portasse mes pas, la silencieuse

obsession m’y suivait comme un chien fidèle.

«Vous riez, monsieur le chevalier; hélas! apprenez donc que ma folie

m’accompagnait partout sous la forme d’un chien véritable! J’étais

devenu sujet à des visions; non contente de tourmenter nuit et jour ma

pauvre cervelle, l’horrible idée fixe me glaçait en m’apparaissant sous

l’aspect répugnant d’un vieux roquet galeux, famélique et larmoyant... O

le petit corps dévoré de pustules, les maigres pattes, le cul pelé,

enflé, l’écarlate nature en éternelle érection, du spectre rogneux, du

chien immonde de mon âme! Immodeste et funèbre image! Je l’ai sans cesse

devant les yeux; le temps ne l’a point fait pâlir; le trépas ne la

saurait effacer de ma mémoire. Hélas! non. Vienne la mort, le cadavre

boursouflé de l’affreux animal suivra ma barque au fil du Léthé. Par

toutes les fois que je me reporte à cette époque horrible de ma vie, le

frisson du dégoût me secoue de la perruque aux talons. La tombe ne

m’inspire ni crainte ni amour. L’éternité n’a plus rien à m’apprendre.

«Dégoûté outre mesure de mon double rôle de gai luron et de patito

plaintif, sans trêve je roulais dans mon esprit mille vengeurs projets

de rupture et de fuite; cependant, de quelque côté que je me tournasse

au fond de mon ridicule désespoir, partout je ne rencontrais que les

mailles serrées des pièges tendus par l’amour. A quels moyens de

délivrance n’eus-je pas recours dans ma risible détresse? A quels vices

n’ai-je pas fait appel dans cette recherche d’un dérivatif à ma lâche

aberration? Arrosant de champagne mes victoires au passe-dix; noyant

dans le Nuits mes défaites au quincove, je courais du tripot au cabaret

et du cabaret au bordel public, partout salué roi des brelandiers et

empereur des biberons. Où chercher le Scarron capable de décrire la

bouffonne exubérance de mes ivresses, le Hogarth digne de peindre la

burlesque mélancolie de mes heures de remords? Combien de fois, dans le

tumulte de mes idées, me suis-je enfui, la nuit, du palais de la Mérone,

pour courir, dans l’appareil succinct du déduit, les cheveux aux vents,

l’œil égaré, l’ordure aux lèvres, réveiller le placide Giovanni, gardien

de mon logis et confident de mes peines? Les rues sont désertes, les

canaux dorment profondément. Je cours, je bondis, je vole dans les

ténèbres. Mon bras desséché et glacé agite une lanterne morte. L’amour,

la jalousie, la conscience de mon ridicule, la crainte du déshonneur, la

haine de mes rivaux inconnus me poursuivent comme autant de diavolos

enflammés. Zèbre, élan, je franchis marches, ponts et barrières;

taureau, j’enfonce à coups de tête et de pieds la porte de ma maison;

enfin, Antisthène et roquentin, je tombe essoufflé, larmoyant,

maugréant, épuisé, dans les bras paternels du vieux serviteur de ma

famille.

L'Amoureuse Initiation · 第 10 / 13 段