marquait aux œuvres de Willibald Gluck flattait fort agréablement mon
goût de l’art simple et mystique. Il n’y eut peut-être jamais d’autre
lien spirituel entre nous que notre tendresse profonde pour la musique.
Cet art divin est le langage naturel de la passion, la signifiance
secrète des accents tendres ou terribles surpris dans la voix de la mer,
de la forêt, du fleuve et du vent; et elle est, dans le même temps, au
cœur obscur et bourbeux de notre race vieillie, l’écho primitif et
distinct d’une harmonie oubliée. La musique est le cri de l’Amour; la
Poésie en est la pensée... L’une est l’exaltation du présent et elle
chante: «Je vis et j’aime»; l’autre est l’ivresse du souvenir; et alors
même qu’elle se propose d’exprimer un amour bien réel et bien vivant,
elle semble dire: «J’ai vécu, j’ai aimé...» Et voilà sans doute la
raison par laquelle les deux nobles sœurs, d’abord fondues en un art
unique, se devaient séparer avec le progrès des temps.--J’aimais à la
folie le toucher d’Annalena. Si surprenante que fût l’habileté qu’elle y
montrait, jamais je n’y trouvai l’occasion de douter de la sincérité de
son émotion. La belle musicienne avait l’âme fort sensible et l’agilité
de ses mains angéliques ne ressemblait en rien à l’adresse irritante et
vulgaire des virtuoses. Le noble et mystérieux visage reflétait tous les
mouvements de la passion; les sombres paupières battaient
voluptueusement au vent de l’harmonie; cependant, le corps ne
s’abandonnait jamais aux saccades burlesques de l’hystérie théâtrale, et
la charmante tête ne s’échevelait point au souffle d’une artificielle
tempête.
«Ah! chevalier, le souvenir de ces heures plaintives et sonores m’émeut
jusqu’aux larmes! J’ai perdu Annalena et j’ai perdu la musique. Pendant
que ma très chère jouait, je vivais hors du temps; aujourd’hui, dans le
rythme des plus nobles ouvrages, je n’entends plus que le pas de la mort
mesuré par le tic-tac desséché des horloges; et les instruments
résonnent à mon oreille ainsi que les tombeaux vides sous les pas du
promeneur solitaire, ou sous son bâton les grands os râpeux et verdâtres
des vaches dévorées par les loups, là-bas, au pays de ma jeunesse et du
beau Stanislas. Annalena au clavecin! Chers instants à jamais envolés!
Je les adore, ces minutes irréelles et suprêmes, et les adore d’autant
plus qu’elles m’ont toujours été mesurées avec une singulière
parcimonie. Vous eussiez dit d’Annalena qu’elle recherchait dans la
musique l’expression de ce qu’elle portait de plus sincère et de plus
pur au fond de son pauvre cœur de créature. Rarement, elle approchait de
ses chers instruments sans m’adresser, en même temps qu’un sourire
malicieux, des paroles pleines d’un mystérieux enjouement. Je n’ai point
mémoire de l’avoir jamais entendue frapper une note en présence d’un
tiers. Quelques-uns des admirateurs de son talent s’étonnaient du parti
qu’elle semblait avoir pris de ne le cultiver désormais que pour le
plaisir d’un seul. Quant à Labounoff et au vieux duc di B..., ils ne
manquaient jamais une occasion de l’en blâmer ouvertement; mais les
prières, comme les rires et les bouderies, jamais ne surent vaincre
l’aimable obstination; même il m’arriva, un soir, au milieu d’un cercle
empressé de mélomanes, d’entendre tomber des douces lèvres une riposte
dont l’audace me surprit. «Paix, messieurs; paix, de grâce; la musique
elle-même ne saurait être qu’une minauderie de plus dans ce palais où la
vérité et la tendresse n’ont que faire; et ce serait trop, vraiment,
avec le mensonge de ma gaîté, de ma danse et de mes fleurs.»
«Que vous en semble, chevalier? L’art ne serait-il point, aux menteurs
que nous sommes, un moyen d’exprimer d’une façon détournée les vérités
les plus impérieuses?--Quoi qu’il en fût, ces nobles veillées de musique
m’ont laissé un souvenir des plus aimables. Sitôt qu’Annalena ouvrait
son clavecin, je courais allumer les chandelles et tirer le loquet;
ensuite je m’allais blottir dans mon coin favori, à la façon des chats,
sous le regard de soleil et de pluie de certaine _Marchande de
crevettes_, de Hogarth. Annalena frappait les premiers accords; la
quiétude vaporeuse de la chambre s’imprégnait aussitôt de musique
pensive ainsi que d’un parfum de fée. La muraille d’en face me regardait
à travers les masques vides d’une toile de Pietro Longhi, les grands
masques blêmes des _Visiteuses de la Ménagerie_. J’aimais beaucoup ces
nocturnes personnages en galant appareil rassemblés autour d’un buffle
énigmatique. Le buffle est là qui regarde; et les dames singulières sont
là qui regardent aussi; c’est absurde, certes; qui en oserait douter?
Car enfin, pourquoi, je vous le demande, cette ménagerie; et pourquoi
ces masques; et pourquoi cette brute aux cornes en arrêt? Mais c’est là
justement la raison suffisante de ces êtres terribles et falots: ils
n’ont rien à vous dire, rien, absolument rien, et voilà pourquoi votre
esprit se fait interrogeant. Qui donc êtes-vous, masques de Pietro
Longhi? Point de réponse. Qui es-tu, taureau si plein d’importance et
que diantre fais-tu là? Silence.--Et qui suis-je donc, moi qui vous
regarde contempler une chose qui n’est pas? (Sentez-vous la raison de
cette ménagerie de bal à présent, monsieur le chevalier?) Oui, par le
grand diable de l’enfer, qui suis-je donc là, dans ce coin obscur?
Pourquoi cet animal, pourquoi cette chambre, et pourquoi les masques, et
Annalena, et moi-même, et cette musique ici, et cette nuit, cette
grande, cette profonde nuit là-bas, sur les toits et sur les eaux? Tin,
tin, tin, le clavecin, ou, sous les mains de folle de mon âme l’or
sonnant, l’or de harpe de la chevelure bien-aimée? Doux tin, tin, tin du
clavecin discret, du meuble chanteur où sommeillent, en billets doux
jaunis, tous les secrets de mon amour, toutes les fleurs poudreuses et
cassées de mon souvenir... Un peu de Longhi pour ma passion du mystère,
un peu de Hogarth pour ma pitié sanglante, un peu--si peu--d’Annalena
pour mon amour de l’amour, et me voilà vivant! Bien vivant! Non comme ce
Pinamonte, ce mime de la vie que je fus jadis sur la scène du monde,
sans cesse étonné d’être un peu plus qu’un fantôme, palpant, au milieu
de la rue et de la foule, la soie de sa culotte ou les boutons d’or de
sa veste, afin de se bien convaincre de sa matérialité! Non comme cet
Antisthène des postes et des auberges, confesseur des vents d’automne et
des mendiants de London Bridge, confident des rois philosophes et
consolateur des favorites déchues. Ah! non comme lui, mais vivant, épris
de soi-même, blotti dans un coin bien dur du palais de l’amoureuse
Certitude, barbon jaloux, méfiant, trompé sans doute, aimé pour lui-même
un peu, pour sa libéralité beaucoup; heureux, heureux en dépit de tout,
bercé par la plus profonde des musiques, moqué par la plus mystérieuse
des belles, triste et exubérant, laid et beau, secoué de mille frissons
de joie étonnée, et ponctuant chaque phrase du maître d’un soupir chargé
de toute la nostalgie du monde. Tin, tin, tin, tin, si doux, si triste,
si pur, si beau! encore et toujours!
«Le marbre de la dalle m’écorchant tant soit peu le cul, j’allais sur la
pointe du pied chercher certain coussin de soie mauve; puis, me
rasseyant béatement dans mon angle arcadien, j’étendais sans bruit les
jambes... C’était là encore un de mes spectacles favoris; mes maigres
jambes de voyageur sans but! Je les contemplais avec amour, ces vieilles
jambes de grand lièvre hasardeux; je les caressais d’une main attendrie;
leur ombre avait mesuré tout l’ennui des chemins de la terre! Et voilà
que la fée de la Musique venait elle-même sur ses pieds de soie ancienne
se pencher sur les guêtres poudreuses et craquelées; la fée de la
Musique, monsieur le chevalier! la fée de la Musique adressait de
tendres paroles à mes jarrets fossiles de fou courant! «Vous
souvient-il, nobles jambes (je vous le rapporte mot pour mot), vous
souvient-il de l’herbe humide foulée jadis à Marlow, sur les bords d’une
rivière brumeuse sillonnée de cygnes gris? Avez-vous quelque mémoire, ô
voyageuses, de l’écho moussu qui sommeille à Windsor, qui sommeille et
qui parle si doucement en rêve? Glisserez-vous encore sur les boues
jaunes du Ghetto de Varsovie? Comme ils sont loin, les seuils du hameau
italien de Dresde! O ombre impatiente et superbe! L’eau impériale de la
Néva te connaît; les lacs incolores de la Moscovie se souviennent de
toi; les cailloux des Carpathes et les galets de la mer du Nord
soupirent ton nom dans leurs rêves. Que cherchais-tu donc, courant de la
sorte? Routes, plaines, sentiers, rues et canaux, Londres et
Saint-Pétersbourg! Qu’as-tu donc trouvé, courant et cherchant de la
sorte?»
«D’un geste de César surpris de la largeur des horizons d’Empire, je lui
montrais naïvement Clarice-Annalena... Alors un encens miroitant de
mélodies se répandait par toute la chambre, un éther assoupissant de
musiques, une haleine de tous les rires de désenchantement et de mépris,
une vapeur de tous les soupirs de tristesse et d’amour... Des lampes
s’éteignaient quelque part très loin dans les brumes de la nuit éplorée,
très loin, très loin, plus loin que le lointain des mers... D’étranges
foules de jadis grouillaient devant mes yeux. Les dames de Longhi
ôtaient leurs masques, la muraille m’apparaissait nue... Je dodelinais
un peu de la tête... Encore une note... encore une poussée de vent
contre la fenêtre... J’étendais mes jambes de voyageur... Encore une
lueur de la chevelure en or de harpe sonnant doux de l’Orphée... et
Pinamonte s’endormait dans la mélancolie du bonheur.
«Telles étaient les amours de notre galant berger: tendres et
singulières, ridicules et lamentables. Rien, d’ailleurs, n’en a mieux
marqué l’étrange bizarrerie que ma tragique obstination à aggraver un
mal dont je me sentais mourir. Je voyais approcher avec terreur le
moment où les soupçons fondés et les raisons de tourmente réelles ne
suffiraient plus à mes sens émoussés par la douleur et l’angoisse. La
pensée où j’étais qu’il me faudrait, tôt ou tard, renoncer à ma
délicieuse torture me fit redoubler d’ardeur dans ma recherche des
éléments inconnus de l’amour. Je fis de mon âme un lieu secret et
redoutable. Je m’y enfermai avec le cher fantôme obsesseur et l’adorable
idée fixe de ma passion; j’y élaborai avec une sage patience le
sentiment philosophal, l’élixir de parfaite douleur qui en devait
éterniser le voluptueux martyre. Je créai des soucis nouveaux,
insoupçonnés, puérils et savamment tourmenteurs; des scrupules
extravagants, minutieux et rongeurs; des composés étranges de lasciveté
d’enfer et de séraphique sentimentalité. Torturé par la haine, martyrisé
par l’amour, j’en étais arrivé à me croire en commerce tant avec les
démons qu’avec les anges, et je rapprochais l’image ensemble adorée et
exécrée de mon amour tantôt de l’affreux téraphim des Cabbalistes et
tantôt de l’habitant immaculé des sphères suprêmes de Swedenborg.
D’autres fois, je confiais au papier les cris de ma détresse et les
soupirs de mes amoureuses songeries... De grâce, monsieur le chevalier,
laissons en paix ces pauvres riens d’antan; ne me pressez point de vous
les faire connaître. Il n’est que trop vrai de dire qu’ils furent écrits
avec une plume trempée dans le Phlégéton; cependant je préfère
abandonner à votre fantaisie le soin de se former une image des joies et
des tourments de ma passion. J’estime prudent, alors qu’on entreprend de
montrer son cœur à nu, de soumettre au plus sévère contrôle et sa
mémoire et son imagination; car il est peu commun qu’en pareille
occasion l’expression demeure au-dessous de la vérité. Comme qu’il
fasse, l’amoureux narrateur dira toujours plus qu’il n’est besoin de
dire; et, pour peu qu’il relâche les rênes à sa fantaisie, voilà son
récit submergé par le pathos. L’insinuation suffit la plupart du temps
en semblable matière. Imaginez donc d’abord votre propre cœur tout
débordé de passions tendres et farouches; ensuite de quoi transvasez
cette amoureuse lave dans le cœur du dernier Brettinoro; c’est encore là
le plus sûr moyen de vous former une idée quelque peu précise de mes
ravissements et de mes souffrances. De ces dernières surtout, hélas! Car
je ne me lassais point d’entretenir dans mon cœur la sombre flamme qui
le dévorait; j’étais affamé de volupté et de tourmente, et ma haine
égalait mon amour. Oui, je haïssais ma chère maîtresse; je la voyais
morte dans mes rêves; son cadavre immonde, putride, sanieux et
boursouflé nageait au milieu d’un fleuve d’immondices; des caïmans
ailés, scrofuleux et gluants; des crapauds paralysés, dégonflés,
luisants sous le suint venimeux des écrouelles; des insectes
gigantesques à demi écrasés, squameux, pustuleux, poilus et gras; les
monstres les plus hideux de la fable et de la fièvre violaient tour à
tour la liquéfaction du cadavre adoré!
«Ma triste cervelle devint le rendez-vous nocturne de la plus crapuleuse
compagnie; des petits-maîtres cribreux s’y aboutaient de fort dégoûtante
façon avec leurs déesses bubonneuses et nauséabondes; des moines
entripaillés, papuleux et turbulents, repus de la chair de leurs propres
bâtards, y noyaient le remords de leur gourmande paternité dans des vins
mixtionnés de menstrue de diablesse et de lait de nonnain; des boucs
concupiscents, tout parés de fontanges et de banderilles envenimées, y
courtisaient de furieuse façon la passivité des papes magnifiques et
folâtres de la Renaissance; des fœtus polycéphales, marinés et livides,
illustraient parfois de leurs puérils ébats ces fougueuses et
mélancoliques séances; ce pendant qu’une horrible Clarice-Annalena,
impératrice des Gaupes et reine de Lesbos, invariablement étendue sur un
visqueux monceau de vermine aveugle et de jeunes amoureuses éventrées,
présidait, du haut de son trône excrémentiel et sanglant, aux funèbres
visions de ma cervelle amollie.
«Au reste, les infâmes soucis de mes veilles n’avaient que fort peu de
chose à envier aux songes de mes nuits ignominieuses. Mes réveils
surtout vous eussent semblé navrants et grotesques outre mesure.
J’enveloppais tout d’abord de regards venimeux ma maîtresse encore
assoupie; l’odeur fade et vaporeuse de sa chevelure me faisait souvent
répugnance; la vue de certains de ses membres me faisait tressaillir; et
toujours l’immobilité de son sommeil me rappelait celle de la mort. D’un
saut brusque et désespéré, je quittais l’amoureuse couche; j’inondais
d’eau fraîche ma lamentable tête et tout mon corps d’énergumène;
j’avalais en soupirant quelques gouttes d’Hoffman et par là-dessus une
pauvre tasse de chocolat et trois ou quatre tartines; puis, m’installant
au chevet de Manto, j’arrachais la belle à l’étreinte de Morphée au
moyen d’insinuantes et patelines caresses, dont tour à tour mes doigts
de meurtrier badin ou mes mâchoires d’amoureuse hyène enserraient son
col de cygne éblouissant et gracieux. Pour innocents que fussent ces
simulacres de strangulation, ils ne laissaient pas de procurer à ma très
chère des réveils fort brusques et tout secoués d’épouvante. Les grands
yeux d’Annalena s’ouvraient à l’improviste (vous eussiez dit, cher
chevalier, de deux aloès du Ténare s’arrachant aux terreurs d’un
séculaire cauchemar); des serpents effarouchés se cabraient dans la
chevelure de la déesse; et tandis qu’un frisson des plus troublants
secouait son corps flexible et délicat, la friponne trop aimée, joignant
ses petites mains savantes, s’écriait plaintivement: «O cruel ami! ô
barbare amant! quand donc cesserez-vous de tourmenter la tendre compagne
de vos jours? Estimez-vous donc à ce point plaisant de parfaire avec les
griffes de la cruauté l’ouvrage sanglant des flèches de Cupidon?»
«A ces préoccupations extravagantes, à ces mélancolies de l’âme et de la
chair venaient souvent se joindre des soucis d’un ordre plus vulgaire;
car l’amour inquiet des solitaires et des jaloux ne laisse pas que de
ressembler par certains côtés aux libéralités pleines de calcul et
d’hésitation des avares. Mon ensorceleuse, qui était fort loin de
manquer d’esprit, avait parfaitement pénétré la nature de mes sentiments
et mesuré la profondeur de mon amour. Sa vanité ne pouvait demeurer
insensible à l’aveugle adoration d’un amant dont le renom de bel esprit
égalait l’illustre naissance; elle connaissait le prix des sacrifices
que je consommais chaque jour dans la seule vue de m’assurer son
attachement et sa fidélité; et je ne doutais pas qu’il n’entrât dans les
transports dont elle payait ma tendresse pour le moins autant de
reconnaissance que de caprice sensuel. L’étonnement où la mettaient les
violences de ma passion et l’orgueilleuse joie qu’elle en ressentait
prêtaient souvent à sa physionomie un air de triomphe qui en rehaussait
à mes yeux la noblesse et l’éclat. Mon imagination enflammée voyait
chaque jour s’épanouir davantage les charmes de mon amie; l’exaltation
croissant dans la même mesure, je fus bientôt amené à considérer la
beauté d’Annalena comme une œuvre de ma chair et de mon esprit et comme
un trésor péniblement amassé par mes soins. D’autre part, mon amour me
mettait souvent dans de grands embarras; car la Sulmerre aimait à vivre
avec honneur et ne se pouvait abstenir de la gloire du monde. Le
concours aux fêtes qu’elle donnait était d’ordinaire fort nombreux; et
malgré que je souscrivisse à ses moindres désirs, jamais elle n’a rien
su économiser sur mes présents.
«Les affections sincères ne sont pas plus gratuites en ce monde que les
amours vénales, et le dévouement le plus profond n’y triomphe qu’à
grand’peine des habitudes de luxe et du goût de l’ostentation. Bref, les
choses en vinrent au point que je me vis souvent contraint, au plus fort
des angoisses de l’amour et de la jalousie, à m’aventurer dans des
calculs dont les chiffres, tracés d’une main tremblante de passion,
s’allaient égarer jusque dans les manuscrits des poèmes inspirés par la
plus dispendieuse des Muses. A mes tragi-comiques alarmes de dément
venaient donc parfois se mêler des soucis mille fois plus risibles
encore d’homme raisonnable. Je tremblais en outre qu’un galantin
vulgaire, profitant d’un de ces stupides abandons dont les belles sont
coutumières, ne profanât d’un même coup et l’idole de mon amour et
l’autel de mes sacrifices; ma passion s’élevait quelquefois jusqu’au
noble aveuglement d’un auteur pour son ouvrage, et cependant je me
sentais bassement jaloux de mes libéralités. Je me perdais aussi en
vains efforts pour maintenir l’équilibre, chaque jour plus hésitant,
entre un cœur de plus en plus lourd et une bourse d’heure en heure plus
légère; et les pensées contradictoires que je roulais continuellement
dans mon esprit me faisaient souvent l’impression de provenir de quelque
colloque obscur, burlesque et passionné entre le plus anxieux des
Harpagons et le plus ombrageux des Maures de Venise.
«Les jours de grand concours à la Riva dell’ Olio, je m’esquivais de
chez la Mérone et m’allais ensevelir dans l’humide obscurité de mon
terrier Barozzi. Là je retrouvais mes compagnons des jours anciens,
taciturnes témoins d’une vie aventureuse: l’antique Giovanni au visage
parcheminé, à la livrée de toile d’aragne; les longues missives à
l’odeur de mousse et de larmes, confidences d’amis depuis longtemps
perdus, oubliés ou morts; les manuscrits passés, pleins de griffonnages
jaunis, linceuls historiés d’une ambition mort-née; le pauvre portrait
de Benjamin, oui, chevalier, le pauvre portrait écailleux de Benjamin,
dérobé un soir à Manto et emporté amoureusement sur mon cœur; les
passeports périmés, minutieux et méfiants, aux aigles de Prusse et de
Russie; la tabatière de Stanislas, le petit couteau ciseleur d’initiales
et de cœurs, souvenir du quadragénaire de l’île Saint-Louis; le
couvercle de boîte où, enfant, je m’étais essayé à représenter le
château de Brettinoro avec le parc, le saule de Don Quixote, le banc
moussu et l’amoureuse fontaine...
«Pauvres, pauvres choses de jadis! Avec quel morose délice je reniflais
leurs odeurs mélangées de fruit et de tombeau, de pluie d’avril et de
souris, de rêve et de réalité! Comme elles m’avaient bien su dépeindre,
dans le temps évanoui, ce grand amour d’enfant qui se nourrissait
maintenant de mon cœur de vieil homme, cette fabuleuse fleur éclose au
jardin d’innocence! Avec quel tendre mépris je relisais toutes ces
introductions, méditations, objections, remarques! Naïf fatras de
sentiments à fleur de cœur maladroitement déguisés en raisonnements; de
préjugés doctement présentés sous forme de déductions; nudité d’âme
bariolée de prétintailles d’esprit! Et comme toutes choses me
paraissaient obscures et mesquines venant de ma vie d’homme, et claires
et profondes venant de ma vie d’enfant! Amour, amour! O maître du
royaume céleste de la Simplicité!--Je rangeais tous ces souvenirs devant
moi sur une table, je les contemplais, tournais et retournais, cajolais;
je leur parlais, je m’en gaussais doucement... En vérité, chevalier,
rien n’est plus doux au cœur de la joie que le regret de la tristesse!