de longues heures non d’apaisement, non de prostration, mais comme
d’indifférence absolue envers toutes choses du monde, mais comme d’oubli
parfait de soi-même. Alors une ombre illimitée tombait sur mon cerveau,
ténèbres d’avant et d’après le Soleil; et je redevenais un infini de
matière immobile, informe et brute où tout est déjà contenu et où rien
ne se manifeste encore. Et je contemplais ma forme comme une chose
absurdement lointaine et soustraite à ma volonté. Et soudain quelque
chose de doux, de profond, de tendre, le Verbe; quelque chose d’énorme
et d’infinitésimal, d’inouï et d’éternel, rompant la monotonie patiente
de mon être, se prenait à tourner follement, espoir, joie, terreur,
insatiabilité; à tournoyer follement, hâte, triomphe, affirmation,
certitude; à tourbillonner follement, force obscure, inexplicable,
indéfinie, incoercible; terrible faim d’adoration et d’attestation:
horrible cri de joie démente dans l’infinitude de la nuit; sublime
lumière dévorante dans la cécité de l’Abîme. O première manifestation!
Je brûle, je tournoie, j’éclate; je suis impatience, je suis faim, je
suis soif! Quelle traînée de flamme derrière moi! Comme je cours, comme
je vole vers où le sable fou des soleils m’appelle! Qui donc parmi eux
sera mien, sera l’amant, le maître, le guide? Eh qu’importe! Ils sont
sans nombre, ils sont la Réalité infinie, partant nul d’entre eux n’est
réel! Je suis ivre, je crie de désir, je meurs d’amour, je meurs d’amour
éternellement! Comme la mélodie de mon ellipse m’enchante! Que l’instant
est profond! Comme il sait contenir tout ce qui est, tout ce qui a été,
tout ce qui sera! Comme je suis riche de Dieu! Amour m’a fécondé; mon
ventre de soleil tressaille de joie. Ai-je été cette forme vaporeuse,
échevelée? L’ai-je été bien réellement? Peuh!... Car me voici soleil et
raisonnablement installé pour un nouveau moment d’éternité. Et me voici
Terre, grande pierre éteinte et maternelle, amante du soleil, déchirée,
creusée, labourée, pâmée de la tourmente des sèves d’amour. Et comme
Amour son maître, pleine de joie et de douleur, de vie et de mort, de
souvenir et d’attente. Et puis...
«Et puis un mot quelconque, une morne vérité quelconque venant d’une vie
dont la réalité est le premier des mensonges, d’un monde qui n’est pas
le royaume de l’amour; une syllabe, un regard, un sourire, un geste,
n’importe quoi dissipait en un clin d’œil tous les trésors de
l’illusion. «Le beau spectacle», grommelais-je alors entre mes vieilles
dents branlantes, «le beau spectacle que celui d’un grison imbécile se
vautrant aux pieds d’une gourgandine rapace et sotte! Vieux crâne vide
de cervelle, coquille d’une noix pourrie, trou plein de nuit et de
nécrophores, quand donc cesseras-tu de te nourrir de mirages? Folie,
réveille-toi à ton infortune; vieillesse, reconnais ta laideur; cadavre,
flaire ta puanteur. Il te sied bien, en vérité, de faire l’Adam d’avant
le mensonge! Reconnais enfin où tu es, regarde! Te voici dans un mauvais
lieu où la peste a pénétré, où le serpent du tombeau s’insinue dans les
vulves, où le vent de la pourriture souffle sur les lits funèbres. O
maison maudite de la fornication sans amour! Ici le pain de vie est
plein de nielle et de vermine et le vin d’amour a l’odeur d’un lendemain
de beuverie. Allons, levez-vous, beau Don Juan aux côtes creuses, prenez
ce flambeau, approchez de ce lit, tirez ce beau rideau de pourpre, voile
de naufrage gonflée d’un vent muet de destruction... Ah! tu trembles,
vieux couard! Tu sais que ce qui repose là n’est que le cadavre de ton
rêve. Le cadavre de la jeunesse, la putréfaction de la beauté, le
fantôme ignoble de ce qui fut vérité et splendeur au premier jour...
Allons, couche-toi sur ta Clarice, sur ta stupide, sur ton impudique,
sur ta rapace! Cadavre, ta place t’attend dans cette fosse commune des
fornications mensongères, des luxures sans amour! Immondice, va
t’enfouir dans le grand égout hospitalier; hyène, va lécher les genoux
de ton cher grand cadavre en liquéfaction!
«Vous ne pouvez faire ici, mon cher chevalier, aucune réflexion que je
n’aie faite alors. Pour ensorcelée que fût ma triste cervelle, je n’en
avais pas moins conservé, dans les choses de la vie, toute ma lucidité
ordinaire. J’apportais dans mes pires extravagances un souci d’ordre, de
graduation et de méthode qui m’étonnait chaque jour davantage. Parfois
même le rayonnement d’une sagesse surnaturelle transperçait de toutes
parts mon déplorable cœur et pénétrait dans les recoins les plus secrets
de mon être. Je ne doutais plus de ma réalité effective; je vivais,
l’univers entier se condensait en moi, je me disséminais par tout
l’univers. Je possédais l’amour et l’amour me possédait; ma joie était
un martyre, ma douleur une extase. Je relus tous les livres de la
Vérité. Je revécus les _Évangiles_, j’aimai l’_Imitation_, la _Divine
Comédie_, j’admirai Pascal. Je pardonnai au frère Jean-Jacques.
Certaines pauvretés de la _Vita Nuova_ me donnèrent de la surprise. Je
pénétrai au cœur même de la vie. En chantant l’amour, les poètes se
plaisent surtout à célébrer l’influence vivifiante qu’il exerce sur le
cœur et sur l’imagination; pour moi, j’incline de plus en plus fort à
penser que la vertu suprême de ce sentiment s’étend sur toute la nature,
depuis la matière que nous considérons comme inanimée jusqu’aux glandes
essentielles de notre cerveau. L’exaltation provoquée par la tendresse
m’apparaît favorable au philosophe tout de même qu’au saint ou au poète;
car ma propre expérience m’enseigna à considérer l’amour comme une
manière de correspondance universelle entre la matière et l’esprit, et
comme une expression sensible de leur identité par-devant l’Être unique.
Source de l’existence, il m’en paraît être en même temps et le principe
indubitable et le sens unique et parfait. Mystère adorable et terrible,
instigateur de toute pensée, de tout art et de toute science véritable,
il apparaît aux intelligences primordiales sous des nombres et des
formes symboliques qu’il réduit plus tard à la trinité logique de
l’éternelle Création, de la Matière et de l’Esprit; puis, couronnant
l’œuvre lente de l’initiation, il s’élève à l’unité dans la personne
divine du Consolateur et nous apparaît de la sorte dans son expression
la plus claire et la plus pathétique.
«Oui, chevalier de mon cœur, l’Amour, divinité bizarre et que la Fable
nous représentait aveugle, l’amour et le seul amour m’a fait pénétrer le
secret des choses et le mystère de mes propres pensées. Se révélant à
mon esprit sous la forme d’une logique suprême du Sentiment, il s’est
laissé connaître comme base de toute notre architectonique spirituelle.
Grâce à lui, j’ai appris à ne chercher rien autre chose dans la
divergence des méthodes que les éléments d’une étude de caractères; si
bien que les systèmes sublimes mais inconciliables ne valent aujourd’hui
à ma raison qu’en leur qualité d’expressions plus ou moins fidèles de
sensibilités différentes. Le fameux esprit philosophique débute par une
observation souvent inconsciente du Sentiment dont il tire sa source et
finit par une confession mystique par-devant l’Univers d’amour; car il
est impossible d’imaginer d’autres fins au triste labeur d’une
dialectique convaincue d’avance de la vanité de ses efforts. Le
misérable jeu, en effet, que celui des combinaisons de notre
entendement! Encore qu’il connaisse parfaitement son impuissance à
franchir les limites que lui assignent ses propres lois, notre esprit
tout ensemble impatient et minutieux s’obstine à approfondir, à
commenter sans cesse l’œuvre purement amoureuse de Dieu; or il n’est
point d’autre fin à ce travail que d’énoncer, avec une précision de jour
en jour plus décourageante, les raisons naturelles de notre incapacité.
A tout prendre, l’entendement, faculté secondaire, semble n’avoir été
donné à l’homme qu’à seule fin de l’éclairer sur l’importance capitale
du Sentiment et de le guider de la sorte dans sa recherche du principe
même de l’Être. Avant que d’entreprendre la grande conquête du ciel, il
nous faut donc apprendre à considérer notre chère Raison non comme une
qualité indépendante et définie, mais seulement comme le complément
d’une puissance intérieure obscure jusqu’à ce jour et inévaluée. Hélas!
nous savons encore à peine aimer, et nous voudrions penser juste!
«Mais c’est surtout pour m’avoir su éclairer sur le sens mystique du
Verbe que je garde au sage et tendre Amour une gratitude ardente et
illimitée. Grâce à lui, je connais la signifiance secrète des mots, ce
quelque chose d’indéfini qui sommeille dans toute parole et qui varie
selon que la parole est vérité ou mensonge. La Mérone, semblable en cela
à toutes les femmes perdues, n’usait que trop volontiers de finasseries;
son discours tenait ma méfiance en continuel éveil; toutefois, le
profond sentiment interprétait à sa manière le moindre son de la voix
aimée. Tandis que ma raison flairait la supercherie ou découvrait le
mensonge, mon âme s’abandonnait sans réserve aux vérités miraculeuses,
indiscutables de l’amour; le sentiment acceptait pour vrai ce que la
raison rejetait comme faux; le Mensonge humain parlait, mais celui qui
l’écoutait était Amour, le joyeux, le profond, le triomphant Amour! Ah!
le Mensonge! le vil contradicteur! le trivial et lâche ennemi! Meurtrier
naïf et ridicule, profanateur stupide des saintetés de l’amour, entre la
raison et le sentiment il creuse un infranchissable abîme et apparaît de
la sorte à tout être pensant comme la source des pires calamités
sociales et le point de départ des plus redoutables maladies de
l’entendement. Au regard ingénu et profond du Sentiment, toute la douce
nature apparaît revêtue de puissance, de tendresse et de splendeur;
avant le mensonge d’Adam, l’homme ne connaissait point d’autre règne que
celui de la grâce et de l’harmonie, et il vivait, héroïque et confiant,
dans le sein des quatre éléments primitifs qui sont éléments de pure
beauté. La nature étant demeurée ordre et splendeur, la vie logique
devrait être, aujourd’hui encore, adoration profonde, car la chose qui
hors de nous a nom Beauté, au dedans de nous se nomme Amour. La première
idée de l’homme fut celle de l’amour qu’il trouvait en soi-même, en
l’être, en la chose. Confident fraternel des bêtes, ami des pierres, le
primitif régna sur la nature par son ingénuité d’Adam et par son charme
d’Orphée. Son malheur ne fut point de mordre au fruit de la vie, mais
d’en renier, à la face de l’Amour même, la connaissance sainte et le
délice sacré. Ivre d’orgueil et de puissance, il trouva le premier
_non_, alors que tout était _oui_, alors que tout autour de lui n’était
qu’affirmation. Et, au lieu d’accourir à l’appel du Père, il se cacha
dans l’herbe épouvantée, murmurant dans son mauvais cœur: «Que me
veut-il encore? Que peut-il avoir à m’apprendre? N’ai-je pas vécu
l’instant d’éternité? Ne suis-je pas l’Homme et l’entendement de
l’Homme? N’ai-je pas conscience d’être Lui-Même? N’ai-je pas enfin la
certitude d’être Amour?»
«Le déplorable effet du premier mensonge fut de nous faire juger ingrate
et cruelle la nature elle-même, alors que, projection d’un monde
intérieur qui est tout sentiment, elle aurait dû continuer de nous
apparaître jusqu’à ce jour pleine de charme, de force et de clémence. Le
mensonge est né à l’instant même où l’homme cessait de se sentir en
rapport direct avec la nature; car c’est en jugeant des choses de la vie
au travers du naturel de son semblable que l’homme a acquis la fausse
connaissance du bien et du mal. Le mal est dans l’homme seulement, et ce
n’est qu’au moyen d’une extension absurde et néfaste que nous sommes
parvenus à nous former l’idée avilissante d’un mal en tant que principe
naturel. L’étude du prochain a conduit l’homme à l’âpre connaissance de
sa personnalité. Ce triste examen lui offrit mille raisons de se défier
de sa propre âme; et dès qu’il se fut pris à douter du monde intérieur
de l’amour, il estima vain, cruel et laid le monde extérieur qui, dans
la sainte réalité, n’est soumis qu’aux lois de la beauté et de
l’harmonie. Hélas! que savons-nous aujourd’hui de la nature? Les moins
pervertis d’entre nous en connaissent-ils autre chose que certains
charmes propres tout au plus à flatter les sens? Comme que nous
fassions, toujours un sentiment de regret se mêle au triste amour
vieillissant que nous portons à cette sœur éternellement jeune et
passionnée. Jetons les yeux autour de nous: toutes choses respirent la
force, la confiance; l’univers exulte d’un formidable désir; tout est
lutte et lutte pour l’amour; tout est force, et le droit du plus fort
amour est le meilleur. L’âme des héros primitifs chante avec l’océan,
rit avec le torrent et sanglote avec la bise. Votre âme se souvient de
ces chants, de ces rires, de ces plaintes; et vous regardez tristement
vers le lointain des mers, et vous soupirez: «Passé, où donc es-tu, où
donc es-tu? O mon cher passé, ô mon amour profond à tout jamais
enseveli!» Puis, vous vous consolez par quelque vil sarcasme du grand
malheur de n’être plus ce que vous avez été au début des temps. Le
soleil luit comme une armée ivre de victoire; la blonde plage frissonne
ainsi qu’un beau corps ébloui de volupté; et la vague succède à la
vague, fuyante et tendre image de l’amour passager et à jamais présent.
«A quelques pas de l’endroit où vous êtes, un rêveur énervé et livide,
mort à l’amour et aux combats, soupire faiblement dans le grand soleil
sonnant: «Pourquoi tant de beauté à des choses si peu réelles? Pourquoi
cette éternelle invitation à la danse de la vie, alors que dans la nuit
de ma chair la vie n’attend rien autre chose que l’oubli même d’avoir
été? Comme me voilà vide et plat, et patient et terne! Comme j’ai été
dupé, et quel affreux menteur je suis!»--Et vous, chevalier, et ce grand
dadais, et moi-même, ne sommes-nous pas encore les moins impurs de tous?
N’est-ce pas une honte que la vaine curiosité des lois naturelles puisse
primer l’amour mystique de l’univers? Opposant régulièrement à l’invite
amoureuse de la douce nature une méfiance engendrée par un mensonge
purement humain; sans cesse imaginant quelque absurde désaccord entre
nos sens et les faits de l’extérieur; inconscients du principe du verbe
et de la chose, de cet amour évident qui habite le ciel et la mer,
l’arbre et le vent, la pierre et le cœur; mauvais envers le prochain,
cruels envers nous-mêmes, au sein de la très sainte réalité de Dieu nous
vivons dans un monde imaginaire de duperies et d’illusions. Hélas! C’est
qu’il a suffi d’un seul mot contraire à la vérité pour détruire
l’auguste harmonie qui régna au premier jour entre les deux mondes de
l’amour et de la beauté. Songez donc, chevalier! L’homme vient de mentir
à l’homme son frère! Horrible moment! Fin, écroulement, anéantissement
de toutes choses! L’homme nous a menti, le frère a dupé le frère!
Désormais tout vous ment, et Dieu qui vous créa pour l’amour, et la
beauté du ciel qui vous commande d’adorer, et la sainteté de l’animal
qui vous lèche la main. Tout est détruit, tout est à bas. Vous
frémissez, votre vue se recouvre d’un voile, le sol se dérobe sous vos
pas. Horreur, extrême horreur! Vous sentez monter du tréfonds de votre
être le battement du cœur de l’horreur même!»
Je ne pus m’empêcher à cet endroit d’interrompre le comte-duc par un
mouvement et un sourire dont le sens n’échappa point au fougueux forgeur
de paradoxes.
«Eh quoi, monsieur le chevalier, ce que j’avance au sujet du mensonge ne
me paraît que peu fait pour vous convaincre! Me voici donc contraint à
m’embarquer dans une nouvelle digression, et cette fois-ci un peu contre
mon gré. Néanmoins, je tâcherai d’apporter quelque clarté à mon
assertion. Les réflexions que je fis sur le naturel ensemble tendre et
pervers d’Annalena m’amenèrent à douter de l’équilibre moral de mon
amie. Je soumis alors à un examen des plus minutieux cet esprit de
contradiction et de mensonge dont ma très chère semblait pénétrée, et je
finis de la sorte par établir pour toutes les formes de l’aliénation
deux phases l’une de l’autre parfaitement distinctes. Ce résultat de
longues méditations ne me paraît point dénué d’utilité dans un temps où
les disciples d’Aristote rivalisent d’ardeur avec ceux d’Hippocrate dans
la recherche des limites de la responsabilité. Toute déviation de
l’entendement est, sinon précédée, du moins accompagnée d’un trouble
physique plus ou moins sensible dans quelque région du cerveau; tout
commencement de folie me paraît donc de ce simple fait devoir être
conscient jusqu’à un certain degré. La conscience du mal une fois
admise, du moins dans les débuts de l’aliénation, nous ne pouvons faire
autrement que de ramener toute maladie de l’entendement à un
dédoublement de la personnalité. Le mensonge, cause première de ces maux
déroutants, constitue aussi le caractère prédominant de leur première
phase. Malheur à l’homme dont le verbe profanateur ment à la bribe
d’esprit divin que le Ciel lui a départie! En lui le parfait équilibre
de l’esprit et de la matière est à jamais rompu. Le menteur a cessé
d’être l’expression suprême de l’identité de la substance et du
sentiment, du corps et de l’âme, du monde intérieur de l’amour et de
l’univers extérieur du beau. Le vrai subsiste encore au tréfonds de son
être spirituel; mais déjà son apparition dans le monde sensible est
devenue douteuse. Ensemble menteur, négateur du fait, et conscient de la
vérité, il est lui-même vrai et faux dans le même instant, et cet
instant marque le début d’un dédoublement désormais irrémédiable de la
personnalité.
«Voilà, au surplus, la raison pour laquelle la simulation de la santé
joue un rôle si considérable dans le commencement de tous les troubles
psychiques. Le malade se rend parfaitement compte du péril qui le menace
d’au dedans de lui-même; il se sent devenir d’heure en heure plus
dangereux pour son prochain; et cependant l’orgueil et la crainte
d’avouer son mal lui imposent un criminel mutisme. Son unique
préoccupation sera désormais de fuir l’infernal Sosie installé dans son
âme ténébreuse; il s’ingéniera à tromper quiconque l’approche sur l’état
réel de son lamentable esprit ruiné par le mensonge. Même il ne tardera
pas de déchoir au point d’espérer son salut du mauvais principe qui a
déterminé sa perte. Le dément demeure de la sorte parfaitement conscient
et responsable de ses actes jusqu’à l’instant où la première phase de
son mal cède la place soit à la fureur de l’agité, soit à la prostration
du mélancolique. La plupart de nos voleurs, de nos assassins et de nos
politiques appartiennent à la catégorie des aliénés au premier degré.
Profondément pénétrés de l’esprit de mensonge, ils font preuve la
plupart du temps, dans leurs sinistres entreprises, d’un pouvoir de
dissimulation, d’une logique des probabilités et d’une habileté
d’exécution dont les hommes sains, c’est-à-dire aimants et pieux,
m’apparaissent absolument incapables. Au surplus, l’affreux dédoublement
de la personnalité ne manque jamais d’étendre son influence jusque sur
l’économie de notre corps; car la chose qui selon l’esprit est mensonge
et transgression de la loi d’amour, selon la chair, devient vice et
péché de laideur. Aussitôt que de la fausseté se vient mêler aux choses
de l’amour, la sensualité se sépare du sentiment qui en faisait un
attribut de Dieu, et la désagrégation matérielle vient accélérer le
dédoublement moral. Il n’est donc qu’à demi vrai de dire que la
débauche--j’entends la fornication sans amour--conduit à la démence; à
cause que le vice n’est que la conséquence et le signe physique du péché
de mensonge, seul mortel et irrémissible. («Tous les péchés seront
pardonnés, mais le péché contre l’Esprit de vérité ne sera pardonné
jamais.»)
«Le mensonge a si bien fait de mêler son poison au principe même des
choses, qu’il n’est pas un de nous qui se puisse flatter d’avoir jamais
entendu tomber des lèvres de son amour le mot effacé du livre du monde,
le verbe unique et très simple dont l’absence a suffi à rendre
inintelligible à jamais la parabole de la vie. Ce mot magique n’est
point un mot de vérité (selon la réalité du monde); la réalité
n’existant pas, et cela pour la raison très simple que des esprits
pénétrés d’amour n’en sauraient que faire. Néanmoins, s’il n’est pas de
vérité pour notre raison, il est une véracité pour notre sentiment, une
véracité, un souci d’exactitude qui, dans l’ordre spirituel, est
l’expression même des lois de la matière. Que si vous dites: «J’aime»,
alors que votre cœur est indifférence; ou, «je vois», ou, «je sens»,
dans le temps que vos yeux sont ténèbres ou vos sens plongés dans le
sommeil, vous faites dévier irréparablement le cours des choses
naturelles; le grain de sable aigu et grinçant du mensonge s’insinue
dans les rouages les plus sensibles du cerveau, et vous devenez tout
aussitôt à vous-même un objet sans nom, un mot sans signifiance, une
chose qui dans le même instant existe et n’existe pas. Le grand, le
terrible malheur est de se croire sceptique, alors que l’on est
simplement menteur. Nous moquons sottement cela même qui serait en nous
saint et réel si la force ne nous faisait défaut d’en découvrir la
millième part à notre voisin. En sa profonde scélératesse, l’homme a
tellement fait qu’aux plus saines nourritures s’attache un arrière-goût
de poison et qu’il est d’une difficulté extrême de séparer l’idée de
l’amour de celle du bien et du mal; au lieu que dans un monde où le
mensonge fût demeuré le seul péché irrémissible, la plus extravagante
des tendresses tirerait encore son pardon de son ingénuité; car il n’est
pas d’autre mesure à la valeur morale de notre amour ou de son objet que
la profondeur et la vérité de notre sentiment. L’attachement à la
créature nous conduit à l’amour de l’Incréé; en aimant bien la chose
bornée, nous nous haussons inconsciemment à la sagesse suprême, infinie
et située au delà de notre entendement; ainsi, dans l’_Imitation_,
l’amour du Dieu personnifié s’élève à l’adoration de l’Amour même, de
l’Amour essence de la vie et principe de l’être. Hélas! qu’avons-nous
fait du charmant, du profond paradis de la vie? Nous qui connaissons
pourtant la tâche si douce et si simple qui nous incombe, nous qui
sentons qu’il n’est point d’objet en dehors du Beau, ni de sujet en
dehors de l’Amour; nous qui savons enfin que tout mensonge est
comparable à ces miroirs obscurs et grimaçants qui reçoivent la beauté
et rendent la laideur! Comme je le méprise, cet aveugle ennemi de la
divine réalité, ce noir mensonge, prince des ténèbres, craintif et
rampant négateur du fait, du fait naïf et simple et pénétré d’amour! Et
comme je le haïrais, cet obscur amant de la laideur et de la déchéance,
s’il m’était donné de le mépriser moins!--Par toutes les fois que la
Sulmerre ouvrait la bouche et que je surprenais sur son visage
l’expression ensemble audacieuse et méfiante qui précède le mensonge,
une voix secrète me criait de mon tréfonds: «Prends garde, Pinamonte!
Par saint Georges, prends garde! la caverne bâille! Le dragon est là
proche, tout proche... Déjà le monde est vieux, et moisi, et vermoulu;
toi-même, malgré ton grand amour terrible et suave, tu n’es plus que
l’ombre d’un rêve, le souvenir d’une vision dissipée. Encore ce
mensonge-là, ce péché contre l’amour, et tout ce qui chancelle
s’écroule, et tout ce qui n’est plus qu’apparence sombre à jamais dans
l’impossible, dans le néant.»--«Halte-là! ma belle! criais-je alors.
Suffit. Laissez en paix ces tendres sentiments qui ne sont pas les
vôtres. Tremblez, madame, tremblez, vous dis-je. Terrible sera la
vengeance de la Vérité, terrible et combien plus terrible que l’éclair
de lucidité qui surprend le dément au bord du tombeau!» Et je collais ma
main aux lèvres bien-aimées et haïes, et tout aussitôt l’horrible
serpent se métamorphosait en oiseau roucoulant du rire--et de quel
rire!--de mon rire enfantin, argentin, malicieux, insoucieux, absurde et
délicieux! «Le voici qui chevauche à nouveau son dada favori! Cependant
j’ai à vous parler fort sérieusement, monsieur le fou!»--«Qu’à cela ne
tienne, madame la menteuse. L’épinette est là; à l’épinette! A
l’épinette ou au clavecin sur-le-champ!»--Et la rieuse courait soit à
son épinette, soit à son clavecin.