«Parfois, en contemplant le ciel et la mer, je sentais du fond de mon

âme se lever une tendresse si grande que le plus sublime spectacle m’en

paraissait amoindri; et je ne trouvais alors, pour témoigner aux choses

mon amour, que des cajoleries de vieillard pleurant sur un berceau.

«Voici l’océan nourricier, créé, exploré et enfermé dans la nuit»,

m’écriais-je; et voici la nuit mesurée et enveloppée de lumière! Le vent

plaintif s’est levé; ma pensée amoureuse va plus loin que le vent et

plus loin que cela même qui scintille là-bas et qui est Vénus. Que le

cercle des réalités apparaît petit à qui embrasse du centre spirituel!

Eh! mais, c’est qu’il est vraiment petit, petit et charmant à en rire,

cet univers enfantin offert à ma terrible tendresse! Je ne le comprends

guère et j’en conviens; la plus pauvre chose passe mon entendement; un

grain de sable de la route, une larme de la mer, un mouvement d’ailes de

la mouette; mais qu’importe que ma raison ne pénètre jamais qu’à demi

cette aimante éternité livrée à mon amour? N’est-ce pas se rapprocher

des choses, se fondre en elles, que se reconnaître étranger à son propre

entendement? Je ne connais pas les raisons de l’être, mais je les sens;

et je sens que l’amour et la beauté peuvent tout, tout hormis «n’être

pas». Tendres, tendres choses! Tendres et profondes! Comme vous avez

besoin de ma pitié pour vivre! Comme votre infinité vous ferait peur si

l’idée de l’infini n’était pas mon amour même! Quelle harmonie règne

entre nous! Ne suis-je pas en vous, n’êtes-vous pas en moi? Que de

douceur en nous et hors de nous, que de sagesse nécessaire et

irraisonnée! Et que ce grand orbe mobile semble donc bien fait pour

comprendre mon immense cœur en mouvement! Amour, commencement et fin,

Amour et amour. Vous voici, criais-je follement; vous voici enfin, ô

Amour! Que votre présence est douce! et que votre ombre au long de mon

ombre est terrible! Avant notre rencontre vous ne m’étiez qu’un Dieu, un

pauvre Dieu personnel; un Dieu dans le ciel et une crainte au cœur de

l’homme; et vous voici vous-même enfin, et vous voici amour, amour et

douleur! Oui, douleur; ah! certes oui, douleur; car vous vous êtes

dévêtu de votre mystère. Vous passiez la raison en ces vieux jours de

votre divinité; vous étiez inimaginable; votre nom était Infini; la date

de votre venue était Futur.

«Et maintenant vous êtes là, près de moi, vous l’incessante création,

vous la chose qui n’a nul souci de se connaître, vous le premier cri du

nouveau-né! O Amour, infini dévêtu de mystère, Dieu dans sa nudité

sublime, écrasante nécessité, dominateur de la Raison, Christ dans le

monde du pain et du vin et de l’enfantement. Toi, langage parfait après

le balbutiement enfantin des sages; toi, l’idée éternelle où la chose

introuvable pour l’un, la volonté évidente pour l’autre; toi qui ne peux

être ni idée, ni chose, ni volonté, étant toi-même! O Évidence terrible!

ô Infini dévêtu de mystère! quelle poésie, quelle musique, quelle

peinture, quelle danse exprimera jamais l’éternité de ton propre

étonnement devant la splendeur d’être toi-même! Viens! Enlace-moi!

Allons vers les jardins qui sont sur les mers! Allons vers les sources

qui sont dans les forêts! Foulons de notre pas humain le sable qui

caresse, et la pierre qui déchire, et la poussière de la lune qui fait

toutes choses vieilles! Et crions, afin que nous entendent nos fils, les

dieux de tous les temps et de toutes les races! Et que je ne sois plus

l’homme et que tu ne sois plus la femme; car tu es l’amour en moi, et

nous sommes l’unité suprême formée de deux terrestres unités! Et allons

réveiller, sous le chêne ébloui de vent, celle qui fut notre couche

commune, la Clarice-Annalena, pitoyable et pâle dans le monde du pain et

du vin et de l’enfantement. Viens, enlace-moi, Amour! Toi dont les pieds

sont plus bas que toute l’abjection et dont la tête rayonne au-dessus de

toute clarté! Chant des constellations, petite courbe harmonieuse sur la

coquille phrygienne, harpe du soleil levant, auberge des vents, pâmoison

écumante des mers! Toi qui m’as fait connaître l’éternité! Fils du Dieu

vivant! «Ta face brille comme le soleil, tes vêtements sont blancs comme

la lumière!»

«Ainsi qu’un homme que le sommeil abandonne, je m’approche de toi, ô

fenêtre ensoleillée et bourdonnante de mouches, ô Amour, fenêtre ouverte

sur la vie! Et voici que je vis le moment de la vague, et le clin d’œil

étincelant de l’écume, et l’éclair d’une aile blanche au milieu de

l’aveuglement des eaux! Espace, espace qui séparez les eaux; mon joyeux

ami, comme je vous aspire avec amour! Me voici donc comme l’ortie en

fleur dans le soleil doux des ruines, et comme le caillou au tranchant

de la source, et comme le serpent dans la chaleur de l’herbe! Eh quoi,

l’instant est-il vraiment l’éternité? L’éternité est-elle vraiment

l’instant? Vanité des rêves humains, noirceurs de l’orgueil et du

mensonge, que je vous moque dans le rire doux des mouches enivrées!

Petite palme frileuse offerte au vent d’acier, petit galet luisant dans

l’écume pâmée, et toi, homme de peine en haillons mâchant ton pauvre

pain en face des splendeurs terribles du Fils de l’Homme! Quelle sagesse

en vous! Comme je vous aime! Qu’il m’est doux d’être le battement le

plus secret de la chair immortelle! O éternité! quel maître doux, quel

frère amoureux tu as trouvé en moi! Avec quelle libéralité je te

multiplie de toute la hâte de mes instants humains! Avec quelle sûreté

je te prédis ton demain à toi, grande sentimentale qui ne te connais pas

encore! Car il reviendra, le farouche amour, car elle est toute proche,

la terrible vérité. Et je sais sous quelle vague elle brille, la pierre,

la pierre qui doit briser la bouche du mensonge, de la laideur et de la

folie! Car ils se déchireront bientôt, les vieux horizons étouffants,

laissant enfin paraître les lointains de musique et de miel de la

consolation! Qui le nierait, alors que toute ma chair brûle de

prophéties! Qui s’en gausserait, alors que toute la révélation finale

baise déjà mon sang de ses lèvres enflammées? Luxure secrète de l’être,

battement dans le ventre de la vie, gonflement de la tendresse dans le

cœur des cœurs, je te sens, tu me pénètres de toute ta fureur, ta

chaleur humide est sur ma bouche, tes larmes labourent mon visage.

«Ah! vieux monde imparfait de la joyeuse nouvelle! Comme tu chancelles

au bord de l’éternité! Viens sur mon cœur, ô monde accompli, ô berceau

et fosse commune d’une race immonde! Je t’aime de tout le désespoir des

derniers instants! Déjà ton ciel pâli s’agite comme un chiffon sali de

pleurs d’adieu! Ah! comme je t’aime, apparence ancienne d’un monde

mourant, vieille peau de bête malade! O Amour! ne lui fais point de mal!

Ne te venge pas trop bien! Laisse-le mourir de sa mort! Pardonne à ce

monde où tu fus sans royaume, oublie le crachat sur la face et les clous

dans les os, et l’éponge, ah! l’éponge, l’éponge (car tout était si bien

calculé! Il manquait encore une goutte d’amertume; une seule, une seule,

afin que tout fût accompli!) Oublie, ô mon amant! Ne le frappe pas;

laisse-le pourrir doucement dans son sommeil. Vois, ses pauvres dents

sont déjà brisées! La pierre est dans le gosier: la vieille vipère ne

trouve point d’issue. Et que t’importe? N’es-tu pas moelleusement couché

sur le trône du cœur? N’as-tu pas mes yeux sur tes yeux? Ne suis-je pas

debout à ta face, éternité devant l’éternité, amour devant Amour!

Laisse-le pourrir doucement!

«Tu ris, ô mon amant! Serpent, dis-tu? Ah! tu n’es que soleil et que

rires! Mais la prudence du serpent a du bon, entends-tu, ô bien-aimé!

Puissant, puissant! Et surprenant, et délectable! Et profond! Ah!

profond. Plus profond que les cieux, et les mers, et les terres dont tu

es le principe et l’essence! Plus profond que tous les anciens désirs de

Dieu! Profond, profond, profond! Raison d’être, cœur, amoureuse évidence

de toutes choses! Toi qui fais du terrible infini une petite chose douce

à soupeser dans la main; toi qui es répandu dans toute la matière

considérée jusqu’à ce jour comme inconsciente; toi qui pénètres toute la

nature radieuse; toi par qui le pain et le vin sont sa chair et son

sang, et par qui sa mort est l’obscurcissement du soleil; ô Consolateur,

vers qui nous levons nos yeux aveugles! Je t’ai entendu chanter, la

nuit, dans la voix de la mer, sur les sables tourmentés! J’ai vu ton

ombre maintes fois se pencher sur le sommeil de Madeleine! Je t’ai senti

frissonner dans les choses les plus pauvres et les plus mortes. Tu as

battu, galet des plages solitaires et sinistres, tu as battu contre mon

cœur! Quelle sagesse, ô rose, tu exhales! Quel enseignement me vient de

vous, insectes insensés, dans la clarté de miel sombre du soir! Neiges

des sommets, haillons du pauvre, brumes sur les faubourgs, avec quelle

ferveur un seul et même principe vous pénètre! O Dieu dans ma chair! O

Dieu dans ma tendresse, ô Dieu que je touche, regarde! Comme le

bien-aimé est beau!

«Et toi, toi dont le battement de cœur mesure l’infini, comme tu es

humble et proche, Amour! Chose en soi, raison infiniment nécessaire de

toutes choses, Dieu dispersé et unique, maître de la Volonté, conducteur

de la Raison, introuvable de la Science, chemin battu du Sentiment!

Comme tu es sur moi, et au-dessous et au-dessus de moi, et comme tu es

en moi! Ah! doux mot qui jamais n’a été prononcé! Ah! certitude

éclatante de simplicité! Comme tu m’enveloppes, comme tu me caresses,

comme tu t’insinues dans la chair de mon cœur! Hé! vraiment, n’était-ce

que cela? Tant de labeurs, tant de recherches et de combats et de

séparations! Cela et seulement cela? La subtile, la profonde,

l’insupportable certitude de l’Amour? O la plus ingénue des révélations!

Mais quel demain! Quelle vengeance! Quelle atroce vengeance! Quel

écroulement des pourritures de l’orgueil et du mensonge! Quelle lèpre

sur les hommes et sur les cieux! Puis quelle beauté, quel calme, quel

horizon d’amour à jamais dévoilé!

«O futur d’amour parfait, seul en face de toi-même, comme tu es proche!

Homme nouveau! Comme le bruit de ton pas se multiplie! Écroulez-vous,

bornes sans amour des horizons! Apparaissez, lointains véritables! Un:

révélation. Deux: attente. Trois: approche. Quatre: affreux

tourbillonnement. Cinq: pierre de la Vérité qui brise les dents. Six:

délivrance. Sept: extase, extase! Éternité d’extase!

«Quelquefois le tumulte de mes sentiments était si grand, le mouvement

de mon cœur si précipité, l’envie d’épancher toute mon âme en un seul

cri si impétueuse que, jugeant vaines et infectées de raison non

seulement les paroles qui me venaient aux lèvres, mais encore les plus

ardentes invocations des livres sacrés, je renonçais au plaisir même

d’emprunter au langage des hommes une expression pour le trop-plein de

ma tendresse et de ma gratitude. Alors, comme poussé par un vent de

folie, je me précipitais à la rue; je pressais sur mon cœur hommes,

femmes et enfants; je jetais à pleines mains argent et bijoux, riant aux

larmes s’il m’arrivait d’entendre attribuer à l’influence du vin ce que

je savais être un effet de la plus sage tendresse. «Ils ont toujours des

pauvres, et Lui, Lui, ils ne l’ont plus.» Je baisais avidement les

pierres éblouies, les arbres muets de chaleur, l’eau paresseuse et

odorante des canaux; sans y mettre aucune distinction, j’enveloppais de

mon amour toutes choses de la nature, les minimes comme les

considérables, les répulsives tout aussi bien que les attrayantes;

l’aveugle et sourde matière m’apparaissait imprégnée d’amour jusqu’en

ses germes les plus infectieux, en même façon que le pire de l’homme

participe encore à quelque degré de l’ange.

«Certes, ma cruelle raison n’a point laissé, avec le progrès des ans, de

mêler quelque ridicule au souvenir de ces jours attendris et fougueux;

cependant, l’exaltation où je me trouvais alors m’apparaît, aujourd’hui

encore, bien plutôt outrée dans son expression que déraisonnable en son

essence. Ne suis-je pas, en effet, redevable au seul amour de toute

cette tardive connaissance vainement pourchassée aux grimoires humains?

Ne m’a-t-il pas enseigné à chercher le sel de la terre aux lieux où

quelque chance subsiste de le découvrir? Ne m’a-t-il pas appris, enfin,

à m’abandonner à la vie comme le dormeur se livre au songe et à

transposer dans la réalité raisonnée toute la douceur du monde

sentimental des rêves? Ah! chevalier, c’est cette dernière influence

singulièrement qui m’a fait estimer la sagesse de l’amour sur toutes

autres! Car le rêve a ce pouvoir salutaire de nous faire brûler d’une

flamme plus grande pour ce qui est beau, et de nous secouer d’un frisson

plus violent au spectacle des objets immondes et de nous tirer des

larmes plus brûlantes à la vue de l’infortune. Si les choses nous

apparaissent en songe plus grandes, plus belles, plus touchantes ou plus

terribles, c’est à cause qu’elles y sont mesurées à la puissance d’un

sentiment délivré des liens de la raison. Le simple fait que certains

rêves reproduisent avec plus ou moins de fidélité les images reçues par

les sens suffit parfois à engendrer des doutes profonds; que sont ces

doutes, cependant, à comparaison de la confiance que nous gagnons à

rapprocher ce qui nous gouverne à l’état de veille de ce qui nous guide

dans le songe? Le sentiment nous présente le miroir approfondi des

rêves, et quelle est notre surprise de nous y reconnaître sous les

traits de l’universel amour! Grâce à ce jeu divin, nous apprenons que le

monde extérieur n’est réel qu’en tant que l’intelligence qui l’anime est

le reflet du sentiment qui brûle au tréfonds de l’être; car toute chose

hors de nous procède de ce qui est au dedans de nous. En même façon que

l’âme est l’expression de l’amour de Dieu pour Dieu même, l’objet est le

mode de l’amour de l’homme pour l’homme. Tout de même encore que l’Amour

infini lequel, embrassant toutes choses, contient nécessairement la

notion de l’imparfait et partant brûle d’une adoration sans cesse plus

passionnée de soi-même, nous existons, en tant qu’objet, pour le seul

dessein de magnifier, par la création continue du beau, cette certitude

unique, cette réalité suprême d’un monde intérieur qui est tout amour.

«Si nous chérissons l’existence temporelle, ce n’est donc point à cause

que nous venons d’elle, mais par la raison qu’en y trouvant de quoi

réaliser la beauté dont notre âme nous présente le parangon, nous

glorifions et la créature que nous sommes parmi les créatures, et cet

amour originel dont la nécessité de s’adorer sans cesse davantage se

manifeste à nous dans la notion que nous avons de l’infini. Car la chose

sans fin ne saurait en aucune façon être telle en soi, mais seulement en

tant qu’attribut de l’amour; et il est de sa nature, tout ainsi que de

celle du désir chez l’être borné, d’être un mouvement illimité par cela

même qu’il ne peut avoir de but en dehors de soi. Pour ce qui est de

notre idée du néant, j’en aperçois l’origine dans une imagination

faussée par le Mensonge, ce contradicteur orgueilleux et stérile, cet

impuissant ennemi de l’amoureuse évidence. Le monde, aux yeux du

mystique, est tout affirmation; en saurait-il être autrement de la

manifestation sensible d’un Dieu dont le pouvoir n’a point d’autre

limite que l’impossibilité de n’être pas amour, c’est-à-dire de n’être

pas? La vie véritable est une initiation par la tendresse. Si dès les

premiers âges nous avons appelé l’amour du nom suprême de Créateur,

c’est que ni l’esprit ni les sens ne nous suffisent à faire du séjour

temporel une réalité. Car ce n’est pas ce qui vient à nous, mais bien ce

qui vient de nous qui est la vie véritable. Être, c’est créer et non

recevoir sa vie; or, l’amour est l’instrument unique d’une infinité de

créations possibles. Ce que nous appelons réalité n’est point une chose

qui s’offre à nous, mais un fruit de l’initiation, et l’initiation

commence avec l’amour. Il n’est donc pas seulement ingénieux, logique ou

sublime, mais d’absolue nécessité d’identifier, au sens terrestre, la

science du Divin avec une Béatrice née d’une chair et d’une âme. Le ciel

n’est point le rêve d’un fiévreux; les chemins qui y mènent sont de

sable et de roc, de sable et de roc pénétrés d’amour, gorgés d’amour à

en pleurer; avant donc que d’entreprendre la conquête d’une réalité si

formidable, tâchons à nous bien pénétrer de réel amour durant la vie

préparatoire dans le temps.

«Sans doute, la confidence que je vous fais ici de mon passé vous

apparaît déjà trop étrange par elle-même pour qu’il me soit permis d’y

mêler une description détaillée de visions plus fantasques encore. Je me

bornerai donc à vous conter un seul de ces innombrables songes où mon

amour trop humain m’apparut avec tout son cortège d’attendrissements, de

doutes, de terreurs et de dégoûts. J’étais sujet à des accès de

somnolence qui me surprenaient en plein jour, souvent au plus fort d’un

entretien animé et quelquefois même au plus bruyant de la rue. Un

sentiment de sécheresse dans la gorge, un fourmillement autour des yeux

et un grand vide dans tout le corps précédaient d’ordinaire la crise. Je

n’avais alors que le temps tout juste de me traîner jusqu’à mon lit; et,

sitôt que je m’y laissais choir, le lourd sommeil tombait en moi comme

un désespéré saute dans un puits avec une pierre au cou. Je demeurais

insensible une heure ou deux; après quoi je me réveillais aussi

brusquement que je m’étais endormi, tantôt riant aux éclats, tantôt

pleurant à chaudes larmes. Or voici ce qui m’advint durant un de ces

sommes bizarres: je me retrouvai dans un palais fort noble dont l’ordre

et le meuble m’intriguaient au plus haut point par l’étroite union que

j’y découvrais et d’un goût très sûr et d’une singularité

indéfinissable. La tête haute, une main à l’épée, l’autre à la hanche,

le chapeau sous le bras, me balançant noblement sur la pointe du pied,

décharné et tout plein d’orgueil, je parcourais salles et galeries au

bras d’un vieux gentilhomme qui m’en faisait les honneurs. En dépit des

façons honnêtes de mon hôte, de la bonhomie de son sourire et de

l’enjouement de ses propos, je ne goûtais que médiocrement ce

tête-à-tête; et à chaque fois que mes yeux rencontraient ceux du

vieillard, je ressentais dans mon esprit un malaise d’autant plus

inquiétant que je cherchais en vain dans l’honnête physionomie quelque

trait qui le pût justifier. Je ne connaissais en aucune façon le lieu où

je me trouvais, ni l’objet qui m’y avait amené; encore moins avais-je

mémoire d’avoir jamais rencontré le jovial personnage qui m’y faisait si

bon accueil et que j’appelais, avec une hypocrite familiarité: «Mon cher

marquis de Lamorthe». Tout en me promenant à travers d’interminables

enfilades de salons, le maître du logis me contait tantôt de curieuses

historiettes de sa vie de cour, tantôt de graveleuses anecdotes

d’auberges ou de camps; mais je ne me laissais distraire de ma sombre

rêverie ni par la magnificence de ce qui surprenait ma vue, ni par le

piquant de ce qui m’offensait quelque peu l’oreille. J’étais oppressé

par l’étrange sentiment qu’une chose affreuse, un être sans nom, un

monstre inconnu me surveillait de quelque cachette et n’attendait qu’un

mouvement de ce cher marquis pour m’apparaître dans son horreur. Toutes

les fibres de mon corps étaient tendues par l’attente; le temps est si

profond, si lourd, si hostile dans le rêve! A la fin nous nous arrêtâmes

devant une croisée large ouverte sur un parc que je jugeai ou plutôt

devinai immense; car la haute muraille qui l’environnait se dressait à

très peu de distance de la fenêtre et ne découvrait à la vue que les

branches supérieures des vieux arbres immobiles, sombres et touffus. Le

marquis interrompit son badinage et se prit à m’observer furtivement. Un

silence surnaturel, mort de tout mouvement plutôt que simple absence de

voix; une mélancolie quasi répulsive épanchant sur toutes choses une

lumière sans vie; l’absurde proximité du mur élevé là comme pour le seul

dessein de dérober aux regards un jardin sans doute fort beau... Mon

angoisse devint intolérable. J’étouffais dans cet enfer de silence. Il

me fallait, coûte que coûte, entendre quelque son, ne fût-ce que celui

de ma voix. Dans mon trouble je murmurai donc: «Puissances du ciel!

Voilà qui est étrange!» Alors le marquis me sourit doucement, cligna de

l’œil, dodelina de la tête et le petit colloque suivant s’engagea devant

l’affreuse muraille: «_Le marquis_: Eh! eh! à coup sûr, singulière chose

que la vie. Ah! les philosophes! Ah! ah! Cultivons notre jardin! Et

voilà le seul jardin que l’on cultive raisonnablement... le seul, par ma

foi, là, devant nos yeux. Et le vieux tran tran continue en dépit de

tout. Le même ciel, le même soleil; le même amour aussi, le même

amour surtout. Ne trouvez-vous pas l’odeur de ce jardin bien

délicieuse?--_Moi_: Certes, mais ce mur...--_Le marquis_: Ah! ce mur.

Ah! ah! Oui, ce mur. Cependant... Au diable le mur! Car que m’importe?

J’ai de l’air ici et je me soucie bien du reste.--_Moi_: Mais la vue, ce

me semble, serait plus attrayante... Ne pourriez-vous pas le faire

abattre?--_Le marquis_: Oui, il y a là de fort beaux arbres, j’en

conviens; et s’il ne tenait qu’à moi... Mais ceci n’est point ma

propriété.--_Moi_: Se peut-il vraiment? Mais alors, qui donc est

l’heureux...--_Le marquis_: La ville voisine, Vercelli. Et toute la

province. Ils songent d’ailleurs à l’agrandir. C’est déjà très

encombré...--_Moi_: J’entends; le dimanche sans doute? La canaille du

voisinage?--_Le marquis_: Oui, mais bon nombre de personnes de qualité

aussi. Grâce à cette... à cette (passez-moi le mot, monseigneur), cette

gourgandine célèbre...--_Moi_: Bah! Une créature? Et qui donc?--_Le

marquis_: Non, vous ne sauriez imaginer rien de plus bouffon! Ah, ah,

ah! Des centaines! Que dis-je! Des milliers...--_Moi_: Mais c’est donc

Cythère, ici? Ah! mon cher marquis, je vous soupçonne de...--_Le

marquis_: Oui; des milliers, des caravanes, des légions. Des légions de

galants! Et dans un appareil! De vrais babouins, mon cher comte-duc.

Quelquefois aussi des larmes, des soupirs, des gémissements, des

couronnes, des flambeaux... Il en vient de tous les coins du monde. Gens

d’épée, de robe, de lettres, d’église même. Quel siècle! Ah, ah, ah!

Singulier mélange d’obscène et de macabre! Luxure et putréfaction.

Fleurs et vermine. L’amour, la galanterie dans un cimetière! Avec une

Annalena de Mérone, une prostituée morte, une pourriture de la

pourriture! En vérité, la dissolution des mœurs...» Ce cher marquis

n’eut pas le temps d’achever. Un cri--et ce fut le réveil. Horrible,

horrible réveil! Depuis cette nuit-là, chevalier, la simple vue d’une

clôture de cimetière m’emplit de crainte et de dégoût.

«Le sentiment seul est réalité. Tout le reste n’est que mirage tant de

la vie temporelle que du songe. Ainsi, en rouvrant mes sens à la clarté

des heures si pleines d’amour, j’avais le double sentiment de sortir du

rêve et de m’en retourner au rêve. Je connais d’expérience l’action

brutale ou caressante de tous les stimulants, de tous les narcotiques;

j’ai traversé maintes fois la plaine enflammée des pavots, et dans ma

nacelle tressée de chanvre indien j’ai mesuré les profondeurs

interstellaires. Misérables inventions! Simulacres vils! Rien ne vaut

l’herbe douce-amère pleine d’été, de silence et d’orage, d’une chevelure

qui se noue autour de notre tristesse comme l’algue harmonieuse autour

du noyé! Rien ne vaut le fruit palpitant d’une bouche inépuisable où

chantent nos souvenirs, où gémissent nos désirs, où se lamentent nos

regrets! Rien ne vaut le regard fascinant et redouté qui vient de plus

loin que la vie, qui va plus loin que la mort; rien ne vaut la chair

frémissante qui se dresse, fleur du Saana, grand aloès tonnant, vers

l’aimant mystique du soleil, du soleil satellite immédiat de l’amour!

Chair mystérieuse et sacrée! Vase du sentiment! Signe visible de la

prière! Éclosion radieuse de la certitude! Argile sainte, pâmée encore

de la caresse de l’ouvrier divin! O forme rapide de l’universelle

tendresse! Voici les baisers pleins de temps et d’amertume, tristes et

beaux comme le regard mesuré des étoiles; et voici la Maternité

formidable, et la pâle Stérilité, sublime aussi en sa douleur de

prostituée, et sainte, sainte, sainte! comme la naissance même. Et voici

enfin, sur l’autel pantelant, le mariage de l’âme impérieuse et de la

chair fidèle, du sentiment omnipotent et de la raison docile!

«Tout cela, chevalier, tout cela je l’ai connu, je l’ai vu, je l’ai

touché. Eh oui, mon amour était terrestre, impur; blé sauvage et lépreux

et amer, ravagé par la nielle du dégoût et de la sénilité... Qu’importe!

Le ver s’attaque aux plus pures choses. Quand l’Adoration est là,

brûlante et profonde, n’est-ce point peccadille que la pire aberration?

Hélas! je me souviens. La mer soufflait sur les sables du Lido; une

ombre trop belle enlaçait mon ombre; tout était lumière, douceur et

sagesse; et dans l’air irréel, le lointain faisait signe au lointain.

Mon amour enveloppait l’univers; toute l’éternité du bonheur râlait dans

ma gorge; et ma vieille angoisse était réduite à une faible tache

d’ombre sur le roc ébloui. «Que cherches-tu donc encore, palsanguienne,

ô Pinamonte, ô insatiable ganache! Toutes choses ne sont-elles pas plus

près de toi que toi-même? N’entends-tu pas monter de ton cœur le

bouillonnement de la source des mondes? Ton amour ne se suffit-il donc

pas? La chose qui se consume n’est-elle pas le feu? L’être qui aime

n’est-il pas l’Amour? Fils de l’homme, la clef est dans tes mains.

L’aveugle seul maudit la clef inutile; mais toi, toi qui as des

yeux--que dis-je!--toi qui as des yeux et qui VOIS!» Hélas! non, il me

manquait encore quelque chose. Le sanglot de la joie nouvelle

m’étouffait. «J’ai soif! J’ai soif encore! Toute l’amertume n’a pas été

bue; il en reste certainement de quoi remplir une éponge!» Les bras en

croix, je m’étendis sur le rivage. Et le Soleil me cloua à la terre!

L'Amoureuse Initiation · 第 7 / 13 段