«La vie est sainte et l’homme est mauvais; et la vie se venge de

l’homme. Du premier regard il m’avait semblé reconnaître en

Clarice-Annalena la projection mystérieuse de la chère image tant

caressée jadis par mon esprit d’enfant; et, loin de s’atténuer avec le

temps et l’habitude, cette délicieuse impression du premier moment ne

fit que gagner en force et en netteté. Aimer la Mérone me parut bientôt

retourner bonnement aux tendresses abandonnées des premiers ans. Dans

les yeux de la belle je retrouvai le ciel et les fontaines du duché de

Brettinoro; dans ses cheveux, l’arome du vent soufflé par le fleuve ami

et la forêt fraternelle; dans sa voix, les ris et les chansons des

compagnes de mon jeune âge. J’aimai la douce un peu comme un gitonneau

d’école et beaucoup comme une petite sœur puérilement incestueuse.

Hélas, Annalena! Hélas! Mon enfance, mon enfant, mon enfantillage!--Il

n’est, à mon sens, chose si aimable au monde qui puisse être comparée au

délice de découvrir dans une femme perdue quelque reste de grâce

enfantine, de tendresse et de pureté. C’est plus passager que la

mélancolie du dernier rayon sur la nuée grossissante de la nuit, et

c’est plus délicat que la fragilité de la fleur cueillie aux bocages de

l’arrière-saison. Certes, la vierge m’apparaît aimable en son innocence;

mais je suis tellement fait que je préférerai toujours la surprise de

découvrir un peu alors que je ne cherche pas, à la joie de rencontrer

beaucoup quand je suis certain de trouver. Le goût de l’imprévu m’a

guidé dans mes amours comme dans tout le reste, et c’est à lui que je

dois d’avoir pris dans ma jeunesse le train du libertinage; car, sitôt

que l’on m’eut appris sur les créatures que leurs sentiments étaient

affectés, je sentis naître en moi le bizarre désir de leur en inspirer

qui fussent véritables. Loin de me laisser rebuter par les échecs

inévitables que j’éprouvais à ce jeu extravagant, je me faisais un

divertissement d’en atténuer l’effet en les interprétant d’une certaine

façon. J’opposais aux jugements sévères de ma raison tous les arguments

qui me semblaient propres à me faire incliner à l’indulgence; et comme

il me fallait de la noblesse à tout prix, je relâchais sans cesse les

cordons de ma bourse et je me réjouissais naïvement de découvrir, au

défaut de l’amour, un peu de reconnaissance dans le cœur de mes vénales

consolatrices.

«Si ingrate que fût la tâche que j’avais prise à cœur, j’y trouvai

cependant mainte occasion de me complimenter sur mon optimisme libéral

et galant; singulièrement dans mon commerce avec Annalena. La

reconnaissance que celle-ci avait accoutumé de me marquer à tout propos

n’était pas le seul sentiment qui m’étonnât dans une fille de son âge et

de sa condition. Quelque sensible qu’elle fût au faste dont je

l’environnais, elle y paraissait attacher moins de prix qu’à la manière

affectueuse et honnête dont j’usais à son égard par devers le monde.

Elle apportait dans ses transports les moins modestes une câlinerie

mignonne qui semblait témoigner de la sincérité de son sentiment autant

que de la vivacité de son plaisir. Elle avait aussi d’accorder le pardon

des fautes une manière à tel point charmeuse, que je la soupçonnais

parfois d’exciter avec intention les fureurs de ma jalousie. Ses

bouderies étaient enfantines et attendrissantes; elle montrait de la

grâce ingénue jusque dans ses péchés; car elle était perverse à la

manière des novices et des nonnains. Ses petites larmes avaient un goût

de pluie féée au blond royaume d’automne de Riquet à la Houppe, et ce

m’était un délice que de baisoter ses petites moues de colère ou de

dédain. Son fichu se renflait à la plus faible émotion, découvrant une

poitrine ornée de tous les agréments que peut offrir l’âge délicat et

troublant où les belles cessent d’être fillettes sans se pouvoir décider

à devenir femmes entièrement. Son corps était comme ces beaux rosiers de

mai dont le feuillage dur et frémissant présente aux lèvres charmées une

petite fleur sans duvet, entr’ouverte à peine, lisse et aigre-douce au

baiser. Mais c’était surtout le rire, le rire d’Annalena! Rire clair,

rustique, primitif, fraternel; rire d’enfant qui me semblait tout

frissonnant de murmures de sources réveillés jadis durant quelque halte

nocturne au milieu d’une forêt étrange; et tout assourdi de ramages de

mai entendus dans le demi-sommeil, au fond d’un verger vaporeux; et tout

frileux d’un bruit de pluie et de grêle sur les toits de l’antique

château de Brettinoro; et tout somnolent des chansons du vent dans les

cheminées désolées; et tout ému encore du son des noëls de jadis...

«Voilà ce que je croyais entendre, moi qui n’avais jamais rencontré

l’Amour; oui, voilà ce que j’entendais, moi le plus solitaire, dans le

rire singulier de la Mérone, dans ce doux rire qui s’épanouissait

soudain dans la voix de ma belle comme la rose s’allume au rosier et

comme se détache du chêne bruissant la grêle étrange des glands dorés de

l’automne. Et je fermais les yeux, et je cachais mon visage... Trente

années de solitude inquiète, d’attente passionnée, de débauche timide et

nostalgique... Trente années de sécheresse d’âme, de folie

d’imagination, d’impuissance de cœur! J’avais seize ans, je lisais le

_Don Quichotte de la Manche_ sous le saule pleureur du parc ancestral,

et j’attendais, j’attendais près de la fontaine murmurante. Et les jours

succédaient aux jours, les saisons aux saisons, les années aux années...

Et je me voyais, dans mon rêve obscur, rôdant sans but le monde,

gaspillant la vie, prodigue d’or et d’heures de jeunesse; admiré,

flatté, fêté en tous lieux, et cependant plus misérable, dans la

solitude de mon cœur, que le vieux gueusant accroupi au seuil du

cimetière.

«Des souvenirs étranges de pays et de villes se déroulaient devant ma

vue intérieure; paysages de brume et de soleil, d’hiver et d’été, du Sud

et du Nord; rues et ruelles du soir et du matin, silencieuses ou

bruyantes; foules de tous pays et de toutes races; hospitalités de

palais et de chaumières; débarcadères, relais de postes, haltes près des

fleuves et rêveries d’auberges... Ah! mélancolie et lassitude des

arrivées, sentiment mélangé de vide et de regret des départs! Et cette

accablante, cette atroce certitude que l’âme sera demain ce qu’elle est

aujourd’hui, et ce qu’elle fut hier, et il y a dix ans, et de toute

éternité...

«Et voilà qu’un rire étrange résonnait soudain si loin, si loin et si

près de moi! Un rire d’adolescente chère à mon adolescence, un rire

d’autrefois et d’avenir, un rire de sauvagesse coulant et fleurant doux

tel du baume tranquille... Les yeux clos, la vie suspendue toute à cette

mélodie de la jeunesse, je me reportais, monsieur le chevalier, à mon

sombre passé de rocher perdu au milieu de la solitude des mers; à mon

lugubre passé de lampe indifférente d’auberge, à mon horrible passé de

vieille rigole mesurant les jours, les années et les siècles à

l’écoulement monotone des pluies empoisonnées de rouille. Et lorsque je

rouvrais les yeux, j’avais devant moi mon premier amour d’enfant,

d’adolescent et de grison: Clarice-Annalena Mérone l’aventurière!

Clarice-Annalena Mérone, de Sulmerre, la gourgandine, hélas!

«L’ensorcelante gourgandine avait pour les ébats enfantins devant les

miroirs un goût des plus vifs; ce dont je la reprenais souvent d’un air

docte et sévère, car ces badinages solitaires n’étaient pas sans me

donner quelque jalousie; toutefois, le rire penaud de l’écolière prise

en faute me désarmait en un clin d’œil, et l’image du tendre Daphnis

s’allait unir au reflet de l’aimable Chloé. L’accent qu’elle mettait à

ses plaintes et réprimandes me ravissait d’aise; elle prononçait alors

les mots à la façon des enfants; quand elle disait: Barbare! j’entendais

«Balle-Balle»; méchant! je répétais: «méçant»; bourreau! je criais:

«boulot, boulot!» et la friponne de s’esclaffer, de sauter de joie et de

battre des mains. Elle inventait des jeux de malade et de chirurgien, de

petite fille espiègle et de gouverneur sévère, de jeune beauté surprise

dans un bois par un vieillard impudique; et c’étaient des opérations

délicieuses, des flagellations exquises, des viols sauvages, anxieux,

enivrants. Elle se travestissait en jeune garçon et se mettait une

ceinture dont la boucle complétait son corps; et Ænobarbe-Pinamonte

faisait sauter sur ses genoux Sporus-Annalena. D’autres fois elle se

donnait des airs de gouvernante gonflée d’humeur vitupérosa, et voulait

que je l’appelasse ma mie. Alors elle me menait promener, me faisait

épeler dans un grand livre, me donnait l’ordre de réciter ma prière ou

de déclamer quelque fable. Malheur au grimaud étourdi! Il n’en menait

pas large, par ma foi! le fouet était toujours sous la main de la

mégère.--«Deux pigeons s’aimaient d’amour...»--«Eh quoi, monsieur,

est-ce là tout ce que vous avez su retenir? D’amour..., allons,

qu’attendez-vous, méchant garnement?»--«D’amour..., madame; d’amour

ten... tendre...» La petite main armée du gros fouet se levait; en même

temps une culotte se baissait; et voilà ce grand escogriffe de

Brettinoro à genoux devant sa mie. «Ah! le petit libertin! «Que vois-je?

Que veut dire ceci? Mais c’est un petit homme! que dis-je, un petit

mauvais sujet accompli! Quel polisson vous apprend toutes ces belles

choses, monsieur le vilain? Je le veux savoir sur-le-champ; sinon j’en

touche un mot à Monseigneur...--Allons, ne pleurez pas, c’est bien;

levez-vous et approchez, que je vous embrasse...» Et ma douce mie me

baisait tendrement... «D’amour singulier, enfantin, pervers, profond et

mélancolique; de l’amour le plus rare, ma mie adorée! Venez, venez, que

je vous rende la pareille!» Ah! chevalier, que les heures coulaient

douces au palazzo Mérone!

«Avant que de rencontrer la Sulmerre, je n’avais jamais connu d’autre

tendresse que celle qui me porte aujourd’hui encore à chérir le passé au

point d’y situer ma propre existence effective et de ne rechercher nulle

autre société que celle des vieux livres et des objets anciens. Le

fantôme du regret n’est pas moins propre à nous rattacher à la vie que

le mirage de l’espoir. En m’éprenant de la Mérone, je l’attirai dans le

cercle enchanté interdit à mes contemporains; je l’habillai en héroïne

de roman poudreux; je lui donnai pour compagne Agnès, Béatrix et

Laurette de Sado, et j’approchai de sa douce face d’enfant d’autrefois

mon âme rajeunie, afin qu’elle s’y contemplât comme en un beau miroir

ancien lavé dans les larmes de l’amour. Je mis dans ma tendresse toute

la folie de mes sens et toute la sagesse de mon âme. J’avais l’esprit

sans cesse occupé de ma Mérone; ma vie se nourrissait de la chère vie de

l’ensorceleuse. En prononçant les noms de la très ravissante, je

surprenais dans ma voix l’accent mystérieux des paroles sacrées, et je

chuchotais: «Clarice», comme on murmure: «Reine des anges»; et je

disais: «Annalena», comme on soupire: «priez pour nous». Mes poumons

reconnaissaient l’air que la trop douce avait respiré, mes yeux

cueillaient sur les fleurs le regard chéri qui s’y était reposé; les

objets rendaient à mes mains les caresses reçues des doigts de l’adorée,

et toute la douce nature m’apparaissait sous les traits ravissants d’une

grande Annalena omnipotente et éternelle. L’amour me faisait pénétrer

dans l’essence de mon être; Pythagore d’un genre nouveau, je découvrais,

en moi-même, un monde régi par les nombres mystiques; Annalena était

l’unité certaine et inconcevable dont dérivaient en combinaisons sans

fin les affections de mon âme et les associations de mes pensées.

L’amour est une attraction et la gravitation infinie n’est elle-même

qu’une forme sensible de l’universel amour. L’image de la très chère

m’était plus fidèle que mon ombre; car l’ombre du corps s’unit aux

ténèbres et se fond en elles, au lieu que le fantôme bien-aimé me

poursuivait à travers la nuit jusque dans les profondeurs effrayantes du

rêve.

«Une fois, une seule, je parvins à dérouter dans le sommeil ma

délicieuse obsession. Cet acte de rébellion, encore qu’inconscient,

m’attira un châtiment terrible. A mon réveil de ce songe sans Annalena,

je me trouvai, plein de stupeur et d’angoisse, au milieu des ténèbres.

La Sulmerre était loin de ma pensée; mon rêve m’avait reporté dans le

temps de ma prime jeunesse, et je pensais m’être réveillé dans ma

couchette au vieux château de Brettinoro. Tout à coup, à un mouvement

que je fais, je prends garde qu’un corps étranger repose auprès du mien.

L’image d’Annalena reprend tout aussitôt sa place dans mon esprit;

toutefois, un affreux sentiment de détresse m’étreint le cœur.

J’écoute... Pas un souffle... Je crie: «Annalena! Annalena! Mon cher

amour!» Point de réponse, rien ne branle. Enfin, je mets la main sur le

briquet; l’étincelle jaillit, la chandelle est allumée; et voici

Annalena en sa pâleur de statue renversée et blanche de lune, tout près

de moi, tout près et cependant si loin, si loin! Égarée au pays du

songe, enlacée par les hautes herbes du silence, étrangère, perdue,

presque morte... Terrible, terrible est le visage du sommeil! Si près de

moi, et au profond de quel abîme, et au sein de quel mystère!--Te voilà

donc, toi! O toi! O toi toute! O toi près de moi, de moi si seul! Pauvre

de toi, pauvre de nous! La nuit. Le silence. Ce pâle flambeau inquiet,

ce vieux palais peuplé d’étranges souvenirs... Sur la muraille, l’ombre

démesurée, effrayante et baroque de ce grand escogriffe en chemise...

Qui est-elle? D’où vient-elle? Qui suis-je? Où vais-je? Elle ne vivait

pas dans mon rêve d’avant un instant et je n’existe sans doute pas dans

le sien. Quel abîme nous sépare! Que faisons-nous ici? J’étends un

mouchoir sur sa face, et voilà son nom oublié, perdu, effacé; son corps

n’a pas de nom; décapité, elle-même ne le reconnaîtrait pas. Quelle vie!

Quelle éternité! Quelle odeur de charnier! Elle a longtemps vécu sans

rien connaître de moi, hélas! rien, pas même le nom. Et elle dormait

seule ou dans les bras d’un autre, dans cette même attitude! Et moi je

courais la prétentaine au loin, au loin! Quel froid, quelle ombre sur la

mer, quel inconnu, quel silence partout! Oui, le clair de la lune sur la

Russie blanche et sur les clochers noirs de corbeaux... Et le clair de

la lune sur le château grand-ducal de Mazovie et sur Windsor!--Demain

approche. Demain ne peut apporter que la douleur. Demain est toujours

une séparation. L’éternité même n’est que le temps d’un adieu, la chute

d’une feuille, l’éclair d’une larme.--Je crie à tue-tête: «Horreur!

Horreur!--Ciel! quel rire! Comme elle rit, cette friponne

d’Annalena!»--«Je vous observe depuis un bon moment, monsieur mon très

cher; auriez-vous perdu l’esprit, Sassolo, dites-moi? Que faites-vous

là? Pourquoi ne dormez-vous pas? Soufflez donc la chandelle, de grâce.

Je meurs de sommeil. Embrassez-moi bien fort, calmez-vous, bonne

nuit.»--La paix rentre dans mon âme. Je souffle... une mouche se brûle

l’aile... Je souffle: la voilà qui se heurte au plafond. Silence. Je

souffle encore. Voici la nuit. Et voici la pluie. Quelle tranquillité,

quelle douceur! Toutes choses sont rentrées dans l’ordre. Dans quel

ordre, ô mon esprit bizarre? Dans l’ordre des choses, apparemment.

Ah!... Bah!... Le grand escogriffe bâille. Ténèbres. Bruit de la pluie

sur le canal. La chevelure de la Mérone sent le foin de printemps sous

la lune... Et voilà, monsieur le chevalier, voilà notre ami Pinamonte,

mon ami Moi-Même qui paisiblement se rendort,--tel un âne de mai ivre de

jeune foin.

«Peu de temps après notre première rencontre au palais di B..., je dus

me rendre à Milan dans une affaire de succession. Une légère

indisposition empêcha la Mérone de m’y suivre. J’étais depuis deux ou

trois jours dans cette ville quand, traversant un soir la via Paolo da

Cannobio, voisine de la cathédrale, je fus frappé de l’aspect délabré

d’une maison qui paraissait bien être la doyenne de cette rue si pleine

de souvenirs. Il bruine doucement. Les sons plaintifs d’un clavecin se

font entendre dans l’éloignement. Voilà notre ami Pinamonte en plein

rêve; il lui semble que la porte surmontée du blason des Ricci l’invite;

déjà le seuil est franchi, le long corridor traversé; et voici une

petite cour à colonnade, aux dalles disjointes, branlantes et rongées de

mousse. Dans un coin obscur, une tête lépreuse de chimère crache un

petit filet d’eau verdâtre dans un bassinet limoneux. Pinamonte lève le

nez, écarquille les yeux: «C’est la maison du Passé, c’est la maison du

Passé», chantonne ce diabletot de clavecin. «Regarde bien, ami

Pinamonte; ces hautes fenêtres troubles ne sont-elles pas de ton goût?

Tin, tin, tin; Annalena a vécu là il y a cent ans. Tin, tin, tin; elle

arrosait les fleurs à la fenêtre de gauche tous les matins; tous les

matins d’il y a cent ans. Lan, lan, lan, lanlaire. Dans le vieux temps,

dans le pauvre vieux temps lointain.»--Une fenêtre s’ouvre, une affreuse

tête de vieille coiffée d’un bonnet monstrueux m’interpelle: «C’est par

ici, là, la petite porte à votre gauche; entrez, entrez donc, de

grâce... Il y a trois marches... Vous êtes M. Spallantini, n’est-il pas

vrai? Le maître de danse? Venez, venez; voilà une bonne couple d’heures

que M. de Tassistro vous attend.» Au lieu de répondre, je reste planté

là, moitié figue, moitié raisin. Je rougis, je tousse, je me mouche, je

porte la main à mon chapeau. Que faire, par le Styx! Quelle excuse

donner, par le Diavolo! La vieille chipie ne va-t-elle pas me prendre

pour un voleur, pour un assassin?--Je balbutie l’enfer sait quoi:

«Vieille maison, ma bonne; amour du passé, curiosité... étranger de

passage à Milan, légère ivresse, chagrins...» Puis, je prends mon essor,

et d’un bond me voilà au milieu de la rue.

«Bien des mois après cet événement mémorable, je me trouve dans le

boudoir d’Annalena. C’est dans l’été. Il fait chaud. Je muse. Je

m’ennuie. Je prends un livre, je le parcours distraitement, je le jette.

Je suis du regard le vol d’une mouche. Elle se pose sur la vitre, et

c’est le grand silence d’un soir de juin. Ah! voici un baguier. Je le

prends, je l’ouvre, et, tout en m’abandonnant à des rêveries

incohérentes, je fais sauter les bijoux dans ma main. Je songe vaguement

à mon dernier voyage; je revois en pensée ma chère cathédrale, la via

Cannobio, la maison du Passé. Ma main saute toujours. Une bague tombe.

Je la ramasse et l’examine minutieusement, tout en rêvassant à autre

chose. J’aperçois un chiffre gravé dans l’anneau. Je m’approche de la

fenêtre: «1708. P. Tassistro.» Je me signe, je jure, j’appelle Clarice,

je l’interroge. Elle n’avait jamais remarqué l’inscription. La bague lui

venait d’une grand’tante. Jamais elle n’avait entendu parler de la

famille Tassistro. Il y a un grand mystère au fond de toute tendresse,

un impénétrable secret dans le sein de toute passion; un rêve que l’on

oublie au réveil, un silence que l’on n’ose troubler, un mot que l’on

craint de dire.

«J’ai aimé profondément; j’ai le droit de parler. Mais malheur à qui

prend le nom de l’Éternel en vain! Rien n’est étranger à notre misérable

entendement comme ce terrible et doux amour qui est le principe de

l’être et qui fait fraterniser notre cœur avec le caillou du chemin; car

nous avons peine à supporter la vie, et notre amour s’enivre d’éternité.

Tout est obscur dans ce qui a pu être avant nous, tout est mystère en ce

qui nous doit survivre; cependant l’esprit répugne à séparer l’idée de

l’amour tant de ce que nous fûmes avant que d’apparaître en ce monde que

de ce que nous serons après l’avoir quitté; et le fait de pouvoir, au

séjour temporel, aimer d’un même amour des êtres dissemblables à des

époques différentes, est peut-être le plus sûr des arguments à opposer

aux négateurs de l’immortalité. Les amours passent et meurent; l’amour

demeure et survit; et telle est la puissance de ses formes terrestres de

manifestation: art, enthousiasme, beauté, qu’il finit toujours par

l’emporter sur le mensonge, père de la laideur et de la démence. L’amour

est cela qui subsiste et qui constitue la personnalité. Que si nous

ouvrons le livre incohérent de notre passé, nous voilà tout surpris d’y

lire l’histoire non de l’individu que nous pensions être, mais d’une

foule turbulente d’étrangers; et si nous avons le bonheur d’y rencontrer

quelqu’un qui ressemble un peu à ce que nous sommes aujourd’hui,

gardons-nous bien de lui parler autre chose que sentiment!

«Mon premier soin avec la Mérone fut toujours de lui déguiser ma pensée.

La douce venait de trop loin; elle était mon cher fantôme sentimental

des jardins sauvages de Brettinoro; elle était le sens caché de ma vie,

la forme de mon existence hors du temps; des paroles que je lui

adressais, aucune n’avait trait aux choses du présent; et l’amoureuse

simplicité de mes propos étonnait sans cesse mon esprit. Comme je suis

primitif! me disais-je en moi-même; que veut dire ceci, que signifie

cela? Suis-je donc un habitant du Saana? Comme la nature chante dans ma

voix! Quels frissons de forêts défuntes, quels battements d’ailes

d’oiseaux étranges, disparus; quelles prières enfantines au soleil, à la

lune, au silence, au vent! Comme l’on sent que tout ceci a déjà été dit

jadis, il y a très longtemps, avant, avant, toujours avant, bien avant

toutes choses! Voici le verbe, le verbe nombreux à la signifiance

unique, le langage tendre, mystérieux, translucide des saisons

renouvelées, des mondes détruits et réapparus, sons passagers dans le

cantique sans commencement ni fin! Et je répétais: «Ma chère vie, mon

grand ange palpitant, mon aimée profonde! Tes yeux, tes mains, tes

genoux, ta bouche! La trace de tes pas dans la poussière, ta voix dans

la nuit, ton sommeil sous la lune, tes cheveux dans le vent! Pourquoi

es-tu comme la fleur sur l’eau, comme le nid au creux de l’arbre et

comme l’écho dans la forêt qui menace?» Je disais ces pauvres et saintes

choses, et dans chaque mot je trouvais le mot de l’énigme du monde...

L'Amoureuse Initiation · 第 6 / 13 段