«Après quelques semaines de méfiance et de bouderie, la subtile affinité

entre le mystère et l’amour se révéla à mon esprit dans tout le charme

de sa tristesse. Je sus bon gré à la Mérone de m’être demeurée un peu

une inconnue tout en m’abandonnant et sa beauté d’amante et sa tendresse

de sœur. La durée des terrestres amours se mesure à la mélancolie

dissimulée sous les joies qu’elles nous donnent; car le plaisir de

disposer de la soi-disant réalité des choses n’est que peu à comparaison

de la sublime douleur d’ignorer la fin de ces choses. Je laissais

souvent errer mon regard sur ma songeuse nue comme sur un charmant

paysage de soir de mai; j’interrogeais le grand silence de ses yeux plus

beaux que le sommeil des eaux de l’été; je m’enivrais des parfums

somnolents exhalés par le jardin sauvage de sa chevelure; j’étanchais ma

soif à la source fraîche et caillouteuse de sa bouche; je humais le vin

doux-amer de sa jeune volupté comme le Scythe boit la sève à même la

blessure du saule. Cependant les plus secrètes possessions ne

parvenaient pas à satisfaire mon mystique désir. «Te voici près de moi,

te voici tout près de moi, te voici au-dessous de moi, enfin, comme la

montagne sous la nuée, comme le blé sous la pluie, comme la pierre sous

la vague; et me voici en toi, maintenant, comme le vin dans la jarre,

comme la chaleur dans le fruit, comme la vie dans le sang. Et nous voici

unité, présentement, comme la cloche et le son, comme Dieu et l’amour,

comme la douleur et la volupté. Et te voici un peu plus loin de moi

déjà, et plus loin encore à présent, et nous voici séparés par un

ténébreux abîme. O femme! qui donc es-tu comme créature? O Clarice, qui

donc es-tu comme amante? Ton destin m’est aussi étranger que ton sexe;

je ne sais rien de ton existence dans l’univers, je ne connais que peu

de chose de ta vie dans le temps. D’où viens-tu? Qui es-tu? Où vas-tu?

Atome d’azur dans l’espace, petite goutte d’eau sombre dans l’océan

lumineux de l’Amour! Qu’il est terrible et qu’il est doux d’être un

étranger à ce que l’on aime! Que d’autres se tourmentent d’ignorer le

sens supraterrestre de leur amour; moi je me plais à ne rien connaître

du mien, rien, pas même son existence effective. Non, ni le présent, ni

le passé, ni le futur! O forme certaine de ma vie, ô pain et vin de ma

passion, que je me réjouis de n’entendre pas ton nom véritable! L’amour

t’apporta un soir, la mort t’enlèvera quelque jour; tel fut, tel sera

aussi le destin de ma propre chair. Le corps est étranger à la vie, le

cercueil étranger au cadavre. Je ne connais rien de moi-même;

chercherai-je à pénétrer ton secret? Restons comme nous sommes; tout va

le mieux du monde; enivrons-nous du mystère des instants! Qu’il nous

suffise de savoir que l’amour est en nous et autour de nous et en toutes

choses; qu’il n’est pas de caillou qui n’en soit tout pénétré, et qu’il

n’est point de soleil qui n’en reçoive sa lumière; car quiconque paraît

briller de sa propre clarté brille de la clarté de l’amour. Demeurons en

paix. Son règne arrivera. Son nom sera sanctifié!» Telle était ma prière

du soir. La malicieuse Annalena lui faisait quelquefois respons d’un

_amen_ innocemment moqueur; ensuite de quoi j’étendais mon long cadavre

de raisonneur à côté de ma chère vie au souffle puissant et doux.

«Fort souvent, au cours de mes promenades nocturnes, ma capricieuse

rêverie me reportait dans le passé. La lune me parlait des nuits

d’insomnie de mon enfance, du parc de Brettinoro, de la fontaine au fond

du parc, des chansons de vieille nourrice folle de la fontaine. L’odeur

assoupissante de l’eau me contait l’histoire sans fin de mes

vagabondages. Le vent m’entretenait des mille contrées lointaines

entrevues autrefois et redevenues de longue main étrangères à mon cœur;

car l’homme ne garde un souvenir vraiment vivace que des lieux où son

âme fut aimante. «Vos printemps sont déjà légion, monsieur de

Pinamonte.»--«Paix, paix, ô mon cœur cruel!»--«Vous êtes vieux, monsieur

de Pinamonte, insistait la mélancolique espièglerie de mon cœur.» Eh

oui, par la fourche et la queue du Diavolo! J’étais vieux, je le savais;

quel besoin était-il de m’en ressasser les oreilles?--«Ah! ah!

Accoudez-vous au garde-fou du ponte Ca’ di Dio; regardez au plus loin de

la nuit! Il vous sied bien, à la vérité, de jouer l’indifférent... C’est

cela, une main à la garde de l’épée, l’autre à la hanche; cela vous va à

ravir. Rajustons, s’il vous plaît, cette perruque... Ah! le petit

maître, le galantin, le volage! A d’autres! Écoutez-moi, je vous

connais, nous nous connaissons, je suis votre cœur, votre pauvre vieux

benêt de cœur. Vous avez beaucoup souffert, monsieur le Pinamonte. Mais

aussi, la plaisante fureur que de n’aimer aucune chose de ce monde!

Peut-on être heureux quand on ne s’aime pas, je vous le demande? Et

peut-on s’aimer, alors que l’on n’aime personne?» Je rougissais, je

pestais comme un diable, et je ne parvenais jamais à imposer silence à

mon scélérat de regret; et, tout honteux, je finissais par approuver le

vieil oiseau moqueur et déplumé de ma conscience. Combien mon passé

m’apparaissait vide, glacé, misérable! Le ciel était pur, Venise

dormait; une grande tendresse palpitait dans le vent. «Tu n’as pas aimé,

tu n’as pas su t’aimer! Et voici que l’amour fond sur ta vieillesse,

ardent comme un reproche, terrible comme une vengeance! Tu le connais

maintenant!» Eh oui, je le connaissais! Un être nouveau criait d’amour

au plus ténébreux de mon être; j’étais plein de joie et ma joie était

une douleur; j’étais plein de douleur et ma douleur était plus belle que

ma joie. Mon amour cherchait en vain son expression dans mon esprit,

dans les œuvres des poètes; seules, les écritures savaient lui prêter

une voix, et je chantais avec David:

«O Dieu, tu es mon Dieu. Je te veux chercher dès l’aurore. Mon âme a

soif de toi; toute ma chair t’appelle du milieu d’un pays de sécheresse

et de soif, du fond d’une contrée sans eau.

«Car je veux contempler ta gloire et ta puissance, toi qui m’apparus

dans le sanctuaire.

«A cause que ton amour est meilleur que la vie, mes lèvres chanteront

tes louanges.

«Ainsi donc je te veux bénir tant que je vis, élevant les mains en ton

nom.

«Mon âme se nourrira de toi comme de moelle et de graisse; ma bouche te

chantera avec des lèvres ravies.

«Alors que je rêverai de toi sur ma couche, sujet de méditations pour

mes veilles.

«A cause que tu fus mon secours, je veux me réjouir à l’ombre de tes

ailes.

«Mon âme te poursuit sans relâche, ta dextre me soutient. Mais ceux-là

qui cherchent mon âme pour la détruire seront bannis dans les parties

basses du sol.

«Ils périront par l’épée, ils seront la proie des renards. Le Roi se

réjouira en Dieu; car quiconque jure par lui sera glorifié! Mais la

gueule de ceux qui mentent sera comblée comme la tombe.»

«Et je continuais, tout en me disputant avec moi-même, ma course

fantasque par les ruelles endormies. Eh! palsambleu, oui, mon cœur avait

raison: j’étais ridicule... Mon ombre maigre et désolée courait sur les

canaux, sur le pavé, sur les murailles. Elle était burlesque. L’ombre de

mon épée faisait à mon ombre une façon de queue de babouin désenchanté.

Maigre, maigre, et voûtée, et cassée en deux, l’ombre de la précoce

vieillesse! J’étais vieux; mais--par le Styx!--que m’importaient

l’injure du temps, le vide de la vie écoulée, la trahison du souvenir?

J’aimais; j’aimais la douce, la détestable Mérone. J’adorais; j’adorais

le doux, le détestable Pinamonte. J’avais découvert enfin, sur le tard,

une raison de vivre, c’est-à-dire de m’aimer. Je me surprenais

quelquefois baisant aux miroirs le reflet de ma face; d’avoir été

caressé par les mains, les lèvres ou les larmes d’Annalena, mon visage

m’apparaissait divinement beau et comme éclairé d’une douceur céleste.

Je considérais mon corps--ce pauvre corps décharné de galantin sur le

retour--et je me prosternais devant moi-même comme fait le païen aux

pieds de son idole; car ma chair me semblait en quelque façon sanctifiée

par les joies qu’elle avait su donner à la divine Sulmerre.

«Mon amie se plaisait parfois à me parler des singularités de ma

tournure, de mon visage et de mon caractère. Je découvrais, moi aussi, à

chaque jour quelque détail aimable à la vampirique laideur de mon ami

Pinamonte. J’avais peine à m’accoutumer à mon bonheur; ma solitude

m’avait quitté si brusquement! Maintenant j’avais où reposer ma vieille

tête desséchée de fou ratiocineur, de démoniaque tendre... Un oreiller

de douceur, de songerie et d’illusions m’attendait là-bas, dans la

vieille maison de la riva dell’ Olio: le sein de la Mérone, le giron de

la Mérone, tout de tiédeur, de mollesse et d’oubli.--Quel geste

fera-t-elle, la mieux-aimée, en m’apercevant sur le seuil de l’alcôve?

M’adressera-t-elle de tendres reproches au sujet de mes escapades de

somnambule? Me boudera-t-elle? Ah, si seulement elle daignait soupçonner

un tantinet ma vertu, me témoigner un peu de dépit jaloux! Quelle serait

ma joie, quel serait mon triomphe! J’étudiais les contours extravagants

de mon ombre sur le vitrail changeant du clair de lune, je me composais

de diverses façons; et c’étaient des airs de prince Charmant, et

c’étaient des minauderies sataniques... Oui, c’est cela; voilà: c’est

d’un air dégagé et le sourire aux lèvres que je me veux tantôt présenter

chez ma belle. Je la surprendrai assise sur ses coussins et plongée dans

quelque lecture pernicieuse. Je froisse mon habit et mon jabot, je

déboutonne à demi ma veste, je fais le dos rond et me donne de la sorte

l’air d’un mauvais sujet accompli. Me voici en état de faire mon entrée.

J’avance sur la pointe du pied, à la façon des voleurs et des galants.

Un sourire fripon se joue sur mes lèvres. J’entre. J’entends son petit

cri de surprise: «D’où diantre revenez-vous à pareille heure?» Je

balbutie n’importe quoi en toussotant; j’affecte de fuir son regard.

Elle m’ordonne de la bien regarder dans les yeux. Ma réponse est toute

prête: «Trêve de simagrées, ma toute belle; eh quoi! oseriez-vous me

soupçonner...» Je n’achève pas. «Ah! le fourbe, l’ingrat! Dans quel état

se présente-t-il à ma vue! Cruel amant! Votre silence est un aveu, un

aveu de trahison! Ah! n’approchez pas, barbare! N’approchez pas!

Puissances du ciel! quand donc mettrez-vous fin à mes tourments?»--Je

n’y tiens plus, chevalier de mon cœur; je cours me jeter aux pieds de ma

toute-chère, je la couvre de baisers, je l’arrose de larmes; je presse

follement la bien-aimée contre mon cœur; je lui découvre ma galante

ruse, je la baise tendrement par tout le corps, je la berce, je l’endors

doucement dans mes bras... Une sainte odeur de volupté baigne l’alcôve;

chaque heure nouvelle semble apporter un silence nouveau; un grillon de

temps en temps pousse un petit cri plaintif; un meuble craque... La tête

de la Mérone s’endort sur mon cœur; le sommeil me gagne à mon tour; je

m’endors dans les bras de la félicité.

«Voilà de quels rêves, monsieur le chevalier, voilà de quelles

billevesées j’occupais mon esprit. Il n’était pas d’événement, de

pensée, de parole que je ne rapportasse à la Mérone et qui ne me parût

avoir trait à mon amour. J’étais devenu à mes yeux le centre de

l’univers; je pénétrais la signifiance la plus secrète de toutes choses;

mon misérable cœur abreuvé d’amertume battait maintenant la mesure au

milieu de la divine harmonie des sphères; la circulation de mon sang

amoureux m’enivrait comme d’une musique d’inépuisables clepsydres. La

passion m’initiait aux mystères de l’être; je m’aimais de l’amour dont

le divin brûle pour le divin.

«Je m’oubliais de la sorte aux plus singulières rêvasseries jusqu’à

l’instant où, levant les yeux vers les cadrans célestes, je prenais

garde que le temps, l’implacable temps n’avait point interrompu son

cours. Me réveillant alors de ma sotte songerie, je faisais tout d’abord

un bond diabolique, puis je partais comme un trait. L’angoisse me

soulevait telle une machine volante; et c’eût été, à coup sûr, chose

fort plaisante que de me voir faire cette diligence vers le lieu où

m’appelaient mes galants devoirs. Me voici enfin au seuil de mon paradis

terrestre; j’entr’ouvre en tremblant la porte du sanctuaire... Hélas!

pourquoi donc faut-il que la réalité ressemble si peu au rêve? O mon

rêve enfantin, ô mon désir précieux, où êtes-vous? Où est la lampe, où

est le roman français arrivé par la dernière poste, où est enfin la

Mérone elle-même? J’entre et je ne perçois que ténèbres; je m’avance,

j’écoute... rien ne branle... je n’entends que la respiration paisible

et régulière de la dormeuse. Hélas! bourreau de rêve! chienne de

réalité! La Sulmerre n’a point jugé à propos de m’attendre; la Sulmerre

ne m’aime pas. Maudite imagination! Tu me la baillais belle avec tes

vains mirages d’amour, de tendresse, de sincérité! «Eh quoi? serait-ce

vous, monsieur le somnambule! C’est chose fort salutaire que de prendre

le frais avant son coucher... Allons, venez, venez tout contre moi...

j’ai hâte de chanter l’introït; et dans une heure ou deux nous

entonnerons les matines.»--Sombre et silencieux comme un mort, je quitte

mes vêtements, je m’allonge auprès de la chère gourgandine et, dévoré

des aphrodisiaques du dépit et du dégoût, je me prends à la besogner

sauvagement. A mon réveil, Phébus est déjà haut dans le ciel et je me

sens tout guilleret. N’ai-je pas en effet la Mérone auprès de moi? Ne

m’aime-t-elle pas à sa manière? Que me faut-il donc encore? N’est-ce

point là la destinée de tous les humains? «Bonjour, monseigneur mignon!

Le beau soleil, la charmante journée! Ah! que j’y pense! N’avez-vous pas

convié le prince et plusieurs autres amis pour tantôt?»--Telle est la

vie, monsieur le chevalier; telles sont nos amours, et c’est ainsi que

va le monde.

«Toutefois ce n’était là que ma philosophie des meilleurs jours ou des

plus lourdes heures de lassitude ou de résignation. La plupart du temps,

la moindre indécision dans le regard d’Annalena et la plus faible

hésitation dans sa voix m’offraient une raison de changer brusquement

d’humeur. Alors aux tortures de l’angoisse et de la pitié succédaient

les supplices de la jalousie et de la fureur. Je me méfiais de toutes

les formes de ce que l’on appelle sottement «possession»; nulle d’entre

elles ne parvenait à satisfaire mon insensé désir. Ma rageuse passion

imposait à la très chère les plus cruelles pratiques de la dépravation,

les plus hideuses besognes de l’obscénité. Je trouvais un horrible

plaisir à me dédoubler, à me métamorphoser en mon imagination; je

m’apparaissais en esprit sous la forme grossière et sous les traits

étrangers d’un matelot ivre, d’un soldat tout fumant du sang des viols

et des massacres, d’un libertin sénile, baveux et rongé

d’aphrodisiaques. J’étais tout ensemble acteur et spectateur dans mes

tragiques ignominies. Je déguisais ma chère maîtresse en bardache, je la

grimais en vieille salope sinistre et poivrée; je traînais mon amour au

lupanar, je baignais mon cher archange dans les latrines. A force de lui

presser le bouton, de la persécuter d’horribles prières et

d’extravagantes menaces, j’arrachais à ma toute chère des aveux qui me

faisaient frémir de rage, de honte et de volupté: je me faisais initier

aux affreux mystères de ses amours anciennes; et, non content d’être

jaloux de ma propre chair et de tous les vivants, je rappelais sans

cesse à ma mémoire les galants anciens, et j’en multipliais à l’infini

le nombre. Même je passais plus outre, car pénétrant, grâce aux

particularités intimes qu’Annalena me révélait en ses transports, l’âme

et la chair de mes prédécesseurs, je jouais, mime frappé de folie, le

drame de leurs passions depuis longtemps éteintes, la comédie de leurs

espoirs trompés, la farce de leurs joies perdues; et quand mon art

immodeste arrachait aux lèvres pâmées de Manto le nom de l’amant dont je

contrefaisais la luxure badine ou farouche, un horrible sentiment de

dégoût et de triomphe me déchirait l’âme et secouait ma misérable chair.

Démoniaque, j’étais possédé d’une légion de rivaux.

«Parmi tous ces adulateurs disparus, oubliés ou trahis dont

l’énumération ne laisserait sans doute pas que de vous paraître

oiseuse,--diplomates, prélats, bouffes illustres, gens d’épée de tous

pays,--un seul me paraît digne de vous être cité, et cela grâce surtout

au curieux phénomène de sentiment qu’il fit naître en mon cœur. C’était

un jeune Danois de la première qualité...

«Certaine nuit d’insomnie, en fouillant dans une vieille armoire, je mis

par hasard la main sur son mélancolique portrait d’abandonné. La

capricieuse Annalena me conta l’histoire de ce galant en termes si

pleins de tendresse que je la soupçonnai aussitôt de nourrir encore

quelque amour pour son souvenir; cependant le nom autrefois chéri du

scandinave s’était effacé de sa frivole mémoire, et je n’ai jamais connu

d’autre nom à ce gentilhomme que le ridicule sobriquet de Benjamin dont

l’espiègle avait jugé plaisant de l’affubler. Le visage tout rayonnant

de noblesse et de douceur du jeune homme; tels traits de son esprit et

de son caractère; le sujet de sa séparation d’avec la Mérone; la

tournure originale de la lettre d’adieux dans laquelle il mandait à

l’ingrate son départ désespéré pour la Chine, enfin le tour pendable que

la perfide osa jouer à l’infortuné béjaune en lui communiquant, par

l’entremise d’Alessandro, la nouvelle aussi cruelle que fausse de sa

mort et de son inhumation au cimetière de Vercelli; toutes ces étranges

particularités de son histoire furent autant d’éloquentes plaidoiries

qui valurent à l’unique adorateur sentimental de ma Sulmerre

l’indulgence et la compassion d’un amant follement jaloux et tout plein

de répugnance pour les caprices vulgaires et passagers des autres

rivaux.

«Les tristes amours de Benjamin m’offrirent une excellente occasion de

pénétrer le cœur et l’esprit d’Annalena. A la façon dont elle m’en fit

le récit, je jugeai qu’elle n’avait jamais su apprécier des nombreuses

qualités du Danois que celles qui en faisaient à ses yeux un enfant

timide, caressant et facile à duper. Il me fut clair aussi qu’elle

prenait pour de l’inexpérience et de l’ingénuité ce qui n’était en moi

qu’un besoin des plus conscients d’entretenir ma tardive flamme en me

créant le plus possible d’illusions à son sujet. Ruse rampante de

l’esclave, hypocrisie pitoyable de la courtisane, tendresse triomphante

de la mère, que je vous connus bien toutes trois en étudiant le

caractère de la Mérone! La surprise qu’elle marqua de me voir si plein

de commisération pour Benjamin me fit clairement entendre qu’elle

n’avait espéré rien autre chose de sa confidence qu’un nouvel éclat de

jalousie de ma part. Si étrange que lui ait pu tout d’abord paraître ma

sympathie envers l’infortuné gentilhomme, elle ne tarda point d’y

discerner un témoignage indirect du profond amour dont elle se savait

l’objet. Elle me parla ingénûment de sa découverte; je feignis de ne

m’étonner que de sa pénétration; en réalité, la faiblesse de mon cœur me

surprenait bien plus encore que la finesse de mon amie. Eh! oui, ce que

j’aimais en Benjamin, c’était l’amour dont il avait brûlé! Je lui savais

gré de s’être consumé en tristesses et soucis pour une créature qui,

dans mon propre cœur, avait allumé les feux les plus cruels. Dans le

fond, y avait-il en tout cela de quoi s’étonner si fort? La tendresse

est plus perspicace que l’expérience du plus sage, et plus féconde

qu’une nuit de juin, et plus délicate que l’architecture des

hirondelles. Tout est sagesse, mystère et douceur au cœur de la profonde

tendresse, de la pure fleur de Dieu sottement souillée par le lâche, le

hideux mensonge humain. Benjamin avait souffert, Benjamin avait aimé;

l’amour et la douleur dont mon cœur était débordé aimaient le doux

Benjamin comme le couple égaré dans la nuit aime l’étoile qui lui

sourit, la brise qui le caresse, le silence qui prête l’oreille aux

tendres chuchoteries. J’avais accoutumé à considérer le jeune Danois

comme une façon de compagnon secret de mon infortune, de témoin

invisible de mon bonheur, de confident idéal de mes peines. La pensée où

j’étais de ne le rencontrer jamais me disposait apparemment à la

confiance. Il m’arrivait parfois de soupirer: «Que peut bien faire notre

frère Benjamin? Est-il toujours à Formose? A-t-il repris intérêt à

l’existence? L’infortuné! S’il avait seulement auprès de lui quelqu’un

qui le sût consoler! Quelle tristesse, Annalena, quelle tristesse!» La

Sulmerre feignait de partager mon attendrissement; mais je pense qu’elle

s’affectait davantage des chagrins de celui qui parlait que des

infortunes de l’absent. La femme est ainsi faite, monsieur le chevalier;

elle ne conçoit pas que l’on puisse vivre dans le passé; sa chair, son

cœur et son esprit ne connaissent du temps que la minute présente, comme

la libellule et comme le frisson de l’eau. Et le grand avenir ouvert aux

hommes aimants et aux bêtes lui est fermé.

Malgré que la madrée affectât souvent de se reporter au temps de ses

amours avec Benjamin, j’avais toujours quelque doute sur la sincérité de

ses regrets et je la soupçonnais fort de n’entretenir ma pitié qu’afin

d’y trouver l’occasion de porter aux nues la générosité de mes

sentiments. La femme est faible et l’hypocrisie de la faiblesse est

insondable. Non contente d’avoir du premier jour discerné dans l’estime

que je faisais du Danois une excellente preuve de mon amour,

l’artificieuse s’en fit bientôt un moyen de défense dont elle

s’accoutuma à user dans les moindres occasions. Qu’une parole un peu

vive vînt à m’échapper, la Mérone aussitôt de me vanter la modération de

langage et les façons honnêtes de son sentimental patito; m’arrivait-il

de lui faire reproche de sa coquetterie ou de la soupçonner ouvertement

d’infidélité, c’était alors un cantique de louanges à la sublime

confiance que Benjamin n’avait point cessé de lui témoigner tout le

temps que dura leur commerce. «Eh quoi, cher Allobroge, est-ce un

passe-temps digne de Votre Seigneurie que de tourmenter sans cesse un

pauvre cœur sans malice, une malheureuse fille sans défense? Mortel

insensible! Cœur corrompu! Que vous avez donc bien pris à tâche de

venger mon infortuné Benjamin! O mon cher innocent, mon tendre mandarin!

Que je t’aimerais et te cajolerais, présentement, si tu étais auprès de

moi et si je n’eusse eu le malheur de m’engouer d’un bel esprit!» La

coquine mettait à ses invectives un si fort accent de sincérité que je

ne les pouvais entendre sans en ressentir de l’émotion. Que la colère

enfantine et rusée de ma Manto était charmante! Que sa tristesse, vraie

ou feinte, était gracieuse! A solliciter son pardon, à calmer sa

douleur, je goûtais un plaisir qui ne se peut exprimer. Je la prenais

sur mes genoux, je la baisais et la berçais, je lui chuchotais des mots

tendres ainsi qu’on fait aux petites filles; je buvais ses larmes, je la

tapotais doucement sur ses joues chaudes et claires de beau fruit

précoce, et je me disais en moi-même: «Roquentin imbécile! fabricateur

d’illusions! Quelle est ta sincérité, mais quel est aussi ton

avilissement!»

«Je ne voudrais pour toute chose au monde vous faire le détail de ces

scènes scabreuses où les larmes n’étaient que bien rarement seules à

couler. Vous me paraissez d’ailleurs marquer quelque hâte d’en finir

avec ce Benjamin que vous ne connaissez pas et dont vous vous moquez,

sans doute, comme de Colin-tampon. Ma digression à son sujet a été fort

longue; mais qu’y faire, chevalier? La faute est commise. Ne suis-je pas

l’homme des digressions? Et puis, qu’importe? Toutefois, avant que de

revenir à mon histoire, souffrez que je mentionne un autre de mes rivaux

et amis: Mylord Edward Gordon Colham, jeune Anglais débarqué depuis peu

à Venise dans la vue de s’y déniaiser et d’y perdre son temps en qualité

de secrétaire d’ambassade. La jeunesse de l’aimable insulaire et

l’expression de franchise et d’innocence répandue sur toute sa personne

furent cause que la Mérone tout d’abord lui permit certaines privautés

peu faites pour me plaire. Je reconnus cependant bientôt que les

assiduités du béjaune n’avaient rien qui me pût donner de l’ombrage, et

je finis même par me prendre de quelque goût pour le charmant Edward. La

Sulmerre accoutuma bientôt de l’appeler frérot; je lui donnai le nom de

mignon. Mylord touchait agréablement de l’épinette, avait les plus beaux

yeux et cheveux du monde, et paraissait ne se plaire qu’en la compagnie

des messieurs de la Manchette. Je vous fais grâce de ses autres

particularités; au demeurant, le rôle qu’il joua dans le drame burlesque

de mes amours se réduit à presque rien; et dans toute la suite de mon

histoire nous ne le verrons réapparaître qu’une seule fois. J’estime non

moins inutile de vous parler des confidences que je ne tardai pas, selon

ma fâcheuse coutume, à déverser dans son sein. Mieux que personne au

monde vous connaissez déjà et l’horrible inquiétude qui torturait ma

raison et l’atroce amour qui me dévorait le cœur.

L'Amoureuse Initiation · 第 5 / 13 段