«Quelquefois mon humeur inquiète et jalouse me laissait des répits de

jours ou de semaines; alors une indifférence somnolente lui succédait en

mon esprit, et je me sentais redevenir le Pinamonte d’autrefois, l’homme

désabusé des choses du monde et bien pénétré surtout du peu de fonds

qu’il y a à faire sur l’amitié ou l’amour des humains; toutefois, en me

félicitant de ce qui me paraissait être un retour à la raison, je me

méprenais d’étrange sorte sur la nature de ces périodes d’apaisement;

car elles n’étaient rien moins qu’un signe de guérison. Le trop court

répit qu’elles accordaient à mon angoisse s’achevait régulièrement dans

quelque crise de hideuse et folle tendresse qui, parfois, empruntait ses

traits à la plus répugnante des sensibleries. Ainsi, je ne pouvais jeter

un regard sur les somptueuses étoffes ou sur les pierreries

éblouissantes qui couvraient ma Manto sans aussitôt m’écrier sur un ton

plaintif: «Les pauvres petites parures d’Annalena! Les tristes petits

bijoux!» Je me perdais en efforts burlesques et touchants pour

contraindre mes soupirs et suspendre mes pleurs alors que ma maîtresse

rompait le pain.

«Trois fois du jour notre table se chargeait de mets fort délicats et

parfaitement ordonnés; ma chère friponne les attaquait pour l’ordinaire

à belles dents happantes de louveteau affamé; et sans doute la charmante

ardeur qu’elle apportait à nourrir son corps de jeune amoureuse n’eût

point laissé de réjouir un galant raisonnable. Toutefois, ce grand

dadais de Pinamonte, accoutumé qu’il était de longue main à discerner

des sujets d’attendrissement aux plus allègres spectacles, ne recevait

d’ordinaire rien autre chose, de ceux que lui offrait le bel appétit

d’Annalena, que les plus attristantes impressions. «Pitoyable créature,

murmurais-je; pitoyable créature exposée aux caprices du sort, aux

rigueurs des climats, aux défaillances de la pauvre nature humaine! Te

voici devant moi faible, craintive, éphémère! Tu te nourris des fruits

d’une terre fertilisée par la mort; tu manges tristement, et à seul

effet de conserver aux afflictions de demain ta mélancolie

d’aujourd’hui. Hélas! semblable,--trop semblable, en sa friande cruauté,

au cannibale qui engraisse ses captifs avant de les livrer au bourreau

des cuisines,--la tombe te nourrit de ses fruits, afin de trouver demain

un régal plus copieux à ta gorge rebondie, à tes bras succulents, à ta

croupe substantielle! O créature abandonnée! Si pitoyable, si ridicule

en ta souveraine beauté! Je te regarde. Que fais-tu donc? Tu portes à

tes lèvres un verre de vieux vin fumeux. Eh quoi? Est-ce donc que le

froid de la mort déjà circule dans tes veines?...» Et mille autres

fadaises du même genre, chevalier; car depuis le commencement jusqu’à la

fin de nos singuliers repas tête à tête, je n’arrêtais point de lamenter

de la sorte.

«La vue d’un réfectoire de prison ou d’hôpital m’eût à coup sûr moins

affecté que le quotidien spectacle d’une beauté gourmande ranimant

gaillardement, aux plantureuses bouchées noyées de longues rasades, sa

jeune vigueur rompue par les travaux polissons. Mon horrible cœur allait

même quelquefois jusqu’à s’apitoyer sur l’ombre de ma gourgandine, sur

la malheureuse ombre condamnée à se traîner sur de cruelles dalles de

marbre, à se heurter à des angles de cheminées, à balayer des tapis du

Levant!

Il m’advint de réveiller ma chère Annalena plus de dix fois en l’espace

d’une nuit, afin de bien m’assurer qu’elle n’était pas morte. Le

mouvement des horloges m’emplissait d’épouvante; la fuite des instants

me faisait frémir; je cherchais des fils argentés dans la douce

chevelure embaumée de jeunesse; et quand ma friponne se riait de ma

folie, je soupirais sottement: «Infortunée! Infortunée Annalena! Encore

une heure, et ce sera la vieillesse! Encore un jour, et ce sera la mort!

La froide, l’aveugle, l’impitoyable mort!»

«A cette funèbre vision d’une Annalena souffreteuse et vieillie, le

cours naturel des idées me faisait associer quelquefois l’image de ma

propre décadence. Je recourais alors au rapprochement des années et des

énergies; et la double disproportion que j’y découvrais me représentait

clairement que le déclin rapide du quadragénaire m’épargnerait la

douleur d’assister à celui d’une fille à peine sortie de l’enfance...

Toutefois, l’amour ombrageux du dernier Brettinoro ne trouvait guère son

compte à tous ces beaux calculs. La découverte d’un dérivatif à quelque

angoisse est rarement autre chose, pour la passion véritable, qu’un

simple changement de souci. L’idée d’être le premier frappé par les

décrets du Temps n’apaisait mon inquiétude quant à Clarice que pour me

faire trembler d’autant plus fort pour moi-même. L’horrible chose, pour

un amant, que l’approche d’un âge qui dissipe les illusions et rend le

corps inepte aux amours! Comme je haïssais les excès de ma jeunesse!

Comme je maudissais l’aveuglement qui m’avait fait gaspiller en

débauches les trésors de la passion!

«Je m’éveillais parfois en sursaut, au milieu de la nuit et du silence,

avec l’étrange sentiment d’avoir survécu à la terre et au soleil.

J’allumais la chandelle, je courais au miroir; l’image qu’y rencontrait

ma vue remplissait mon esprit d’effroi et de dégoût. Ciel! ces yeux sans

éclat, ce front soucieux, cet air contrit, ce long visage blême et

grimaçant de vieillard! Se peut-il que ce soit là la forme sensible

d’une âme sanctifiée par le profond amour? O terreur! O désespoir!

J’avais beau approcher ou éloigner de la glace cruelle le flambeau agité

qui y faisait trembler ma laideur: obscure ou claire, la vérité qui

sortait de ce puits me faisait frémir! Plein de haine et de tristesse,

j’examinais méticuleusement ma personne, et je n’y découvrais, hormis

certain air de bizarrerie et de grandeur, que sujets de tristesse et de

répugnance. «Certes, soupirais-je, rien n’égale en beauté une âme

passionnée qui purifie ce qu’elle aime; mais que ce nez est long entre

ces joues de vieux fruit cueilli par le vent! Et rien n’est plus grand

qu’un esprit qui, cherchant l’amour, découvre Dieu; heureuse, trois fois

heureuse cependant la jambe jeune, vigoureuse et bien faite!»

«Tournais-je le dos au mirage impertinent? l’affreux fantôme me faisait

la nique de tous les coins de l’obscure galerie. Fermais-je les yeux? du

fond des ténèbres intérieures le Sosie m’adressait quelque grimace de

noyé. Je me gardais bien, comme de raison, de parler à qui que ce fût de

ces ridicules terreurs, et surtout d’en rien laisser paraître devant

Annalena; je ne pus cependant si bien faire que la belle ne s’aperçût de

l’excès de ravissement où me jetaient ses compliments sur mon visage ou

ma tournure. Je remarquai que les galants vraiment jeunes et vraiment

gracieux prêtaient d’ordinaire aux éloges de ce genre une oreille

beaucoup plus distraite; et je résolus de modeler, en pareille occasion,

mon attitude sur la leur.

«Souvent aussi, après l’ivresse de la volupté, une lassitude de canicule

s’abattait sur mon âme, un dégoût sans raison, une tristesse sans

bornes. Je considérais la silencieuse Annalena accroupie dans la clarté

fade de quelque haute fenêtre ouverte sur une éternité d’ennui: «Ah! ma

pauvrette, soupirais-je alors, comme vous voilà blanche! Blanche de

toute la blancheur de l’insipidité! Comment diable ai-je pu trouver en

vous mes délices, il y a un moment? De grâce, fermez ces jambes de

bambine énervée; l’odeur aigrelette de votre jeune intimité me fait

lever le cœur. Montrez-moi plutôt... hé non! ne me montrez rien, pas

même cela qui sous ma main sévère rend un son si enfantin, si charnu et

si chaud. Rien, rien, car vous voici redevenue purement organique. Petit

engin singulier, petite machine odorante et compliquée... J’aurais peine

à supporter votre image dans un miroir d’eau de rose. Que faites-vous

là, avec une seule de vos mains offerte à ma vue? Ah! mourez plutôt, et

que l’aveugle vermine de la vie s’engraisse ignoblement de tout ce tiède

blanc-manger d’amour!»

«La pauvre Clarice baissait la tête, attachait son regard de fillette

battue à quelque fleur fanée du tapis; enfin, cachant son visage dans

ses mains longues d’orpheline, elle se mettait à pleurnicher amèrement.

«Hé oui, pensais-je alors, que voilà bien la vieille histoire de Colin

et de sa bergerette, et de dame Hortense, la boulangère maltraitée par

le soldat du roi. Histoire d’éternité, histoire du moment. Quoi de plus

naturel? Ingratitude à l’odeur de vieilles bottes, sensiblerie aux

vapeurs nauséeuses de langes!» J’attrapais mon chapeau, je donnais un

coup de talon à la porte, je descendais l’escalier sur le cul, crachant

à droite et à gauche la bile fadasse de mon dégoût. Sitôt à la rue, je

hélais un gondolier et me faisais mener en toute hâte à mon logis, afin

d’y déplorer avec Giovanni la misère de mon âme et la cruauté de mon

cœur. J’arrive à ma maison, et quel objet frappe tout d’abord ma vue?

Annalena, monsieur le chevalier! La belle de Mérone, la douce de

Sulmerre, l’indulgente, la miséricordieuse, qui a su devancer ma

précipitation de dément et qui m’accueille, au seuil même de mon

mélancolique ermitage, d’un sourire, d’un baiser et d’une larme. La

jeune, l’exquise Annalena, très blanche et très grande, en manteau de

dogaresse au seuil de ma lépreuse et redoutable maison! Ah! par le

Diavolo! Par tous les Diavolo entassés dans l’enfer d’une âme humaine!

Tout est oublié! J’embrasse la sœur, je m’agenouille devant l’amante,

j’entraîne vers les profondeurs poudreuses du plus obscur de mes réduits

l’image ensemble humaine et divine de l’amour. O perdue et retrouvée! O

amoureuse! viens, que je te serre sur mon vieux cœur à demi mort! que je

me couche sur ton doux corps mortel de tout le poids d’un cadavre de

philosophe! Viens, amour! laisse l’immense nuit de la volupté rouler sur

nous ainsi qu’une mer, et que nous soyons comme les noyés que le hasard

des vagues rassemble!--Oui, encore un baiser, et puis que ce soit la

séparation, la douce séparation mystérieuse, peureuse, voilée et

masquée. Et que nul,--pas même Giovanni,--ne te surprenne en ta fuite de

gazelle.

«Un dernier regard, un dernier rire. La tendre Sulmerre m’a quitté de la

façon la plus clandestine du monde... Me voici seul, ivre de bonheur

retrouvé, seul, tout seul et joyeux dans ma sournoise masure du calle

Barozzi.--Et dites-moi, chevalier: à quoi donc me voyez-vous occupé

maintenant, maintenant que la Sulmerre s’en retourne rieuse vers son

palais ciselé de Belle au Bois dormant?--Vous me voyez occupé à faire

tantôt le chien et tantôt le chacal, à mordre les tapis avec une joie

sauvage, à renverser les meubles avec un enthousiasme d’épileptique; à

me tirer la langue, à me faire la figue dans les miroirs; ma perruque

vole dans les airs, ma montre rend l’âme sous mon talon; ma poitrine,

sous mon poing furibond, résonne comme une forge; je suis ici et je suis

là; je saute en gerboise et je retombe en crapaud; je cours, je

sautille, je bondis, je rampe. Me voici nu, me voici rhabillé; je ris et

je peste; j’exulte, je tressaille, j’éclate, je suis tout en nage.

Annalena est accourue, Annalena a pardonné, Annalena a compris, Annalena

a tremblé, Annalena aime! Quelle preuve d’amour que de courir ainsi de

son palais à ma ruine--en chaise, il est vrai--mais n’est-ce pas un

quart de lieue quand même? Un quart de lieue! Songez donc, chevalier!

Quelle bonté! Quel sacrifice! En vérité! Et me voici enfin sur le ponte

San Maurizio, mon vieil ami; et je parle de mon bonheur à l’antique

maison du coin, à la lugubre maison aux portes géantes, aux volets d’un

vert infâme, aux seuils noyés... A l’antique maison déserte, taciturne

confidente de mes extases de benêt et de mes désespoirs de fou!

«Telles étaient mes joies; telles étaient mes peines. La Sulmerre

m’inspirait un sentiment que je n’avais pour personne au monde qu’elle.

Sa vue seule suffisait à réveiller dans mon âme les plus étranges

mouvements. Je ne vivais plus qu’en elle; le soleil et les fleurs, les

brises et l’eau, les bois et l’écho, le silence et l’ombre, tout m’était

Annalena, tout m’était Clarice. Il n’était pas une ligne dans la forme

adorée qui ne me rappelât à la mémoire quelque amoureuse vision de mon

enfance ou de ma jeunesse. Les mouvements de la Sulmerre, les inflexions

de sa voix, les nuances de son regard suscitaient dans mon esprit des

associations singulièrement lointaines. Souvent je contemplais mon amie

comme on regarde au plus profond de soi-même. A un étranger qui me

demandait un soir qui donc était cette belle dame, je répondis

distraitement: «L’initiatrice.» Je parlais quelquefois de ces

bizarreries à ma gracieuse; elle en souriait, j’en riais comme un fou.

Car toute passion a ses heures divines et ses moments terrestres.

«J’en arrivai à cet état de l’âme sublime et périlleux où l’on identifie

l’objet aimé avec l’amour. Je me détachais chaque jour davantage de mon

originalité propre; éloigné de la Mérone, je me sentais moins que la

moitié d’un être; revoir ma maîtresse après une courte absence, c’était

me retrouver, rentrer dans ma chair et dans mon esprit, renaître. Les

nuits de lune, je l’entraînais en gondole au Lido. Sa présence

rapprochait les mondes les plus désespérément éloignés, en faisait des

objets à portée de la main. Je lui montrais une étoile, puis une autre:

«Voici Hier, disais-je; et voici Demain! Toute l’immensité respire la

confiance sublime de l’Amour!» Et je disais vrai; mon cœur partageait le

grand calme passionné de la nature. Que m’importait que ma tendresse eût

à redouter le jugement des hommes? Je ne craignais pas de plonger mon

regard au plus profond des yeux de l’Éternité, et mon sentiment de

sécurité divine triomphait et des tristesses que me donnait le passé de

mon amie et des inquiétudes que m’inspirait l’irrégularité de sa

condition présente. Pouvais-je, en effet, condamner comme stérile et

vain un attachement qui m’avait su rendre à l’amour et à la vie? Il

n’est point de passion inféconde; car l’amour qui ne multiplie pas est

un amour qui ressuscite.

«Annalena était toute ma vie et je ne pouvais souffrir qu’un objet

quelconque de mon affection lui demeurât étranger. Que de douceur je

découvrais à parler à ma très tendre des pauvres vieilles choses

solitaires que j’aimais! Avec quel sentiment et d’étonnement et de

fierté je faisais connaître aux choses aimées la forme de ma très

ravissante! Je la conduisais au déclin du jour sur les vieux ponts chers

à mes songeries; je lui montrais les antiques maisons que ma fantaisie

se plaisait à peupler de Sinibaldos fabuleux, de Clarices de rêve. Je la

présentais aux rives léthargiques, aux recoins obscurs et ruineux, comme

un jeune amant introduit dans un cercle de parents et d’amis la nouvelle

épousée.

«Certain soir, sous la porte sinistre du Ghetto, je lui parlai de

Shylock et de Yessica; et, ô surprise! le grand génie barbare qui

m’avait tant choqué par ses bizarreries soudain se révéla à mon âme

latine dans toute sa beauté, dans toute sa puissance! Je relus le _Songe

d’une nuit d’été_, le _Roi Lear_. Puis je m’en retournai au plus tendre,

au plus étrange, au plus blessé; je relus _Julie_, les _Confessions_. Eh

quoi! me disais-je, ce Shakespeare, ce Rousseau! n’ont-ils donc jamais

tenu un caillou dans leurs mains? En vérité! Comment donc s’y sont-ils

pris, ces grands amants de la Nature, pour ne pas pénétrer l’amoureux

principe de leur Immortelle? Pourquoi, étant si simples et si forts,

n’ont-ils pas su ou osé suivre jusqu’au bout leur sublime sentiment,

établir la suprême Identité, et Le reconnaître, Lui, Lui tout entier,

dans leur amour humain? Je mis la première partie des _Confessions_

entre les mains de Manto. Notre tendresse commune envers le Génevois

resserra les liens de notre amitié.

«Un soir nous entrâmes à San-Maurizio. L’église était déserte. Une

grande terreur s’éleva dans mon sang. Je saisis les mains bien-aimées:

«Voici l’Épiphanie, voici l’Épiphanie! A genoux, Clarice! Car le voici,

Lui, Lui Père dans les cieux sans fin, Fils sur la terre bornée, Esprit

de Vérité, amour du Père au Fils, amour du Fils au Père, amour de

l’Amour! L’Amour unique en face de soi-même! A genoux, à genoux! Car il

est là, terrible de pardon, sous nos regards de Gentils!»

«Que vous dirai-je encore, chevalier, du singulier état où je trouvais

mon cœur? Comment vous le dépeindre avec des mots profanes? Je ne suis

pas un saint, et même dans le plus fort de mon amoureuse exaltation il

s’en manquait bien que je me trouvasse en l’état de grâce. Hélas! non;

la pluie n’était pas ma sœur, le vent n’était pas mon frère; mais je

disais au vent: «Doux frère de Clarice»; et je disais à la pluie:

«Tendre sœur d’Annalena!» Les choses les plus étrangères à la jeunesse,

à la beauté; les objets les plus éloignés de l’amour me rappelaient sans

cesse à la mémoire ma belle, ma jeune, mon amoureuse. Séparées de sa

tendre image, la nature et la vie perdaient leur signifiance.

Feuilletais-je quelque antique in-folio de bibliothèque oubliée? le

parfum de sa moisissure me faisait songer à une Annalena aux atours de

jadis, à une Clarice des temps défunts.

«Certain jour, je mis la main sur un livre des plus singuliers: _Les

Pratiques de l’Année sainte du Frère Martial du Mans_, religieux

pénitent. Je m’engouai aussitôt de cet ouvrage séraphique. Certes, je

rougis de mon indignité; mais je pris garde que l’amour de la créature

m’enseignait l’adoration du Créateur, du Père de toutes choses. Je

disais quelquefois à ma très belle de l’air le plus sérieux du monde:

«Eh! quoi, chère tête! ces frimas ne finiront-ils donc jamais? Pourquoi

ne voulez-vous pas faire le printemps?»; ou bien: «Je suis las de

dormir, ma toute tendre; daignez dire de grâce: «Que la lumière soit!»;

ou bien encore: «J’aurais telle ou telle chose à dire ou à demander à

mon ami Stanislas. Ordonnez à Sa Majesté de comparaître

sur-le-champ!»--Mon cher amour frappait des mains, riant aux éclats; je

finissais moi-même par sourire; néanmoins, mon âme demeurait grave;

l’amour, le divin amour et la confiance dans l’amour demeuraient gravés

au profond de mon âme. Car je voyais en ma Clarice une personnification

de la toute puissante Nature dont l’essence est Amour; car mon Annalena

m’était comme un reflet de la Révélation. Je reconnaissais en elle tant

ma tendresse et ma joie que ma douleur et ma pitié; oui, son amour

m’enseignait à prendre en pitié et la jeunesse et la beauté, et la joie

et la volupté. «Que la pitié soit ma sagesse unique; que mon amour

parfait de la création soit mon amour de Dieu!» Tout mon corps était

envahi par le cœur, et mon cœur pantelait d’amoureuse pitié.

«Toutefois, j’avais encore des heures de doute et d’abattement; car,

pour accoutumé que je fusse aux mouvements capricieux dont mon

hypocondrie était l’origine, j’éprouvais toujours quelque surprise à mes

accès de commisération fébrile et irréfléchie; et, tout en m’abandonnant

à l’étrange bizarrerie de mon naturel, je tâchais à pénétrer le mystère

de cette singulière compassion pour une créature comblée des plus

précieuses faveurs du destin. Les réflexions que je fis à ce sujet

eurent pour effet d’abattre pour quelque temps ma dévorante exaltation.

Les amours humaines, chevalier, sont mélangées de méfiance, de crainte

et de mépris, et ce que nous appelons pitié, n’est, le plus

ordinairement, que notre mépris de ceux que nous aimons. Nous savons

trop bien ce que signifie notre pitié du prochain pour ne pas redouter

d’être pris en compassion à notre tour. Astarté et Asmodée sont

aujourd’hui encore les princes de notre pitoyable amitié. Le mépris

empoisonne notre compassion tout de même que le désir du châtiment

corrompt notre souci de la justice; car, entre nous soit dit, rien ne

ressemble moins à l’amour de la vertu que la sinistre et pusillanime

ardeur qui nous porte à éliminer du corps social tout ce qui nous en

paraît menacer la douteuse harmonie. L’office du magistrat n’est, en

quelque sorte, qu’un tribut que nous payons au prince de ce monde, au

père du mensonge; le geôlier et le bourreau suffiraient à l’idéal de

justice de la plupart d’entre nous; car, non contents de passer en

férocité le tigre, en ruse le renard et la vipère en venimosité, nous

avons su encore ajouter à ces avantages bestiaux la vertu purement

humaine qu’est l’esprit de vengeance. Passé l’âge de trente ans, la

plupart des humains ne sont guère autre chose que des survivants par

esprit de vengeance. Nous nous vengeons du mal que l’on nous fait; nous

nous vengeons aussi du bien que nous faisons; et voilà pourquoi notre

vie ressemble si fort à un tas de gadoue arrosée de sang. Amour, oubli

des fautes, pitié! Toute la grandeur possible, toute la bassesse réelle

de l’homme! Que votre pensée s’arrête un instant sur le mystère adorable

et terrible du sentiment pur, et vous aurez une vision parfaite de

l’affreuse barbarie dont les ténèbres nous environnent de toutes parts

après dix-huit siècles d’effort chrétien. Hélas! jusques à quand nous

faudra-t-il attendre le retour de Celui qui doit communiquer aux

faibles, aux moroses, aux contrefaits de l’esprit et de la chair, un peu

de sa glorieuse pitié, de la force, de la joie, de la beauté même? Quand

donc apprendrons-nous à plaindre la Joie et la Beauté?

«Ainsi, je doutais quelquefois de ma compassion; cependant l’amour de

l’amour ne m’abandonnait jamais. Je n’avais souci d’aucune chose de ce

monde que de ma tendresse. J’aimais en Annalena jusqu’au mystère profond

qui enveloppait son passé. Je ne connaissais rien autre chose de sa vie

que les quelques aventures galantes dont elle avait consenti à me faire

confidence au début de notre liaison. Quant au reste, elle mettait à le

tenir secret un soin qui égalait la prudence de son frère Alessandro. Ni

le sentiment délicat qui la portait à cultiver les arts dans un âge si

tendre, ni la sagacité qu’elle faisait paraître au milieu de

circonstances si singulières, ni l’air de décence, enfin, qu’elle se

savait parfois donner dans une condition si particulière; aucune de ces

qualités de cœur et d’esprit ne me surprenait tant que ce contraste et

de l’étourderie qu’elle montrait dans ses confessions d’amoureuse et de

l’habileté avec laquelle elle éludait toute question pouvant avoir trait

à sa naissance, à ses parents ou aux premières années de sa vie. Au

reste, la preuve que je lui donnai bientôt de mon naturel jaloux et

quelque peu brutal ne fut sans doute pas pour la faire incliner aux

épanchements. Tant de réserve sur un sujet si bien fait pour éveiller

une tendre curiosité, ne laissa pas de me donner du dépit dans le

commencement; toutefois, je m’accoutumai bientôt au mystère qui

environnait mon étrange félicité, et je finis même par y découvrir un

charme des plus troublants. Car une seule et même loi régit et notre

adoration de Dieu et notre tendresse pour l’homme; l’aveugle abandon au

sentiment et la sage soumission à l’inconnu entrent pour des parts

égales et dans l’une et dans l’autre, et jamais nous n’aimons mieux

qu’alors que nous entendons mal; à cause que l’impossibilité d’acquérir

une chose pour l’obole de la raison nous rappelle à la mémoire le

merveilleux trésor de sentiments que nous portons dans nos cœurs.

L'Amoureuse Initiation · 第 4 / 13 段