«Les propos que nous échangions ne différaient que peu, sans doute, des

entretiens courants de la bonne compagnie; néanmoins, j’y découvrais à

tout moment quelque charme inconnu, quelque signifiance nouvelle. Ma

raison vaincue était morte, j’étais devenu tout cœur, et ce grand cœur

libéré palpitait des genoux au cerveau. A chaque fois que je tente de

préciser, par le moyen d’un rapprochement sensible, l’état d’exaltation

où je me trouvais alors, ma pensée s’arrête sur ces aveugles-nés que le

Verbe du Dieu d’amour inonda soudain de lumière. J’étais plein de

surprise et, dans le même temps, une grande confiance s’élevait en moi,

plus neuve que tout étonnement, plus puissante que toute terreur. Mon

regard venait d’acquérir le pouvoir de pénétration. Je levai les yeux et

je connus l’univers d’amour, ce ciel sans fin qui, une heure encore,

était le champ de ténèbres de ma cécité. Je contemplais le jardin de

merveilles de l’espace avec le sentiment de regarder au plus profond, au

plus secret de moi-même; et je souriais, car je ne m’étais jamais rêvé

si pur, si grand, si beau! Dans mon âme éclata le chant de grâces de

l’univers. «Toutes ces constellations sont tiennes, elles sont en toi;

elles n’ont point de réalité en dehors de ton amour! Hélas! combien le

monde apparaît terrible à qui ne se connaît pas! Quand tu te sentais

seul et abandonné devant la mer, songe quelle devait être la solitude

des eaux dans la nuit, et la solitude de la nuit dans l’univers sans

fin! Comme tu as souffert et comme tu as fait souffrir! O homme! ô

homme! Quelle est la douleur des ténèbres dans l’être frappé de cécité!»

«Alors je ramenais mon regard sur Clarice-Annalena, et mon âme enivrée

reprenait aussitôt: «Vois, elle est belle et elle est la vie! Ne la

méprise pas, ne lui demande pas trop; car elle ne sait pas ce qu’elle

donne. Presse-la tendrement, regarde-la amoureusement, parle-lui

doucement, n’approfondis rien; car elle est la vie: et elle ne sait pas

qui elle est. Le véritable amour est unique, et bientôt il se retrouvera

seul en face de soi-même. Elle, elle n’est que la vie: chéris-la, car

ses moments sont comptés. Hâte-toi de l’aimer, car il se fait tard dans

le jour du monde. Oublie qui elle est; elle a des yeux, et une bouche,

et une voix, et un sexe; elle est la créature de l’amour, la créature de

ton amour. Si tu la juges, tu seras jugé. Si tu l’aimes, tu seras aimé.

Si tu l’abandonnes, l’amour se voilera la face et tu retourneras à

l’impossible néant. Rien n’est impur en elle, car son maître est le

maître de cette nuit, et de cet instant, et de ta tendresse. Est-ce une

petite menteuse? Le contradicteur a-t-il soufflé sur elle? L’amour est

venu, l’amour a guéri, l’amour a sauvé.»

«La nouveauté de mon sentiment s’enivrait de la jeunesse de toutes

choses. Le charme mystérieux de l’heure et l’aimable solitude du lieu ne

pouvaient que hâter le premier épanchement d’une âme amoureuse. Nous

étions environnés des plus singulières plantes de l’Asie et de

l’Afrique; les constellations harmonieuses du printemps brillaient d’un

tendre éclat au-dessus de nos têtes; aux soupirs de la brise, au

bruissement de l’eau venaient se mêler les câlines chuchoteries de

l’universel amour. «N’as-tu pas mille grâces à me rendre», reprenait

l’esprit mystérieux de la nature même; «tes vœux les plus secrets

n’ont-ils pas été exaucés? Les îles Bienheureuses n’ont-elles pas flotté

à la rencontre du navigateur confiant? Ne sais-tu pas, maintenant, que

l’Atlantide est, de toutes les terres, la plus proche? O mortel fortuné

qui viens de conquérir ta douleur et ta volupté, ta joie et ta

mélancolie!»

«La lune brillait très haut dans le ciel; le ciel, la terre et mon

esprit s’enivraient de son étrange clarté comme d’un vin d’éternité et

d’amour. Sublime et douloureuse beauté des choses imparfaites!

Mélancolie et joie, volupté et douleur! Elle avait goûté des plus

coupables amours, celle que j’eusse voulu connaître rayonnante de

virginité! Les ailes brisées de mon archange traînaient dans la boue de

sang et de larmes de la vie. Un grouillement d’affreuses salamandres

remuait la cendre de son passé; la reine de mon destin, monsieur le

chevalier, la reine de mon destin était une gourgandine!

«Un sourire troublant se jouait sur les lèvres d’Annalena. Des causeuses

vénérables et discrètes meublaient les quatre coins d’une galerie

attenante. J’attirai la Mérone sur mon cœur, je la renversai sauvagement

et je la pris, dans une posture inimaginable, avec délice, tristesse et

dégoût. Des lambeaux de sérénades lointaines nous arrivaient par

instants sur l’aile du zéphyr.

«Quoi qu’il en fût, je recommençai ma vie. Oui, chevalier! je vécus, moi

Pinamonte, moi Brettinoro, des heures, des jours, des mois. Rapides

heures, jours parfaits, mois éphémères! Et je fus aimé,--eh oui, par une

étrange bizarrerie du sort,--je fus aimé du meilleur et du pire amour.

Être, ou même seulement se croire sincèrement aimé d’une femme déchue,

goton des champs, fille des rues ou intruse des palais,--c’est peut-être

encore ce qu’il existe de plus curieux, de plus riche en joie et en

douleur, de plus empoisonné de compassion dans cette gueuse de vie.

«Je n’étais ni jeune ni beau; toutefois, ma fantasque personne n’était

pas sans quelque agrément. La Mérone était d’une mélancolie égale à la

mienne; elle appartenait à l’espèce de femmes qui trouvent plus

d’agrément à la laideur d’un amant bel esprit qu’à la beauté d’un

galantin vulgaire; nos penchants naturels s’appariaient à merveille. Au

surplus, j’étais Brettinoro, Benedetto et Guidoguerra, et les restes de

mon patrimoine me permettaient encore de faire honnête figure dans le

monde. Bref, je pouvais croire à la sincérité de la Mérone sans trop

donner dans le ridicule des roquentins.

«Il ne fut bientôt question, dans les palais de Venise, que du goût dont

la comtesse de Sulmerre s’était prise pour moi. Nos noms étaient sur

toutes les bouches. J’étais devenu l’hôte assidu d’une arche de rêve

ancrée à la torpeur de la riva Dell’ Olio. Les heures sonnaient, des

bruits d’avirons approchaient, s’éloignaient, mouraient. C’était le

jour, puis c’était la nuit dans les hautes fenêtres troubles

d’autrefois. Je connus toutes les ivresses de l’amour et toutes les

souffrances de la jalousie. Maintenant la vie était là, tout près de

moi, et le temps n’était plus; et ce temps disparu mangeait ma vie. La

passion affamée engloutissait mes heures, mes jours.

«J’aimais. J’étais jaloux de mon propre corps, de l’inconscience des

pâmoisons, du souvenir des voluptés inavouées, inconnues, oubliées, de

la possibilité des trahisons inaccomplies. Je dressais des listes de

suspicions et de vengeances. Je haïssais le souffle d’Annalena, je

maudissais la vie de mon unique. J’eusse voulu pénétrer vivant dans le

paradis fermé de ses songes, dans l’enfer méfiant de ses pensées, de ses

désirs, de ses souvenances. Je m’abîmais dans des méditations sans fond

sur le sens secret de ses mouvements, de ses inflexions de voix, de ses

parfums. Je me prosternais devant ses attitudes les plus abjectes, les

plus bestiales; j’analysais froidement le goût de sa chevelure, de ses

larmes, de son sexe. Je scrutais follement l’horizon d’au delà de ses

yeux. Il m’arriva d’ouïr, au milieu des plaintes de sa luxure, le Nom

suprême, le balbutiement de l’Absolu! Mes mains maigrissaient, mes yeux

me devenaient étrangers, les miroirs se troublaient à ma vue, les

gémissements des portes se racontaient, au crépuscule, mon histoire.

Puis... puis la tête de l’ensorceleuse s’endormait sur mes genoux, et ma

raison oubliait toutes choses, et mon âme se dissolvait dans le septième

néant de la joie.

«A ces cruels soucis venait souvent se joindre le regret tardif et

quelque peu ridicule d’avoir supplanté Labounoff. Pour dire le vrai,

j’ai toujours tenu pour fort peu de chose la soi-disant amitié que je

portais au prince; cependant il n’est rien de plus tyrannique en ce

monde qu’un sentiment mélangé de compassion et de mépris. Malgré qu’il

connût parfaitement mes rapports avec Annalena, jamais il n’en fit aucun

semblant, se gardant de rien laisser paraître d’un dépit que tout autre

eût témoigné à sa place. Il ne jugea pas même à propos d’interrompre ses

assiduités; fort souvent je le rencontrais chez mon amie, et la hâte

sincère qu’il mettait, d’abord que je paraissais, à prendre congé d’elle

pour s’avancer vers moi d’un air riant, m’entretenait dans la pensée

qu’il n’avait point trop pris son infortune à cœur, ou bien qu’il

s’était plu, selon le précepte des Slaves, à sacrifier l’amour à

l’amitié.

Pour ce qui est de propos qui eussent quelque trait à notre aventure,

nous n’en échangeâmes qu’une fois, et cela dans une circonstance fort

particulière. Certain jour, notamment, que je promenais ma sotte

mélancolie à travers les quartiers populeux de Venise, j’eus la surprise

de reconnaître, à l’entrée du tortueux calle Selle Rampani, une

chaise-brouette aux armes du boyard. Je m’engageai dans l’étroit passage

de l’air le plus indifférent qu’il me fut possible d’affecter, et

bientôt j’y aperçus mon Moscovite, d’un côté soutenu par Alessandro

Mérone et de l’autre par l’un des moujiks de sa suite. Un essaim de

polissons et de bambines tourbillonnait autour du groupe bizarre. La

trogne de monseigneur me parut plus illuminée que de coutume; son

exaltation s’épanchait en propos orduriers; la perruque de travers,

l’épée entre les jambes, il s’avançait d’un pas incertain et

brandissait, avec une déconcertante fureur, le corset de la belle qu’il

venait de quitter. Ma première pensée fut de donner du jeu à mes longues

jambes d’éternel fuyard; mais le maudit biberon m’avait déjà aperçu, et,

ce qui me surprit davantage, reconnu et hélé à travers trente-six

jurements. Force me fut donc de faire à mauvais jeu bonne figure. Je

saluai l’importun du plus hypocrite de mes sourires, et, sans délibérer

un instant, je me précipitai avec désespoir dans l’abîme grondant de son

sein. «Par Hercule et Labounoff!» criait l’énergumène, en pressant ma

tête entre ses grosses mains ainsi qu’il eût fait d’une grappe; «par ce

ciel étoilé» (c’était au plus fort de la chaleur du jour), «oui, par cet

Orion lumineux et cette Ourse éclatante qui s’arrondissent au-dessus de

nos têtes! Par le mal que Christophe rapporta du nouveau monde, je jure

que mon cœur est pur de toute malice et que le ressentiment jamais n’est

entré dans mon âme. Eh là, Pinamonte, innocente colombe! Quelle folie

est la tienne de m’éviter, que dis-je? de me fuir comme tu fais? Tu es

aimé, traître? Tu es heureux, bourreau? La belle affaire, en vérité! Ce

sont là plaisirs et triomphes de ton âge. (Le cruel me flattait.)

J’aime, sache-le bien, j’aime, j’adore en toi le favori de la fortune et

de l’amour. Tel fut mon propre destin; car, entre nous soit dit, n’était

le caprice de mon auguste maîtresse... Suffit.--Ah! Alessandro, âme de

bardache, cœur dénaturé! Baise sur-le-champ le tendre ami de la belle

des belles! Baise-le sur-le-champ, chien, si tu veux avoir la vie sauve.

Baisez-vous tous, maroufles! Du plus grand au plus petit, du plus bel au

plus laid et, qu’au défaut de l’amour, un peu de salacité du moins me

vienne réjouir l’âme! Viens! Viens sur mon cœur, Sandro, mon mignon, mon

brigandeau, mon petit orphelin! Viens! Faisons serment de servir sans

cesse le comte-duc en ses amours! De l’y aider de tout notre pouvoir!

(Ah! morbleu, qu’ils m’y aidèrent bien par après!) Je meurs de soif,

Sandro, Sandrinetto! A boire! Holà, Basile, Ivan, Platon! A boire

sur-le-champ, ou je besogne vos mères!--Ah! mon pigeonneau, mon

Pinamontino céleste, que tu t’es cruellement mépris sur mon compte! Et

que tu connais peu le cœur des Slaves! Donne-moi la main. Peste soit

des petites colombes de gueuses!--Les roses de ma vie sont

fanées,--poursuivait-il d’une voix rauque entrecoupée de rots et de

hoquets;--ma tête a la couleur des frimas. (Et sa perruque volait au

ciel.) Je n’ai plus que des passions de grand-père. Me cacher derrière

un mur; faire sauter sur mes genoux un bambin et sa petite sœur; voilà

ce que j’aime, voilà ce qui me réconforte. Car je suis poète à ma façon,

monsieur de Brettinoro; et j’ai, malheureusement pour moi, le cœur fort

sensible.»

«A ce moment, une fontaine de vomissements jaillit des grosses lèvres du

mascaron. Alessandro et les gens de sa suite l’empoignèrent alors

brutalement et le poussèrent dans la chaise; et, tout aussitôt, versant

l’immondice par les fenêtres dorées, la lourde vinaigrette partit à

grand fracas, au galop d’un moujick échevelé et rieur.

«Quelque ridicule que fût cette aventure, bientôt elle devint pour mon

esprit anxieux un sujet de nouvelles tourmentes. Je me mis à tourner et

à retourner de mille façons les propos du sentimental ivrogne; je

m’embrouillai dans des considérations sans fin sur la conduite que

j’avais tenue avec lui; et, en fin de compte, je m’accusai stupidement

de traîtrise et de lâcheté! Car l’égoïsme et l’amour se mêlaient si bien

dans mon sentiment, qu’il ne m’était plus possible de discerner si

j’étais l’esclave insensible de l’un ou le serviteur plein de fidélité

de l’autre.

«Un des bienfaits de mon amour fut de me réconcilier avec les hommes.

Une force inconnue,--aimable, douce force!--me guida, au déclin d’un

beau jour, vers la place Saint-Marc houleuse et bigarrée; et je me jetai

avec une tendre insouciance dans une mer de ruffians, de Levantins, de

petits-maîtres, de laquais, d’appareilleuses, de filles, de

bouquetières, de marchands de fruits confits et empalés comme

grenouilles, d’aventuriers de tous pays, de dévoyés de toutes sortes, de

polissons de tout âge et de pigeons de toutes couleurs. Ciel! que

d’infamie, que de mensonge, que de dégoût! Comme la vieille vipère

frétillait dans mon sein! Mais que les lèvres dévouées de l’amour

étaient fraîches sur la morsure enflammée! J’étais plein d’étonnement,

de colère et de désir. Quand donc viendra-t-il, le jour promis, le jour

de tous les jours où le solitaire, se penchant sur la foule des hommes,

se sentira ému dans ses entrailles comme à la vue de la mer ou de la

forêt? Pourquoi faut-il donc que des océans d’arbres et de vagues se

fondent en un chant d’amour révélateur, et que cent humains assemblés

suffisent à faire le plus absurde, le plus haineux des monstres? O

paisibles troupeaux! Fleuves de lente blancheur au déclin des collines!

Combien vous êtes plus près du cœur de Dieu! O docile harmonie des

grands vols migrateurs, là-bas au plus voilé du ciel marin, quel esprit

d’ordre et de beauté t’anime! Êtres vils et cruels, puanteur de la

création! Quand nous sommes trois, l’Amour est encore parmi nous; mais

que nous soyons trente, aussitôt l’autorité d’un maître terrestre

s’impose. Et quand nous sommes cent mille, notre nom est État et notre

vie abomination. Souffrance et lâcheté hargneuse en bas, insolence et

cruauté en haut; le père devenu tyran, le disciple inquisiteur, le

guerrier instrument du mensonge, de l’orgueil et de la rapacité; et

là-bas, tout au fond, l’énorme, l’inconnu, l’obscur, l’indéfini fait

d’un sanglot de prostituée et d’une pâmoison de vierge; d’une chute

d’oboles sur les tables du changeur et d’un râle de pendu; d’un éclair

d’épée et d’un cri d’enfantement!

«Hé là! me reprenais-je soudain en riant; non, non, trois fois non, ami

Pinamonte! Ta colère et ta tristesse ne sont plus de saison. Et que je

t’y prenne encore, mons l’hypocrite, à faire le rodomont! Qu’est-ce

donc, dis-moi, que cette petite colère qu’étouffe une envie grande de

rire? Est-ce bien l’humanité d’aujourd’hui qui te fait répugnance? Ne

serait-ce pas plutôt l’humanité d’hier? Bah! Pinamonte, petit être léger

dans la brise du matin, mignonne créature de mai, insoucieuse et

dansante, une grande faim d’amour s’est éveillée dans tes entrailles;

vois, juge, pèse: le monstre de la vie est devant toi, tout mensonge,

tout laideur. Avale-le! L’infinie sagesse l’a mesuré à ta faim;

avale-le, te dis-je, avale-le sur l’heure! Va, ne crains rien, tu le

digèreras! Eh quoi! sitôt dit, sitôt fait? Ton dégoût! En vérité! Ton

dégoût! La belle affaire! Sache qu’il n’est qu’un dégoût, un seul: celui

que nous donne notre impuissance à attaquer, à vaincre, à dévorer, à

digérer le grand ennemi en embuscade au fond de nous-mêmes. Mais les

temps sont changés; tu as attaqué, tu as vaincu, tu danses sur le

cadavre dégonflé de ton orgueilleuse et sotte faiblesse; tu t’aimes, tu

penses et tu parles vrai, tu es l’amant de l’homme!»

«Ainsi donc, affolé de sagesse, je fendais la lourde vague humaine,

mêlant au formidable cantique de l’univers le petit son aigu de mon

hypocrite ricanement. J’aimai bientôt cette palpitante odeur de fleur et

de gadoue exhalée par notre surprenante engeance. Je finis même par

m’habituer à la folie de l’orgueil et du mensonge. Ces choses finiront

bientôt, disais-je en mon cœur; elles finiront dès qu’il plaira au grand

Amour qu’elles finissent. Il sait ce qu’il reste à faire, il sent ce

qu’il reste à faire, il fait ce qu’il reste à faire. Cette absurde

canaille est pleine d’inconsciente tendresse; aimons-la. N’a-t-elle pas

été condamnée hier, ne va-t-elle pas disparaître demain? Aimons,

enivrons-nous! Lui, Lui seul est resté; Le voici; Il arrive; la pierre

de Jérusalem brille dans sa main!

«Ainsi j’allais; mon ombre de héron anxieux se prit bientôt d’amitié

pour le pavé de la Piazzetta, pour les colonnes du palais ducal, pour

les dalles rafraîchissantes de Saint-Marc. Des flagorneurs surent

m’intéresser par d’habiles balivernes. Ma bourse disparut d’abord, mes

breloques la suivirent de près; je ne fis que rire de ces mésaventures.

Malheur aux sots et aux distraits, répétais-je en manière de

consolation. J’adressai plusieurs fois la parole à des fillettes jolies

et mouchées. Ma montre s’évanouit comme un songe, ma tabatière se

dissipa comme une brume légère; les boutons d’or de ma veste me furent

eux-mêmes arrachés en toute douceur.

«Je n’en continuai pas moins mes sentimentales promenades de ganache.

Les choses m’inspiraient une curiosité intense; bientôt ma tendresse

pour Venise égala mon amour d’Annalena. Dans mon esprit, la Femme et la

Cité se fondirent en un seul être. Au reste, est-il deux choses au monde

mieux faites pour se comprendre et se fondre l’une en l’autre que la

divine passion et l’archangélique Venise? Qui donc, s’arrêtant par une

nuit de lune sur le ponte della Paglia, ne se laisse pénétrer de cette

vérité consolante et sublime qu’il n’est point, pour l’amant du Beau, de

rêve auquel ne corresponde une réalité?

«Et qui donc a pu contempler les rios pâles et dormants, les purs palais

aux attitudes d’orphelins, et le large, le tout-puissant Molo ébloui,

sans reconnaître à ces fraternelles choses la mélancolie de sa

tendresse, le frisson de son souvenir et le tragique soleil de son

amour?

«Escabeau velouté pour les genoux de la prière, palais d’ambre, de

myrrhe et d’azur de la tendresse, Venise est aussi le lacrymatoire

précieux de toute l’amoureuse douleur humaine, et le ciel qui se mire en

elle a la pâleur des dernières heures et l’immobilité prostrée des

séparations.

«Ici, la sauvage nostalgie illumine de ses pleurs la face de l’ignominie

et les yeux de la cruauté même; et quand l’île flottante de

Saint-Georges se découpe en noir de mort sur la pourpre du vent, et

quand l’orage gronde sur la chancelante cité, c’est le hideux Shylock,

suffocant d’amour et de haine, qui appelle dans le soir Yessica

disparue. Et cette Venise à l’âme déchirée, cette dominatrice

d’autrefois aux atours salis de reine de carnaval est aussi une Venise

câline, féline, roucoulante; et quiconque aime à coqueter avec la

mélancolie ou à lutiner la douleur comme une fille, se plaît aussi à

promener, dans les ruelles lépreuses et galantes, le mensonge d’un habit

rose et d’une fleur nouée par la tige à la poignée de l’épée. Et cette

Venise parfumée des poivres du Levant est aussi une manière de Rome

efféminée pour le culte de dulie; et quand ses cloches au doux gosier de

communiantes d’autrefois entonnent le cantique bleu-gris des soirs,

elles nous rappellent de singulière façon qu’il plut jadis à notre

maître l’Amour de naître d’une petite vierge très humble et très

adorable. Et cette Venise malade de tendresse est aussi la sœur des

saintes langoureuses et troublantes; et quand l’or d’une lune mûrissante

doucement s’y repose sur l’épaule d’une tour inclinée, vous songez à

Marie-Madeleine tout essoufflée sous le fardeau de l’urne aux pieux

parfums.

«Trop noble pour être courtisane, trop gracieuse pour être mère, Venise

l’Ensorceleuse est amante et seulement amante; belle à faire pleurer,

elle connaît, au par-dessus, le pouvoir des vieux charmes païens, et

elle se plaît à régner sur nos cœurs par le mystère autant que par la

grâce. C’est que, puissante comme Vénus, comme Vénus elle est née des

mers, attestant de la sorte, une fois de plus et pour toujours, que tout

symbole a une chair, tout songe une réalité. Et comme elle sent, elle

notre œuvre suprême, qu’il ne peut être rien de plus cher au Dieu

d’amour que ce miroir de beauté et de tendresse que l’homme lui tend

humblement dans ses pauvres mains laborieuses, déchirées par la pierre

et le métal; comme elle sent cela, elle l’ouvrage palpitant de nos

mains, elle contemple avec confiance la splendeur des choses éternelles,

et tendrement elle soupire: O cieux, ô mers! Et vous, jours, et vous,

nuits! Chair indestructible de l’universel amour! Moi la mortelle, la

craintive et la pantelante, moi la créée, je suis votre égale en

sainteté!

«Ainsi Pinamonte se réveilla un matin amant de deux belles à la fois! Je

donnai comme sobriquet à ma très douce le nom délicieux de la ville; à

la ville, le nom suave de la très tendre. Tout ce que je portais dans

mon cœur, tout mon trésor sentimental de douleurs et de joies me venait

de la grande Dogaresse de pierre émue et d’eau féée; il m’eût été aisé

de fuir les dénigreurs et les rivaux qu’elle abritait dans son sein, et

de décider la Mérone à me suivre; cependant, je succombais à la crainte

superstitieuse de séparer mes chères jumelles et de ravir à la serre

enivrante la fleur de passion que j’y avais vu éclore.

«Certain jour, en flânant sous le regard voilé des mille fenêtres de la

place, je sentis tout soudain les yeux de l’Amour sur moi, et je baissai

respectueusement la tête. O beauté! O rose puissante et suave, par

l’Amour offerte à l’Amour! O beauté, Dieu s’adorant soi-même! Peux-tu

faire autrement que d’être un signe mystique en tes moindres

manifestations? Le cœur tout plein d’une angoisse délicieuse, je

dirigeai mes pas vers le palais, grande fleur de tendresse aux mille

tiges dédoublées; et je me pris à embrasser follement l’une des colonnes

inférieures, et la pulsation du sang humain se fondit de la sorte avec

le battement du cœur de la pierre énamourée. Car l’amour, monsieur le

chevalier! l’amour habite le cœur des pierres, et c’est avec un pauvre

galet tout pénétré de tendresse et ramassé sur un rivage solitaire que

les dents du Mensonge et de l’Orgueil seront brisées au jour des jours.

«Le malheur voulut que Labounoff me surprît un soir, à

Sainte-Marie-du-Salut, baisant humblement la poussière de la dalle. Mon

tendre secret fut divulgué; toute la ville en fit des gorges chaudes. Je

regardai les rieurs et me pris à rire plus fort qu’eux. Quoi de plus

divertissant, en effet, que le spectacle d’une pierre pénétrée d’amour,

et d’un sot moqué par le polisson d’Arouët!

«Une autre fois, plongé dans quelque méditation passionnée et saugrenue,

je demeurai planté durant une bonne couple d’heures devant un étalage de

pharmacopole: le soleil se jouait aux couleurs charmantes des

ipécacuanas, et le diable, dans la voix de l’apothicaire, me soufflait

que j’avais devant moi la Riva des Schiavoni incendiée par un magnifique

soleil couchant: «Comme vous voilà près, à cette heure, de ces tendres

et ravissants mystères! L’amour vous a régénéré, guéri, sauvé; la

passion a fait de vous le confident de la nature, mon cher Pinamonte!

Comme vous aimez les choses! Comme les choses vous aiment! Toute cette

splendeur étalée sous vos yeux est l’ouvrage de l’Amour; et cet Amour

éternel et sublime est tout entier en vous. Hé! que dis-je? N’êtes-vous

pas vous-même ce puissant amour, cet éternel créateur? Cette Venise

pâmée et chatoyante n’est-elle pas un rêve d’amant, votre rêve d’éternel

amant? Ah! Pinamonte, je me prosterne devant ta puissance; je te livre

l’Enfer; tu as triomphé, Créateur! Devant tes pas, l’aile ténébreuse du

Contradicteur se traîne dans la poussière. Tu as vaincu, Amour! C’en est

fait du Mensonge! Le Mensonge n’est plus! Voici la sublime harmonie du

premier jour!»

«Sur ce, je me réveillai de mon extase, chevalier de mon cœur, et je

repris mon chemin avec dix ou quinze écus de drogues dans les poches de

mon habit. Je ne trouvai rien de plus ingénieux, pour me débarrasser de

ce fardeau chimique, que d’en saupoudrer des balayures de cuisine

déposées au pied d’un mur; et ce fut encore un des plus beaux miracles

de l’Amour de donner, par le moyen des splendeurs tendres de sa ville

benjamine, le cours de ventre à tous les chats de la paroisse

Santa-Maria-Zobenigo!

L'Amoureuse Initiation · 第 3 / 13 段