sensation d’apaisement qui me pénétra à la vue des palais songeurs et
des eaux assoupies me parut de fort bon augure pour mes ténébreux
projets de loup-garou. Retraite paisible et vieillotte, nostalgie
artificielle d’un passé historique, antérieur à celui dont le souvenir
nous tourmente; amitié, enfin, de quelques livres graves et d’une âme
humble et fidèle, je ne connais point d’autres remèdes à la mélancolie.
Tout fier de me voir mener à bonne fin mon héroïque résolution, je
consacrai quelques jours à la visite des lieux chers à ma jeunesse; en
suite de quoi j’allai frapper à la porte d’une antique maison, tapie au
plus obscur d’un certain calle Barozzi, dont l’aspect sinistre m’avait
déjà frappé lors d’un précédent séjour à Venise. J’aimais surtout la
masure pour l’expression de maussaderie et d’hostilité que je pensais
lire à ses fenêtres poudreuses et grillagées. Je me présentai à la
vieille propriétaire bossue et lunatique. L’éloquence madrée de Giovanni
ne laissa pas que de produire effet sur l’esprit de dame Gualdrada. La
sorcière me céda son antre pour une somme des plus modiques, à la
réserve de deux ou trois pièces fort retirées qui composaient, dans les
combles, son appartement particulier; et je m’installai aussitôt dans
mon sinistre ermitage avec la ferme résolution de ne le quitter jamais
pour aucun autre lieu de ce monde que l’enclos réservé aux morts. Hélas!
je comptais pour trop peu la faiblesse de mon cœur.
«Je goûtais depuis six mois les dangereuses douceurs de la réclusion et
de la misanthropie, partageant mes loisirs, ou plutôt ma mélancolique
oisiveté, entre le vide de la métaphysique et le néant de mes essais
artistiques ou littéraires, lorsqu’un soir, affriandé par une tendre
bouffée de brise molle d’avril, je me laissai succomber aux tentations
du monde extérieur et descendis, avec le fidèle Giovanni, à l’obscure et
silencieuse ruelle dont j’étais devenu l’invisible habitant.
«Je venais de faire quelques pas à peine sur le pavé délabré, quand tout
à coup, du calle Scuola dei Fabbri, je vis déboucher la grotesque figure
du prince Serge Labounoff, vieux compagnon de débauche du temps que je
faisais la belle jambe à la Cour de la Sémiramis du Nord. Je m’étais
sottement engoué, certaine nuit d’ébriété, de ce lourd bonhomme sans
monde et sans talent; et j’ai bien souvent maudit, depuis lors,
l’importun hasard qui durant ma courte carrière de diplomate s’était plu
à me le jeter dans les jambes à Londres, à Hambourg et à Paris. Me
trouvant trop près du danger pour songer à prendre la fuite, je me
résignai tristement à l’héroïsme et continuai mon chemin. D’abord qu’il
m’aperçut, l’exubérant et replet boyard leva au ciel, à plusieurs
reprises, ses bras rondelets de nourrice moscovite et me héla d’une voix
de tonnerre par cinq ou six de mes noms, accompagnés d’autant de jurons
et de crachements; après quoi, me serrant sur son cœur et humectant mes
joues de gros baisers avinés, flasques et retentissants, il me hurla
tout contre l’oreille: «A l’aide, par Hercule et Labounoff, à l’aide! Je
me meurs d’amour, aimable Pinamonte! Ah! gardons-nous de troubler, par
la vaine évocation d’une jeunesse sans charme, la joie d’une pareille
rencontre! Peste soit des jours envolés! que l’âze les besogne! Vive le
présent! et le plus longtemps qu’il sera possible; car je meurs d’amour
et aussi de soif!»
«Je me débattais désespérément dans l’étreinte du Scythe et le donnais à
tous les diables; toutefois, je dus reconnaître que le bourreau avait de
fort bonnes raisons d’associer son nom à celui de sa divinité favorite;
car son bras de gladiateur nabot ne me fit grâce de sa fougueuse
accolade qu’après qu’il m’eut fait asseoir de force sur la banquette
crasseuse d’un bordel public où je dus, bon gré mal gré, et tout en
sirotant des rogommes étranges, prêter aux érotiques divagations du
Barbare une oreille plus assourdie qu’attentive.
«C’est une magicienne, aimable petit Brettinoro; une ensorceleuse, une
Circé, une Manto, que la charmante qui m’en a donné dans l’aile. Elle
laisse reposer sur mon visage son regard de Cynthie égarée au royaume
des Ondines, et voilà ma gueuse d’âme qui me quitte, qui s’en va, qui
s’enfuit je ne sais où, telle une somnambule. Ah! fille de gourgandine!
La voyez-vous qui fuit, qui se dérobe, qui réapparaît à l’improviste
ici, là, là-bas? (Et, d’une main velue et gantée de joyaux barbares, le
prince désignait un coin obscur où des marauds avinés caressaient à tour
de rôle les appas pulpeux d’une Margot de carrefour.) Elle parle.
Silence! Elle parle. Silence, palsanguienne! L’entendez-vous, mon tout
aimable Pinamontino? Elle parle: le français avec un accent
d’outre-Rhin, l’italien avec de curieuses intonations rauques d’Espagne.
Elle parle, vous dis-je. Et moi? Ah! pauvre de moi! Je reste muet comme
une tulipe, et je me contemple dans l’éclat de miroir fixé à la coiffe
de mon clabaud, et je garde un silence amoureux et stupide. Car les mots
perdent leur sens dans la barcarolle nocturne et lointaine de sa voix.
Son âge? Elle n’est pas de prime jeunesse--pour nous autres, s’entend;
dix-sept ans, dix-huit, vingt peut-être. Mais laissons cela. Nul ne
saurait dire au juste qui elle est, moins encore d’où elle vient; sa
personne est des plus énigmatiques. Toutefois les portes des plus
austères palais s’ouvrent devant ses pas comme par enchantement. Très
belle? Peut-être. Mais surtout délicieuse, exquise, suave. Et admirée de
tous, et courtisée par les bachelettes elles-mêmes. Veuve d’un
gentilhomme florentin? Espagnole née en Irlande? Elle l’assure, on le
prétend; je le veux croire. Bah! Aventurière, aventurière, direz-vous.
Soit. Admettons-le. Rien n’est même plus sûr. Mais que nous importe, par
Hercule et Labounoff! On la vit débarquer ici il y a quelque cinq ou six
mois, en compagnie de son frère Alessandro, à peine plus âgé qu’elle. Un
curieux personnage, par ma foi! Gentilhomme aux façons d’adepte pipeur
aux dés, au demeurant fort agréable de sa personne, trop agréable
peut-être, car ses façons me font toujours songer aux minauderies des
chevaliers de la Manchette. Mais, encore un coup, passons outre. Malgré
que la friponne m’ait pris en gré et qu’elle paraisse avoir la dernière
confiance en moi, elle met à couronner ma flamme une lenteur qui
désespérerait tout autre que le vainqueur de Catherine. Or je n’en
raffole que plus fort de la gracieuse enfant, de la toute belle colombe
de gueuse; et puisque nul en ce monde n’est tant de mes amis que vous,
il faut absolument que je vous présente au charmant objet de ma braise.
Vous verrez ses yeux. Ses yeux! Vous souvient-il de nos nuits de lune à
Windsor? Vous retrouverez dans les yeux de ma déesse vos chères brumes
pailletées de lune mystique, de lune folle d’amour. Il faut que je vous
fasse connaître ses yeux. Il le faut; je le veux. Ah! vipère de colombe!
ah! trop aimable drôlesse!»
«Je n’entreprendrai point de vous rapporter dans son entier le discours
enamouré du prince. Cela me jetterait dans un détail qui n’aurait point
de fin. L’éloquente fureur du ragot se prolongea fort avant dans la
nuit, et je n’en sus activer l’épanchement qu’au prix d’une promesse
formelle d’accompagner mon Moscovite à la fête que le vieux duc di B...
donnait le lendemain pour la belle Manto, comtesse (ou pseudo-comtesse)
de... par le Styx! le nom m’échappe... Au surplus, que vous importe son
nom, chevalier? Ah! j’y suis! Annalena de Sulmerre! Clarice-Annalena de
Mérone de Sulmerre!»
Au regard pénétrant que le comte-duc me jeta en prononçant le nom de
l’ensorceleuse, je jugeai qu’il s’était attendu à quelque mouvement de
surprise de ma part; toutefois, j’avais pressenti cet endroit épineux de
la confidence, et je ne laissai rien paraître du trouble où m’avait jeté
le son des syllabes adorées. Malheureusement, l’effet d’une
impassibilité qui me coûtait tant d’efforts fut tout contraire à celui
que j’avais droit d’en attendre; car ce cruel M. de Pinamonte, se
renversant dans son fauteuil et agitant avec fureur tête, bras et
jambes, donna tout soudain cours aux impertinents éclats d’une joie
immodérée.
«Chevalier de mon cœur et de tous les diables! L’attention que votre
courtoisie daigne accorder au babil d’un roquentin lunatique est tout à
votre honneur, car je me rends parfaitement compte du peu de chances
qu’a de vous paraître plaisant le récit d’une aventure qui ne vous
touche en aucune sorte!»
Malgré que je ne goûtasse que médiocrement l’ironie tant soit peu
insistante du Napolitain, j’estimai honnête de dissimuler sous un vague
sourire le dépit que j’en ressentais; ce pendant que le traître
Pinamonte, visiblement amusé de la grimace aigre-douce de sa victime,
poursuivait son récit en ces termes:
«Je voudrais passer sous silence le trouble singulier où me jeta
l’enthousiasme importun du prince; car de toutes les passions
détestables qui brûlent dans l’enfer du sang humain, celle de la
jalousie physique est assurément la plus bizarre et la plus douloureuse.
Quelque réflexion que je fisse, je ne parvins pas à étouffer dans mon
cœur les mouvements qu’y venaient de réveiller les amoureuses
turlutaines de mon ancien compagnon de ribotes. Le portrait que le
romanesque boyard s’était plu à me faire de sa belle ressemblait
singulièrement aux mirages dont ma capricieuse jeunesse avait vainement
pourchassé la beauté tendre et mélancolique. Je frissonnai une fois de
plus devant le vide affreux de ma destinée; et lorsque, aux premiers
feux du jour, je repris le chemin de mon solitaire et maussade logis, je
me sentais tout plein déjà et d’une cruelle flamme dont j’ignorais
l’objet et d’une jalousie aveugle et féroce dont je m’obstinais en vain
à pénétrer la raison.
«Le principe obscur de ce sentiment si éloigné des soucis de la raison
devint bientôt le principal sujet de mes méditations; jamais, néanmoins,
je n’en ai su établir de façon certaine la nature: car la jalousie est
étroitement liée à l’amour, et l’amour même n’est guère concevable sans
objet déterminé. Si ardue que fût la question, elle ne laissa pas de
m’éclairer sur certains côtés de notre nature. Je lui suis redevable de
connaître que la plupart des humains s’attachent moins à la réalité de
ce qu’ils aiment qu’à l’illusion qui apparente la créature élue à
l’image innée qu’ils en portent dans leur esprit. Est-il, en effet,
amant véritable qui pour considérer avec attention l’objet de sa
tendresse, ne ferme les yeux à la réalité et n’en tourne la vue
intérieure vers les profondeurs de son âme? Ah! chevalier, nous n’aimons
jamais qu’un seul être; cet être unique, nous le portons au plus profond
de notre inconnu; il est identique à notre destinée, à l’éternité
d’amour dont notre âme est l’indestructible demeure. Quiconque aime
véritablement aime Dieu!
«Le prince ne manqua point, le jour suivant, de me venir prendre chez
moi à l’heure convenue; et sans trop nous attarder aux libations dont
nous étions coutumiers en nos entrevues, nous quittâmes l’obscur asile
du rêve et de la misanthropie, pour nous rendre en gondole au palais du
vieux duc di B...
«Le valet qui nous annonça était revêtu d’une livrée ponceau. Je laissai
choir, sur le seuil de la salle inondée de lumière, le gant de ma main
droite; les tapis étaient d’un rose ancien et tendre. Je levai les yeux
et reconnus tout soudain qu’une vie nouvelle venait de commencer.
J’aperçus une dame blonde au milieu d’un groupe de seigneurs mûrs,
solennels et chamarrés. Certaine fontaine du parc ancestral, chère à mon
adolescence, se prit à chanter dans ma mémoire; il y avait au bord de
son bassin un banc rongé de mousses dures et brûlées; le saule pleureur
y frôlait de son feuillage les vieux feuillets jaunis de mon _Don
Quichotte de la Manche_. Hélas! l’Amour était là! O joie! Le temps avait
cessé d’être! Quelqu’un prononça mon nom, ensuite celui du duc. Le vieux
di B... avait gardé un souvenir très précis de ma folâtre grand’mère, la
fameuse Guidoguerra. Que tout cela nous rajeunissait peu! Une dame
blonde, vêtue de blonde ancienne, au milieu d’un groupe de béjaunes et
de vieux seigneurs solennels et chamarrés!
«Une résurrection par amour, un miracle d’art; Eurydice elle-même
chantant quelque arioso de Gluck; un marbre athénien s’animant au
souffle d’une églogue d’André Chénier; certes, ce serait beau;
assurément, cela serait sublime. Toutefois ce serait encore de l’art. Or
l’art n’est à la vie que ce que notre existence elle-même est à l’absolu
d’amour qui se reflète en elle. J’aperçus une dame blonde au milieu d’un
cercle de stupides flagorneurs. C’était la vie, c’était à en rire, à en
pleurer, la vie, toute la vie! Son apparition était la Poésie, sa
démarche la Danse, sa voix la Musique. Je reconnus en elle la trinité
sublime du Mouvement. Mais elle-même était bien plus que tout cela: elle
était la Vie, l’Adoration, la Prière. Je reconnus en elle toutes les
Callirhoé de la Fable, et toutes les vierges de la Judée et de la Grèce,
et toutes les dames des _Pensées_, et toutes les Babyloniennes de la
Cour de Charles II, et toutes les fées des forêts d’avril, et... et que
sais-je encore? Mon regard plongea dans les grands yeux voilés; je me
laissai bercer par la pure et tiède voix; je perdis la notion des
choses. J’étais loin, loin de la vie et loin de moi-même. Je me trouvais
au milieu d’un vieux jardin clos, malade d’un vaporeux vertige de fleurs
sauvages. Le soir tombait. Une vierge, dans l’éloignement, chantait,
chantait pour moi seul, le cantique de la vie accomplie. O douleur!
Perdue à jamais! Fière, énigmatique, pleine de malice et de tendresse,
de nostalgie et de cruauté. La vie, la vie même, tout l’enchantement de
vivre. C’était Circé de Mérone, c’était Manto de Sulmerre! L’archange de
la Sensualité! le démon du Songe, le songe même de l’adolescence. Ah!
l’horrible chose qu’un rêve qui se réalise! Le plus secret de mes vœux
venait d’être exaucé; j’avais devant moi la fille sauvage du parc
ancestral de Brettinoro, le fantôme familier de mes jeunes ans...
«Hélas! profonde est la tristesse d’une vie manquée; plus profond est le
vide d’une destinée accomplie; car notre cœur est ainsi fait que la
place de l’attente n’y peut être occupée que par le désenchantement, et
que rien n’y peut succéder au désir qui ne ressemble, de près ou de
loin, à la satiété!
«Toutefois, ma mélancolie fut de courte durée. Labounoff me présenta. Je
m’étonnai d’entendre aux syllabes familières un nom quasi étranger.
J’étais loin déjà et de Venise et de moi-même. De toutes les surprises
rares, la plus précieuse est peut-être d’ouïr, d’une bouche qui nous
enchante, les paroles simples et douces que nous en attendions.
L’esprit, cette petite chose amère et stérile faite d’un brin de sottise
et d’une parcelle de méchanceté; l’esprit, embryon hideux du grand
mensonge humain, empoisonne pour l’ordinaire les plus naturels sourires.
Pourquoi donc faut-il que, dès le premier son de la voix inconnue, le
cher visage réel de la Beauté, de la Vérité, de l’Amour, se change en
gueule immonde où grimace toute la laideur de la Méfiance, de la
Médisance et du Mensonge? Est-il donc à ce point redoutable de laisser
entrevoir, sous le ciel peint d’un plafond, un peu de ce que l’on fut
jadis sous l’azur véritable du premier jour? Hélas! quand la simplicité
de la vie devient chose malaisée, la vie même est depuis longtemps un
mal sans remède. La Sulmerre, la grande Fée, la Dame-Enfant, ouvrit les
lèvres... Surprise des surprises! Où donc avais-je déjà entendu tout ce
silence d’eaux, de cieux et de plaines, en un seul son, en un seul
premier son indistinct? Dans quel Eden m’avait-on déjà salué de ces
paroles simples, sages, primitives: «Que je suis donc aise de vous
rencontrer à la fin! L’on m’a tant parlé de vous à Naples, en
Angleterre, en Allemagne!» Je ne trouvais rien à répondre; je ne suis
rien moins qu’un homme à réparties faciles; mais des noms singuliers
d’îles très lointaines, d’amants fabuleux, d’anges et de livres, de
fleurs et de constellations se pressaient sur ma bouche dans un tumulte
étrange, et mon cœur était comme une feuille dans le tourbillon de mon
cœur. «Non, tu ne te jetteras pas à genoux, en sanglotant, au milieu de
cette foule! Ce serait absurde, en vérité; songe au ridicule extrême...»
Telles étaient mes pensées, telles furent peut-être mes premières
paroles.--Que sais-je?--car j’entendis des rires autour de moi.
«La Fée était devant moi, la fée du parc et des fontaines, la fiancée de
mon enfance. Je parlai. Quelqu’un parla qui était moi-même et que je ne
connaissais pas. La jeunesse envolée, les jours perdus criaient,
criaient à tue-tête au-dedans de moi: «Ses yeux! Mais regarde donc ses
yeux, ses grands yeux anciens où brûle une nuit d’horreur, d’amour,
d’adieux, de mensonges, de tendresses!» Quelqu’un parla de voyages aux
lointains pays, d’offices galants rendus au roi Poniatowski, d’aventures
de Moscovie, de Suède et d’Espagne... Je fus, par le Styx! je fus
terriblement éloquent. «Oui, madame, à Séville,--non, à Nuremberg...»
«O toi, ô toi, toute ma jeunesse soudain revenue! O toi, ô toi, fantôme
rieur de mon enfance, montre-moi tes mains tueuses de petits rossignols
enamourés, tes pauvres, tes douces mains câlines et meurtrières. Tu
sais, tu le sais, que tu le sais donc bien; les grands étangs tout au
fond, tout au fond des jardins chers à l’automne! Et les grenouilles
gelées et sanglantes que nous pêchions en décembre dans les marais
muets, et le majordome ressasseur qui nous contait l’amoureuse escapade
de la Guidoguerra, en chaise à travers tout le royaume de Naples! Et, au
mitan du parc bourdonnant et voilé, le petit pavillon ruineux, plein de
rats, de hiboux et d’araignées... Et l’aimable Don Quichotte de M. de
Florian, sous le saule pleureur, près de la fontaine bavarde... O toi
revenue, mienne, miraculeuse! Esprit sacré de la solitude, confidente
ténébreuse des retraites féées! C’est vous, c’est bien vous, ô petites
mains d’amie cruelle, de sœur amoureuse, vous et vous seulement
étranges, maigres, rapides mains de ma chère maîtresse! Vous et non le
saule, et non la brise du soir, bien vous qui tourniez les pages du
livre distrait aux gravures infirmes: Sancho retrouvant son âne. La
somnambule Maritorne. Le beau captif chrétien et la tendre sultane. Le
chevalier des Miroirs. Et de la Manche sur son grabat d’agonie...
«J’étais seul alors, ô Manto, ô mon ensorceleuse, et j’étais jeune, et
j’épuisais mon âme en transports amoureux et stériles, et je me mourais
de nostalgie, et tu n’étais qu’un rêve. Douce amie, si près de moi
maintenant, si terrible, si réelle. Circé marchant vêtue de mon
ombre.--«Je connais telle de vos aventures, monseigneur...»--«Mais,
madame, ce ne sont que médisances, que bruits que les sots font
courre...» Je me tenais si sûr de plaire! Je changeais de couleurs,
d’attitudes, d’intonations et d’affectations avec une rapidité
incroyable. Qu’en était-il donc, de ma timidité, de ma méfiance, de ma
répugnance à vivre et à parler selon le siècle? Qu’était-ce donc, au
juste, que ce monsieur de Pinamonte, cet étranger si plein de morgue, de
tendresse et de témérité? Je m’abandonnai tout entier à l’ivresse de mon
verbiage; un inconnu parlait par ma bouche et j’applaudissais
joyeusement à des propos qui m’eussent fait rougir en toute autre
occurrence.
«Qu’était-ce donc? Que diantre voulait dire ceci? Ah! ce n’était plus
Venise, ce n’était plus le palais ducal di B..., ce n’était plus la
vaine apparence de la vie; c’était la vie même, le royaume promis, le
paysage de lait et de miel de la terre d’Amour. Je ne doutais plus, je
ne savais plus douter; la vie entière n’était plus qu’une immense,
profonde, éclatante affirmation. Je possédais ma Manto, elle était
mienne. Je ne pouvais détacher ma vue des yeux de mon cher ange; le feu
changeant de leurs prunelles me fascinait; j’y surprenais des reflets de
lumières inconnues, des lueurs singulièrement lointaines qui me
paraissaient émaner de l’Atma des adeptes; un mystique printemps
s’épanouissait dans mon âme aux rayons d’un adorable soleil spirituel.
«O doctes et tendres bizarreries d’un Paracelse, d’un Nettesheim!
Qu’est-ce que la vie, sinon la manifestation d’une nécessité d’adorer
qui déjà est Dieu? Qu’est-ce que la vie, sinon l’amour de l’amour pour
soi-même? Le sang des ancêtres s’était réveillé dans mon cœur; j’étais
chevalier, conquérant, trouvère, cardinal ambitieux, doge empoisonneur,
pape hystérique. O moment d’éternité, ô sage folie de l’amour! Et
c’était un entretien des plus frivoles avec une aventurière qui me
devait bientôt donner du chagrin de plus d’une espèce; et cela se jouait
dans un palais grouillant de vermine héraldique et de gueusaille
écrivassière, en pleine vie, en pleine réalité. Mais, par Caïn dans les
taches de la lune, les yeux, les chers yeux, les grands yeux terribles
de jadis, de toujours, d’au delà!
«En m’égarant dans les solitudes enchantées de ces yeux nostalgiques, je
me sentis une âme d’enfant émerveillé par un conte de fées ou
d’astrologue amoureux perdu au milieu des lacs et des montagnes de
quelque royaume dormant de la Galaxie. Le ciel fabuleux des yeux de la
Sulmerre ne ressemblait à la couleur bleue d’aucune pierre, d’aucune
montagne éloignée, d’aucun horizon de mer d’ici-bas; j’oserais moins
encore le comparer à l’azur des fleurs ou des sources.
«Depuis ma séparation d’avec la Mérone, je l’ai cru plusieurs fois
reconnaître, ce bleu d’extase et de douceur, dans la vacillation des
feux vaporeux de certaines essences précieuses, et surtout dans l’image,
conservée en ma mémoire, de ces lampes parfumées. Je regardais dans les
yeux de l’ensorceleuse et je songeais à ce feu qui, dans le conte de ma
mère-grand, s’assoupit en même temps que la Princesse, les Courtisans et
le Poulet à la broche. Les yeux de l’aventurière étaient lourds des
songes passés de mon enfance et du silence futur de ma mort; et je
pénétrai, en interrogeant leur mystère, le sens secret de cette vieille
exclamation si triviale, d’abordée, et si chère aux amoureux de toute
espèce et de toute époque: «telle ou telle femme, tel ou tel art, telle
ou telle passion est _ma vie_.» A cause que tous les sentiments définis,
toutes les amours personnifiées ne sont que formes de manifestation d’un
amour unique, d’un amour éternel qui est le principe de l’être.
«Tout en nous entretenant de mille frivolités, nous nous étions
insensiblement séparés du reste de la société. Jugez donc quelle fut ma
surprise de me retrouver tête-à-tête avec Annalena, mon cher amour, sur
une terrasse écartée, au milieu de la plus belle ordonnance de statues
et d’arbustes odoriférants que j’eusse encore vue. Mon premier émoi
s’étant quelque peu apaisé, j’estimai plus honnête de modérer mon
éloquence et de réfréner mes désirs. La Mérone parla: je fus tout
oreilles. Je regardais les sombres yeux bleus, j’écoutais la chère voix
ensemble proche et lointaine; les cloches pures des mois de Marie
défunts chantèrent dans le ciel de mon enfance et de ma simplicité.
Chevalier, chevalier! le ravissant entretien que ce fut là! «Certes,
madame, la fête de M. le duc est fort de mon goût.»--«Notre boyard
est-il donc tant de vos amis?--«Eh quoi? Depuis dix ans
déjà? A Saint-Pétersbourg? Le mauvais sujet! Est-ce vraiment
possible?»--«Singulier, je vous l’accorde, mais si galant.»--«Secouez
donc cette poudre... Non, là, là, monsieur le maladroit. Que voilà bien
une mode qui paraît avoir fait son temps!...»
«J’écoutais, j’approuvais, je m’exclamais. Que c’était vrai, que c’était
simple, que c’était doux! C’étaient là, assurément, choses des plus
journalières; cependant ce diable de Pinamonte n’y avait jamais pris
garde. Que la vie était jeune! L’heure qui venait était vraiment une
inconnue. O surprise! Tant de choses surannées, usées, caduques,
devenues tout à coup nouvelles! Éclosion d’instants, fraîcheur d’un
printemps éternel, sans cesse renouvelé!