O.-W. MILOSZ
L’Amoureuse
Initiation
(Extrait des Mémoires du chevalier Waldemar de L...)
PARIS
BERNARD GRASSET
ÉDITEUR
61, RUE DES SAINTS-PÈRES
MCMX
DU MÊME AUTEUR
Le Poème des Décadences.--Librairie des Mathurins. (_Épuisé._)
Les Sept Solitudes, poèmes.--Librairie Henri Jouve.
En préparation:
Nasta la Voyante ou La Vie des Paysans et des Juifs en Russie, roman.
Poèmes du Nord peu connus, traduits de l’anglais, de l’allemand, du
polonais et du russe, par O.-W. Milosz.
Le Livre des Morts, poèmes.
L’AMOUREUSE INITIATION
... On a déjà pu connaître plus d’une fois, en lisant le récit sincère
que je fais ici de mes aventures, combien peu il m’en coûte, au déclin
de ma vie, de reconnaître la médiocrité du rôle que j’ai joué en ce
monde. Il serait peu juste, toutefois, d’imputer à la petitesse de cœur
ou d’esprit ce qui me paraît n’être en moi qu’un effet fort naturel de
l’expérience et du désenchantement. Il fut un temps où je n’avais souci
de rien autre chose que de me préparer à la noble carrière où ma
naissance et mes lumières naturelles me paraissaient appeler; un temps
où je ne m’abandonnais que de trop bon cœur à des rêves de gloire et de
dévouement dont l’avare réalité m’a si bien appris, par après, à ne
faire que peu d’état; un temps... temps lointain, perdu, à jamais
envolé!
Un jour, je m’éveillai tout hébété à mon destin véritable et je reconnus
être une de ces âmes infortunées où les imaginations brûlantes de
l’adolescence consument la réalité de toute une vie. Néanmoins, secouant
ma torpeur, je me composai du mieux que je pus, je fis mon entrée en
scène--et le spectacle commença. Pitoyable tragi-comédie! Que vous en
dirai-je que vous ne connaissiez déjà? Je n’y ai jamais su faire qu’un
personnage secondaire et des plus effacés, et je mourrai sans doute sans
en avoir connu le héros. Rien n’est si malaisé que d’apprendre à jouer
le principal rôle dans les événements de sa propre existence. Ai-je
aimé, ai-je haï? Il me souvient d’avoir ri et pleuré; jamais, cependant,
je n’ai senti palpiter sous ma main le cœur meurtri ou joyeux de la
réalité. Je n’ai vécu, en quelque sorte, que pour avoir à quoi survivre.
En confiant au papier ces futiles remembrances, j’ai conscience
d’accomplir l’acte le plus important de ma vie. J’étais prédestiné au
Souvenir.
Pour médiocre qu’elle soit, l’estime que je fais de moi-même en tant que
caractère m’apparaît comme une façon de panégyrique au regard du peu de
confiance que je mets en mes qualités d’écrivain. S’il est bon,
quelquefois, de réunir en soi deux personnalités, c’est toujours chose
détestable que d’avoir pour chacune d’elles un style différent; or,
qu’est-ce qui ressemble moins à l’expression de ma pensée que le langage
de mes sentiments? A tous mes écrits, je retrouve cette même marque
fâcheuse d’une collaboration de frères ennemis. Au par-dessus, j’ai le
grand défaut, commun à la plupart des fils du Septentrion, d’honorer
trop la vérité et de négliger la grâce. Faut-il glisser sur un sujet ou
ne l’approcher qu’avec précaution? Aussitôt j’y donne de tout mon vol,
comme l’étourneau dans la glu. S’agit-il, au contraire, de mettre en
lumière quelque trait noble ou agréable? Alors je m’arrête, je balance
longuement et je me retire tout penaud, ainsi que fait l’ourson couard
devant une ruche éblouie de miel et vide d’abeilles. Enfin je trouve
plus de plaisir à évoquer des événements fortuits qu’à remémorer les
quelques rares triomphes de ma volonté ou de ma raison; et je me sens si
pauvre d’esprit, d’ordre et de suite que, sitôt que j’ai quelque raison
d’être mécontent de l’ordonnance d’une partie, j’abandonne le tout au
hasard; d’où cette confusion et ce décousu dont on me blâme si souvent
et à si juste titre.
Qu’il me soit permis, toutefois, de rappeler ici pour ma défense combien
il est malaisé de classer régulièrement des événements où l’esprit
s’efforce en vain de découvrir quelque liaison. Il ne me souvient pas
d’une seule occasion où je n’aie été le jouet du hasard. L’imprévu a
régné sur ma vie en despote ensemble cruel et facétieux, et je ne pense
pas avoir jamais eu d’autre gouverne que de me soumettre en soupirant à
ses capricieux décrets.
Au surplus, ami lecteur, tu connais de longue main déjà le persécuteur
de l’infortuné Benjamin. L’étrange bizarrerie de son humeur n’a plus
rien qui te puisse surprendre, non plus que le grotesque parfois
messéant des travestissements dont il était coutumier. Même j’aurais
plus d’une raison de te soupçonner d’une secrète indulgence envers ce
malin Hasard, ennemi de mon repos; cependant, je ne me peux défendre
d’un sentiment de malaise au souvenir de l’aspect répulsif qu’il lui
plut d’emprunter pour une rencontre que je fis à Naples, sur la fin de
l’année 17.., à mon retour de Formose. Jamais je n’effacerai de ma
mémoire les burlesques détails de cette aventure; et, en dépit du long
espace qui m’en sépare et de l’amitié que je porte depuis lors à son
étrange héros, c’est en rougissant que j’avoue devoir à la fureur d’un
roquet famélique et galeux la connaissance du plus aimable d’entre les
originaux rencontrés au cours de mon errante vie. Il serait juste,
néanmoins, que le sentiment de la gratitude l’emportât, en l’occasion,
sur le vain souci des bienséances; car, n’était l’humeur combative de
l’affreux animal qui me fit trébucher au seuil d’un coupe-gorge, jamais
je n’eusse vu s’arrêter, au milieu de la nuit et du Ponte-Tappio, la
silhouette de revenant du comte Pinamonte, ni se tourner vers moi, à la
clarté clignotante d’une fenêtre de brelan, le surprenant visage de ce
dernier des Benedetto.
J’étais précisément, au sortir du combat sans honneur, occupé de
chercher sur le pavé humide de l’obscure ruelle le chapeau qui venait
d’y rouler, lorsque soudain, brandillante, cavalière et timide dans le
même temps, la singulière figure se vint offrir à mon regard. En dépit
de l’heure et du lieu, l’inconnu me fit l’honnêteté de ramasser mon
clabaud et de se découvrir en m’accostant; en sorte que ses mains
m’apparurent embarrassées de deux coiffures à la fois. Nous nous
examinâmes d’abord quelque temps en silence. L’impression du moment
demeure profondément gravée dans mon esprit, car c’est d’elle que j’y
date la naissance d’une idée fort singulière et qui me tourmente
aujourd’hui encore, savoir: que certaines rencontres ne se font jamais
pour une première fois, et qu’il est en ce monde des créatures et des
objets que l’on jurerait connaître de toute éternité. Je considérais
l’étranger avec surprise et non sans quelque méfiance; lui, pour sa
part, promenait sur ma chancelante personne un regard tout pénétré
d’étonnement et de malice...
«Eh! par le grand Diavolo! s’écria-t-il à la fin; foin d’une hypocrite
réserve! Sous le désordre de vos vêtements, je devine un homme de la
première qualité; votre vin même, ne vous en déplaise, sent la bonne
compagnie. Je m’ennuie ce soir à périr, mon cher monsieur; partant, vous
êtes le bienvenu!»
La voix,--une voix grinçante et rouillée de girouette de mars,--me parut
pleine de gaîté forcée, de pusillanimité mal déguisée et d’une sorte de
papelardise maladive qui en rendait les inflexions incertaines et
fuyantes. Je pris mon chapeau des mains décharnées et tremblantes du
singulier personnage et balbutiai, en manière de merci et de
présentation, mon titre accompagné du nom d’une de mes terres.
«Eh! par le Styx! voilà qui sort d’un armorial danois. Pour ce qui me
paraît être de votre personne... eh! non, je ne pense pas avoir jamais
eu l’honneur d’en faire rencontre; toutefois, votre visage ne m’est pas
étranger. Non point, monsieur le chevalier, que j’aie mémoire de l’avoir
jamais vu, mais les grands yeux que voilà me rappellent beaucoup et même
trop de choses... Je suis Sassolo Sinibaldo, comte Pinamonte et
treizième duc de Brettinoro. Mon ami Poniatowski, le roi philosophe,
m’appelle, je ne saurais trop dire pour quelle raison, comte-duc
Antisthène. Ma grand’mère était une Guidoguerra; et je me surprends
quelquefois, dans le vin, à tirer vanité des liens qui m’unissent à la
maison éteinte des Benedetto.»
Mon roquet famélique et galeux traînait encore, dans l’éloignement, ses
glapissantes lamentations; aux douloureux accents de ce cerbère de
tripot, un matou enroué mêlait par intervalles son amoureuse plainte. Un
liquide odorant tomba d’une fenêtre sur le pavé visqueux. Une heure
indistincte sonna en fausset dans l’ombre soudain plus dense d’un
pressentiment d’aurore. Je considérais avec attention le babillard. Si
décharné et voûté qu’il fût, il ne me paraissait point trop mal fait de
sa personne; mais sa physionomie, où l’âge avait pratiqué de grands plis
et où le souvenir du plus mauvais jour semblait s’être fixé en une sorte
de grimace aigre-douce, ensemble éplorée et rieuse, me donnait le
frisson de la pitié et du dégoût. Des rides anxieuses couraient en tous
sens sur le visage exsangue marqué d’un mal d’aventure; les
tiraillements bizarres d’un grand nez tout gonflé de morgue circonspecte
révélaient l’accoutumance, propre aux nomades, de flairer le vent de
divers pays; les yeux, fureteurs et vils (j’ai connu à Sumatra une race
de rats gigantesques et frugivores dont le regard tout illuminé de
hideuse sagacité me fit soulever le cœur), les yeux de mon nouvel ami,
inquiets et fuyants, se figeaient par intervalles dans une sorte de
fixité brûlante et vide qui me glaçait le sang.
M. de Pinamonte n’arrêtait pas de babiller. Je n’entreprendrai point de
dépeindre la fougue délirante de son discours, ni la véhémence de sa
gesticulation. Malgré qu’il n’y eût que fort peu de suite à ce verbiage
et que je ne lui prêtasse qu’une oreille distraite, je ne laissais pas
que de ressentir, en l’écoutant, un certain plaisir mêlé d’angoisse;
car, détachés même de leur sens, les mots et les inflexions caressaient
mon esprit tout de même qu’eussent fait les sons d’un vieux chant
entendu jadis au pays de l’enfance. Mon singulier compagnon m’inspirait
l’intérêt le plus vif. Je reconnus en lui un de ces petits maîtres
quelque peu maniaques qui s’observent moins aux miroirs que dans l’idée
qu’ils ont d’eux-mêmes; race secrète et fantasque, mais d’un commerce
sûr; car son orgueil est le premier garant de sa sincérité. Celui-là,
pensai-je, s’aime trop pour ne m’apparaître pas tel que la vie l’a fait.
S’il ment, c’est pour coqueter avec soi-même; car il estime certainement
toute vérité assez bonne pour qui l’écoute. Je pris garde aussi que sa
très haute naissance lui était un sujet de poétiques rêveries bien plus
qu’un fait réel dont il jugeât possible de tirer vanité. Le singulier de
son esprit me rappelait la grâce fascinante et répulsive du serpent;
mais l’ensemble de sa personne me faisait surtout songer à ces grands
corbeaux de mon pays qui sont ensemble hideux et beaux, comiques et
sinistres. Deux petits plis de tendresse se jouaient aux coins de sa
grande bouche flexible et mobile à l’excès, mêlant quelque douceur à
l’âpreté de sa longue face saccagée et éteinte.
Sentimental conscient et raisonneur, vicieux par dégoût du monde plutôt
que de nature, tel m’apparut mon grand diable d’Antisthène au moral. La
nonchalance de sa mise quelque peu poudreuse et chiffonnée s’harmonisait
à merveille tant avec la laideur singulièrement attrayante de son visage
qu’avec les mouvements tour à tour indolents ou brusques de son long
corps dégingandé; à cause, peut-être, que la négligence dédaigneuse que
je surprenais à son équipage se laissait deviner consciente sans
néanmoins rien perdre de son naturel. Les plis d’un vêtement sont
parfois le prolongement de certaines rides du visage; ceux que je
considérais à l’habit du Napolitain me paraissaient être l’expression
d’un désabusement moral bien plutôt que la marque d’une lassitude
corporelle.
M. de Pinamonte était vêtu à la façon de ceux qui trop longtemps vivent
à l’écart avec leur âme. J’examinai les culottes de soie noire et lâche
de mon original, sa perruque sans poudre, sa veste à la mode de l’autre
siècle, son jabot désenchanté, et j’eus l’impression de m’être
brusquement éveillé dans un monde inconnu, gouverné par le seul
sentiment et ennemi de la morose et stérile raison humaine. Toutes les
particularités du bizarre personnage: son regard aimantin de rongeur
nocturne; sa voix enrouillée de vieux coq de clocher; le parchemin
craquelé de sa longue face tranchante; sa mélancolie bouffonne et
grimacière; sa démarche enfin qui du solennel passait soudain au
trottinant; et tout le reste! et jusqu’à cette façon impertinente de se
tapoter les joues avec la chauve-souris morte d’un gant de daim moite et
chiffonné; oui, tous les détails de la singulière figure se fondaient en
une sorte d’harmonie du biscornu, en une façon d’ensemble incohérent qui
laissait deviner, sous la versatilité de pensée et d’humeur, une
remarquable unité de sentiments.
Mes yeux ne quittaient guère l’infatigable babillard; toutefois, en
dépit de la grande clarté qui déjà baignait les choses d’alentour, le
comte-duc paraissait se vouloir dérober à mon observation; comme que je
fisse, il demeurait énigmatique et vague à ma vue intérieure; je
l’examinais à travers la brume ténue mais profonde des rêves et des
sentiments que sa présence réveillait au tréfonds de mon être; il
ressemblait aux araignées muettes que l’on considère à travers le
rayonnement de leur toile, aux animaux d’aquarium se nourrissant de
silence dans la buée de leur propre mystère extériorisé. Son babillage,
loin de livrer son âme, semblait faire un masque à sa pensée. Il se
grisait de paroles oiseuses comme d’autres infortunés s’enivrent de
boissons. Tout son être respirait la hâte, l’inquiétude; sa démarche
n’était pas moins vive que son discours et j’avais peine à régler mon
pas sur le sien. Automate muet, je le suivais presque en courant par les
ruelles désertes. Je n’avais rien à demander et je n’avais rien à
répondre; j’étais dans l’état d’un homme que le sommeil vient de quitter
et qui attend l’éclaircissement d’un grand mystère.
Accroupie sur les marches d’une église, une petite gueusante nous
implora de ses yeux d’étique et, présentant sa sébile, sollicita
l’aumône: Antisthène aussitôt, interrompant sa marche capricante, tira
de son gousset une bourse effilochée d’avare et, glissant un écu dans le
gobelet vide, murmura à l’oreille de l’enfant quelques paroles qui me
firent tout l’effet d’être une proposition suspecte. Un hoquet de vin et
de dégoût me monta aux lèvres. Le soleil anxieux et vide de l’insomnie
grelottait misérablement sur le pavé boueux.
Outré des façons de mon original, je fis mine de m’en vouloir séparer et
portai la main à mon chapeau. Mais Pinamonte, tout secoué d’un rire
soudain et me retenant par le bras:
«C’était pour vous éprouver! Ah! d’honneur, chevalier, le curieux homme
que vous faites là! Je vous eusse cru plus désabusé des choses de ce
monde; seriez-vous donc autre chose qu’un survivant par esprit de
vengeance? Parlez-moi vrai; car, apprenez-le, le parricide, l’inceste,
le viol, l’incendie et le poison sommeillent dans le plus ingénu, dans
le plus inoffensif des mensonges.»
A cet endroit, l’extravagant accentua sa diabolique péroraison d’un
claquement humide et sonore de sa langue, en même temps que d’un
clignement important et burlesque des yeux et de toute sa face, il
donnait à entendre que lui seul, Sassolo Sinibaldo, comte Pinamonte et
treizième duc de Brettinoro, s’était haussé à cette connaissance
lamentable du cœur et de l’esprit de l’homme. Je regardai avec surprise
et non sans une sorte de sympathie effarouchée le vieux ressasseur qui
maintenant levait vers l’azur du matin un index sévère et facétieux
d’apôtre; et tout à coup je fis un éclat de rire dont l’enfantine
fraîcheur étonna mes oreilles. Loin toutefois de s’offenser d’un si
brusque accès de gaîté, Antisthène lui fit écho de la façon la plus
franche et la plus gracieuse du monde; de sorte que nous poursuivîmes
joyeusement et bras dessus bras dessous notre chemin. «Daignerez-vous
honorer de votre présence mes modestes pénates?» Puis, surprenant sans
doute dans mes yeux l’éclair d’une irrésolution:
«Rassurez-vous, chevalier, j’habite l’hôtel familial des Brettinoro,
situé dans un quartier paisible et retiré; ma vieille maison est pleine
de choses assoupies et discrètes et vous ne courez aucun risque, ce me
semble, de vous y sentir étranger. Tout en prenant le café nous
deviserons de ce qui bon vous semblera; les mille jolités qui meublent
mon logis sauront bien nous offrir quelque sujet d’entretien de votre
goût. Je me sens porté vers vous par une sympathie obscure encore,
certes, mais dont nous ne pouvons manquer de découvrir, tôt ou tard, la
raison. Vos regards me parlent des plus chers moments de ma vie passée.
Par Caïn dans les taches de la lune! où donc les ai-je déjà vus, ces
yeux qui semblent n’avoir jamais contemplé l’horrible nudité de la vie?
Que de choses j’aurais à vous dire! Ah! mignonne ensorceleuse, concubine
du Diavolo! Tant d’années perdues, tant d’illusions tuées! O mon amour!
ô le plus venimeux des reptiles de l’enfer!»--«Eh! quoi! s’écriait-il
soudain, étendant le bras vers une vieille maison seigneuriale à moitié
ensevelie sous un riche feuillage d’automne; le hasard vous a guidé vers
ma demeure; car l’agréable ruine que voici porte le nom pompeux de
palais Brettinoro. Un instant, un seul, et je suis tout à vous, corps et
âme, monsieur le chevalier!»
Tout en parlant, mon Antisthène s’était insensiblement éloigné de
quelques pas, et maintenant je l’apercevais qui, levant bien haut, à la
façon des chiens, une jambe décharnée d’ancien maître de danse, arrosait
en toute hâte le mur lépreux de son jardin. Je levai les yeux. Les
fenêtres de l’hôtel Brettinoro me firent songer à des regards voilés
d’une taie mortelle. Un polisson avait tracé à la craie, au beau milieu
de la principale porte, la courbe audacieuse d’une nature de Titan. Mon
regard erra distraitement sur la sombre façade dont la vue donnait froid
au cœur. Je murmurai, dans un soupir, le nom de ma morte de Vercelli.
L’heure était fraîche et frémissante; néanmoins, toutes choses me
semblaient noyées dans la buée d’une mélancolie sans fin qui, suivant
mon ombre en tous lieux, m’accablait de longue main d’une sensation
d’extrême vieillesse et d’insupportable abandon. Une guimbarde
souffreteuse miaulait, dans l’éloignement, la romance d’une Italie à
jamais disparue. C’était la voix du passé, de l’oubli et de la solitude,
certes; mais c’était une voix encore; et mon amie plaintive de Vercelli
n’était plus, depuis dix ans, que la Lointaine d’une contrée
inhospitalière à l’écho.
J’aspirai non sans quelque attendrissement, dans le vestibule délabré de
l’hôtel Brettinoro, la première bouffée d’air méphitique qui m’y saisit
à la gorge. L’odeur moussue et somnolente des vieilles demeures est la
même en tous pays, et fort souvent, dans le cours de mes solitaires
pèlerinages aux lieux saints du souvenir et de la nostalgie, m’avait-il
suffi de fermer les yeux dans quelque logis ancien pour me reporter
aussitôt à la sombre maison de mes ancêtres danois et pour revivre de la
sorte, en l’espace d’un instant, toutes les joies et toutes les
tristesses d’une enfance accoutumée à l’odeur tendre si pleine de pluie
et de crépuscule des antiques demeures.
Oubliant la présence de l’ironique Antisthène, je me laissai donc, une
fois de plus, succomber à la tentation d’évoquer le charme obscur des
jours enfuis; et, fermant les yeux, je humai amoureusement la moisissure
dormante du palais. Ce mouvement, qui m’avait toujours paru n’avoir en
soi rien que de fort naturel, eut néanmoins pour effet de désopiler
outre mesure la rate de mon hôte; car ce diable d’Antisthène se prit
aussitôt à rire, éternuer, tousser et cracher tout ensemble, à
l’indignation grande d’un trio de faquins minables et caducs, apparus à
l’improviste en chemises d’hôpital et culottes de livrée élimées.
«Avant que de vous faire passer en revue, selon l’antique usage, les
portraits de famille qui peuplent cet affreux logis, souffrez, monsieur
le chevalier, que je vous présente les marauds éhontés que voici; car
ils me sont, à coup sûr, moins étrangers que les figures sottes ou
patibulaires qui ornent les murs de ma maison. Voici donc Giovanni,
Francesco et Pietro, serviteurs dignes des meilleurs modèles de l’autre
siècle. Tout en rapportant fidèlement à mon coquardeau de père les
cailletages des rues et des boutiques, ils se gardaient bien d’évoquer
en sa présence certains ébats nocturnes où les dames de notre maison
leur donnaient la réplique; de sorte qu’ils me paraissent bien mériter
les soins et les honneurs dont le rejeton de leurs anciens maîtres
environne leur vieillesse.»
Impassible autant que lamentable, la livrée ne daigna répondre aux
pasquinades du barbon que par un grand salut plein de grâce sévère;
ensuite de quoi elle se retira cérémonieusement à reculons. Cette belle
gravité, si pleine de muet reproche, ne laissa pas de produire l’effet
que j’en attendais, savoir, un revirement brusque dans l’esprit de mon
hôte; car j’avais déjà tous les sujets du monde de penser que
l’exubérance facétieuse du comte-duc n’était rien moins que son humeur
naturelle; dès la première vue, j’avais deviné, dans mon original, un
pauvre esprit mélancolique et timoré. Sitôt donc que la porte se fut
refermée sur ses gens, M. de Pinamonte laissa paraître tout le trouble
dont il était agité. Baissant les yeux, se frottant rageusement les
tempes, toussant, soufflant et maugréant dans le même temps, il
m’entraîna dans la galerie des ancêtres; et là, le premier qui eut la
malechance de s’offrir à notre vue reçut aussitôt, en pleine armure,
toute la mitraille de breloques, de clefs, de monnaies et de tabatières
qui gonflait outre mesure les poches de son irascible et timide rejeton.
Tout étonné sans doute du haut fait d’armes qu’il venait d’accomplir, le
dernier des Brettinoro, soudain rapaisé, pirouetta de fort galante façon
et se prit, de l’air le plus calme du monde, à me conter l’histoire de
l’ancêtre dont il venait d’outrager la face abasourdie et martiale.
Je ne prêtai qu’une oreille distraite à l’éloquence de mon ami de
hasard. Une toile reléguée dans l’angle le plus obscur de la galerie
venait de solliciter mon attention. C’était un portrait de jeune femme,
dont le regard chargé de mélancolie eut tôt fait de raviver dans mon
cœur le plus cruel des souvenirs.
«Et celui que vous voyez là», poursuivait ce bourreau d’Antisthène,
«mais que diantre regardez-vous donc, chevalier? Là, là, cette longue et
livide figure de pénitent, ce Satan cardinalisé, c’est Lotto Pinamonte
le Fourbe, qui fit goûter à son père Lorenzo des fruits du Frère
Albéric. La belle dame que vous apercevez plus loin fut Adélasia
Brettinoro, l’amoureuse dont les dents jalouses ne se lassaient point de
repeupler la confrérie d’Abeilard; et voici Ezzelino de Guidoguerra,
surnommé le Libicocco, celui-là même qui jugea galant, par un beau soir
d’été, de dévorer, dans la fureur de l’inceste, le cœur de sa propre
fille Gentucca.»
J’avais beau jouer l’attention et simuler l’intérêt ou la crédulité;
l’indifférence du coup d’œil que j’accordais de temps en temps, par pure
courtoisie, aux malfaiteurs de la maison Brettinoro n’échappait point au
regard vigilant de leur sagace rejeton.
«Rien ne se laisse si aisément pénétrer, me dit-il en riant, que la
raison d’une tristesse sans cause. Toutefois, que cela ne vous trouble,
monsieur mon ami; car je n’ai pas la plus faible envie de railler une
distraction qui témoigne si bien de la sûreté de votre goût. Le portrait
qui vous fascine porte la signature extrêmement rare de Sassolo
Sinibaldo Pinamonte; quant à la jeune dame dont il s’honore de vous
faire connaître la beauté, apprenez qu’elle fut une puissante et perfide
magicienne dont l’histoire, mélancolique autant que graveleuse, ne
saurait manquer, tantôt, de faire vos délices. Cependant, continua-t-il
en se frappant le front de l’air d’un inspiré, une excellente idée se
présente à mon esprit, une idée lumineuse, je dirai même divine; eh oui,
par le Diavolo! divine... Giovanni va sur-le-champ dresser une petite
table dans cette galerie même, et, tout en réparant nos forces énervées
par les aventures amoureuses ou bachiques de cette nuit, nous
évoquerons, devant le portrait de l’ensorceleuse Manto, le charme des
illusions mortes et des espoirs ensevelis. Ce sera, foi de Brettinoro!
lugubre, folâtre et délicieux. Je cours, je vole donner les ordres
nécessaires.»
Et déjà l’infatigable babillard, donnant jeu aux ressorts impatients de
ses longues jambes galantes, disparaissait comme par enchantement dans
les remous d’une tapisserie ancienne dont le sursaut m’aveuglait d’une
poudreuse averse de momies de taons et de toiles d’araignées.
Je n’entreprendrai point de décrire le trouble qui m’envahit à l’instant
où, m’approchant de l’ensorceleuse, je crus reconnaître à son visage les
larges yeux en flamme de parfum de celle qui avait été mon âme et qui,
depuis dix ans, dormait sous les cyprès lointains de Vercelli.
J’abandonne au lecteur le soin de se représenter ma douloureuse
surprise. Pour peu qu’il ait l’âme sensible, ce lui sera sans doute
chose des plus aisées; car les soupirs auxquels je donnai cours en cette
occasion ressemblent de tout point aux plaintes qu’il n’eût pas manqué
d’exhaler lui-même en une occurrence analogue. Passé le premier
saisissement, je m’efforçai de regagner quelque empire sur mes sens, et
détachant mon regard des yeux troublants de la magicienne, je considérai
avec attention l’ensemble de sa personne.
Amené de la sorte à reconnaître qu’elle m’était parfaitement étrangère
dans toutes ses parties, je ne tardai pas d’éprouver un certain
désenchantement à l’examen de telles de ses disproportions. La courbe
audacieuse du menton ne s’harmonisait guère avec l’émaciation quasi
surnaturelle de l’inconnue; les lignes singulièrement enchevêtrées des
oreilles longues et fuyantes prêtaient à sa physionomie je ne sais
quelle expression bizarre, anxieuse et sauvage d’animal blotti à l’ombre
des écoutes; quant au pli douloureux et cruel de la lèvre inférieure,
j’y crus reconnaître, tout de même que sur le front bas et ténébreux,
l’aveu des plus redoutables instincts et l’empreinte des pires
souvenances.
Entièrement revenu maintenant de mon trouble, j’écartai d’une des hautes
fenêtres de la galerie le rideau poussiéreux qui en tamisait la lumière,
et je ne pus réprimer une exclamation de surprise en revoyant au grand
jour ce qui ne s’était jusqu’alors offert à ma vue qu’estompé
d’artificiel crépuscule. Outre que la naïveté du dessin y rappelait
certains portraits de cousines et de gouvernantes dont les grimauds des
écoles se plaisent, par amour ou par moquerie, à illustrer leurs
cahiers, il y avait, dans le chef-d’œuvre informe de M. de Pinamonte,
une orgie de couleurs absurde et maladroite à tel point qu’elle me parut
passer en extravagance les plus burlesques imaginations des
barbouilleurs d’idoles asiatiques. Quelque défavorable, cependant, que
fût au pauvre portrait cette brusque irruption du jour, je dus
reconnaître qu’elle n’avait point altéré le merveilleux éclat des grands
yeux féés. Mon regard plein d’amour replongea dans le mystère divin de
ce vieux ciel brûlé de clartés inconnues; mon âme à nouveau défaillante
s’abandonna toute aux attraits pervers de ces prunelles trop fixes et
trop grandes; si bien que j’eus toutes les peines du monde à réprimer,
au bord de mes lèvres, l’appel que mon cœur envoyait au mirage d’une
passion depuis longtemps ensevelie. Un souffle puissant comme d’un grand
vent d’automne, tourbillon de vieilles paroles et de noms plus morts que
les feuilles mortes, s’élevait dans mon esprit et, chassant les brumes
d’un oubli mensonger qui me dérobait la vue de ma propre âme, dévoilait
aux yeux du souvenir l’image de l’antique cité marine où j’avais eu la
joie et la terreur de connaître l’incarnation même de ma félicité et de
mon infortune.
Pâle d’une pâleur de moribond assoupi, l’eau silencieuse des canaux
réfléchissait la torpeur d’une ville de palais déserts et de temples
abandonnés. Zéphyr balançait mollement, aux balcons fleuris de rouille,
les jardins de lianes pensives, noyant aux miroirs ternis la traîne
jaunissante de leurs robes de fées. Sur toute la cité de vision planait,
en finale de mélodie de rêve, un silence plus irréel que le tintement
d’oreilles des fiévreux. La ville que j’avais aimée jeune et joyeuse
était morte avec la jeunesse et la joie de mon cœur. Je reconnus le
palais ducal où le régent de S... m’avait présenté à la plus douce des
belles. Les portes étaient condamnées, les lichens rongeurs avaient
envahi les marches disjointes des perrons, l’eau verte des rios noyait
les seuils, l’arc-en-ciel brûlé des soleils anciens miroitait en
couleurs de poison aux grandes fenêtres indifférentes. J’interrogeais en
vain les quatre horizons; le silence, le crépuscule et l’oubli s’étaient
établis en maîtres absolus en tous lieux.
Un bruit de pas vint rompre le charme de l’évocation à l’instant même où
je m’abandonnais tout entier à l’étrange bizarrerie qui nous incite à
rechercher, parmi les douleurs du passé, quelque dérivatif à l’ennui du
présent.
«Sur mon âme, chevalier, l’air de mécontentement répandu sur votre
visage me dispense de toutes excuses. Je vous en devais pour ma trop
longue absence; mais je me garderai bien de vous en faire au sujet de la
brusque interruption de votre colloque avec Manto. J’ai quelque droit de
me montrer jaloux de la belle ensorceleuse; et je tremblais, en outre,
de vous laisser trop longtemps tête-à-tête avec elle; car la dame est
dangereuse, même en peinture.--Et vous, rigides serviteurs d’une maison
déchue,--continua le badin, se tournant vers les tristes momies ployées
sous leur fardeau de tables et de chaises,--vous, vénérables faquins
demeurés fidèles aux sentiments de jadis, et partant supérieurs aux
puissants du siècle, faites en sorte que votre hôte illustrissime soit
servi comme au temps des vrais Brettinoro, et décampez ensuite comme si
l’âge d’or des étrivières ne menaçait point de s’évanouir à jamais.»
Sitôt que la table fut dressée, le comte-duc m’invita à y prendre place
et nous attaquâmes de grand cœur une fort alléchante collation de café,
de biscottes et de condit.
«Vous allez, par le Diavolo, monsieur le chevalier, entendre le récit
d’une aventure que j’ai su, contre mon penchant aux confessions
importunes, tenir absolument secrète jusqu’à ce jour. L’ensorceleuse que
voici en fut la cruelle héroïne, et moi qui vous la rapporte, je rougis
d’en avoir été la victime ensemble ridicule et déplorable. J’ai depuis
quelques heures à peine l’honneur de vous connaître; toutefois, les
moindres particularités de votre personne me révèlent le confident que
ma pénible discrétion attend depuis tant d’années. Je veux vous ouvrir
de la façon la plus simple du monde mon cœur--un bien pauvre cœur, foi
de Brettinoro!--et je n’espère en retour qu’un brin d’indulgence envers
une histoire dont tout autre que vous réprouverait, sans doute, et la
sentimentalité surannée et le romanesque ensemble graveleux et ingénu.»
Le comte-duc fit à cet endroit une pause un peu longue qu’il employa à
toussoter à la façon des précieuses, à se moucher éperdument et à
crachoter d’un petit air rêveur dans la direction du portrait enchanté.
Je considérais le bizarre narrateur avec une surprise sans cesse
croissante. L’écervelé barbon avait jugé plaisant de dissimuler son
habit de ville sous les plis amples et bruissants d’une robe sang de
bœuf qui relevait de tragique façon la lividité surnaturelle de son
visage. Une toque de velours, fort semblable à la coiffure des macaques
de la foire; une paire de babouches du Levant fleuries et surdorées; des
gants lâches et poudreux de cardinal ancien; enfin un mouchoir de soie
d’Arménie, tout humide d’éternuements de priseur, complétait le bizarre
équipage de mon hôte. L’attitude de M. de Pinamonte trahissait
l’angoisse du narrateur qui, en évoquant quelque drame du passé,
s’étonne secrètement d’en avoir été le héros. Des plis rugueux et
profonds tourmentaient la face orageuse et coriace de mon
carême-prenant; et une petite larme, perdue dans le tissu effilé de ses
rides, tremblotait piteusement, telle une goutte de rosée prise au piège
sinistre de quelque aragne desséchée des vieux jours.
«Connaissez-vous Venise la Belle, la Tendre, la Singulière, monsieur le
chevalier? Par Caïn! la question n’a point d’autre excuse que de venir
du plus écervelé des humains. Eh oui, vous connaissez la ville des plus
beaux rêves et des pires réveils. Je gagerais que vos séjours y furent
aussi délicieusement tourmentés que les miens et que le souvenir que
vous en avez gardé porte la même teinte de mélancolie que les
confidences que vous allez entendre. J’ai toujours raffolé de
l’animation factice et de la gaîté fébrile de cette cité mourante et
carnavalesque. L’amour y dissimule sa face sous un masque et le goût de
l’aventure s’y entoure volontiers de mystère; à cause que le vice, la
démence et la décrépitude redoutent la clarté du jour. Quelque
singulières que vous puissent apparaître mes aventures, le simple fait
d’avoir eu la reine de l’Adriatique pour théâtre en atténuera à vos yeux
le côté importun et risible. Chaque pays, chaque ville a une atmosphère
spirituelle en propre et rien ne se laisse si aisément modifier par
l’ambiance que notre façon de juger et d’agir. Je loue donc mon aventure
d’avoir été un roman vénitien; car, si elle me fût arrivée en quelque
contrée moins propice au fantasque, je n’aurais, pour dire le vrai, rien
de moins pressé aujourd’hui que de vous en faire la relation.
«De ma vie, je n’aurais que fort peu de chose à vous dire. Mon enfance
n’a pas connu l’amour; ma jeunesse n’a point goûté aux doux fruits de la
passion; et, aux portes de la vieillesse, l’âge mûr m’a quitté sans me
laisser le souvenir d’une amitié. Je n’ai jamais connu d’autre souci que
de combler avec mille extravagances la place que l’amour laissait vide
en mon cœur; car les lieux où la tendresse dédaigne de s’arrêter sont
visités par les plaies du mensonge, de la folie et de l’horreur. Ma
volupté même n’a jamais été autre chose qu’un dérèglement de
l’imagination. Mon sang amer et douloureux a charrié longtemps
l’immondice romaine et la cendre de Sodome. Cruellement dupé dans ma
recherche de l’amour pur, je me vengeais de mon âme en polluant mon
corps. L’ignominie de ma luxure coula sur la chair de l’enfant, comme
dégoutte de la fleur la bave horrible des limaces d’octobre. J’ai
cherché l’amour partout où j’avais quelque espoir de le trouver; et je
demeurais solitaire au milieu d’une foule d’aveugles et de sourds. Comme
tous les voyageurs j’ai eu, néanmoins, mille aventures vulgaires de
Cour, de coche et d’auberge.
«J’ai lu la légende de la cupidité, de la sottise et de l’hypocrisie
dans les plus beaux yeux de l’Europe. Mon cœur était vide, mon âme était
flétrie. Je ne me suis jamais connu d’autre courage que celui de
l’avilissement; en dehors du vice, j’étais la timidité même. Je
n’adressais qu’en tremblant la parole aux filles que j’outrageais
quelque temps après de la façon la plus brutale et la moins naturelle du
monde. Les rêves de l’ambition ne m’ont jamais tourmenté; j’étais inapte
à concevoir bonheur, gloire ou grandeur en dehors de l’amour. Fort
pauvre d’esprit d’ordre et de suite, insoucieux des affaires, je passais
sans cesse de la dissipation à la lésine, pensant réparer par celle-ci
les fautes de celle-là; et tel qui vendredi m’avait connu panier percé,
s’étonnait de me retrouver fesse-mathieu dimanche. Ma mélancolie a
toujours été profonde; la fuite des instants me glaçait le cœur.
«L’un des plus tristes effets de la préséance que nous accordons à la
raison est de nous détourner du sentiment profond des choses éternelles
et de nous abandonner ainsi aux affres engendrées par l’idée absolument
fausse que nous avons du temps. Est-il pire aberration que de mesurer le
divin par le moyen de l’aune prescrite à nos pas dans ce monde?
Qu’est-ce donc qu’un accommodement entre la nécessité de l’adoration et
l’idée de la fin? Qu’est-ce enfin qu’un amour passé ou un amour futur?
La difficulté d’aimer vraiment ce qui est humain a créé une possibilité
de douter de l’universel amour; nos éphémères attachements empoisonnés
de mensonge nous ont enseigné à chercher des bornes au Saana illimité de
la Tendresse; et, de la sorte, du temps nous avons fait une réalité et
de l’amour un rêve. O faiblesse de l’esprit! O vulgarité du cœur! Nous
avons appris à nous passer de l’amour véritable. Or vivre sans amour,
c’est végéter dans l’ignorance de l’éternel, et c’est ruminer sottement,
au sein même de la très belle et très passionnée réalité, la complainte
sacrilège du temps trop court dans la joie et trop long dans
l’adversité. Créatures élues de l’amour, maîtres des choses éternelles,
nous avons fait de notre puissante vie deux parts stériles et maussades,
dont nous employons l’une à tuer le présent et l’autre à pleurer le
passé; et voilà comment des êtres destinés à l’exultation de l’amour
arrivent au bord de la tombe sans jamais avoir connu autre chose, de
leur stage préparatoire sur cette terre, que l’ennui et le regret.
«Souffrez, monsieur le chevalier, que je m’étende un peu sur des misères
qui ne furent considérées que trop rarement du point de vue où je me
place. Au reste, je me pique de vous en pouvoir parler en parfaite
connaissance de cause; car je n’ai point rencontré de mélancolique à
Bedlam même qui se pût flatter d’en avoir souffert autant que moi. Ma
vie entière n’a été, somme toute, qu’une longue maladie de l’arbre du
temps; un de ces champignons plus durs que pierre qui font une bosse de
moisissure aux tendres saules pleureurs amis de la lune et de l’eau. A
ce mal satanique il n’est pas de remède en dehors de l’amour; mon amour,
malheureusement, m’a rencontré trop tard et n’a jamais su extirper de ma
moelle la racine vorace et cuisante de ma folie. Je fus le plus habile
des destructeurs d’espérances, en même temps que le plus sincère des
créateurs de regrets; ce qui est n’avait point d’autre raison d’être, à
mes yeux, que de cesser d’être quelque jour, et cela le plus tôt
possible, afin de fournir à mon âme une occasion de se lamenter.
«Partout sur mon passage la splendeur de la vie éclatait comme ces
grands aloès ivres de chaleur qui pointent vers le soleil la flèche de
leur fleur guerrière; la mer et le ciel se rencontraient à mes pieds
comme le temps se noue au temps dans le cri de l’amour; sur le rivage de
l’éternité, des corps puissants se tordaient dans le soleil, des corps
tragiques et doux, des corps immortels comme les nombres et comme les
rythmes, et dont le gémissement de désir ressemblait au cri de quelque
grand effroi mystique; la terre entière présentait à ma vue l’apparence
d’une table surchargée pour la nuit des noces; on n’attendait plus que
l’amant; et Pinamonte passait furtivement, la bouche tordue d’ironies
mensongères, le cœur dévoré des fiels de méfiance. Au lieu de rechercher
l’amour immortel dans les jardins pleins de fleurs, de soleil et de
voix, je dirigeais ma course fastidieuse vers les plus tristes lieux de
ce monde; vers les forêts croupissantes des contrées baltiques; vers les
villes de province de l’extravagante et malheureuse Pologne; vers les
petits ports anglais, stagnants et crépusculaires; vers certains
villages d’Italie, vieux et vides, sans histoire et sans avenir; vers
les faubourgs lamentables de Londres et de Paris; vers... hélas!
chevalier, vers tous les lieux avilis par le mensonge de la tristesse,
de la laideur et de la mort; vers tous les coins sinistres où l’on
s’étonne de ne découvrir point le tombeau de quelque ami perdu de vue
depuis des années...
«Je quitte la place bigarrée où les luisantes fontaines répandent leur
fraîcheur, où les rondes d’enfants tournoient dans le soleil vaporeux de
l’après-midi, et je m’engage dans quelque ruelle odorante, enfiévrée,
secouée du frisson des ombres glacées et bleuissantes. Je soupire: «Par
le ciel et l’enfer! que la vie est vide, que le temps est long!» Ce ne
sont partout que murailles lépreuses, que fenêtres teintées de lie de
pluie ou d’arc-en-ciel de l’autre siècle; que cheminées couronnées de
fumées âcres et paresseuses, aux odeurs mélangées de chair humaine et de
graisse de reptile. Un ciel de chemises se balance au-dessus de ma tête;
linges mélancoliques et pestiférés, d’un blanc de lèpre, d’un bleu de
mal caduc, d’un jaune de foire, de pissat ou d’ictère; linges vides de
pendus, mais pleins de vermine noyée...
«Je m’avance au milieu d’un grouillement d’enfants maigres et
contrefaits; tels d’entre eux nettoient dans les eaux de vaisselle leurs
pauvres pieds chaussés d’une crasse squameuse; d’autres se pouillent à
la façon des babouins; et plus loin, à l’ombre des portes, derrière des
amas de caisses démembrées et de barriques vides, des fillettes
dévoilent à leurs compagnons de jeux les secrets titillants et
malpropres d’une chair précoce.
«Le cœur et la pensée loin, bien loin de ces choses et de moi-même, je
continue ma singulière promenade à travers un cauchemar de misère et de
laideur, de stupres et d’excréments. Et voici que mon regard est attiré
par le jeu d’un rayon sur quelque colonne ou seuil d’église.
J’interromps aussitôt ma marche, mon regard s’attache à la vieille
pierre chauffée de clartés de jadis; le fantôme de «ce qui aurait pu
être et n’a pas été» apparaît dans le soleil vieillot et me regarde
longuement, longuement, dans le point étincelant de mes yeux. «Je suis
celle que tu aimas dans les siècles passés, dans le temps sans nom»,
chantonne le pur fantôme. «Je suis celle qui foula, certain jour, les
mêmes marches, au son des mêmes cloches, dans le temps à jamais perdu...
La fille apprivoisée des eaux, des hautes herbes et des ombrages du
duché de Brettinoro; la sœur de ton adolescence! Les mêmes marches, les
mêmes cloches. En dépit de la mort, et du dégoût, et du désespoir! La
ville était si joyeuse alors, t’en souvient-il? Les fiers chevaux, les
grands carrosses de l’autre siècle, les soies lunaires, les senteurs
nébuleuses. Et des amours dans nos âmes, douces comme des miroirs du
temps défunt, mystérieuses comme l’odeur des nymphéas, pures et tièdes
comme le mufle baveux et tendre d’une vache! Je suis morte, ô Sassolo, ô
Sinibaldo! Je suis morte depuis les temps. Le monde s’écroulera, les
astres s’éteindront, la mémoire de ces âges s’effacera à son tour; et
moi, moi je ne reviendrai jamais vivante; tu ne verras jamais ma chair,
tu n’en boiras jamais ni la volupté ni les pleurs. Le bonheur est mort;
tout n’est que poussière, tout n’est que cendre! Que fais-tu là tout
seul, ombre de toi-même, au sein d’une ville ruinée? Que fais-tu là,
Guidoguerra? Qui te plaint, qui t’aime, qui t’attend? Je suis morte et
tu es seul, horriblement seul. Est-ce le courage de mourir qui te fait
défaut? Qui t’attend à ton logis? Est-ce la solitude, est-ce la laideur
des choses, est-ce la longue insomnie? Hélas! le temps a tout mangé; le
temps est plus patient que le ver et plus long que la tombe. Tout a été
détruit; seul le temps est matière; seul le temps est Dieu.»
«La voix faiblit, s’éloigne, s’évanouit. Un grand silence descend sur
mon cœur. Je regarde à droite, à gauche; personne. Les premières lampes
s’allument; c’est l’heure paisible de la soupe et du pain de la misère.
Seul, Pinamonte! Te voici seul au milieu d’une ville inconnue, seul,
tout seul, loin de tous et de toi-même; car ce soi-même est inconnu aux
pauvres d’amour.
«Allons, vieilles jambes de vagabond, en avant! Allons, vieux os,
vieilles semelles, vieille ombre sur le pavé boueux! Les seuils des
temples ne nous sont pas favorables; ce qu’il nous faut, à nous, c’est
le silence et l’ombre des petits coins malodorants et limoneux des
impasses en putréfaction... Voici, là, à droite, le lieu où nous
pourrons attendre l’achèvement des temps.--Et mon regard, monsieur le
chevalier, se repose avec amour sur un coin de mur empesté.
«Ha, Pinamonte, mendiant d’amour, voici le tombeau pisseux et moussu
qu’il vous faut. Asseyez-vous entre ces deux cas d’enfants, sur ce
monticule de vieux légumes et de balayures, et collez à la muraille
galeuse votre dos pétrifié de reptile! Respirez longuement le souffle
pestilentiel de cette nuit qui ne promet pas de demain! Vous voici
ordure au sein de l’ordure, excrément parmi les excréments! Qu’une
fenêtre de taudis maintenant s’entr’ouvre; qu’un vase répande sa
bénédiction sur votre tête de fou raisonneur, et ce sera le digne
couronnement de votre œuvre et de votre destin. Ha, jambes galantes de
ruelle et de cour! voici un abri pour la nuit. Laissons le temps courir,
laissons-le mourir... Nous ne cherchons plus rien; l’Amour est mort;
seul le Temps est matière, seul le Temps est réalité. Dormons, dormons
en paix dans le cloaque des générations, fidèle image d’un monde ennemi
de l’Amour. Attendons la fin des temps, mon âme; et qu’après notre mort
l’ordure s’amoncelle sur nous et que ce soit là notre tombe, notre oubli
et notre éternité.»
«Que de nuits de ce genre j’abrite en ma mémoire! Que de nuits de
solitaire, d’abandonné! Même il me souvient de m’être éveillé une fois,
sur l’ordure et sous la bruine, à demi étranglé par un grand diable de
guet pris de vin... Ah! chevalier, je vous fais là de moi-même un
singulier portrait! Pour l’achever en quelques traits rapides,
permettez-moi d’ajouter ce détail encore: j’étais ce que l’on appelle un
imaginatif; j’avais quelque teinture de lettres; je maniais le vers
aisément; cependant, au milieu de mes harmonies, je ne distinguais
aucune voix qui ressemblât aux accents de la passion. Tels de mes vers
étaient riches de musique, tels autres de couleur; mais il leur manquait
à tous le battement tumultueux des grandes ailes de l’amour. Pour être
bref, je n’ai jamais été autre chose qu’une médiocrité agrémentée de
quelque bizarrerie; et lorsque vous aurez ajouté à ma haine du mensonge
et à mon dégoût du monde l’insupportable mépris où je tenais mon propre
caractère, vous connaîtrez de façon certaine quels étaient, vers le
temps de mon aventure, les principaux traits de ma nature morale.
«J’étais alors dans ma quarante-cinquième année. L’âme aigrie par les
souvenirs tragiques d’une enfance des plus orageuses, le corps énervé
par les insipides excès d’une jeunesse que les plaisirs impurs n’avaient
su qu’à demi consoler de la perte des illusions d’art et d’amour;
vieilli avant l’âge par l’incessant combat que la haine du genre humain
livrait en mon cœur à la crainte de la solitude, j’avais résolu d’aller
finir mes jours dans quelque cité glorieuse et déchue dont l’atmosphère
fût en harmonie avec mon propre déclin; et mon choix tomba naturellement
sur la merveilleuse capitale de la Vénétie.