Et je suis retourné à toi, petite femme, qui errais parmi les

salutations et les mots de passe—car tout le monde te connaît et te

reconnaît ici, affreusement—et j’ai recherché entre ces mots, entre

ces salutations, le souvenir secret, mon souvenir et cette odeur de

larmes, d’ennui et de lâcheté envers le sort. Je l’ai retrouvée: je

n’en étais pas assez ivre, je m’en suis enivré, tout à fait. Tu te

glissais entre des chaises, tu t’occupais d’hommes et de femmes, et,

bousculant ces hommes et ces femmes, bousculant la fête de ma fièvre

et de mon horreur, de mon ivresse obstinée, de mon désir d’ivresse,

impatient et alangui, farouche, je restais sur toi, happant férocement

une indécise tristesse, une nuance de résignation, de révolte et de

trouble espérance, un lointain d’élégie—qui n’étaient pas à toi.

Et la fête se lâcha sur nous. Un tourbillon de plaisanteries, comme

une pluie de cendres, s’élança, valsa, éclata devant ma douleur et ce

fut le brouhaha galant, le tumulte discret des causeries mondaines: on

m’avait volé mon dolent et cher souvenir.

* * * * *

Chérie, chérie, ne m’abandonne pas ainsi: je n’ai pas peuplé de toi

ce salon trop plein, je ne t’ai pas assise sur une de ces chaises

légères, je ne t’ai pas fait sourire aux endroits plaisants: je me suis

reculé, je me suis hissé jusqu’à toi, là-bas, là-bas, et tu me laisses

retomber, perdre pied de plus en plus et m’enfoncer en ce monde, en

cette molle et grouillante foule qui parle, qui écoute, qui pense

même—et qui n’est pas triste, en ce moutonnement de rires, en cette

fuite de sourires, en ce néant joyeux, écrasant, absorbant.

Chérie, chérie, il y a ici des hommes de talent, et ils ont du

talent—ici. Ils disent, ils échangent les plus belles choses du

monde: ce sont des silences où l’on savoure et où l’on achève de

comprendre, c’est l’essor des sous-entendus, des insinuations, puis

tout à coup un mot qui sort tout armé, qui griffe, qui jaillit, qui

éclaire, tout ce qu’on appelle feu d’artifice, joute oratoire, esprit

français, tout ce dont on fait le délice.

Je sais, hélas! un mot qu’ils ne diront pas, un pauvre mot glacé et qui

bat des ailes, un mot sans malice et sans éclat, un mot de banalité,

un mot qu’ils ne ramasseraient même pas dans un petit bleu, le mot:

«Chéri!» Mais ils ne sauraient pas le dire, Voix de salon, voix de

théâtre, ce n’est pas la voix qu’il faut.

Un monsieur tout à l’heure, s’est épuisé en imitations, il nous a

restitué en leur naturel, en leur emphase, les meilleurs de nos

comédiens morts et les plus éternelles de nos comédiennes en vie: il

ne t’a pas imitée, mon inimitable amante, il n’a pas imité ta voix

profonde et secrète, ta voix de cœur, car il y a des voix de cœur,

comme il y a des voix de tête—et ça ne s’imite pas.

Ah! c’eût été une profanation—et je la désire: entendre ta voix;

entendre ta voix, chérie. Entendre ce mot, de ta bouche! Ah! qu’on me

le donne, qu’on me le jette, qu’on m’en tue. Que le monsieur s’essaie à

cette imitation. Un mot à dire, ce n’est pourtant pas difficile?

Mais n’y pensons plus: d’ailleurs on n’imite plus, on ne dit plus.

On parle. Ce sont des groupes rapides, des groupes sympathiques et ce

sont, lâchées d’on ne sait où, envahissantes, agressives, des jeunes

filles.

Elles sont charmantes, naturellement, et fraîches et franches. Elles se

laissent regarder et regardent. Et elles savent tout, en outre. Elles

m’assiègent, me cernent—pourquoi? Parce que je suis du souvenir, du

rêve, de l’horreur, qu’elles le sentent, de leur instinct flaireur et

déterreur, et qu’elles veulent y remédier, de leur médiocrité.

Autour de moi, Ahasvérus Canette effleure savamment la jalousie

d’Alice, en prenant des airs penchés avec une adolescente dont,

aujourd’hui, c’est le jour de sortie du Conservatoire. Et, farouche

admirateur du dos d’une lente vierge, ce petit satyre de Capry le fixe,

mais ne pouvant le fixer en face décemment, il troue la poitrine devant

laquelle il s’est situé, pour atteindre ce dos, pour se tapir en ce

dos, pour s’en enivrer et s’y perdre. Il le désire, il le possède, et

c’est, en cette nuit qui s’achève, une atmosphère de volupté mondaine,

de volupté immonde, courte, dépravée, à fleur de corsage décolleté en

pointe—et j’ai à me lamenter là-dedans, à me désespérer en ce décor!

Et j’ai des jeunes filles autour de moi qui me grignotent vivant, qui

me dévorent, qui parlent littérature et sentiment.

Je suis malade! je souffre et ce n’est pas d’elles que je souffre!

je me souviens pour ne pas les regarder. Et j’ai aimé, j’aime d’un

amour qui n’est pas de leur monde. Elles s’emparent de moi, prennent

livraison de moi, s’offrent mes grimaces de douleur, mes étouffements,

mon silence même qu’elles violent, auquel elles arrachent des mots.

Et elles me tirent des généralités, des banalités, me font faire

effort, me mettent en peine, me chassent de mon amour et de moi.

Elles continuent avec moi des conversations qui s’engagèrent l’année

dernière, et affectent de me croire le cœur de les terminer, comme au

temps où je n’avais pas de cœur.

Et elles me gardent jalousement, en ce coin, lourd et glauque de vie,

avide de nuit, elles contraignent mon immense désespoir, ma souffrance

immense, mon immense besoin de solitude, mon dialogue qui reprend

avec celle dont je viens d’entendre le nom et dont j’ai été si loin

chercher le souvenir, en une autre.

Et les voici qui parlent de celle-là même, sans savoir, par cet énorme

instinct de mal faire et de faire mal.

«Et votre pâle fiancée?» m’a demandé tout à coup une fille dont

j’ignorerai toujours le nom. «Vous pensez encore à votre pâle fiancée?»

J’ai le regard du vaincu qui se relève pour mourir et je me suis levé

en effet, crevant de douleur et de douceur, et, pour ne plus penser à

ces jeunes filles, mettant en un mot toute la méchanceté que je n’ai

pas, la blessant, l’apeurant cruellement, vulgairement: «Mademoiselle,

dis-je, il ne faut jamais parler d’elle. Ça porte malheur.»

Et les jeunes filles songent, en sang, à des fiancés inconnus, les

cherchent en cette salle, vont à Canette, à Capry, à d’autres,

cependant que, délivré des bêtes, je m’en vais agoniser à ma guise,

prisonnier de l’ombre chérie et prisonnier de la petite ombre qui me

crispe et qui me sourit.

VII

L’APPRENTISSAGE DE LA MORT

Quand j’avais faim, jadis, il n’y a pas si longtemps, des gens,

m’ont dit: «On ne meurt pas de faim». Je ne suis pas mort parce que,

toujours, j’ai écouté ce qu’on m’a dit. Aujourd’hui et hier, les gens

m’ont dit: «On ne meurt pas d’amour.»

Et je ne meurs pas. Mais vraiment, ça y ressemble.

Je dois en mon sommeil renouer violemment des relations avec la

souffrance et je me réveille avec, au coin des lèvres, des fragments

de dialogues qui ne furent pas, avec, aux coins des yeux, des morceaux

de paysages que je ne vis pas, mal dégagé d’un suaire d’horreur et de

la peau d’un autre être qui serait mal revenu des pays lointains, des

enfers et du fond des lacs de cauchemars.

Et, dès mon réveil, je me mets à être malade.

C’est l’impression que j’ai tout le corps roidi mais d’une mauvaise

roideur, molle, si j’ose dire, et cassante et d’une lassitude et d’une

inconsistance! C’est non une pointe au cœur mais le cœur hérissé de

pointes, hérissé, sans plus, saignant de petits filets de sang et

zigzaguant, se noyant en une mer soudaine de larmes et ne voulant pas

sombrer.

Je me rappelle une chronique de M. de Stendhal où des assassins tuant

sans amour d’ailleurs et longuement une triste veuve, lui demandent

naïvement à chaque coup de poignard si le cœur est atteint.

J’ai ces poignards-là dans le cœur. Ils me demandent eux-mêmes, car les

poignards parlent le matin, s’ils touchent le cœur. Et, ça dure, ça

dure.

A des moments, tout de même, je crois que je vais mourir, enfin.

Mais mon cœur fait le mort, simplement, puis s’éveille peu à peu,

bâille, bée et recommence à saigner et à souffrir mille morts: je ne

lui en veux pas de sa coquetterie dans l’agonie: il a mal, comme moi.

Et rauques, des pensées, des souvenirs, des gémissements rôdent autour.

Vous savez comment ça s’appelle: ça s’appelle la folie.

Ça consiste en des idées fixes autour d’une idée fixe—ou d’une image.

Ce sont d’ailleurs des idées fixes qui bougent, qui dansent, c’est une

ronde, une sarabande d’idées fixes, des mots qui reviennent, qui se

suivent et qui m’étouffent en ma chambre trop étroite, et, au milieu,

au bord, un élan vers mon épée qui sommeille toute droite et grave et

qui se laisse regarder quand je la regarde, sans me donner un conseil

et sans me déconseiller.

Et, en ce cauchemar, c’est, comme un vomissement, des larmes qui

s’arrêtent, qui me brouillent les yeux et qui refusent de jaillir.

Je pleure en dedans.

D’ailleurs, je me suis réfugié, je me suis terré en moi-même.

Et je suis secret même pour moi. Je ne parle plus, je ne pense même

plus, je suis le sarcophage désolé de moi-même.

Et toi, chérie, je ne pense plus à toi. Je ne puis me représenter ton

visage, tes traits, tes cheveux.

Je t’ai en moi, si profondément! Je t’ai en moi! Je t’ai en moi! Et,

tous deux, dans le mystère de mon enveloppe terrestre, en dedans, nous

nous aimons, nous nous aimons, chérie, et si ingénieusement que je n’en

sais rien.

Et c’est la fatigue, non l’absence, qui me tue.

* * * * *

Quoi qu’il en soit, je meurs,—et je meurs debout. Car je me lève et

je vais par les rues et je m’enferme en mon bar ordinaire où passent

de gentils camarades et des indifférents et des ennemis mais moins,

parce qu’il fait chaud et que peu de gens sont encore à Paris. Pour

mourir debout, je me couche sur un canapé et je m’évertue à ne pas

penser, à m’anéantir, pour ne pas mourir de penser, de me souvenir et

de rêver. Cette phrase peut ne pas paraître claire mais ce n’est pas ma

faute, c’est la logique coutumière des hommes, ce sont les habitudes de

souffrance et les principes de guérison.

Toute la médecine est en cette plaisanterie (une plaisanterie

dantesque) d’Ugolin mangeant ses enfants pour leur conserver un père.

De même les agonisants affectent de ne pas se fatiguer pour avoir à se

fatiguer ensuite et d’oublier leurs méninges, pour les retrouver, avec

des béquilles, à l’heure pâle de la convalescence.

* * * * *

Aujourd’hui je suis plus malade. Voici dix ou douze jours atroces qui

furent pour moi, l’un après l’autre, un néant épuisant, un néant

évidé, une chaîne de néant, étroite. J’ai attendu le dimanche avec

toute l’impatience que me permettaient ces jours affreux.

J’ai encore la superstition du temps, des changements de lune et des

retours de semaine. Dimanche, c’était un cycle nouveau, une ère qui

s’ouvrait. Ç’a été le digne couronnement d’une semaine infâme. Et

ça recommence ce lundi où, mourant, hâve, tragique, je descends les

escaliers d’un omnibus, comme jadis on descendit du pilori.

Je tombe sur Ahasvérus Canette.

Il me tend sa lente main, s’informe de ma santé!—ma santé,—m’interdit

d’être malade, d’une voix qui ronronne et m’ordonne de l’inviter à

déjeuner, moyennant quoi il me donnera une bonne nouvelle.

Une bonne nouvelle! Ce diable de Canette ne sera jamais sérieux. Est-ce

que j’ai la tête d’un homme à qui on apporte une bonne nouvelle! La

nouvelle est en retard, vieux!

Mais je l’invite à déjeuner tout de même. De nous deux, il y en aura,

de la sorte, un qui mangera.

Et le cynisme de Canette est charmant. Il a été celui qui, sans raison,

sans intimité, débarquait dans ma vie en grosses bottes d’importun,

pour me demander sans préambule, des affiches illustrées pour son

sergent quant il était soldat et des billets de théâtres, à tous les

moments de son existence. Et, saluons la bienveillance des dieux:

ces affiches, ces billets qu’on m’eût impitoyablement refusés si

je les avais demandés pour moi, on me les accordait pour Canette,

d’enthousiasme, par prédestination. Voici que Canette s’est dérangé

de son bonheur; il est très fier, un peu attendri de sa promenade de

pitié et il me considère, de sa face ronde, de son teint mat et bien

reposé, de son appétit, de son soin d’ensemble d’amant en exercice et

m’objurgue, la bouche pleine:

—Guérissez, ça n’a pas de bon sens de se crever comme ça.

Je ne me crève pas, je crève: c’est plus facile.

Il me faut aller voir Alice qui a quelque chose à me dire. C’est vague

et c’est un voyage—et c’est un spectacle dont je me passerais.

Car voici des mois que, douloureusement et, après tout,

involontairement, j’ai passé à épurer mon amour.

Mon amour s’est dépouillé de tout ce qui pouvait, je ne dirai pas le

souiller, mais l’alourdir: il est rare, il est sans date, sans âge,

sans époque, saint. Je l’ai reculé de mon vide—en amour l’absence,

comme les campagnes, compte double—jusqu’aux siècles et jusqu’aux

infinis préséculaires où l’on aimait, sans savoir, avant de savoir ce

qu’était la vie, où l’on aimait dans le chaos, avant la création, avant

Dieu.

* * * * *

Et Alice, c’est l’humanité, la mauvaise humanité de Claire. C’est

l’histoire après la légende, la caricature de l’histoire après

l’épopée, le procès-verbal après l’hymne. Alice, c’est le pendant raté

d’un tableau sublime, la sœur qui a mal tourné—avant, la compagne de

chaîne qu’on retrouve dans les romans, après qu’on a oublié le bagne

dans toutes les splendeurs, tous les triomphes et toutes les vertus.

Elle me fera toucher du doigt la terre perdue alors que je suis déjà

dans la terre promise et elle me chassera de mon ciel amer sans me

rendre le délice aboli.

Truchement menteur malgré soi, traducteur infidèle à son serment et

à son assermentement, par habitude, héraut qui parle en latin de

cuisine—ou d’alcôve. Oui, je sais, j’ai tort. C’est un oiseau, c’est

un enfant et elle a des yeux de vierge. Trop blonde d’ailleurs pour

être responsable et trop fine; martyre de vitrail qui marcherait,—mais

elle marche.

Et j’aime être seul comme je suis seul maintenant: il n’y a

qu’Ahasvérus Canette en face de moi. «Allez-y, continue l’intéressant

jeune homme, vous ne vous en repentirez pas.» Il se passe la langue sur

les lèvres, un peu parce qu’il vient de boire—et pour se représenter

ma joie et mon émotion. Mais il ne peut me donner d’éclaircissement. Il

ne sait pas. Il saurait que ce serait la même chose: il vend du mystère.

Mais à mon tour, je l’objurgue. Je ne sais pas si je vivrai encore

demain: qu’il vienne ce soir me dire de quoi il s’agit.

Il promet et va à ses affaires, je veux dire à ses amours en me

contraignant,—ou presque,—à l’accompagner, oh! pas jusqu’au bout:

deux ou trois rues seulement.

J’aime mieux l’attendre. J’attends. Pourquoi? Parce que j’ai peur de

moi, de la violence, de la sérénité, de la divinité de mon amour.

Ces nouvelles l’assagiront, jetteront sur sa haute flamme l’eau du

Simoïs, qui n’est que nostalgique et qui coule encore entre les terres.

J’attends, car le moindre défaut de M. Canette est de se faire

attendre: on met sa coquetterie, sa vanité, son ambition où l’on peut.

Il y a même des pays spéciaux et personnels, si ce mot est décent en

parlant de M. Canette, où M. Canette se retire pour attendre, attendre

qu’on l’ait assez attendu, trop attendu, partout à la fois, pour

attendre qu’on l’ait assez désiré, qu’on ait assez désespéré de lui,

qu’on en ait fait son deuil, mais un grand deuil, car il faut bien que

M. Canette attende, lui aussi comme tout le monde.

Et c’est une raison de ses succès mondains. Du reste, généralement,

il se contente de ne pas venir du tout, de faire banqueroute à ses

promesses, aux songes qu’on a échafaudés fragilement sur son arrivée

et de s’avancer dans le paysage qu’il a déçu, un soir par hasard, sans

remords, sans une ironie trop grossière, en enfant mal élevé et gâté

qu’il s’obstine laborieusement à paraître, à revêtir de son monocle, de

son embonpoint relatif, et de ses longs cheveux roux plantés bas sur le

front auguste du roi Bomba lui-même.

C’est sur le coup de dix heures et demie qu’étant descendu de ma

place au bureau du contrôleur par fatalité, dans le petit théâtre où

j’écoutais plus ou moins la petite tragédie d’un petit poète que M.

Ahasvérus Canette,—il a repris son nom d’Ahasvérus à cause de sa

littérature et des revues jeunes où il collabore—a empli mon horizon

de son gilet de combat, bleu azur moiré de reflets mauves, de son

monocle et de sa visible et parfaite tranquillité d’âme.

«J’ai un service à vous demander», m’a-t-il coulé à brûle-pourpoint,

après avoir pris la peine de me présenter—c’est moi qu’il présente—à

un petit garçon de seize ans, borgne, qui dirige un organe d’éthique

bi-mensuel à Loudéac (Côtes-du-Nord), un des piliers nomades de la

décentralisation morale.

Moi je veux bien. Mais un service à lui rendre! Encore!

—Voilà, articule-t-il (il devrait dire: Voici). Il est toujours

entendu que vous allez demain chez Alice à deux heures et demie.

Allez-y à deux heures moins le quart parce que moi, je l’attends à deux

heures et demie.

—C’est que, dis-je, j’ai invité à déjeuner votre ami Capry.

—Ah! débarrassez-vous de ce raseur de Capry! Et puis allez-y à deux

heures moins le quart, voilà.

Il s’est exprimé avec la rondeur qu’il met en toutes choses. Il a parlé

haut, en homme qui porte la tête haute et ferme.

Mais il y a temps pour tout. Il a eu tort de ponctuer sa phrase et

d’enfoncer violemment son «Voilà», puisque nous sommes en un escalier

de théâtre. C’est tout de suite un scandale où il convie des ouvreuses

et des contrôleurs. Il insiste devant toute cette troupe. «Si vous y

allez après deux heures moins le quart elle ne vous recevra pas.» Je

ne puis le suivre sur ce terrain: mon amour crié dans ce théâtre, mon

amour amusement pour ouvreuses, c’est tout de même un malheur qui passe

mon espérance.

Je m’en vais, mon amour gargouillant en moi, me faisant trébucher,

zigzaguant en mon ventre, à vide. Et Ahasvérus me rejoint; je l’écarte.

Alors, pour le plaisir, il m’injurie:

—Vous êtes une canaille, un homme dangereux... Je ne vous ai jamais

fait que du bien. Mais vous allez voir.

* * * * *

Je fuis, j’ai trop envie de pleurer. Et vraiment, c’est bien fait pour

moi. Pourquoi suis-je sorti de chez moi? pourquoi suis-je sorti de mon

mal? J’ai si mal et j’ai mal d’une façon si nouvelle, où il y a du mal

pour tout moi, pour toutes les parties de mon corps, et pour mon âme!

J’ai ton image, chérie, qui se taille en mon cœur, dans du sang, à

vif, j’ai tes mots anciens qui me brûlent la gorge, j’ai tes baisers

d’hier, d’hier, n’est-ce pas? qui me déchirent la lèvre, j’ai mes

conversations secrètes avec toi, qui m’ouvrent toutes grandes les

portes de l’au-delà et j’ai la douceur de mourir pour toi, pour te

montrer que jamais je ne serai à une autre. Et je meurs aussi de cette

chose qui est de toi, qui grandit maintenant et bientôt sera presque de

l’existence, j’en meurs douloureusement, et j’espère que c’est autant

de douleurs de moins pour toi.

Si Ahasvérus savait combien la privation qu’il m’a infligée me prive

peu! S’il savait combien m’indiffère cette pauvre Alice et combien

ma pitié pour elle est lointaine! Et si les gens qui trouvent que je

baisse, qui s’étonnent et qui en sont heureux, savaient combien ils

m’amusent!

Je ne me tuerai pas, je mourrai, je le sens, oui, je le sens, je

mourrai le jour de la naissance de l’enfant, de celui que j’appelle

l’Enfant avec un grand E et qui me tient, le fixant de mes yeux

hagards, comme si je considérais un Dieu et l’univers même.

Et—c’est la folie—je pense au général Bugeaud qui annonça par un coup

de canon la naissance du pauvre enfant de la duchesse de Berry. Il lui

fallut tirer un coup de pistolet et entendre bien des coups de canon,

bien loin, sur les Arabes, pour oublier ce coup de canon-là, Ma mort

sera-t-elle mon coup de canon moral. Voici que je ne veux plus mourir!

Mais comment vivre? je ne suis même pas dégoûté de la vie, je n’y crois

plus.

Et je ne connais plus que l’immense souffrance, maligne église qui

enserre le monde: elle ne garde pas de fidèles et n’a pour prêtres

que des infirmiers et des sœurs converses qui montent au ciel par

l’escalier de service.

VIII

LA FIN

...Voici que je meurs.

On ne sait pas que je meurs.

Et comment le saurait-on? Je me suis terré ici, en notre chambre, pour

souffrir et pour mourir.

Et ça n’est pas un événement.

Personne n’est à mon chevet pour me verser le subtil élixir d’un

sourire ou pour m’offrir encore un reflet, un regain de vie en la

caresse d’un regard aimant. C’est que ma concierge se promène puisque

c’est dimanche et c’est aussi que, loin, je ne sais où, ignorante et

insoucieuse de mon angoisse, une frêle créature, alitée elle aussi,

souffre comme moi, halète comme moi, est presque aussi pâle et plus

en sueur que moi, parmi un concours de médecins et d’amis, devant le

monde entier, et que, de sa souffrance, de sa pâleur, de sa sueur, une

existence va naître.

D’elle!

Et moi? Moi, je suis le père. Je ne suis que le père. Et je n’ai pas

le droit d’être le père. Je meurs d’avoir créé, je meurs d’avoir aimé,

je meurs sans avoir revu mon adorée, je meurs sans voir cet enfant,

d’avoir trop pensé à cet enfant, à mon enfant, d’avoir voulu lui

donner, lui infuser parmi la ténèbre du non-être et de la gestation,

mon sang et mon âme, mes rêves—déjà—et mes désirs; je meurs d’avoir

senti trop profondément que je faisais, que j’avais fait de la vie, je

meurs parce que mon enfant va naître.

Je n’ai pu te donner mon nom, je te donne mon âme et ma vie, en mieux,

en tout neuf.

Et je ne suis pas assez riche pour faire le cadeau d’un enfant à

quelqu’un.

Je le laisse après moi comme je laisse mon amour.

Et, pauvre enfant, voici que je m’attendris sur toi. Voici que, au

moment suprême, qu’à ce moment si lent où, d’ordinaire, quand on pense

encore et quand on a conscience de son état, on revit toutes les

actions, toutes les hésitations et tous les instants de sa vie, au

moment où on désespère et où on se repent, au moment où l’on aperçoit

sa vie en vêtements blancs et noirs se pencher sur votre chevet comme

sur un berceau, et baiser au front comme un tout petit enfant le pauvre

mort qu’on est déjà, au moment où l’on sent cette vie frémissante

s’éloigner de soi, s’en aller vers une autre enveloppe humaine, au

moment où l’on se pleure, où l’on se hait, où l’on se regrette, je ne

puis songer à moi, m’attrister sur moi et, de toutes les époques de

mon existence, je ne me rappelle que ce qui se rapporte à toi, petit

enfant, mon amour, la mort partout dans mon amour et la fatalité de

mon amour, nos baisers, et, de tous ces baisers, j’en perçois un,

énorme, au bord de mes lèvres, au bord de mon cœur, un baiser qui, si

j’ose dire—et j’ose dire en ce moment suprême—m’enlace tout entier,

me prend et m’enlève—m’enlève jusqu’au ciel ou jusqu’au gouffre

infernal—et c’est le baiser dont tu nais, enfant, enfant, enfant!...

Et, en mes sommeils énormes, j’ai eu un rêve, une fois.

Je rêvais que je considérais un enfant comme le petit morceau de chair

qu’on oublie, sans y attacher d’importance et qu’on retrouve accru par

la grâce de Dieu et la grâce du temps, vivant juste assez pour vagir,

je m’imaginais que tu viendrais sans hâte, que tu entrerais sans joie

en ce monde et que j’irais à travers les rues et la vie, accompagné et

suivi d’une foule d’enfants, patriarche au petit pied et en souliers

vernis, ne goûtant de la paternité que les satisfactions honnêtes—et

père jusqu’au point où ça me gênerait pour rentrer tard du cercle ou

pour m’arrêter en des parties de baccara.

Et je rêvais—quelle ironie—que j’étais le mari de ta mère—et qu’elle

était grosse.

Elle souffrait et je ne souffrais pas, elle souffrait solitaire et

j’avais la petite vanité de l’homme qui s’affirme plus homme du

fait qu’il a engendré un petit—comme une bête et que sa femelle le

couve—douloureusement. Et je rêvai qu’un cri, un beau soir, un cri

jaillissant de la bouche, du cœur, du ventre de _ma_ femme un seul

cri—mais quel cri!—me faisait sortir de mon indifférence, m’arrachait

à ma vanité, me révélait ma paternité, me faisait père, exclusivement,

férocement, si tendrement, jusqu’à la mort, cette mort, qui est là, qui

s’impatiente, mais qui, courtoisement, attend la vie pour entrer en

même temps qu’elle.

L'Holocauste: Roman Contemporain(#51269) · 第 15 / 16 段