Ah! ce cri! Etait-ce toi, triste créature, qui le poussais en la

nature et l’au-delà? Je ne sais pas! Mais que le cœur humain est peu

de chose! que la vie humaine est peu de chose, qui tient à un cri.

J’avais bien dîné dans mon rêve, je n’avais pas de nausées, moi, je

n’avais pas mal à l’estomac comme ma pauvre femme, je rentrais en

chantant un refrain en vogue, et j’avais, pour égayer un peu la malade,

pour apaiser ses troubles entrailles, quelques plaisanteries toutes

fraîches, quelques scandales, et cette menue monnaie de l’indifférence,

des baisers.

Pâle, sinistre, grandie de toute l’angoisse et de tout l’émoi des

gestations, tragique et lyrique, portant les mondes et toutes les

épopées, tous les mystères et tous les crimes en son ventre, elle

me recevait comme on reçoit un étranger dont on ne comprend pas la

langue, un homme qui n’est pas du pays de Souffrance. Doucement elle me

demandait: «D’où viens-tu, mon ami? Je crois qu’il est tard.—Tu crois,

lui répondais-je. Tu ne sais donc pas, tu ne sais pas l’heure?—Non»,

fit-elle, simple. Je cherchais son regard. Je ne le trouvais pas.

Elle regardait en dedans, la prunelle conquise par l’immensité de ses

entrailles, l’œil fixé sur cette heure qui tardait à sonner et qui, si

grosse et si aiguë, semblait s’éloigner en l’ombre des avenirs. Puis

elle devenait livide et je voyais passer sur son visage crispé une

flamme d’enfer et d’apothéose, tandis que, de son âme et de son ventre,

ce cri jaillissait qui venait me frapper en plein ventre, en pleine

âme. C’était une révélation—et quelle révélation! un tourbillon,

tout le monde dansant autour de moi, tous les remords s’enfonçant en

moi. C’était un mal atroce de tout mon corps, mes chairs comprimées,

broyées, comme élastiques, comme électriques, une morsure, un coup de

massue.

Je tombai.

* * * * *

Quel rêve! je tombai vraiment! Il paraît que je ne souffrais pas assez.

Je ne me relevai pas depuis. Je me réveillai lentement—oh! bien

lentement, et sans sursaut dans mon lit, avec des linges glacés

au front. Des gens, à mon chevet, me pressaient la main, et peu à

peu j’entendis que j’étais malade. On parla vaguement de troubles

cérébraux, de folie, d’hystérie même, que sais-je! Je sentis seulement

que j’étais plus malade, très malade—et j’en fus très heureux. Les

souffrances de la paternité!

Les imbéciles qui localisaient, qui bernaient ma géhenne, qui ne me

croyaient que le cerveau atteint. Plus bas! regardez plus bas! pauvres

gens! regardez au ventre! et ne regardez nulle part ou partout, c’est

de partout que je suis faible, c’est de là, partout, que la vie me

fuit, puisqu’elle s’en va vers celui que j’ai engendré—et comme c’est

juste. Eh! quoi, la mère souffrira et souffrira seule! Non! je souffre

aussi, moi, le père! Et j’aurais eu peur, si j’avais souffert moins,

que mon enfant ne fût moins mien, qu’il ne fût tout à sa mère—qui

l’affirmait sien, de son pauvre ventre que je ne voyais pas et de ses

pauvres cris que je n’entendais pas, de ses nausées, de ses dégoûts, de

ses caprices douloureux et des éclairs froncés de son visage. Mais je

souffrais aussi, moi.

Engourdissement, torpeur, faiblesse, douceur aussi et, en une débilité

si grande, en une débilité exaspérée et chaque jour accrue, en une

agonie progressive, une telle douceur, une telle tendresse, un tel

délice!

En ma demi-somnolence, mes yeux ouverts, mes yeux que je sentais pâlis

et agrandis, apercevaient d’éternels épithalames, le mariage incessant

du néant et de la vie, l’annexion des limbes à la terre, du ciel au

monde, une théorie infinie d’enfants, de sourires sur deux petits

pieds hésitants, une théorie de héros aussi—c’est la même chose,

les dieux et le bonheur en roses et en fleurs, et parmi tout cela,

épars, lumineux et subtil comme une buée de soleil et d’or, partout

perceptible, partout souriant, partout héroïque et partout invisible,

mon enfant, mon enfant chéri qui me clouait à mon lit, à mon rêve, à

sa gloire, j’eus bientôt le sentiment que je ne te verrais jamais, mon

enfant. Et c’étaient aussi toutes les délices avec Claire, que nous

avions goûtées et des délices nouvelles, de rêve et de ciel, tissées de

nos souffrances, tout, tout—et l’éternité!

* * * * *

J’étais si faible! Et les hochements de tête du médecin qui, pour

n’avoir pas l’air de rien comprendre à ma maladie, se faisait apitoyé

et un peu méprisant, comme un homme de science doit l’être pour un

dément, comme un homme qui guérit doit l’être pour un homme qui meurt.

Mais en quoi un sourire de cet homme pouvait-il m’affecter, moi qui

étais, à travers les temps, rivé à un sourire, à une extase? Et à

mesure que la chère femme te sentait plus lourd, petit enfant, je me

sentais plus léger, plus diaphane, plus inconsistant, je me sentais

m’envoler, sans poids, comme les fantômes, les fantômes qui, de près

et de loin, veillent sur ceux qu’ils ont chéris ou qu’ils ont voulu

chérir.

Et voilà. Voilà le moment où tu viens—où je m’en vais, puisque j’ai

obtenu de Dieu de faire passer en toi toute ma vie, voici l’heure où

j’entre en toi profondément, facilement, comme la malheureuse, comme la

bienheureuse toute petite chose que je suis devenu, voici le moment où

je m’anéantis absolument, où les mots me manquent, où les idées, les

sourires et les désirs se fondent pour moi en un lit, en un ciel de

repos et de néant.

* * * * *

Tu vivras pour moi, petit enfant. Je te lègue la vie que je devais

vivre, et je te lègue la vie que j’aurais voulu vivre, la beauté que

j’aurais voulu rêver et que je ne pouvais même pas rêver, tant elle

était belle. Je te lègue tout ce qui n’était pas à moi, et je te

donne le monde, l’univers, avec ce qui me reste de mon être, ce que

tu n’as pas encore pris, ce que tu prends en ce moment. Je te lègue

tout—excepté mes ennemis.

Et je te lègue ta mère, et je te lègue notre amour qui fut beau, qui

fut éternel en sa brièveté, et qui fut triste. Tu ne pourras jamais

savoir cet amour et tu ignoreras mon nom. Mais, profondément, tu le

sentiras tout entier et tu me sentiras en toi et tu me consoleras et je

te guiderai.

Et, seul, petit enfant, je t’embrasse par-dessus la vie et la mort, et

je meurs heureux, les yeux pris par la vie, pris tout entier par ta

vie, par la vie sublime, par la vie. Un cri encore: le tien, le mien,

cri de naissance, cri d’agonie. Ah! vis, mon fils, mon fils, je meurs:

vis!

* * * * *

Et toi, Claire! Claire!...

FIN

TABLE DES CHAPITRES

LIVRE PREMIER

Le Venusberg au rez-de-chaussée

Pages.

I. Le premier chapitre, vraiment 3

II. Petit panthéisme sentimental 31

III. Lui! 55

IV. Le cœur, le cerveau et les yeux 79

V. «Celle qui est trop gaie» 116

VI. Les jeux de la lumière et du hasard 142

VII. Etrennes lyriques et tragiques 168

VIII. Jadis et parallèlement 187

IX. Le chapitre des enfants 213

X. L’Émoi 226

LIVRE DEUXIÈME

Le Mémorial de Sainte-Hélène

I. La Foudre 257

II. «Un bouffon manquait à cette fête» 272

III. Le trou aux lettres 290

IV. Le téléphone secret de la douleur 302

V. Le lit de larmes 318

VI. Livré aux bêtes 331

VII. L’Apprentissage de la mort 340

VIII. La Fin 353

Sceaux.—Imprimerie E. Charaire.

ACHEVÉ D’IMPRIMER

LE

X D’AOUT MCMII

L'Holocauste: Roman Contemporain(#51269) · 第 16 / 16 段