l’autre. Nous sommes des étrangers et étrangers pour toujours parce
que nous avons été l’un près de l’autre, à des moments. Et nous devons
avoir des remords, pour le monde et pour nous—et oublier.»
«L’enfant dit:
«—Et m’oublier moi aussi?
«—Petit enfant, petit enfant, c’est là bien autre chose. Je n’ai
même pas à t’oublier, il faut que je renonce à tout toi, depuis les
pâles instants, où, dans la brume créatrice et la brume hésitante,
je pensais à toi et à ta mère, ensemble. J’ai été sacrilège en te
faisant: j’aurais dû te laisser faire par un autre bien et légitimement
déterminé. Tu eusses dû être de lui, ou ne pas être. Et tu es de lui.
Je suis un misérable, un bouffon—le bouffon fécond—le voleur qui
donne, je t’ai abandonné d’avance, j’ai fraudé, j’ai trompé, j’ai été
larron d’honneur et de chair. Et, écoute bien, petit, petit: voici
deux êtres jeunes qui se sourient parmi la vie; leur jeunesse est
harmonieuse, ils désirent une existence de labeur et de joie, ils sont
harmonieux en eux et pour eux et pour le monde aussi: ils sauront
recevoir, seront une intimité profonde et haute et seront, aussi, un
milieu charmant, cœur et décor—et ce sera le bonheur et ce sera
la joie et ce sera délicieux, aimable, eh bien! c’est impossible!
Situation violemment rompue, qui ne peut se régulariser, crime à deux
bouches! Pauvre petit! pauvre petit! tu ne me connaîtras jamais!
«Si je te disais plus tard: «je suis votre père», tu aurais le droit
de me répondre, comme dans les pièces à succès, «ce n’est pas vrai—et
vous êtes un misérable!» Et je suis stérile, par dignité puisqu’on a
fait du mot: _honneur_, le contraire du mot _cœur_. Il est plus simple
de mourir, de mourir de toi, mon petit: comme ça, tu n’auras rien à me
reprocher.»
Viens-tu?
—Je viendrai!
—Ah! tu viendras, n’est-ce pas, comme tu es venue, tu me marchanderas
des instants et tu auras peur et nous recommencerons notre vie de
forçats condamnés à temps, condamnés à n’être condamnés qu’à temps. Je
veux la perpétuité de la peine. Et cet enfant n’est, n’aura été qu’un
accident! et mes cris et mes douleurs de bête esseulée, de bête enragée
en un veuvage saignant, ç’aura été des mois. Eh! non! chérie! je suis
plus fier. Je te veux toute, je te veux nue à jamais, pouvant rester
nue, n’ayant pas besoin de remettre tes vêtements, de t’irriter sur
des cordons et te chaussant de souliers pour ne pas te commettre en
une lutte inégale, avec des boutons de bottines! Te rappelles-tu tes
craintes? Lorsque tu redoutais un heurt à la porte, et une irruption
de gens de loi, tu disais: «Je mourrai—ou alors il faudra que nous
restions deux jours couchés ensemble.» Ce ne sont pas les gens de loi
qui sont passés, c’est le monde, c’est la mort, c’est tout, je t’ai
gagnée, à la force de ma souffrance et nous devons rester couchés
ensemble des jours, des mois, des années.
—Toujours?
—Toujours. Il y a des imbéciles qui croient qu’on ne doit sortir d’un
bail à vie que pour de petits baux résiliables à volonté. Ils appellent
ça l’union libre! c’est le baiser qu’on peut interrompre, le baiser
au milieu duquel on peut s’arrêter, et le baiser, chérie, est un et
indivisible—et on ne peut s’évader d’une éternité que pour une autre
éternité. Et j’ai si soif de ton toujours, de ton à jamais: tu es ma
vie et mon éternité. Et tu ressembles à Marie-Louise, tu ressembles à
une Jeanne de Brabant qui épousa un Wenceslas de Bohême, et qui dort au
chœur des Chartreux de Bruxelles. Et tu ressembles à tout ce qui est
de la grâce, à tout ce qui est de la fatalité. Tu es mélancolie et je
me reproche les rires. Ta figure s’élève sur un champ de tristesse et
de douceur, et tu sors de la légende et des cieux pour m’y ramener par
la main.
—Mon chéri, comme tu es triste, comme je t’aime! Tu n’as pas peur de
devenir fou?
—Ah! être fou, c’est le rêve! mais être tout à fait fou, toujours. Et
mon ambition ne va pas jusque-là.
—Tu avais de telles ambitions, une telle ambition! Et je t’ai tout
enlevé.
—Je te remercie, chérie. Tu m’as détourné du faux chemin où je m’étais
engagé, où je m’étais engorgé. Tu m’as guidé des âpres routes de
montagnes à des sources, à des ombrages, à des couchers du soleil, à
l’ombre chaude. Tu as fait de ma vie qui voulait être une aventure,
une belle aventure, la belle aventure. Ma vie voulait être une épopée,
une épopée trouble, avec du Machiavel, tu en as fait une chanson.
Tu m’as révélé l’amour, tu m’as enseigné la douleur. Je sais tout
maintenant—et je puis mourir.
—Encore?
—Je ne suis pas de ceux qui s’arrêtent au beau milieu de leur
mort. Selon le mot de Gœthe, je consens à mourir et c’est un long
consentement, un ferme consentement qui s’obstine, qui ne se reprend
pas.
—Et moi, et moi?
—Tu me pleureras et tu me demeureras fidèle. Et puisque ça m’amuse
de mourir! J’aurais pu rompre net notre histoire, la travestir en
anecdote—et continuer. J’aurais pu m’établir professionnel de
l’adultère comme Canette, comme tant d’autres et m’échapper de la
barque bleue d’amour qui sombre, en nageant vers d’autres barques, vers
de grands bateaux, que sais-je? Je me suis cramponné à la barque qui
sombrait. Je m’y suis attaché sans penser à rien, en rêvant. Il n’y
aura pour m’avoir vu que Dieu et les étoiles—et toi qui vivras pour
te souvenir. Et ne sois pas jaloux des Naïades qui me recueilleront au
fond des eaux: je ne ferai point attention à elles, tes yeux clos sur
l’image intime de la beauté, consumé de la fièvre que...
—Mon chéri, tu dis des bêtises. Je t’aime, voilà tout, je t’aime et
j’ai mal, ce n’est pas compliqué.
—Moi aussi, j’ai mal et je t’aime, mais vraiment, j’ai mal, j’ai très
mal.
* * * * *
...Notre conversation n’est plus qu’un murmure: les paroles se perdent
en route, les paroles se brisent et nous ne pouvons nous embrasser
dans l’air, à travers l’espace. Et je sais bien pourquoi nous ne nous
entendons plus: c’est que chacun de nous ne parle plus qu’à soi, à
son mal et à ce fantôme indistinct, à ce clair fantôme, à cette bulle
subtile d’avenir qu’est, qui sera notre enfant et que chacun de nous,
avarement, jalousement, berce sur ses genoux à soi, berce en soi, dont
chacun de nous, étroitement, se berce, dont elle et moi nous berçons
notre mal et à qui nous demandons des rondes d’ailleurs, des rondes
d’avant et des rondes d’étoiles pour étourdir notre regret et notre
désir, auquel nous demandons quelques histoires et quelques mots
d’ailleurs pour quand nous nous en irons, pour n’être pas trop dépaysés
dans le pays d’ailleurs, pour savoir nous y tenir, pour savoir de quoi
parler. Et nous t’embrassons, petit enfant, du baiser que nous nous
destinons pour le jour de jamais où nous nous retrouverons, de ce
baiser qui nous emplit, qui nous consume, qui nous dessèche, qui nous
tue et qui demeure en nous, pour grandir, terrible.
V
LE LIT DE LARMES
Autour de moi se lève la horde des gens qui m’ont aimé et qui ne
m’aiment plus, qui ne m’ont jamais aimé, qui me haïrent depuis
toujours, qui m’envient, les pauvres! qui me craignent—pauvre de
moi!—ou qui me détestent tout simplement parce qu’ils sentent en
moi de la vie encore!—et une âme. Il en est dont j’ai trompé les
espérances, il en est dont j’ai déjoué les calculs et il en est aussi
qui me sont sympathiques et pitoyables.
Ils ont l’air de se relayer, de me faire un mur d’horreur, une escorte
de méchanceté et j’ai l’air de ne pas les voir: c’est que par delà
leur troupe, par delà le masque mauvais qu’ils imposent à la vie, à
travers le brouillard insidieux qu’ils jettent sur la ville, je ne veux
regarder qu’une petite lumière tremblante, la lumière de notre amour.
Je veux y réchauffer mes doigts vieillards et ma bouche gercée, mes
yeux glacés et mon cœur radoteur. Je veux m’éblouir, m’aveugler de
sa misère, de sa maigre clarté. Brille-t-elle encore, ma lumière,
la lumière de notre amour? Chérie, tu ne peux pas me voir traverser
Paris sur les impériales des omnibus. Tu ne peux voir à mes côtés, me
gênant, m’écrasant de leurs hanches, les gens qui m’en veulent, qui me
veulent du mal et les gens aussi qui me sont ennemis parce qu’ils ne me
connaissent pas et que je n’ai pas une tête humaine.
Tu ne sais pas ce que sont ces jours qu’on traverse sur une impériale
d’omnibus, qu’on traverse en musique, avec des bruits de prolonges
d’artillerie et de corbillards grinçants, ferrés, épileptiques.
Et peut-être ne sais-tu plus ce qu’est, ce qui fut la lumière de
notre amour? Je m’en éblouis, je m’en aveugle, sans être bien sûr
de l’apercevoir, je la crée de toute ma faiblesse, de toute ma
désespérance. Et elle me brûle, elle me consume de son leurre, de son
irréalité parce que c’est si près de moi qu’elle brûle, parce que c’est
en moi qu’elle brûle, parce que c’est de moi, de moi seul qu’elle se
nourrit.
Torche pâle qui dort parmi l’or du printemps, flamme pâle qui râle,
tu agonises, n’est-ce pas? et tu t’éteins, tu t’es éteinte sous des
soupirs? Pourquoi je dis cela? Parce que j’ai une preuve: je ne puis
plus pleurer.
Les larmes qui ont été mes dernières amies, les larmes qui ont été
notre dernier lien, ces larmes, cette humide et lente communion de deux
êtres, les larmes qui, en leur ruisseau, emportent mollement les fleurs
tristes de tendresse, les fleurs des fiançailles fidèles, les larmes
m’ont fui comme tout m’a fui et se sont réfugiées chez des infortunés
plus heureux.
* * * * *
J’ai passé quinze jours où je pleurais à propos de tout. Les livres
que j’ouvrais dans mon lit, d’une main morne, les mots noirs sur
lesquels je voulais traîner mes yeux pour oublier un instant ton cher
fantôme d’argent profond, ces livres, ces mots se mettaient à vivre,
de par ta vertu féconde, m’émouvaient de par ta vertu d’émotion et
je t’y retrouvais cachée et je t’y retrouvais couchée, me souriant,
m’appelant, me regrettant.
Ces livres, ces mots que je tenais dans ma main s’enfonçaient dans
les plus chers lointains, se nuançaient des pires infinis et ces mots
me sautaient à la gorge, au cœur et t’offraient à moi, pas très
proche, belle et inaccessible—et mienne. Des mots naissaient sur les
pages: les mots «promis», «promise», «femme», «mère», «maîtresse»,
«malheureuse», des mots rares qui étaient à nous quand nous étions l’un
à l’autre et des mots de vulgarité que nous faisions entrer dans des
ciels d’élégance. Je laissais se fermer le livre qui m’avait permis cet
émoi quotidien, cet émoi matinal, ces larmes qui coulaient au bord de
ma journée et je pleurais un peu, beaucoup, sans livres, pour toi, pour
moi, pour rien; c’étaient des larmes où tu te mirais, sans le savoir,
chérie! des larmes qui se magnifiaient de ton reflet, des larmes qui me
donnaient de la confiance en l’avenir, des larmes qui me rendaient du
courage. Et je m’en allais chercher d’autres larmes. Ah! j’en trouvais
par les chemins! C’étaient les chemins que j’avais pris jadis pour
aller à toi—et qui me rappelaient tout de toi—et tes discours.
* * * * *
Tu as aimé à me dire, à te dire que notre amour était un grand amour,
que nous nous aimions plus et mieux que les autres, par-dessus les
autres, que nous avions mis en notre amour la somme d’ardeur et de
pureté qui emplit l’univers. Les amants de tous les temps et d’avant
les temps s’étaient aimés pour nous, vers nous et c’était une chaîne
d’amour à laquelle des anneaux s’étaient ajoutés, sans fin, une
chaîne de baisers à laquelle des baisers s’étaient unis d’instant en
instant, une chaîne de foi, de fraîcheur, de fièvre qui nous liait, qui
épaississait sa lumière et son secret, son immensité légère, sa claire
richesse autour de notre foi, de notre fièvre, de nos baisers.
Tu me disais: «S’ils savaient (ils, c’étaient ceux qui nous faisaient
du mal, les noirs auteurs de lettres anonymes),—s’ils savaient comme
nous nous aimons, ils auraient honte.» Tu ajoutais: «Ah! nous nous
aimons bien» et, simplement: «S’ils savaient, si l’on savait!»
* * * * *
Et c’est fini et je ne puis plus pleurer. J’ai recherché mes larmes sur
les routes où je les avais perdues et j’ai cherché aussi les discours
d’hier, tes discours, chérie, que j’avais rafraîchis et retrempés de
mes larmes, mais j’ai le cœur sec, roide et d’une fièvre sèche et
dévorante.
Les journaux m’ont jeté ce matin des récits de banquet, le récit d’un
banquet où l’on a fêté Tortoze, où l’on a «arrosé» et consacré sa
rosette nouvelle d’officier de la Légion d’honneur.
Il est la plus jeune rosette de France.
Le discours du ministre du commerce a été à la fois cordial et
éloquent,—et c’était entre hommes. Et ça me rappelle un autre banquet,
le banquet du ruban rouge, du simple ruban, où je vis pour la première
fois ta femme, Tortoze. Tu es promu officier en dehors du temps, avant
l’âge. Je n’y étais pas.
* * * * *
Je veux me réfugier en ma chambre, en ma chambre-tombeau, en ma
chambre-souvenir.
Il y a quelqu’un!
Il y a quelqu’un chez moi!
Elle peut-être.
Je m’attends tellement, chaque jour, en ce chez moi et en l’autre chez
moi, à te trouver, à tomber sur toi, à te voir jaillir à moi, chérie!
* * * * *
Et j’entre comme un fou.
Écroulée au pied de mon lit, un bras sur ma couverture rouge, ployée,
brisée, s’abandonnant, la face molle, et méconnaissable, à la fois
vide, incroyable de lassitude et faiblement épileptique, une forme
zigzague et flageole, c’est lui, lui, Tortoze!
Comment a-t-il pu entrer? Peu importe. Il est ici.
Et je ne puis que le voir.
Qu’en vais-je faire?
Il s’offre!
Non!
Il défie!
Il menace!
Lève-toi, lève-toi, misérable! Je n’ai pas osé songer à toi depuis des
semaines et des mois parce que j’avais peur de voir se lever, d’un
coup, toutes les souffrances, toute la souffrance, les mortifications,
les tortures que tu infliges à Claire, parce que tu étais le bourreau
et le démon, et tu viens toi, ses larmes, tu viens toi, injures, tu
viens toi, Mort.
Misérable! Tes affaires te rappelaient à Vichy, à Marseille, ailleurs
et tu es resté à Paris, en travers du lit de Claire, étroitement,
atrocement, tu l’as gardée, tu t’es acharné, tu as été le couteau.
Lève-toi! Va-t’en! Je t’ai toujours détesté. Il a fallu que Claire
passât par toi pour me trouver. Elle me disait: «Quel malheur que nous
ne nous soyons pas rencontrés il y six ans.» Elle avait tort. J’étais
trop jeune. Nous ne nous fussions jamais rencontrés sans toi.
Tu lui as appris des dégoûts, des raffinements que je ne sais pas,
tu l’as dépravée légalement, tu l’as usée, tu l’as ennuyée, tu l’as
obsédée.
Et elle t’aimait, et elle t’aime, elle t’aime encore. Tu survis à notre
amour, tu survis à son cœur, tu me survis, tu survis à notre éternité.
Je vais te crier tout cela. J’ouvre la bouche:
«...Tortoze!» dis-je...
Mais tu me fermes la bouche, tout de suite.
Tu ne te lèves pas, mais tu lèves un peu vers moi ta face molle et
tirée, noyée, ravinée, ta bouche enfoncée, ta lèvre qui tremble, tu te
laisses contempler un instant en ton navrement, en ton horreur, puis,
de ton bras qui rame, tu indiques le lit, le lit au pied duquel tu
t’évanouis longuement et tu fais hésiter vers moi deux syllabes lentes
et espacées:
—Là... là...
* * * * *
Ah! j’ai mal et j’ai plus mal.
Je ne me suis pas obstiné en mon discours. Et toute la folie de mon
amour, tout mon orgueil, tout mon cœur m’ont abandonné devant toi, je
ne me suis plus souvenu de moi, du tout, et je n’ai plus vu que toi et
comment tu es ici.
Ces gens qui t’ont félicité, qui ont parlé et souri sur toi, qui t’ont
attaché la gloire à la boutonnière et au dos, qui t’ont loué dans ta
vie et dans ton être, ces gens t’ont fait plonger plus atrocement
en toi, en ta solitude, en ta déchéance, en ton malheur. Te voici,
chancelant après les derniers compliments et les dernières étreintes,
ne sachant où aller, fuyant même le lupanar obligatoire et officiel et
te fuyant toi-même. Te voici mordu de la pire humiliation et voulant
y courir, pour mieux oublier la brûlure de ta gloire et l’ironie de
ton apothéose, te voici, te ruant, contre la raison, contre la loi,
à travers les pièges des policiers et de la propriété privée, en ce
domicile que tu ne connaissais pas.
Tu ne l’éventres pas de ta folie. Tu refermes la porte, ou presque,
et, tranquillement, tu te déchires, de haut en bas et tu pleures, tu
pleures.
Il y a des heures et des temps que tu es là; ton frac froissé, poissé
de larmes, te donne un faux air de domestique, en cet après-midi. Et
tu es un esclave en effet, l’esclave, le servant de ta douleur, de ma
douleur aussi et de la douleur totale, de la grande douleur du monde.
Ah! ta pauvre face, Tortoze!
Tu n’inventes plus et tes idées se brouillent et ton cerveau se perd à
vouloir imaginer, dans un passé si proche, ton malheur.
Tu ne peux imaginer notre étreinte puisque c’est le délice et la beauté
et que tu ne cherches que de la honte. Et je me sens une effroyable
fraternité pour toi. Je me suis perdu en route, je me suis chassé à
cause de mon orgueil et je ne vois que de l’horreur, où nous sommes
côte à côte. Je veux te consoler.
—Je vous affirme...
Mais j’ai tort de faire effort, de vouloir affermir ma voix. Tu arrêtes
mes dénégations, mes protestations et—qui sait?—mes excuses.
Plus affaissé, plus douloureux, plus tragique que jamais, si
pathétiquement petit, tu rames de ton bras vers le lit, tu t’y
agriffes, tu y cherches vainement des preuves et des meurtrissures, et
tu hoquètes:
* * * * *
«Là... là...»
Ah! pauvre homme! j’ai évoqué parfois ton foyer, ton ménage, cimenté de
mes larmes, de mon sang, de tout moi et j’ai évoqué votre couple... Ah!
Tortoze! et tu souffrais aussi et tu souffres.
J’évoque maintenant une table que je connais, et où s’attablent
des gens. Ce sont des maris qui ont perdu leurs femmes. Ces femmes
n’ont pas été perdues pour tout le monde. Ils stagnent au bord de la
quarantaine comme des crapauds au bord d’un marais avant d’y plonger,
de s’y envaser et d’y disparaître. Des demoiselles viennent leur tenir
compagnie, manger avec eux, les embrasser de temps en temps, en y
mettant les dents. Et c’est le pire néant, la parodie de la volupté et
la parodie même de la noce.
Tortoze, Tortoze, je ne veux pas que tu t’approches de cette table-là.
Tu me touches tellement que, vraiment, je te donnerais ta femme si
tu ne me l’avais prise. Tu me l’as reprise toute. Il en reste ici,
n’est-ce pas, et tu t’en rends compte, obscurément, profondément, sans
pouvoir détailler, sans pouvoir préciser en ton intelligence précise
d’ingénieur.
Tu ne peux être malheureux d’une façon précise. Mais tu es si
malheureux!
Je me rappelle le discours que, en face de toi, lorsque je venais de la
posséder pour la première fois, me tint de loin sur toi ma lointaine
maîtresse. Je me rappelle la glose de vos fiançailles: tu vois ici
quelque chose que tu n’as pas eue, des sensations, des rêves qui te
débordent et tu te lamentes vers eux.
Je ne puis te les donner: je ne les ai plus, je ne sais plus, j’ai mal
et tu as mal.
Tu t’obstines: tu voudrais échafauder des reproches, tu voudrais en
même temps ramasser ta misère et tu noies tes ongles, ta main dans le
lit et tu t’embarrasses dans ta syllabe, dans ton cauchemar, dans tes
deux lettres hagardes: «Là... là...»
* * * * *
Pourquoi ne pleurons-nous pas ensemble? Pourquoi ne nous penchons-nous
pas ensemble sur ce lit qui est à nous, et où une vie qui est à nous
aussi, à toi et à moi... mais il y a le respect humain qui te tient,
qui me tient, même en ce moment.
Il y a que, désorganisé, déboîté par la douleur depuis des heures,
évadé de ta gloire, de ta vie, tu n’oses pas, tu ne voudrais pas me
serrer la main.
Il y a que j’ai honte et que je ne veux pas avoir honte, et que nous
avons trop mal l’un pour l’autre.
Mais j’ai une trop grande tentation de me jeter dans tes bras, de
pleurer avec toi, de pleurer enfin, car je me suis retenu, car je n’ai
pas pleuré, à cause que tu pleurais.
Je vais pleurer ailleurs,—où je ne serai pas chez moi.
Je te fuis, je te fuis pour te faire plaisir car nous finirions, tout
de même, par pleurer dans les bras l’un de l’autre, et tu ne me le
pardonnerais jamais. Je te laisse la place, je te laisse ma chambre, je
te laisse dans les pleurs et je vais vite, vite...
* * * * *
Et je suis revenu le lendemain à cette place où tu avais pleuré: j’y
suis venu pleurer à mon tour et je n’ai plus trouvé trace de tes
larmes, mais sur le lit défoncé, un écrin s’ouvrait où, de larmes
encore de diamants et d’or pâle, s’écartelait ta croix de la Légion
d’honneur,—offerte par une souscription spontanée,—oubliée, reniée,
vomie, qu’il me faut te restituer, te renvoyer, qu’il me faut, sans
phrases, anonymement, comme si je te l’avais volée, te reclouer au
cœur.
VI
LIVRÉ AUX BÊTES
...De la musique, de la poésie et des plaisanteries traînent encore du
salon aux cabinets de toilette, en tout cet appartement transformé,
déguisé en salle de spectacle, des conversations de couloirs ont
improvisé les couloirs et l’on rit comme entre des strapontins et l’on
chuchote comme en des coulisses.
Il y a un buffet, aussi, plaqué de verres de champagne et de gâteaux
secs où des dames s’assoient, s’établissent, s’éternisent, sans
boire, sans manger, pour bloquer les victuailles, pour protéger les
consommations.
Que suis-je venu faire en cette galère?
Montrer ma tête tragique, mes yeux tombants, ma bouche cassée, exhiber
ma fièvre et ma folie, faire toucher du doigt, d’un serrement de main,
d’une poussée, ma faiblesse, mon épuisement, ma pâleur et ma colère.
J’ai rencontré tout de suite celle que je cherchais, «l’autre», l’amie,
Alice. Elle m’a serré la main, les paupières baissées sur des visions
neuves et sur des visions plus anciennes, comme pour se rappeler tout à
fait; elle a froncé son front, pincé sa bouche, balancé sa tête comme
un oiseau, un oiseau de mauvais augure et elle m’a annoncé qu’elle
avait des choses à me dire. Je l’ai implorée d’un ton bref, je les ai
exigées, ces choses.
Elle m’a demandé du temps, de l’isolement. Je lui ai fait un désert
d’un regard, et elle a senti en ce même regard que des siècles
tombaient,—qui ne tombaient plus. Elle a parlé—sous cent yeux, devant
cent attentions, devant des hyènes qui flairaient un secret, devant des
chacals qui happaient une douleur.
Elle ne m’a rien appris: tout cela, je le savais, je l’avais deviné,
ça m’était venu en mes hallucinations, en mes larmes: c’était une
confirmation, brutale, apitoyée. Et je me suis accroché à cette
messagère de mauvaises nouvelles, à ce courrier de tristesse, à
cette courtière de deuils: je l’ai suivie d’une femme à peine connue
à une femme inconnue, d’un député à un colonel, d’un chansonnier à
un marchand; elle cherchait d’ici, de là, un mot affectueux, un
compliment, un sourire à rendre; ombre noire, me tenant, me soutenant
à sa robe claire, je l’escortais sinistrement, elle avait encore
autour d’elle, parmi ces atmosphères nouvelles, parmi cette ambiance
changeante, le souffle de mon amie, de mon aimée; elle avait, en cette
fausse atmosphère de joie, en cette ambiance de gaieté, le relent de
la désespérance de mon aimée, elle avait, en ces lumières, en cet
appartement élargi, sur elle le reflet du coin sombre, de l’obscurité
étroite où mon aimée avait pleuré avec elle, sur soi et sur moi.
Va, petite femme, va, futile Alice, cueille des mots d’humoristes
et des mots d’imbéciles, parle toilettes, parle littérature; les
paroles restent sur toi que tu ne m’as pas rapportées, qui te
dépassent de toute leur douleur qui te débordent de leur immensité de
résignation, de désespoir et d’espérance, des silences aussi pleins
d’amour, pleins de souvenirs et de mirages; je ne te quitterai pas,
je m’enivre de cette auréole, de ce manteau tacite et fluide sur toi,
sans t’effleurer; je chancelle, je suis sans force, je continue. Va
toujours, petite femme, je n’ai pas pris tout ce que j’ai à te prendre.
Mais ça viendra.
Et des dialogues ont couru, ont fusé, se sont alanguis dessus, dessous,
ont voulu aplatir et noyer mon chagrin,—et des camarades sont survenus
qui m’ont voulu consoler, qui m’ont voulu divertir, qui ont voulu
m’exiler de ma patrie d’horreur et de voluptueuse lamentation. Ils ont
étalé leur amitié comme une nappe, ont placé dessus des friandises de
récits, d’ironies, de diffamations, de courage et d’opinions hardies,
ont organisé une dînette autour de moi et m’y ont convié.
J’ai mangé du bout des dents—le cœur ne mange pas—et j’ai ruminé mon
affaissement, encore, toujours. On m’a laissé à moi-même, au néant.