—_Mon cher amour (c’est pour me faire plaisir à moi, c’est pour moi

que j’écris: mon cher amour et je ne sais si vous me le permettez et

je ne sais si vous êtes digne encore de ce nom et je ne sais si vous

lirez ma lettre) mon cher amour, je t’écris pour ne pas crier, pour ne

pas crier ma tristesse et mon horreur à tout le monde, comme, tout de

suite, je viens de pleurer devant tout le monde. Ç’a duré une heure, je

crois: des gens se relayaient autour de moi qui tâchaient à me consoler

et ça me faisait pleurer plus fort. Il y en avait qui t’avaient

vue et c’était un engrais à ma tristesse et il y en avait qui ne

t’avaient jamais vue et je me lamentais à la pensée que jamais ils ne

comprendraient pourquoi je pleurais. Si je me suis arrêté, c’est que je

n’avais plus de larmes et voici que je gratte le papier comme on gratte

la terre en une attaque d’épilepsie, voici que je me lâche et que des

ongles de mon cœur, de mon cœur en lambeaux, de mon veuvage irrité,

de ma crainte pour toi, de ma crainte pour ce que tu portes en toi, de

mon impuissance et de ma colère, de ma faiblesse et de mon désert, je

déchire ce papier, voici que ma main, la main qui tient cette plume

s’irrite, se cabre, se déchaîne de tout cela et voici que je t’appelle

dans de l’encre, ainsi qu’en un cachot, sachant que tu n’entendras pas,

que ton cœur seul entendra, s’il veut, et que je ne puis te parler

que de mon cœur à ton cœur parmi tant de dangers, tant de mauvaises

volontés—et la tienne. Mais je t’aime. Il fut un temps où le bonheur

m’emplissait tant, me murait si étroitement que je ne trouvais que ces

trois mots, que ces trois mots seuls échappaient à la molle et muette

apothéose de mon être. Et ces trois mots, de leur boucle d’infini,

me sont aujourd’hui la bouée de sauvetage où je tâche à m’accrocher

en l’effroyable naufrage de ma connaissance et de mon être, où je me

hisse pour échapper aux profondeurs glauques et électriques d’une mer

méchante et c’est le talisman, le talisman veuf qui me reste après la

ruine, en une agonie. Ce sont les paroles magiques que j’écoute, les

mauvaises paroles, les paroles dont j’écoute la folie, les paroles de

belle et pure folie dont je chasse les folies horribles et lourdes.

Et c’est le refrain dont je berce mon enfance soudaine, épuisée,

cahotante, et c’est aussi une image dont je veux voiler la vie. Une

image! toi! te revoir! ah! je n’ose pas y penser et je saigne de penser

à toi. Tu n’es pas celle que j’ai connue, tu es de la douleur et du

remords. N’aie pas de remords, je te le défends. Si mes baisers et ma

tendresse, si l’intensité et la qualité de mon amour, si mon effort

vers l’éternité de mon amour, si mes larmes, si la fatalité que Dieu a

voulu mettre dans les heures brèves de nos étreintes, m’ont donné—et

ils m’ont donné—des droits sur toi, je te défends d’avoir des remords.

Nous nous sommes aimés, nous devions nous aimer. Nous n’avons mis

que de la beauté et de la douceur en notre amour, nous nous sommes

aimés sans bassesse, sans chercher les gros plaisirs et les grosses

subtilités, les futilités gloussantes et les farces de chatouille

dont on souille, dans l’adultère professionnel, la volupté. Tu es ma

femme, devant Dieu et devant la mer. Tu es en exil, en ce moment, et

en servitude chez cet étranger, chez ce maître de hasard, chez cet

homme qui te captura sur l’océan d’ignorance et de simplicité, sur

l’océan de jeunesse et de bonne foi, ton mari. Souffre mais ne souffre

que jusqu’à l’âme, jusqu’au cœur—exclusivement. Ton âme, ton cœur,

c’est à moi, c’est le sanctuaire que tu dois préserver dans les pires

tourments, dans les pires abandons; c’est un dépôt sacré, ce n’est plus

à toi, ça doit te survivre, pour moi. Et, douloureusement, sois fière

comme toujours tu as été fière. Par-dessus tout Paris qui nous sépare,

par-dessus les lois humaines et l’hypocrisie humaine qui nous séparent,

élevons notre amour, jetons-le de l’un à l’autre et éployons-le comme

un dais merveilleux et divin. Il couvrira même les pauvres gens qui

vont obscurément par la ville et ce leur sera un peu de révélation, un

peu de douceur, un peu de splendeur et un peu de ciel. Attendons les

jours proches où nous nous retrouverons pour toujours. Et soyons tout

espoir et tout courage. Mais non! tu pleures! Pourquoi? Tu ne sais pas:

tu pleures. Et je pleure, je me remets à pleurer. Je ferme cette lettre

sur une larme, larme tombée à une place où j’avais posé mes lèvres

fanées, mes lèvres en jachère, lèvres stériles. Et je n’ai pas eu de

mal d’ailleurs: j’avais posé mes lèvres partout, sur tout ce papier,

pour le préparer, pour en faire notre invention, notre propriété,

notre chose, la chose de notre deuil et de notre douleur. Je me décide

à clore cette lettre: je pleure tout autour. Et je veux qu’elle ne

t’apporte qu’une larme: une seule larme, ce n’est pas triste. Retrouve

mes baisers sous les mots, au cœur des mots, les trouant, les bossuant

de leur fièvre. Et aime-moi. Aie confiance. A bientôt. Je t’aime, je

t’aime._»

...«_En jetant à la poste cette lettre, en te l’envoyant très

vite comme si tu l’attendais au bureau de poste, en te la jetant

frénétiquement comme on se tue, je me suis crevé le cœur. Il ne m’est

plus rien resté de toi, après, car cette lettre, ce m’était devenu

quelque chose de toi. Je m’étais imaginé ton émotion en la recevant,

ta quête des baisers sur le papier et ton effort vers ma larme. Et

les baisers donnés, je les croyais reçus. J’ai été plus pauvre tout

de suite après, tout pauvre et voici que, péniblement, en bégayant,

en voulant retrouver des mots, des baisers et des secrets perdus,

je t’écris une lettre nouvelle, pour ne rien dire, pour moi, en

transfigurant cette lettre, en en faisant une conversation avec toi

où tu me dis de si belles choses! Je n’ai qu’un mot à la bouche et

au cœur: «Viens!» Ne t’en irrite pas; ne t’en attriste pas, ne crie

pas que c’est impossible. Tu songes à venir et tu n’oses pas, tu le

chasses, ce mot, et tu envisages des avenirs, des avenirs cul-de-sac,

sans issue. Nous percerons des horizons, nous trouerons ces avenirs

de notre infini, et, de cet infini, du reflet de cet infini, sans y

toucher, des boulevards s’étendront rapides, des boulevards de triomphe

et de facilité. Et je n’ai pas le cœur à faire des phrases, j’ai le

cœur à toi, âcre, jaillissant, se perdant en sauts de grenouille et

de grenouille douloureuse et j’ai ce mot qui ne rime à rien: «Viens!

Viens!» Et je t’attends..._»

...«_C’est Trouville, se levant lentement de la mer et c’est un bar où

nous sommes quatre et où nous mangeons, Anthelme Cahier... ah! tu ne

sais pas, chérie et voici une parenthèse: mon Anthelme Cahier, celui

que j’avais élu entre tous comme ami, qui m’offrait l’envers de sa

bouffonnerie, la gravité de sa fantaisie, la profondeur de sa légèreté,

la simplicité de ses phantasmes, Anthelme Cahier à qui je dois les

heures les plus fraternelles et les plus émues de ma vie, Anthelme

Cahier s’est détourné de mon chemin et de moi, m’ignore et me méprise.

Il paraît qu’il est marié, lui aussi, et tous mes amis mariés ont reçu

des lettres anonymes—ou lui tout au moins. Anthelme Cahier donc nous

conte des choses et des choses diverses à Trouville quand, à une table,

partageant le repas du patron et des garçons, il aperçoit un tout

petit homme, cuit et ratatiné par la vie, d’un blond vert-de-gris, les

yeux vifs comme de minuscules souris vertes cherchant un trou où fuir,

qui l’observait depuis longtemps, tâchant à se rajeunir pour que la

reconnaissance fût plus facile. Cahier le reconnut enfin et l’appela.

Ce petit homme était tout rêve et toute nostalgie. Armé d’une cithare

aiguë et plaintive comme Don Quichotte de son armet, il enfilait les

rêves et les lâchait pour les laisser retomber sur leurs ailes, il

égrenait des tristesses menues qui se faisaient tout intimes et qui se

faisaient tout immenses, personnelles et secrètes comme une cicatrice

et générales comme la mort. Rien n’est plus sensuel, rien n’est plus

sentimental: ça vous prend aux nerfs et ça vous prend à l’âme et ça

vous prend aussi aux cheveux qu’on n’a pas, aux cheveux de son amie,

qui grandissent, qui se tendent et qui se détendent, qui deviennent

les cordes de la cithare, et qui crient vers vous et qui crient vers

Dieu et vers tout. Et je n’écoutai pas longtemps: je fondis en larmes.

Cahier et les deux autres ne se moquèrent pas: ils s’arrêtèrent au

bord de mes larmes et me laissèrent pleurer. Je t’imaginais en des

matins d’Écosse et en des mélancolies légères. Et je croyais que je

m’attendrissais. Je sais maintenant pourquoi je pleurais. Je sais les

malheurs que je sentais, je sais que mes larmes avaient une raison—et

que j’aurais dû pleurer plus fort—et je pleurai si fort! que j’aurais

dû pleurer plus longtemps. Et j’aurais dû mourir en ces larmes.

Aujourd’hui Cahier me hait, l’homme et la femme sont séparés, qui

déjeunaient avec nous et toi, toi, chérie... Ah! que j’ai mal et que je

regrette mes pleurs de Trouville: je ne t’avais pas possédée encore,

je n’avais que des désespoirs et pas de regrets et je croyais que je

pleurais pour rien, pour le plaisir! Et tu étais si loin! Moins loin

qu’en ce jour!..._»

...«_Chérie, chérie, un mot, je t’en conjure. J’écris, je pleure,

je prie dans le désert. Un mot pour mes insomnies, un mot pour mon

incessante agonie et un mot pour moi aussi, pour moi que tu connus et

que tu aimas. M’as-tu oublié, m’as-tu renié? Tu n’en as pas le droit.

Mais je ne puis que te supplier. Les morts—je songe beaucoup aux

morts—et c’est de ma part, presque un égoïsme—les morts se réveillent

de temps en temps dans leur bière et ont besoin d’un linceul frais: je

te demande un linceul frais, le linceul d’une phrase triste et douce.

Et voici encore mes lèvres vaines, qui t’embrassent à vide et voici un

baiser captif, un baiser plat, un baiser qui se plie, sans se briser et

qui attend._»

«..._De mon lit en hâte, un spasme vers toi, un spasme qui déborde tous

les spasmes et qui déborde la vie. Un appel, un appel que j’étouffe,

à cause des voisins: «Viens! Viens!» Je te veux pour cette minute,

pour la nuit et pour la vie et pour l’au-delà, je te veux pour de

la volupté, pour de l’extase et pour le tendre compagnonnage de

l’existence. Je ne sais comment exprimer ici les soupirs, les râles,

les cris inhumains, les gémissements égratigneurs et égratignés qui

me déchirent pour toi, la fureur de femme qui me secoue et qui court

autour de moi. La chandelle basse qui jette sa flamme à droite et

à gauche, qui danse devant des livres et des hardes, le désordre

d’une chambre de malade solitaire, mes couvertures marouflées, mes

draps raidis et l’édredon crevé, tout est de la détresse, tout est

de l’horreur. Et c’est la vie que j’ai à vivre sans toi! Viens: nous

serons pauvres. Je connais la pauvreté: elle ne m’effraie pas. Tu ne

la connais pas: elle t’amusera. Et nous avons à nous aimer. Et c’est

notre but. Et c’est notre excuse. Ah! chérie, chérie, je ne sais plus

ton nom, je ne sais plus que ceci: je t’aime et tu n’es pas à moi, je

t’aime et je ne puis arracher de moi avec la peau, le souvenir de tes

baisers et de nos rencontres. Tu trouveras ici des baisers sans les

chercher, j’ai mordu le papier comme je te mordrais si tu étais là

comme je te mordrai quand... mais viens, chérie, viens, viens..._»

* * * * *

«_...Ce petit bleu te parviendra taché de sang; ce n’est rien. En

entrant dans un bureau, pour t’écrire, je me suis coupé à un carreau

cassé de la porte; je ne sais si cela porte bonheur ou malheur mais je

suis heureux que tu aies un peu de mon sang. Et tu l’auras, n’est-ce

pas? et tu iras chercher cette lettre, et les autres que je t’ai

envoyées... C’est une semaine de désir, de deuil, de craintes, car

j’ai à souffrir pour toi et pour... Ah! je n’ose même pas en parler,

à toi. J’ai si peur et je suis si seul, si impuissant, d’une faiblesse

si accusée. J’ai mal au cœur, à crever, et chaque matin je m’éveille

plus tôt, les yeux hagards, l’oreille tendue et j’attends une lettre,

une lettre qui ne vient pas. Ah! que tu es cruelle, chérie! Tu as

peur, toi aussi? mais ce n’est pas la même chose. Et tu sais que nous

avons toujours eu Dieu avec nous et que notre chance... Oui, tu souris

et d’un sourire de tombe: notre chance!... Notre pauvre chance... Ne

souris pas de notre chance: ce n’est pas fini et j’ai confiance encore,

parmi les gouttes de sang qui tombent sur ce papier. Aie confiance

aussi, crois à notre chance et aide-la. Et aime-moi. Je suis devenu un

pauvre homme. Et je n’ai plus de place. Un baiser, chérie, brouillé de

mon sang._»

«..._Il fait froid, très froid. As-tu remarqué, chérie, que, tant que

nous avons été l’un à l’autre, il n’a jamais jamais fait froid. C’était

une tiédeur bizarre qui amollissait l’hiver et c’était une coulée de

chaleur dans de la brume et de la brume dans du brouillard et je ne

sais quel amical halo. Le temps n’est plus retenu; il se lâche, il

prend la terre, lourdement, méchamment. Ah! reviens-moi pour qu’il ne

fasse plus froid et aimons-nous dans du soleil et dans de la joie.

Je n’ai pas la moindre nouvelle: j’ai rencontré ton Tortoze qui n’a

pas même eu un frisson de colère et j’ai imaginé votre triste ménage

et j’ai eu envie de tuer cet homme qui passait. Ç’eût été des larmes

encore! Quel être misérable je fais, n’est-ce pas? à pleurer, à pleurer

sans cesse. Pardonne-moi, plains-moi et essuie mes pleurs de loin._»

* * * * *

«..._Excusez-moi, madame, si ce papier est taché de poussière et un peu

froissé. Je vous écris d’une chambre dont vous avez franchi la porte et

où j’ai eu le plaisir de vous aborder quelquefois. C’est une chambre

qui n’a pas été «faite» depuis un certain jour et qui n’a pas été

ouverte depuis. Elle a toujours été pauvre en papier à lettre, comme en

tout; je n’avais pas l’habitude d’y écrire, même des billets d’amour.

J’y priais et j’y attendais, j’y attends encore, et j’y pleure, chérie.

Pardonne-moi le début de cette page, puéril et méchant gratuitement,

non, facilement. Car j’ai si mal. Et comme ça me fait mal de t’écrire

des lettres infécondes, des lettres qui ne t’arrivent pas, que tu ne

vas pas chercher. Je n’écris que pour moi. Et la boîte où je jette ces

lettres, c’est un trou, le trou aux lettres, le trou avide qui happe,

qui cache, qui stérilise, qui tue. Je suis humilié: il y a là tant de

baisers qui restent pliés en quatre, qui ne se lèvent pas, électriques,

qui ne crèvent pas les enveloppes, qui ne font pas éclater l’univers,

qui ne jaillissent pas jusqu’à toi, tout droit. Ah! chérie, va à

ce bureau de poste restante où tu allas déjà en des demi-malheurs,

lorsque nous craignions tout, moins que ce qui est arrivé. Et tu seras

embarrassée peut-être lorsque l’employé, à l’aveu de tes fidèles

initiales, te donnera tant de lettres, les unes de trois mots, les

autres si longues. Ne te demande pas par laquelle il faut commencer, ne

déchiffre pas les cachets de la poste, mieux formés que mes baisers de

fièvre. Toutes, toutes ces lettres sont mêmes: c’est de l’amour et de

la tristesse, c’est une supplication et c’est un appel. Et si j’avais

eu le texte de ma première lettre, je l’aurais recopié chaque jour—en

datant. Et même, pourquoi dater? Ce sont des cris qui survivent à tout,

au malheur et à l’espoir, ce sont des baisers qui ne vieillissent pas

et c’est mon âme qui, pour toi et par toi, est immortelle. Je te veux.

Je te réclame à tout et à toi. Je t’aime._»

IV

LE TÉLÉPHONE SECRET DE LA DOULEUR

Un dialogue s’improvise, s’éternise entre nous, parmi l’espace et tous

les méandres de l’impossible.

C’est un dialogue sans «Bonjour. Il y a des siècles que nous nous

sommes vus. Comment allez-vous ce matin? Qu’il fait beau», et autres

néants, polis.

D’abord nous ne nous voyons pas. Nous savons que nous allons mal et

qu’il fait le temps de désespérance, le temps des limbes et de la

deuxième mort.

Et c’est un dialogue comme usé, une musique dont on perd une partie, un

nuage de paroles et un sourire mélancolique qui pleure des mots.

—Imaginais-tu qu’on pût autant souffrir?

—Je ne souffre pas. Je ne souffre pas du tout. J’attends...

—Qu’attends-tu?

—Toi!

—Moi? moi je ne t’attends plus. Ah! chérie, chérie, je ne sais plus si

tu m’aimes...

—Je t’aime. Je ne veux pas me l’avouer, quand j’interroge la pauvre

femme que je suis, que je suis devenue, quand je m’interroge comme

je crierais, humblement. Je ne veux rien me rappeler de toi, ni la

couleur de tes yeux ni le goût de tes baisers parce que me voilà une

pauvre femme de terreur, une pauvre forme humaine ployant sous des

malaises, sous des préjugés aussi, sous des remords, parce que je fuis

ma magnificence amoureuse, ma tendresse en fleurs et le merveilleux

épanouissement de ma nature passionnée. Je veux être—je suis

hélas!—une pauvre femme qui s’enferme en un linceul de médiocrité,

qui a peur de sa tristesse et de ses souvenirs et qui cherche le Léthé

où jadis était le ciel; je me fais faire par le temps, par les heures,

ces ouvrières de vieillesse, un uniforme de résignation. Mais il y a

en moi, il y a, me dépassant, si grande, si furieuse, immense, désolée

et frénétique, une autre femme qui se lamente, les yeux ardents et

dont les seins se cabrent, une femme qui se dévêt pour se rappeler

ta nudité, une femme qui se regarde dans un miroir pour trouver sur

le reflet de son corps, en profondeur, tous tes baisers, toutes tes

caresses, les chairs où tu t’appesantis, de tes lèvres, de tous tes

bras, de toute ta poitrine, et de tout ton cœur, les chairs où tu

erras léger, du souffle de ton âme, les chairs aussi où tombèrent,

par hasard, quelques-unes de tes larmes, une femme qui fut, qui est

ta femme. Mon petit, mon petit, tu ne me vois pas; j’ai les paupières

baissées, je suis étendue sur une chaise longue, je ne lis pas, je ne

réfléchis pas, je ne rêve pas; je m’abandonne, je m’abandonne à la

femme que je fus, à la femme qui fut ta femme, à ma passion, à mon

ardeur, à ma grandeur. Qu’elle m’emporte, en sa course de lumière, en

son tourbillon de feu. Qu’elle m’emporte sur la rivière, sur l’océan de

ses larmes, de mes larmes jusqu’au lac de tes larmes, jusqu’à l’île de

notre fatalité, de notre délice...

—Et que nous dirons-nous, chérie? Il y a si longtemps que nous nous

sommes vus! Tant de jours sont tombés sur notre éloignement! Tu te

souviens de mon petit calendrier de soldat sur lequel je rayais

naïvement les jours où nous n’avions pu nous aimer, ne nous étant pas

vus. Je croyais que ces jours ne comptaient pas, que Dieu nous en

devait d’autres en retour, plus longs, plus soyeux, plus lumineux,

et je croyais qu’il nous les donnerait. Et maintenant les jours se

suivent, se chassent semblables, tous à rayer. Et je suis méchant

envers les jours, je les méprise, je les jette, je les déchire en des

néants, des néants qui ont mal. Ah! les horribles jours où je ne t’ai

pas, où je n’ai rien de toi, car jamais tu ne m’as écrit.

—Et que t’écrire?

—Ceci: Je t’aime encore, ou: Je t’aime, simplement.

—Je n’ose pas.

—Ah! c’est l’autre femme qui parle, ce n’est pas toi.

—Hélas! Et je rêve sur tes lettres.

—Tu les as, tu les as, chérie?

—Oui. J’ai du courage pour toi, je n’en ai pas pour moi. J’imagine

que mes lettres à moi ne valent pas la peine d’être écrites et que ce

serait pour toi une joie moins aiguë, moins âpre, moins folle que tes

lettres à toi, pour moi, et je réponds à tes lettres. En la torpeur qui

me prend, qui me berce, je pétris mon mal et la trouble douceur de mon

être, je pétris ma torpeur en des mots, en des phrases qui vont à toi

et quand je me réveille, je suis, de très bonne foi, sûre de t’avoir

répondu. Et tu n’as pas reçu ces lettres?

—Je les ai reçues; elles ont vibré et gémi en moi, mais je me suis

défié et je n’ai pas voulu y croire. J’ai eu peur de moi.

—Tu as eu tort. Crois.

—Ah! qu’elles sont belles et tendres. Et comme elles se baignent et se

dorent d’une auréole de douleur et de fatalité. Tu souffres, chérie, et

l’on te fait souffrir. Tortoze...

—Je ne veux pas que tu en parles. Tu demandais tout à l’heure...

—Tu détournes la conversation.

—Je nous la ramène; parlons sérieusement. Tu demandais tout à l’heure

ce que nous dirions en nous retrouvant. Nous ne nous dirions rien. Nous

irions l’un à l’autre, en pleurant.

—Nous avons tant pleuré!

—Nous pleurerions encore et tant et tant, nous nous embrasserions

et nous nous aimerions en pleurant, sans nous en apercevoir. Et nous

pleurerions tant pour n’avoir plus à pleurer, plus de larmes.

—Il faut toujours avoir des larmes.

—Ah! sois tranquille! Et nous dormirions ensemble parmi nos larmes et

nos baisers, nous dormirions d’un long sommeil qui nous ferait des yeux

neufs pour nous mieux voir et une âme neuve, des doigts neufs, d’un

beau sommeil d’enfant et de dieux.

—Enfin! car tu te rappelles? nous n’avons jamais dormi ensemble.

Nous avons tâché à nous donner un instant le leurre du sommeil mais

ce n’était qu’un essai, une mascarade, une ambition de sommeil. Et

le sommeil ne s’imite pas. Ah! chérie, viens t’endormir, viens, je

t’attends, viens, mon amie. Nous aurons les beaux palais du sommeil

et ses larges routes, ses déserts moelleux et ombrés. De n’avoir pas

dormi depuis des jours et des jours, j’ai soif de sommeil avec toi. Et

de pleurer solitaire, j’ai soif de pleurer avec toi. Et il me faut tes

larmes pour chasser mes larmes, il me faut des larmes fraîches et amies.

—Tu as beaucoup pleuré?

—Je pleure.

—Il ne faut pas pleurer: tu me prêches le courage, et tu pleures!

—Je pleure pour attendrir Dieu, pour qu’il te permette du courage et

de l’orgueil. Je m’humilie pour que tu sois moins humble, pour rompre

l’équilibre et pour que tu retrouves en mes larmes l’énergie, la furie

qui te manque. Et je pleure aussi parce que ça me fait du bien et parce

que j’ai mal, chéri.

Et je pleure de tous mes yeux, de mon cœur et de mon ventre qui se

plisse en des sanglots et en de demi-sanglots.

—De ton ventre?

—Ah! oui! tu ne sais pas! mais mon ventre souffre comme le tien,

parallèlement.

—C’est fou.

—C’est vrai. A des moments, de plus en plus, depuis que le temps

passe, je me sens tiré à toi, de toute ta faiblesse, de ta lassitude,

de ton néant. Je n’ai plus de mal localisé mais je reste couché,

malade, de toi, comme toi. Et _il_ me parle de toi.

—Qui?

—Le petit.

—Ce n’est pas encore un petit.

—Ah! je le sais bien, chérie, je le sais trop. Il ne ressemble

même pas à une grenouille, il a l’air de danser et il est roide, se

détendant à peine en des ruades électriques, il a une tête énorme, des

bras comme des ailerons, un corps sans articulations, sans viscères.

—Ah! tais-toi, tais-toi!

—Pourquoi? il est à moi: il me fait souffrir. Je suis père.

—Et moi?

—Les femmes sont mères: c’est entendu, c’est une La Palissade, c’est

une fonction, mais jamais les hommes ne furent pères. Ils ne sont

pères qu’après, quand il n’y a plus à avoir mal, quand il n’y a plus

l’œuvre de gésine, quand il n’y a plus de danger dans la chair, quand

il n’y a plus que les molles et inoffensives inquiétudes morales. Moi,

je suis père, comme j’aurais été mère, si j’avais été femme, de tout

moi, de mon ventre, de mon sang et de ma chair, de mes entrailles

contractées et saignantes, de mon mal de cœur, de mon mal de tête, de

mes évanouissements et de mes nausées. Et je souffre volontairement—et

tant, tant! Je souffre surtout de si loin! J’espère que je prends une

partie de ton mal, la plus grande—car je souffre beaucoup.

—Il me reste de ta souffrance, mon ami.

—Mais moi, j’en mourrai.

—Et moi?

—Eh! non! Je t’ai déjà dit que chez toi, femme, c’est une fonction,

mais être père, comme je l’entends, comme je le suis, c’est une

coquetterie, un sadisme. On en meurt—et c’est justice. On n’en est

jamais mort jusqu’ici parce que je suis le premier à être père de cette

façon-là. Et je blasphème. Pardonne-moi d’avoir parlé ainsi de toi, de

moi, de notre chère vie et de ma chère mort.

—Ne meurs pas!

—Pourquoi vivre? Tu n’as pas voulu venir à moi. Tu imagines bien,

n’est-ce pas, que je ne m’accommoderai plus jamais de nos minutes

adultères, de notre volupté de fraude, morcelée et hagarde, qu’il me

faut ta chair, ton être, toutes tes heures, qu’il faut que tu sois ma

femme, pour moi et pour le monde. Et tu ne le peux pas. Je crois que

cet enfant, notre mal, nous cracherait à la face nos baisers, volés

dans un coin, nos baisers d’êtres stériles. Regarde autour de nous:

ce ne sont qu’adultères. Adultères inutiles qui réussissent, qui

s’imposent et qui s’imposent sans brutalité, qui s’insinuent, qui se

font accepter, qui se font recevoir. Les gens ferment les yeux—comme

en une chatouille—et ça dure, telle une plaisanterie trop longue.

Nous, nous n’avons pas été malins; nous ne savions pas: nous avons

déshonoré l’adultère, puisque nous en avons fait une chose jeune,

pure, passionnée et sainte. Nous savons maintenant, et, n’est-ce pas?

nous ne voulons rien savoir. Subirons nous que, en des dîners, on nous

place l’un à côte de l’autre comme la pièce de résistance du scandale

quotidien, du scandale de chaque soir, du scandale-apéritif et du

scandale-réginglard?

—Je te veux.

—Viens!

—Je viendrais le ventre en avant.

—Eh! viens, chérie: il en est temps encore et je ne mourrai pas.

Le ventre en avant! Mais c’est là que s’est tapi, que s’est réfugié

notre amour, et c’est de là qu’il t’emplit, qu’il m’emplit la tête, le

cœur et l’âme. Et cet enfant me parle, de ton ventre, de mon ventre,

d’une voix intime, d’une voix secrète, d’une voix sans humanité,

sans réalité, toute divine, toute d’ailleurs,—et tellement de nous!

Il me dit: «Tu ne penses pas assez à elle. Tu y penses comme à ta

maîtresse, tu ne la vois pas, tu ne l’aimes pas en soi. Elle est si

belle, si douce, si lente, d’une beauté qui s’élève peu à peu et qui

est prenante, sans rien faire pour cela, en passant, d’une beauté de

prédestination et de charme, de majesté pas appliquée et de simplicité

glissante. Elle a les yeux les plus vrais du monde qui vont au fond des

choses et des gens. Et vous êtes à moi tous les deux, profondément,

totalement: vous ne vous penchez même pas sur moi, je vous tire à moi,

je vous prends, je vous ai pris, je vous garde.»

«Et je dis au petit enfant:

L'Holocauste: Roman Contemporain(#51269) · 第 13 / 16 段