Et je ne trouve plus rien.

M’en aller, marcher, marteler ma douleur, devenir néant.

* * * * *

Voici que je rencontre mon ami Cahier, celui qui servit de décor à mon

trouble d’amour. Je me précipite vers lui, je précipite vers lui l’aveu

de ma souffrance... Il ne me connaît plus, ne se retourne pas, presse

le pas.

Ah çà! il est donc marié, lui aussi! Et la trame des lettres anonymes

s’est épaissie, élargie et rétrécie! C’est le vide autour de moi. Et ce

pauvre Cahier, de fantaisie et toute fantaisie, l’Anthelme Cahier du

_Phantasme quotidien_ a cru, a douté.

Il est marié! Je revois sa pauvre femme blonde comme je l’ai vue, en

passant, si frêle, si souriante, exquise de la gentille indifférence

empressée qu’elle témoignait aux gens, honnête en souriant comme elle

souriait en offrant une tasse de thé. J’ai eu avec elle des causeries

fraternelles et des demi-confidences—et me voici criminel de désirs et

de tentatives!

Ah! Yseult, ah! Tristan, je dois encore vous admirer. Vous avez été,

hautains esthètes, les plus habiles vaudevillistes, vous m’avez déguisé

en Don Juan de boulevard et de ruelles, et je suis vulgaire de par

vous comme, de par vous, je suis beau, gratuitement.

Vous auriez dû avoir pitié et avoir honte; ç’a été une conquête d’âme,

ç’a été mystérieux, ç’a été une conquête et une étreinte d’outre-terre

où il y avait tout, sauf de la vulgarité. Vous y avez mis de la

vulgarité et du mensonge, en vous y mettant.

Et, maintenant, ce n’est plus rien qu’une pénible impossibilité pour

moi de penser, de pleurer, de me souvenir, que des rues sans amour à

traverser, à retraverser—et qu’un vide immense, qui se renouvellera,

éternel.

Et je ne puis plus trouver pour t’aimer, chérie, pour t’aimer malgré

toi et malgré moi, que de petits cris, de petits cris de hyène, de

petits cris de petit enfant. J’ai désappris l’humanité, j’ai désappris

l’amour, j’ai désappris les larmes: je ne me souviens plus; tu ne m’es

plus même une image, une image aux sourcils froncés et qui étouffe la

mémoire en sa colère, tu ne m’es plus que de petits cris, de petits

cris qui soulagent un instant et qui éloignent.

Car je n’ai pas la force de te repêcher en mon océan d’horreur, de te

débarrasser de ton voile de méchanceté, de la cruauté de tes mots. Je

suis seul, hideusement.

Le jour baisse dans le boyau des petites rues où je me suis enfui, où

je me cache, où je cherche un néant plus absolu, un étau de néant qui

abolisse même l’envie de crier. Le soir est tombé comme un linceul noir

et je ne puis m’arrêter dans mon désir de lasser mon désespoir, de

lasser mon deuil, de le fatiguer sous moi, de le tuer sous moi, et, en

mon ivresse de douleur, en mon ivresse de fatigue, sous la nuit éparse

qui se dégonfle et qui emplit les rues, je me crois en une enfilade de

couloirs obscurs, en un souterrain infini, en un enfer où il n’y a pas

même la lueur des flammes, la distraction des démons et des tortures,

en une cave étroite où ne filtre qu’un rais de lumière—et ce sont tes

yeux lointains, et c’est ta voix lointaine, petit enfant qui es sorti

des temps et des temps tellement avant terme pour me consoler de tout,

et même de t’avoir fait!

II

«UN BOUFFON MANQUAIT A CETTE FÊTE!... »

Voici comment ça s’est passé.

M. Godefroy Tortoze était à Vichy.

C’était la plus délicieuse époque de cette ville délicieuse. Personne

nulle part. La paix altière des montagnes, la fraîcheur tempérée de

l’hiver, la poésie des cimes, de l’intimité et, ne l’oublions pas, la

poésie thermale, tout était pour éjouir et pour ennoblir l’âme diplômée

et brevetée de M. Godefroy Tortoze.

Les expériences de la veille avaient définitivement imposé à la

direction du casino ses dernières inventions: tables-feu d’artifice et

surtouts-accumulateurs: la direction du casino avait même échafaudé sur

cette science féconde et gracieuse des rêves dorés, une multiplication

électrique, elle aussi, de sa clientèle toussotante, un rajeunissement

du cadre de ses valétudinaires et—voilà bien le rêve—un nouveau mode

de réclame et de publicité.

La conscience forte, l’esprit libre, s’accordant trois jours de

repos après tant de mois de création, d’efforts géniaux et d’efforts

commerciaux, de démiurgie, de métallurgie, d’électricité, de

puffisme et de diplomatie, M. Tortoze prenait un solide apéritif,

pour se mettre en harmonie avec un dîner solide lorsqu’on lui

apporta—respectueusement—son courrier du soir.

Il le dépouilla nonchalamment, et, à une lettre, fronça les sourcils,

sans exagération, murmura «Encore!», hésita un instant et la passa

à son inévitable compagnon Marbon en lui disant: «Et toi, qu’en

penses-tu?»

M. Marbon a pour habitude de déclarer qu’il est l’homme d’affaires de

Tortoze. «Il trouve pour moi, explique-t-il, je compte pour lui.»

Mais il a de l’imagination lui-même.

Sa manière de compter, c’est de conter, d’embrouiller des chiffres en

des histoires, en des anecdotes, en des plaisanteries, de faire danser

en une sarabande d’énormités, les chiffres avec les calembours, les

affaires avec des gravelures et de mêler tout, en l’immense cocktail de

la vie, pour en faire une boisson amère—mais, qu’on boit comme, jadis,

le vin tiré.

Il est connu, presque recherché, comme plaisantin. On ne le subit pas,

on l’aime. Et, parce qu’il a du bagout, parce qu’il diffame, on le

proclame «bon garçon».

Et c’est aussi parce qu’on n’ose pas lui reconnaître du génie.

Il est vrai que ses farces sont sans importance et sans conséquences.

On se relève parfaitement d’un de ses mots car ce sont des mots pour

hommes ivres-morts et tombés sous la table, des mots pour après boire,

dont certains sont tirés de recueil d’anas et qui unissent en leur

chaîne incohérente, l’impersonnalité à l’à-peu-près: Marbon ne vise pas

d’ailleurs à l’Académie.

Il n’est pas considéré comme courtier, n’est pas considéré comme

littérateur: il vit en marge,—et il en vit.

C’est l’amateur qui tire de son amateurisme des profits uniques, qui

n’est en concurrence avec aucun des professionnels parce qu’il est en

concurrence avec tous et qui mange, qui capitalise comme il trompe,

comme il vole, comme il blesse, comme il tue—sans faire semblant.

Il s’abrite derrière sa bouffonnerie pour les affaires d’honneur que

lui proposent ceux qui ne sont pas au courant, et, pour ceux qui sont

au courant, il abrite sa bouffonnerie derrière sa lâcheté étalée, en

relief, obscène d’ostentation et patentée. Il est entendu qu’on n’y

touche pas, qu’il est sacré et qu’il faut rire.

C’est le fol de la démocratie, de la démocratie dorée—au mercure—des

restaurants de nuit. Il faut sourire par snobisme et on ne pardonnerait

pas à celui qui ne pardonnerait point.

Si donc M. Tortoze lui avait passé la fâcheuse lettre, c’est qu’il

voulait en être plus vite délivré et en rire plus tôt, que Marbon

savait mieux dire que lui: «Ça n’a pas d’importance» ou «Elle est bien

bonne» et proférer ces «Pftt!» définitifs qui écartent les ennuis et

changent les soucis en ferments de gaîté.

Il attendait un éclat de rire immédiat et sagement contagieux, il

s’offrait goulûment aux tapes sur l’épaule, aux tapes sur le ventre

qui, non sans vigueur, remettent sur la grande route de la sérénité.

Il attendit en vain.

Marbon devint grave, par extraordinaire et se tut—car il faut un

commencement à tout.

M. Tortoze entendit—il n’avait lu la lettre qu’une fois—et scanda en

ce silence lourd les termes exacts de la dénonciation:

«Ça continue. Puisque ça vous amuse, conseillez donc à Maheustre et

à votre Claire (j’écris: votre, je ne sais pourquoi car, c’est sa

Claire, à titre exclusif) de s’afficher un peu moins et de s’aimer un

peu plus pour eux et un peu moins pour le public des premières—et des

centièmes—de Paris, des environs et du quartier...»

Il ne voulait pas se rappeler la précision du quartier.

Et il étirait les minutes en attendant l’éclat de rire libérateur.

Sa pensée va à sa femme, à son existence auprès de lui, sans reproche,

sans arrière-goût, à la grâce et à la bonne grâce qu’elle a modelée,

éployée en recevant des amis, des passants et des ennemis, et à des

soirs qu’elle variait, qu’elle enchantait de sa douceur, de son

abandon, de l’harmonie de son être, de son âme souple et haute, de son

encouragement tacite, de sa confiance et de son affection.

Et sa pensée va aussi à ce ventre tout neuf, qui perce son horizon

comme un boulevard neuf, qui lui ouvre, en son essor d’inventeur,

mille idées troubles encore, qui ajoute à sa vie de l’infini comme une

voiturette électrique.

Sa pensée va aux jeunes espoirs qui se sont levés autour de lui depuis

quelques jours et qui lui semblent reculés, encastrés dans le passé,

aussi vieux que lui, qui lui paraissent nécessaires, inséparables

de soi comme les compagnons d’enfance qu’on n’a jamais la chance de

rencontrer, les jeunes espoirs se dessinant en des lettres chuchotées

de Claire, où les mots apâlis chantaient dans l’oreille et ne

s’achevaient pas, où les chères confidences s’arrêtaient et mouraient

pour renaître...

Il compare—et il tremble comme en un sacrilège—ces lettres chuchotées

à cette lettre qui insinue et qui confirme, qui, creusant une blessure,

a l’apparence d’aviver une blessure ancienne et douloureuse.

Il ne se rappelle plus s’il a reçu d’autres lettres, avant: ce sont

comme des hoquets troubles sur quoi se vautre le nonchalant mépris, et,

plus anxieusement, il attend l’éclat de rire.

Marbon se décide: il édite un mot canaille, il se retranche maintenant

derrière le rempart de la banalité, derrière les bastions des

boulevards extérieurs: «Evidemment, articule-t-il, ça n’est ni poli ni

flatteur».

Que risque-t-il? Je ne suis pas de ses amis. Je ne souris pas assez à

ses mots. Je ne me pâme pas et je ne suis jamais assez saoûl pour lui.

Il me tient pour un étranger: je parle une autre langue et je suis

distant de lui de toute la portée de son esprit, de la mise bout à bout

des éclats de rire qu’il arrache.

Et il n’a trouvé à mon propos, sur moi, rien de ce qui frappe, de ce

qui assure la gloire d’un soir. Je lui échappe, n’étant pas assez

mondain, n’étant pas assez nettement grotesque: il ne me rate donc pas.

La figure de Tortoze s’est lâchée: la flamme de ses yeux a été bue

par une stupeur, sa lèvre tremble sous sa moustache recroquevillée:

le ventre neuf, les soirs tendres, les baisers, tout se retire et

les jeunes espoirs, les idées d’hier, les esquisses, les épures, les

projets, tout éclate comme une pauvre fusée ancien modèle.

Marbon jette un regard qui s’obstine à plaisir et parce qu’il est

convenable, sur ce désastre noir, pèse le vide affreux et soudain de

cette âme, de ce corps brûlé des caresses de naguère, des caresses

de cinq ans et dépouillé de ces caresses, la chair déchirée avec,

plonge comme un couteau en ce cœur énervé qui ne saigne déjà plus et

qui s’effiloque, galope devant ces yeux liquides, devant cette bouche

d’où les baisers ont fui, en laissant des creux, abaisse ses paupières

jusqu’aux mains qui frémissent dans le désert des étreintes abolies,

et, de sa voix classique de bon garçon, se lançant en un étonnement

qui s’échevèle et qui, pourtant, «la trouve bien bonne», à cause de sa

réputation, il interroge le douloureux fantôme, le pèlerin de sa honte

et de son honneur: «Comment! tu ne savais pas?»

M. Tortoze sait maintenant; M. Tortoze sait tout, M. Tortoze sait

plus: c’est par bienveillance, bienveillance d’ingénieur qui écoute un

sous-agent, qu’il écoute Marbon dévider l’écheveau brouillé savamment

de ses défiances et de ses réticences, de ses suppositions, des

preuves, des témoins: M. Tortoze n’entend pas, M. Tortoze n’entend pas

les «Tu sais... moi, ça ne m’intéressait que pour toi... moi, c’est

les choses rigolo...», M. Tortoze ne voit pas ce petit homme replet à

souhait, si heureusement chauve, qui caresse sa barbe blonde joviale

et touffue, M. Tortoze s’évade de ce tiède hiver, de ce paysage d’eau

bienfaisante et de grilles, M. Tortoze saute par-dessus les montagnes,

les puys et les pics jusqu’à ce ventre de tromperie et de vol et

jusqu’aux journées de volupté qu’on lui a dérobées. Il sautera à pieds

joints dans ce bonheur illicite, dans ce passé d’hier, d’étreintes et

d’extases.

Des soupçons anciens ourlés, gangrenés d’indices, grossis comme des

sources promues torrents, sources perdues sous des rochers et de la

terre, puis jaillissantes, énormes, dévastatrices, des allusions qui

se gravent dans l’air et dans le ciel, immenses, des ricanements qu’il

retrouve comme des pistolets chargés qui se déchargent, tout n’est

plus, il n’est plus, lui-même, qu’une preuve.

Pas de discours:

«Viens,» dit-il à Marbon, car il ne veut pas le perdre en route, bagage

d’ignominie, honte de rechange.

Pauvres affaires et vous, inventions, M. Marbon et M. Tortoze vous

délaissent pour de la souffrance, pour de la cruauté, pour de la

littérature.

Ils voyagent sans un mot, cependant que Marbon se perd en des

imaginations de drames et que Tortoze s’affole, s’affaisse, se perd en

ses malheurs, en ses stupeurs, en sa colère nerveuse et s’impatiente,

en sa hâte d’être malheureux à deux; M. Marbon l’accompagne jusqu’à sa

porte et lui serre la main, d’une manière inspiratrice: «Tu n’as plus

besoin de moi? Au revoir, vieux.»

...Tu n’as plus besoin de moi! c’est vraiment un mot, un mot de

vaudeville où il y a tout, Iago, et la Mouche du Coche, la mouche

vénéneuse,—et où il y a Satan, sans plus.

Et «Au revoir» ça signifie: «Ce n’est pas toi que tu dois tuer.»

M. Tortoze n’a pas répondu: il s’est rué dans l’ascenseur, il a lancé

l’ascenseur comme un boulet et il a buté contre sa femme qui sortait:

«Ah! misérable! tu vas chez lui et...»

* * * * *

...Non, je ne puis plus évoquer, je ne puis plus lire dans hier!

Claire! Claire! il n’y a plus que toi sur ce palier où tu rencontres

ton mari: il s’abîme dans l’ascenseur, dans le train, dans Vichy et tu

m’apparais seule, échouée, sanglotante, couchée, le ventre en travers,

pleurant, te secouant, mourante...

Et je ne sais plus si Tortoze a voulu te faire vomir mon amour et mon

être, te faire cracher les jours de délice, s’il t’a imposé, dicté la

lettre que j’ai reçue et je ne veux pas savoir s’il t’a injuriée, s’il

t’a battue, même, s’il a été malheureux, lui aussi: il n’y a que ton

malheur: il emplit le monde, il n’y a que ta douleur et je n’en ai que

le reflet—et il suffit à me tuer.

Et le monde qui s’agite en toi, et l’enfant qui commence à hésiter en

toi, le moindre geste, le moindre mot, la moindre honte en cet ouragan

de hontes et de mots, un rien peut, a pu le briser, l’émietter, comme

une miette qu’il est: la mort partout! Ah! quel cauchemar!

* * * * *

Et pour chasser ce cauchemar, ces cauchemars, j’ai tapé sur l’épaule de

M. Marbon.

Car c’est de l’avoir vu venir à moi, tout à l’heure, si amical, que

j’ai tout deviné, que j’ai dénoué l’énigme de mes peines, que je me

suis retrouvé en mes peines, que j’ai bâti l’invisible échafaudage de

mes peines et l’ossature de ces catastrophes.

Il était tapi, à m’attendre, à me guetter: avant de s’enivrer de vin et

d’alcool, pour les autres et de les amuser, il voulait son ivresse à

soi, une ivresse personnelle, neuve: il est venu s’enivrer de moi et de

ma souffrance, il est venu s’admirer en mon accablement, en mes ruines.

Et à mesure que ma conviction, en saignant, en ricanant d’un ricanement

d’agonie, grandissait, je me faisais plus amical, moi aussi, par un

stoïcisme contraint.

Mais je ne puis plus. «Allons boire, mon vieux Marbon.»

Je lui ai un peu froissé l’épaule: il en est fier: ça lui prouve que

j’ai mal.

—Oui, dit-il, allons chez Durand: nous y pigerons ce cocu de Bastil.

C’est une attaque directe, c’est une flèche en ma blessure.

Continue.

Ça saigne mais ça saigne en dedans.

Il insiste: «Les cocus me font toujours rire.»

—Vous le leur rendez.

(Une politesse en vaut une autre.)

Mais pour Dieu! qu’il ne me parle pas de Tortoze! Il n’a garde: c’est

son ami.

Mais Bastil lui reste. L’aventure est connue d’ailleurs—et c’est une

affaire arrangée: tout le monde est au courant.

«... Il a été épatant. Il a pris sa femme par les cheveux, l’a traînée

à son père en la tenant d’une main pendant que, _de l’autre_, il lisait

une lettre...»

L’épithète m’a échappé, la plaisanterie et l’esprit.

Est-ce une façon de me renseigner? Est-ce ainsi que Tortoze?... Claire

n’a ni père, ni mère: elle est aussi orpheline, aussi fille unique que

possible. C’est une anecdote, sans plus, un à-propos.

* * * * *

Mais voici le café Durand et voici Bastil, tout en effort pour avoir

l’air insoucieux, Parisien, sans grotesque.

Et je me le paie—amèrement,—ne pouvant me payer Tortoze.

Je tâche à lire sur lui les tourments, les pensées de Tortoze, ses

mauvais desseins et son horreur. Il y a des gens qui entoureront, qui

entourent en un autre café Tortoze comme nous entourons Bastil, qui

l’écouteront ne pas parler de moi comme nous écoutons Bastil ne pas

parler de son ami de l’autre semaine, le peintre Aupayr—et Aupayr ira

s’asseoir à la table de Tortoze.

Je me sens une sympathie glougloutante et gloussante pour Bastil,

et Bastil est plein de sympathie pour moi: il me choisit parmi ses

disciples frais et me parle, me parle.

Causerie qui embrasse la terre—puisqu’il n’embrasse plus sa

femme,—qui étreint les peuples, les rêves, la science, qui empoigne à

bras-le-corps la société, les tyrans, les lois,—puisqu’il ne s’est pas

battu avec Aupayr.

Et, de toute la fureur qu’il n’a pas mise en son infortune, de la

fureur avec laquelle il fuit son infortune, il se précipite dans des

paradoxes, dans de l’éloquence et m’entraîne à sa suite: hélas! il ne

m’entraîne pas: je reste, moi, au bord de mon malheur, et ce n’est

pas ma faute si je n’y rentre pas—jusqu’au cœur, jusqu’aux lèvres,

jusqu’aux yeux.

Ma fièvre n’a rien de général et si je pleure toute la souffrance

humaine, c’est que je l’ai posée, toute, en ma souffrance—dans un coin.

Et Bastil est trop vertigineux pour moi: je m’en dépêtre, malgré ses

invitations, malgré sa sympathie qu’il enroule autour moi, en phrases

éperdues.

Quelqu’un s’en va, me suit: c’est ce bon Marbon. «Rigolo, hein?

exulte-t-il. Ça ne l’a pas vieilli. Ça lui réussit...»

* * * * *

Mais il s’arrête en son discours: il vient d’apercevoir Tortoze qui

approche.

Marbon se fige de joie, d’anxiété voluptueuse: que va-t-il se passer?

Tortoze ne se l’est même pas demandé: il n’a pas vieilli, lui non plus:

il est comme pétrifié, cuit en dedans, tout en un effort pour n’avoir

pas l’air, comme Bastil.

Il a dû, avant de sortir, laisser à Claire assez d’outrages, de haine,

de menaces, de reproches et—ce qui est pire—de plaintes et de larmes

pour qu’elle puisse attendre son retour sur une réserve effroyable de

remords, de plaintes, de honte et de larmes, pour qu’elle puisse se

crier à soi-même après le lui avoir crié à lui qu’elle l’aime encore,

qu’elle n’aime que lui, qu’elle veut son pardon, qu’elle veut son

amour; elle lui a tendu ses lèvres, son ventre fragile, ses bras, ses

cheveux, elle a tordu autour de lui comme des chaînes qui glissent

sur la peau, ses protestations, ses gémissements, ses hurlements

d’innocence et elle proteste pour soi, elle hurle pour soi, elle est

innocente, de son amnésie, de sa volonté, de son manque de volonté, de

son néant dolent et de son humilité.

Et M. Tortoze va son chemin, son chemin de tous les jours, calme de

la folie qu’il a dépensée chez lui, qu’il a placée à gros intérêts,

la moustache noire renflée, bien pris en sa petite taille, aussi

mince, pas plus maigre qu’auparavant, coiffé de son éternel tout petit

chapeau mou de voyage, de descente dans les mines et d’ascensions

aérostatiques et il ne soulève pas un chapeau devant nous: il passe,

sans affectation, il passe comme il passerait devant des inconnus.

Marbon reste stupide, se demande une minute lequel il va choisir des

deux misérables que nous sommes, Tortoze et moi et il se décide pour

moi, parce que, évidemment, je souffre plus.

Il opte pour la pire jouissance.

Et il s’étonne:

—Vous avez vu Tortoze?

—Oui.

—Il ne vous a pas vu?

—Je ne sais pas.

—Vous n’êtes donc plus bien avec lui?

—Et vous, vous n’êtes pas fâché?

Marbon s’indigne: il y a trois jours, ils étaient ensemble à Vichy, il

l’a ramené lui-même et l’a laissé à sa porte!

—Alors c’est moi, accepté-je négligemment. Ça m’ennuie parce que

j’aime beaucoup Tortoze. Mais il est si capricieux!

Marbon s’indigne encore, il n’est personne d’aussi peu capricieux,

d’aussi sûr dans ses amitiés que Tortoze. Il se fâche rarement. Il faut

qu’il y ait quelque chose.

—C’est qu’il y a quelque chose.

Marbon est un homme du monde: il n’insiste pas: il a assez remué le

poignard dans la plaie. Il s’achemine vers les sujets classés de

conversation et me déplie, comme des cinématographes successifs et

troubles, les potins d’ici, de là, qu’il contera ce soir à toute

personne, en y ajoutant, comme une couronne fermée, mon scandale à moi

et des détails de bon goût.

Puis, sournoisement, il me décoche un mot, un mot que Claire a «fait»

il y a dix-huit jours, qui a couru tout Paris depuis, que j’ai

retrouvé quand je ne la trouvais pas, qui m’a déplu parce que c’était

un _mot_, un mot d’homme d’esprit professionnel, un mot de philosophe

et presque un mot de fille—et un mot qui, à cette heure de douleur,

me soufflette de sa joie, survit à la liberté d’esprit, à l’esprit de

Claire et nous survit.

Cette fois Marbon a visé juste.

D’une voix brève et saccadée, d’une voix de juge, je lui ai demandé:

«Vous savez de qui est ce mot?»

Il ne s’agit plus de faire le malin. Marbon a brisé ma vie, en

collaboration, a donné le coup de pied de l’âne, le coup de revolver

qui achève le condamné et j’ai tout subi et je l’ai subi, il m’a parlé

de Tortoze et j’ai subi cela! Mais que sa bouche épaisse s’entr’ouvre

pour proférer le nom de Claire—et je le tue comme un chien.

J’aurai tort parce qu’il est sacré, que je ne pourrai jamais prouver sa

méchanceté et qu’on le respecte parce qu’il n’a jamais rien respecté.

Je le tuerai... mais je ne le tuerai point car Marbon m’a regardé et a

compris.

Alors, en une idée de génie, il me brave du regard et brave le ciel:

«Si je le sais, articule-t-il, bien sûr que je le sais: c’est...»

Il écoute un instant ma douleur, ma fureur, mon regret qui

s’entrechoquent, la folie qui me prend, il écoute même la mort qu’il

sent à côté de soi, sur soi, et, paisible, lâchant le ciel, baissant

les yeux en une modestie arquée vers ses pieds d’enfant, il achève sa

phrase:

«...c’est de moi».

III

LE TROU AUX LETTRES

L'Holocauste: Roman Contemporain(#51269) · 第 12 / 16 段