M’en aller, marcher, marteler ma douleur, devenir néant.
* * * * *
Voici que je rencontre mon ami Cahier, celui qui servit de décor à mon
trouble d’amour. Je me précipite vers lui, je précipite vers lui l’aveu
de ma souffrance... Il ne me connaît plus, ne se retourne pas, presse
le pas.
Ah çà! il est donc marié, lui aussi! Et la trame des lettres anonymes
s’est épaissie, élargie et rétrécie! C’est le vide autour de moi. Et ce
pauvre Cahier, de fantaisie et toute fantaisie, l’Anthelme Cahier du
_Phantasme quotidien_ a cru, a douté.
Il est marié! Je revois sa pauvre femme blonde comme je l’ai vue, en
passant, si frêle, si souriante, exquise de la gentille indifférence
empressée qu’elle témoignait aux gens, honnête en souriant comme elle
souriait en offrant une tasse de thé. J’ai eu avec elle des causeries
fraternelles et des demi-confidences—et me voici criminel de désirs et
de tentatives!
Ah! Yseult, ah! Tristan, je dois encore vous admirer. Vous avez été,
hautains esthètes, les plus habiles vaudevillistes, vous m’avez déguisé
en Don Juan de boulevard et de ruelles, et je suis vulgaire de par
vous comme, de par vous, je suis beau, gratuitement.
Vous auriez dû avoir pitié et avoir honte; ç’a été une conquête d’âme,
ç’a été mystérieux, ç’a été une conquête et une étreinte d’outre-terre
où il y avait tout, sauf de la vulgarité. Vous y avez mis de la
vulgarité et du mensonge, en vous y mettant.
Et, maintenant, ce n’est plus rien qu’une pénible impossibilité pour
moi de penser, de pleurer, de me souvenir, que des rues sans amour à
traverser, à retraverser—et qu’un vide immense, qui se renouvellera,
éternel.
Et je ne puis plus trouver pour t’aimer, chérie, pour t’aimer malgré
toi et malgré moi, que de petits cris, de petits cris de hyène, de
petits cris de petit enfant. J’ai désappris l’humanité, j’ai désappris
l’amour, j’ai désappris les larmes: je ne me souviens plus; tu ne m’es
plus même une image, une image aux sourcils froncés et qui étouffe la
mémoire en sa colère, tu ne m’es plus que de petits cris, de petits
cris qui soulagent un instant et qui éloignent.
Car je n’ai pas la force de te repêcher en mon océan d’horreur, de te
débarrasser de ton voile de méchanceté, de la cruauté de tes mots. Je
suis seul, hideusement.
Le jour baisse dans le boyau des petites rues où je me suis enfui, où
je me cache, où je cherche un néant plus absolu, un étau de néant qui
abolisse même l’envie de crier. Le soir est tombé comme un linceul noir
et je ne puis m’arrêter dans mon désir de lasser mon désespoir, de
lasser mon deuil, de le fatiguer sous moi, de le tuer sous moi, et, en
mon ivresse de douleur, en mon ivresse de fatigue, sous la nuit éparse
qui se dégonfle et qui emplit les rues, je me crois en une enfilade de
couloirs obscurs, en un souterrain infini, en un enfer où il n’y a pas
même la lueur des flammes, la distraction des démons et des tortures,
en une cave étroite où ne filtre qu’un rais de lumière—et ce sont tes
yeux lointains, et c’est ta voix lointaine, petit enfant qui es sorti
des temps et des temps tellement avant terme pour me consoler de tout,
et même de t’avoir fait!
II
«UN BOUFFON MANQUAIT A CETTE FÊTE!... »
Voici comment ça s’est passé.
M. Godefroy Tortoze était à Vichy.
C’était la plus délicieuse époque de cette ville délicieuse. Personne
nulle part. La paix altière des montagnes, la fraîcheur tempérée de
l’hiver, la poésie des cimes, de l’intimité et, ne l’oublions pas, la
poésie thermale, tout était pour éjouir et pour ennoblir l’âme diplômée
et brevetée de M. Godefroy Tortoze.
Les expériences de la veille avaient définitivement imposé à la
direction du casino ses dernières inventions: tables-feu d’artifice et
surtouts-accumulateurs: la direction du casino avait même échafaudé sur
cette science féconde et gracieuse des rêves dorés, une multiplication
électrique, elle aussi, de sa clientèle toussotante, un rajeunissement
du cadre de ses valétudinaires et—voilà bien le rêve—un nouveau mode
de réclame et de publicité.
La conscience forte, l’esprit libre, s’accordant trois jours de
repos après tant de mois de création, d’efforts géniaux et d’efforts
commerciaux, de démiurgie, de métallurgie, d’électricité, de
puffisme et de diplomatie, M. Tortoze prenait un solide apéritif,
pour se mettre en harmonie avec un dîner solide lorsqu’on lui
apporta—respectueusement—son courrier du soir.
Il le dépouilla nonchalamment, et, à une lettre, fronça les sourcils,
sans exagération, murmura «Encore!», hésita un instant et la passa
à son inévitable compagnon Marbon en lui disant: «Et toi, qu’en
penses-tu?»
M. Marbon a pour habitude de déclarer qu’il est l’homme d’affaires de
Tortoze. «Il trouve pour moi, explique-t-il, je compte pour lui.»
Mais il a de l’imagination lui-même.
Sa manière de compter, c’est de conter, d’embrouiller des chiffres en
des histoires, en des anecdotes, en des plaisanteries, de faire danser
en une sarabande d’énormités, les chiffres avec les calembours, les
affaires avec des gravelures et de mêler tout, en l’immense cocktail de
la vie, pour en faire une boisson amère—mais, qu’on boit comme, jadis,
le vin tiré.
Il est connu, presque recherché, comme plaisantin. On ne le subit pas,
on l’aime. Et, parce qu’il a du bagout, parce qu’il diffame, on le
proclame «bon garçon».
Et c’est aussi parce qu’on n’ose pas lui reconnaître du génie.
Il est vrai que ses farces sont sans importance et sans conséquences.
On se relève parfaitement d’un de ses mots car ce sont des mots pour
hommes ivres-morts et tombés sous la table, des mots pour après boire,
dont certains sont tirés de recueil d’anas et qui unissent en leur
chaîne incohérente, l’impersonnalité à l’à-peu-près: Marbon ne vise pas
d’ailleurs à l’Académie.
Il n’est pas considéré comme courtier, n’est pas considéré comme
littérateur: il vit en marge,—et il en vit.
C’est l’amateur qui tire de son amateurisme des profits uniques, qui
n’est en concurrence avec aucun des professionnels parce qu’il est en
concurrence avec tous et qui mange, qui capitalise comme il trompe,
comme il vole, comme il blesse, comme il tue—sans faire semblant.
Il s’abrite derrière sa bouffonnerie pour les affaires d’honneur que
lui proposent ceux qui ne sont pas au courant, et, pour ceux qui sont
au courant, il abrite sa bouffonnerie derrière sa lâcheté étalée, en
relief, obscène d’ostentation et patentée. Il est entendu qu’on n’y
touche pas, qu’il est sacré et qu’il faut rire.
C’est le fol de la démocratie, de la démocratie dorée—au mercure—des
restaurants de nuit. Il faut sourire par snobisme et on ne pardonnerait
pas à celui qui ne pardonnerait point.
Si donc M. Tortoze lui avait passé la fâcheuse lettre, c’est qu’il
voulait en être plus vite délivré et en rire plus tôt, que Marbon
savait mieux dire que lui: «Ça n’a pas d’importance» ou «Elle est bien
bonne» et proférer ces «Pftt!» définitifs qui écartent les ennuis et
changent les soucis en ferments de gaîté.
Il attendait un éclat de rire immédiat et sagement contagieux, il
s’offrait goulûment aux tapes sur l’épaule, aux tapes sur le ventre
qui, non sans vigueur, remettent sur la grande route de la sérénité.
Il attendit en vain.
Marbon devint grave, par extraordinaire et se tut—car il faut un
commencement à tout.
M. Tortoze entendit—il n’avait lu la lettre qu’une fois—et scanda en
ce silence lourd les termes exacts de la dénonciation:
«Ça continue. Puisque ça vous amuse, conseillez donc à Maheustre et
à votre Claire (j’écris: votre, je ne sais pourquoi car, c’est sa
Claire, à titre exclusif) de s’afficher un peu moins et de s’aimer un
peu plus pour eux et un peu moins pour le public des premières—et des
centièmes—de Paris, des environs et du quartier...»
Il ne voulait pas se rappeler la précision du quartier.
Et il étirait les minutes en attendant l’éclat de rire libérateur.
Sa pensée va à sa femme, à son existence auprès de lui, sans reproche,
sans arrière-goût, à la grâce et à la bonne grâce qu’elle a modelée,
éployée en recevant des amis, des passants et des ennemis, et à des
soirs qu’elle variait, qu’elle enchantait de sa douceur, de son
abandon, de l’harmonie de son être, de son âme souple et haute, de son
encouragement tacite, de sa confiance et de son affection.
Et sa pensée va aussi à ce ventre tout neuf, qui perce son horizon
comme un boulevard neuf, qui lui ouvre, en son essor d’inventeur,
mille idées troubles encore, qui ajoute à sa vie de l’infini comme une
voiturette électrique.
Sa pensée va aux jeunes espoirs qui se sont levés autour de lui depuis
quelques jours et qui lui semblent reculés, encastrés dans le passé,
aussi vieux que lui, qui lui paraissent nécessaires, inséparables
de soi comme les compagnons d’enfance qu’on n’a jamais la chance de
rencontrer, les jeunes espoirs se dessinant en des lettres chuchotées
de Claire, où les mots apâlis chantaient dans l’oreille et ne
s’achevaient pas, où les chères confidences s’arrêtaient et mouraient
pour renaître...
Il compare—et il tremble comme en un sacrilège—ces lettres chuchotées
à cette lettre qui insinue et qui confirme, qui, creusant une blessure,
a l’apparence d’aviver une blessure ancienne et douloureuse.
Il ne se rappelle plus s’il a reçu d’autres lettres, avant: ce sont
comme des hoquets troubles sur quoi se vautre le nonchalant mépris, et,
plus anxieusement, il attend l’éclat de rire.
Marbon se décide: il édite un mot canaille, il se retranche maintenant
derrière le rempart de la banalité, derrière les bastions des
boulevards extérieurs: «Evidemment, articule-t-il, ça n’est ni poli ni
flatteur».
Que risque-t-il? Je ne suis pas de ses amis. Je ne souris pas assez à
ses mots. Je ne me pâme pas et je ne suis jamais assez saoûl pour lui.
Il me tient pour un étranger: je parle une autre langue et je suis
distant de lui de toute la portée de son esprit, de la mise bout à bout
des éclats de rire qu’il arrache.
Et il n’a trouvé à mon propos, sur moi, rien de ce qui frappe, de ce
qui assure la gloire d’un soir. Je lui échappe, n’étant pas assez
mondain, n’étant pas assez nettement grotesque: il ne me rate donc pas.
La figure de Tortoze s’est lâchée: la flamme de ses yeux a été bue
par une stupeur, sa lèvre tremble sous sa moustache recroquevillée:
le ventre neuf, les soirs tendres, les baisers, tout se retire et
les jeunes espoirs, les idées d’hier, les esquisses, les épures, les
projets, tout éclate comme une pauvre fusée ancien modèle.
Marbon jette un regard qui s’obstine à plaisir et parce qu’il est
convenable, sur ce désastre noir, pèse le vide affreux et soudain de
cette âme, de ce corps brûlé des caresses de naguère, des caresses
de cinq ans et dépouillé de ces caresses, la chair déchirée avec,
plonge comme un couteau en ce cœur énervé qui ne saigne déjà plus et
qui s’effiloque, galope devant ces yeux liquides, devant cette bouche
d’où les baisers ont fui, en laissant des creux, abaisse ses paupières
jusqu’aux mains qui frémissent dans le désert des étreintes abolies,
et, de sa voix classique de bon garçon, se lançant en un étonnement
qui s’échevèle et qui, pourtant, «la trouve bien bonne», à cause de sa
réputation, il interroge le douloureux fantôme, le pèlerin de sa honte
et de son honneur: «Comment! tu ne savais pas?»
M. Tortoze sait maintenant; M. Tortoze sait tout, M. Tortoze sait
plus: c’est par bienveillance, bienveillance d’ingénieur qui écoute un
sous-agent, qu’il écoute Marbon dévider l’écheveau brouillé savamment
de ses défiances et de ses réticences, de ses suppositions, des
preuves, des témoins: M. Tortoze n’entend pas, M. Tortoze n’entend pas
les «Tu sais... moi, ça ne m’intéressait que pour toi... moi, c’est
les choses rigolo...», M. Tortoze ne voit pas ce petit homme replet à
souhait, si heureusement chauve, qui caresse sa barbe blonde joviale
et touffue, M. Tortoze s’évade de ce tiède hiver, de ce paysage d’eau
bienfaisante et de grilles, M. Tortoze saute par-dessus les montagnes,
les puys et les pics jusqu’à ce ventre de tromperie et de vol et
jusqu’aux journées de volupté qu’on lui a dérobées. Il sautera à pieds
joints dans ce bonheur illicite, dans ce passé d’hier, d’étreintes et
d’extases.
Des soupçons anciens ourlés, gangrenés d’indices, grossis comme des
sources promues torrents, sources perdues sous des rochers et de la
terre, puis jaillissantes, énormes, dévastatrices, des allusions qui
se gravent dans l’air et dans le ciel, immenses, des ricanements qu’il
retrouve comme des pistolets chargés qui se déchargent, tout n’est
plus, il n’est plus, lui-même, qu’une preuve.
Pas de discours:
«Viens,» dit-il à Marbon, car il ne veut pas le perdre en route, bagage
d’ignominie, honte de rechange.
Pauvres affaires et vous, inventions, M. Marbon et M. Tortoze vous
délaissent pour de la souffrance, pour de la cruauté, pour de la
littérature.
Ils voyagent sans un mot, cependant que Marbon se perd en des
imaginations de drames et que Tortoze s’affole, s’affaisse, se perd en
ses malheurs, en ses stupeurs, en sa colère nerveuse et s’impatiente,
en sa hâte d’être malheureux à deux; M. Marbon l’accompagne jusqu’à sa
porte et lui serre la main, d’une manière inspiratrice: «Tu n’as plus
besoin de moi? Au revoir, vieux.»
...Tu n’as plus besoin de moi! c’est vraiment un mot, un mot de
vaudeville où il y a tout, Iago, et la Mouche du Coche, la mouche
vénéneuse,—et où il y a Satan, sans plus.
Et «Au revoir» ça signifie: «Ce n’est pas toi que tu dois tuer.»
M. Tortoze n’a pas répondu: il s’est rué dans l’ascenseur, il a lancé
l’ascenseur comme un boulet et il a buté contre sa femme qui sortait:
«Ah! misérable! tu vas chez lui et...»
* * * * *
...Non, je ne puis plus évoquer, je ne puis plus lire dans hier!
Claire! Claire! il n’y a plus que toi sur ce palier où tu rencontres
ton mari: il s’abîme dans l’ascenseur, dans le train, dans Vichy et tu
m’apparais seule, échouée, sanglotante, couchée, le ventre en travers,
pleurant, te secouant, mourante...
Et je ne sais plus si Tortoze a voulu te faire vomir mon amour et mon
être, te faire cracher les jours de délice, s’il t’a imposé, dicté la
lettre que j’ai reçue et je ne veux pas savoir s’il t’a injuriée, s’il
t’a battue, même, s’il a été malheureux, lui aussi: il n’y a que ton
malheur: il emplit le monde, il n’y a que ta douleur et je n’en ai que
le reflet—et il suffit à me tuer.
Et le monde qui s’agite en toi, et l’enfant qui commence à hésiter en
toi, le moindre geste, le moindre mot, la moindre honte en cet ouragan
de hontes et de mots, un rien peut, a pu le briser, l’émietter, comme
une miette qu’il est: la mort partout! Ah! quel cauchemar!
* * * * *
Et pour chasser ce cauchemar, ces cauchemars, j’ai tapé sur l’épaule de
M. Marbon.
Car c’est de l’avoir vu venir à moi, tout à l’heure, si amical, que
j’ai tout deviné, que j’ai dénoué l’énigme de mes peines, que je me
suis retrouvé en mes peines, que j’ai bâti l’invisible échafaudage de
mes peines et l’ossature de ces catastrophes.
Il était tapi, à m’attendre, à me guetter: avant de s’enivrer de vin et
d’alcool, pour les autres et de les amuser, il voulait son ivresse à
soi, une ivresse personnelle, neuve: il est venu s’enivrer de moi et de
ma souffrance, il est venu s’admirer en mon accablement, en mes ruines.
Et à mesure que ma conviction, en saignant, en ricanant d’un ricanement
d’agonie, grandissait, je me faisais plus amical, moi aussi, par un
stoïcisme contraint.
Mais je ne puis plus. «Allons boire, mon vieux Marbon.»
Je lui ai un peu froissé l’épaule: il en est fier: ça lui prouve que
j’ai mal.
—Oui, dit-il, allons chez Durand: nous y pigerons ce cocu de Bastil.
C’est une attaque directe, c’est une flèche en ma blessure.
Continue.
Ça saigne mais ça saigne en dedans.
Il insiste: «Les cocus me font toujours rire.»
—Vous le leur rendez.
(Une politesse en vaut une autre.)
Mais pour Dieu! qu’il ne me parle pas de Tortoze! Il n’a garde: c’est
son ami.
Mais Bastil lui reste. L’aventure est connue d’ailleurs—et c’est une
affaire arrangée: tout le monde est au courant.
«... Il a été épatant. Il a pris sa femme par les cheveux, l’a traînée
à son père en la tenant d’une main pendant que, _de l’autre_, il lisait
une lettre...»
L’épithète m’a échappé, la plaisanterie et l’esprit.
Est-ce une façon de me renseigner? Est-ce ainsi que Tortoze?... Claire
n’a ni père, ni mère: elle est aussi orpheline, aussi fille unique que
possible. C’est une anecdote, sans plus, un à-propos.
* * * * *
Mais voici le café Durand et voici Bastil, tout en effort pour avoir
l’air insoucieux, Parisien, sans grotesque.
Et je me le paie—amèrement,—ne pouvant me payer Tortoze.
Je tâche à lire sur lui les tourments, les pensées de Tortoze, ses
mauvais desseins et son horreur. Il y a des gens qui entoureront, qui
entourent en un autre café Tortoze comme nous entourons Bastil, qui
l’écouteront ne pas parler de moi comme nous écoutons Bastil ne pas
parler de son ami de l’autre semaine, le peintre Aupayr—et Aupayr ira
s’asseoir à la table de Tortoze.
Je me sens une sympathie glougloutante et gloussante pour Bastil,
et Bastil est plein de sympathie pour moi: il me choisit parmi ses
disciples frais et me parle, me parle.
Causerie qui embrasse la terre—puisqu’il n’embrasse plus sa
femme,—qui étreint les peuples, les rêves, la science, qui empoigne à
bras-le-corps la société, les tyrans, les lois,—puisqu’il ne s’est pas
battu avec Aupayr.
Et, de toute la fureur qu’il n’a pas mise en son infortune, de la
fureur avec laquelle il fuit son infortune, il se précipite dans des
paradoxes, dans de l’éloquence et m’entraîne à sa suite: hélas! il ne
m’entraîne pas: je reste, moi, au bord de mon malheur, et ce n’est
pas ma faute si je n’y rentre pas—jusqu’au cœur, jusqu’aux lèvres,
jusqu’aux yeux.
Ma fièvre n’a rien de général et si je pleure toute la souffrance
humaine, c’est que je l’ai posée, toute, en ma souffrance—dans un coin.
Et Bastil est trop vertigineux pour moi: je m’en dépêtre, malgré ses
invitations, malgré sa sympathie qu’il enroule autour moi, en phrases
éperdues.
Quelqu’un s’en va, me suit: c’est ce bon Marbon. «Rigolo, hein?
exulte-t-il. Ça ne l’a pas vieilli. Ça lui réussit...»
* * * * *
Mais il s’arrête en son discours: il vient d’apercevoir Tortoze qui
approche.
Marbon se fige de joie, d’anxiété voluptueuse: que va-t-il se passer?
Tortoze ne se l’est même pas demandé: il n’a pas vieilli, lui non plus:
il est comme pétrifié, cuit en dedans, tout en un effort pour n’avoir
pas l’air, comme Bastil.
Il a dû, avant de sortir, laisser à Claire assez d’outrages, de haine,
de menaces, de reproches et—ce qui est pire—de plaintes et de larmes
pour qu’elle puisse attendre son retour sur une réserve effroyable de
remords, de plaintes, de honte et de larmes, pour qu’elle puisse se
crier à soi-même après le lui avoir crié à lui qu’elle l’aime encore,
qu’elle n’aime que lui, qu’elle veut son pardon, qu’elle veut son
amour; elle lui a tendu ses lèvres, son ventre fragile, ses bras, ses
cheveux, elle a tordu autour de lui comme des chaînes qui glissent
sur la peau, ses protestations, ses gémissements, ses hurlements
d’innocence et elle proteste pour soi, elle hurle pour soi, elle est
innocente, de son amnésie, de sa volonté, de son manque de volonté, de
son néant dolent et de son humilité.
Et M. Tortoze va son chemin, son chemin de tous les jours, calme de
la folie qu’il a dépensée chez lui, qu’il a placée à gros intérêts,
la moustache noire renflée, bien pris en sa petite taille, aussi
mince, pas plus maigre qu’auparavant, coiffé de son éternel tout petit
chapeau mou de voyage, de descente dans les mines et d’ascensions
aérostatiques et il ne soulève pas un chapeau devant nous: il passe,
sans affectation, il passe comme il passerait devant des inconnus.
Marbon reste stupide, se demande une minute lequel il va choisir des
deux misérables que nous sommes, Tortoze et moi et il se décide pour
moi, parce que, évidemment, je souffre plus.
Il opte pour la pire jouissance.
Et il s’étonne:
—Vous avez vu Tortoze?
—Oui.
—Il ne vous a pas vu?
—Je ne sais pas.
—Vous n’êtes donc plus bien avec lui?
—Et vous, vous n’êtes pas fâché?
Marbon s’indigne: il y a trois jours, ils étaient ensemble à Vichy, il
l’a ramené lui-même et l’a laissé à sa porte!
—Alors c’est moi, accepté-je négligemment. Ça m’ennuie parce que
j’aime beaucoup Tortoze. Mais il est si capricieux!
Marbon s’indigne encore, il n’est personne d’aussi peu capricieux,
d’aussi sûr dans ses amitiés que Tortoze. Il se fâche rarement. Il faut
qu’il y ait quelque chose.
—C’est qu’il y a quelque chose.
Marbon est un homme du monde: il n’insiste pas: il a assez remué le
poignard dans la plaie. Il s’achemine vers les sujets classés de
conversation et me déplie, comme des cinématographes successifs et
troubles, les potins d’ici, de là, qu’il contera ce soir à toute
personne, en y ajoutant, comme une couronne fermée, mon scandale à moi
et des détails de bon goût.
Puis, sournoisement, il me décoche un mot, un mot que Claire a «fait»
il y a dix-huit jours, qui a couru tout Paris depuis, que j’ai
retrouvé quand je ne la trouvais pas, qui m’a déplu parce que c’était
un _mot_, un mot d’homme d’esprit professionnel, un mot de philosophe
et presque un mot de fille—et un mot qui, à cette heure de douleur,
me soufflette de sa joie, survit à la liberté d’esprit, à l’esprit de
Claire et nous survit.
Cette fois Marbon a visé juste.
D’une voix brève et saccadée, d’une voix de juge, je lui ai demandé:
«Vous savez de qui est ce mot?»
Il ne s’agit plus de faire le malin. Marbon a brisé ma vie, en
collaboration, a donné le coup de pied de l’âne, le coup de revolver
qui achève le condamné et j’ai tout subi et je l’ai subi, il m’a parlé
de Tortoze et j’ai subi cela! Mais que sa bouche épaisse s’entr’ouvre
pour proférer le nom de Claire—et je le tue comme un chien.
J’aurai tort parce qu’il est sacré, que je ne pourrai jamais prouver sa
méchanceté et qu’on le respecte parce qu’il n’a jamais rien respecté.
Je le tuerai... mais je ne le tuerai point car Marbon m’a regardé et a
compris.
Alors, en une idée de génie, il me brave du regard et brave le ciel:
«Si je le sais, articule-t-il, bien sûr que je le sais: c’est...»
Il écoute un instant ma douleur, ma fureur, mon regret qui
s’entrechoquent, la folie qui me prend, il écoute même la mort qu’il
sent à côté de soi, sur soi, et, paisible, lâchant le ciel, baissant
les yeux en une modestie arquée vers ses pieds d’enfant, il achève sa
phrase:
«...c’est de moi».
III
LE TROU AUX LETTRES