Et je me mets à genoux pour te demander pardon. Je ne t’ai jamais

offensée, je ne t’ai jamais, même d’un mot, fait sentir que je

souffrais de toi et tous mes doutes, ma jalousie, ma tristesse

ancienne, la chanson de tout à l’heure, mon angoisse montent, craquent,

m’étouffent un peu—pour s’en aller et je les vomis en des sanglots,

longuement. Et quelle jouissance, en mes larmes, orgueil qui pleure,

joie qui pleure: c’est le fleuve même du bonheur!

* * * * *

Ah! comme je comprends maintenant tes regards ailleurs et tes

distractions.

Prise toute par tes entrailles, tu ne m’appartenais plus autant, ne

t’appartenant plus à toi. Tu es presque effrayée de mon émotion: tu me

dis que tu crois, seulement, que tu n’oses croire.

Je suis sûr, moi!

Sûr!

Des indices médicaux, en cette chose de sentiment, de miracle, de ciel!

Tu regardais en toi, chérie, et le miracle commençant et hésitant te

saisissait, te pétrissait, pétrissait de la tendresse de ton cœur,

de tes regards, de tes sourires, de ton infini, de tes caresses, ce

sourire, cette caresse, ce regard que tu appelleras plus tard ton

enfant. Tu n’avais plus de regard pour moi, de caresses pour moi:

merci.

J’ai posé mon visage en larmes et mes lèvres mouillées de larmes sur

le haut de ta jupe: Je voudrais, à travers ton vêtement, retrouver de

mes lèvres les regards, les mots d’amour, les sourires et l’infini que

tu ne m’as pas donnés, je voudrais faire passer, de mes lèvres, de

mon âme, de mes yeux et de mes entrailles, au miracle hésitant, mes

sourires à moi et mes mots d’amour et mon infini et mes larmes aussi

qui cimentent.

Chérie, tu me parlais de choses et d’autres, d’amis, d’amies, de

dîners, tu me disais ce que faisait ton mari en son voyage, ses succès

ici et là, tu me parlais de tout, excepté de toi: babil qui m’est cher

maintenant, babil dont tu masquais, sans savoir, le vide saint, le vide

fécond de ton être en travail, en possession!

Les chers enfants du mois dernier, d’il y a un mois, qui m’escortèrent,

qui me précédèrent de leurs prophéties!

Et tous les sourires d’enfants qui me sourirent dans ma vie me

reviennent et je revois, à en pleurer plus fort, un enfant de pauvre,

tout petit, qui me retint de son sourire fixe et de ses yeux aimants

en un omnibus de jadis, depuis la gare Montparnasse jusqu’au fond de

Ménilmontant.

Vingt fois je me préparais à en sortir, vingt fois, d’un dernier

regard, d’une petite bouche qui s’ouvrait pour moi, il me clouait à ma

place—et je faisais une course pressée. Et la mère ne me remerciait

que de ses yeux et de son sourire aussi, humble, reconnaissante et

frémissante à la pensée que j’allais lui offrir une aumône. C’est

toi, femme inconnue, qui me fit ce jour-là l’aumône de ton affection

fugitive et c’est peut-être de ce regard fixe d’enfant que tu te crées,

petit enfant, en ce corps que j’étreins, de mes bras qui s’élargissent

comme s’ils étreignaient le monde, qui ne veulent pas serrer trop pour

ne pas te faire mal à toi,—qui n’es pas—et qui seras, petit enfant.

Et une molle félicité m’étreint, moi aussi, pas trop étroitement, une

félicité humaine et mystique, la caresse des siècles, la caresse de

l’heure et toutes les voluptés d’âme que mon inquiétude m’a refusées

ces jours-ci.

Ta présence, chérie, ta présence habillée, c’est une saveur sexuelle

et une saveur d’étoile, c’est la volupté et c’est la félicité, c’est

chaste et fécond, c’est violent et c’est doux comme un sommeil d’aïeule.

J’ai le cœur débordant de respect et d’amour. Tout m’est rendu, de mes

orgueils, de ma tendresse—et j’ai plus. Ce mystère qui va grandir,

ce chuchotement d’émoi, cette crispation de cœur sur un souffle qui

insensiblement s’affermit et s’affirme, cette écoute de vie, ce

frisson, cette angoisse qui dure des mois, il me semble que j’ai tout

cela, que je jouis de tout cela en cet instant, que l’effroi latent de

la gestation et la torpeur douloureuse et la gloire saignante de la

création, j’ai tout cela, à la fois, et c’est une caresse de bras, une

caresse de lèvres, une caresse d’entrailles et d’âme.

Ne t’en va pas encore, chérie: nous ne retrouverons jamais cette heure

de trouble et de révélation.

Nous ne serons jamais aussi âprement heureux; il me semble qu’on nous a

déchirés, qu’on nous a écorchés vifs et qu’on nous a habillés de notre

chair de bonheur, de notre amour intime, dans ce soir si discret et si

gonflé d’avenir, sous cette lampe pâle qui s’épure et qui s’enfièvre,

devant ce lit qui ne s’est pas ouvert. En ce soir vierge, nous veillons

au bord du futur, les yeux dans les yeux et plongeant plus avant,

les mains emplies de nos mains. L’émotion qui nous étreint et qui

nous baigne, émotion secrète et haute, est toute de noblesse et de

grandeur, et nous nous aimons tant, en elle!

Ne t’en va pas, chérie: nous ne pourrons jamais épuiser notre émotion:

dormons en elle et faisons glisser en elle la longue nuit.

Ton mari (puisqu’il faut toujours songer à lui), ton mari est en voyage.

Mais tu dois partir cependant, pour tes voisins, pour la rue, pour le

monde, pour tout ce qui n’est pas notre secret.

Ah! je ne te dirai pas: Au revoir et je ne veux pas te voir partir:

j’aurais peur de ne plus te revoir.

Et je songe à ton mari maintenant; il va revenir un jour et sera très

satisfait de ta grossesse. Ce petit Basque nerveux attend un enfant

depuis cinq ans, qui tiendra de lui le génie mécanique et électrique.

Il trouvera piquant de s’être éloigné sur une ou plusieurs nuits de

victoire—et tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Et comme tout cela est vil et bas! Cet enfant que j’aperçois déjà,

que je sens, qui me crie ma paternité, de toute mon angoisse, de tout

mon émoi, de la gravité subite qui me tombe, de ma joie âpre et de ma

douceur, cet enfant qui, des mois et des mois, va me tenir haletant

sur sa lente et délicate affirmation, sur ses dangers et sur son

lointain, cet enfant sera à Tortoze, sera de Tortoze, par contrat.

Des idées bohêmes, des idées sauvages, des idées d’Orient me harcèlent:

fuir.

Emporter ailleurs ce ventre qui est à moi.

Chérie, chérie, roulons-nous en notre pauvreté, en notre détresse et,

sérieux en notre amour, allons en jeunes et féconds pèlerins vers des

déserts où nous ne craindrons ni les lois ni les rires, où nous aurons

le droit de n’être pas infâmes et de vivre, sans peut-être manger

toujours, notre vie, en sincérité.

Déployons notre amour au-dessus de nous et autour de nous comme un

drapeau et comme une tente et allons dormir ensemble devant l’immensité

de l’avenir.

Dormir! Ah! c’est le rêve, échanger nos rêves, à leur venue et nous

vivifier l’un l’autre de notre souffle. Quels mois sublimes!

Il faut y renoncer—tout de suite.

Il faut faire tenir notre romantisme en cette chambre étroite d’une

rue étroite, il nous faut être sublimes en cachette,—comme on fait de

fausse monnaie.

Et nous ne pouvons être féconds qu’hypocritement, lâchement, sans

risque, criminellement.

C’est ce qu’on appelle en terme de juridique, le dol, et c’est le délit

sans rémission, sans excuse.

Dol moral—et c’est l’infini.

Et ces journées d’émoi qui nous sont plus chères, plus saintes et plus

intimes, par notre solitude (Tortoze s’obstinant en son absence), ces

journées d’une sensualité amère, où nous ne nous possédons pas et où

nous espérons, sans plus, où nous précisons et contraignons l’espoir

de nos simples baisers, ces journées sont hérissées de craintes, de

terreurs et de désespoirs.

Je ne t’ai jamais plus sombrement attendue, redoutant tout pour toi:

les voitures me paraissent vagir.

Et quand tu viens—les jours où tu viens, accablée, meurtrie, souffrant

presque à vide, tu entres en moi les cahots de la voiture, toutes les

secousses, toutes les angoisses en me les contant.

Tu es triste maintenant, l’idée du mensonge, du long mensonge, du

secret qui bondira, qui se cabrera, qui remuera en toi avec l’enfant,

le remords même qui grandira dans de la chair, tout te tourmente et tes

baisers ont un goût de douleur.

Comme je t’aime, chérie. Je ne t’ai jamais autant désirée, car mes

pensées et mes tortures, mes espoirs mêmes tombent sur mes sens—et je

m’abstiens—bravement.

Les lettres anonymes reviennent: elles font un berceau cruel à notre

espoir. Et elles doivent aller inquiéter Tortoze, là-bas, qui ne

revient pas.

Elles sont sûrement de notre Tristan et de notre Yseult, rédigées en

argot, insolentes et sales.

Tu t’ouates cependant, chérie, d’une gaîne d’émoi et je m’enferme en

notre émoi, mais nous sommes si séparés, si peu l’un à l’autre et je

m’apeure de loin!

Il y a des moments où, en t’attendant si impatiemment, en te recevant

si défaite et si éprouvée, en te perdant si vite, je me sens le triste

courage de vouloir te perdre, de t’attendre pendant les mois délicats,

pendant les mois qui courent. J’ai tant d’appréhension et je me berce

de mille craintes. J’ai peur maintenant de Tristan, d’Yseult, d’Alice,

d’Ahasvérus, d’Hélène, de tout ce qui nous approcha, de tout ce que je

connus et de tous ceux que je ne connais pas.

Mais quelle douceur de te tenir en mes bras un instant, de t’entendre

dire, même, que tu as mal, de tenir contre mon front la fièvre de tes

lèvres et, contre mes lèvres la fièvre de ton front, de tâcher à te

faire sourire, de te faire parler, de te parler, de cueillir sur toi

ton émotion et, parmi ton émotion et ta fièvre, un peu de la fraîcheur

des rues!

Je n’aurai pas le triste courage de te perdre même un jour. Les

jours où tu ne viens pas, où le malaise te couche solitaire sur une

chaise longue, où tu t’écoutes souffrir en croyant déjà percevoir

en ta souffrance le cri prochain, le cri lointain de ton enfant, je

crois que tu me les voles et je te les reprocherais, en te voyant, si

j’avais l’habitude de te reprocher quelque chose, si mon cœur ne se

fendait pas, à ton arrivée, si un essor d’anges, un essor de ciels

n’emplissaient pas ma chambre et ne me fermaient les lèvres, en un

baiser, en mille baisers impatiemment dessinés.

Et voici que, aujourd’hui, je te retrouve et que tu t’abandonnes,

voici que tu sors de tes terreurs, de ton malaise, de ta fécondité

même pour t’offrir, si jeune, si souriante, et que notre volupté se

coule en de l’émotion, voici que notre volupté s’exaspère, divinement,

qu’elle échappe à la terre, qu’elle nous unit en je ne sais quel ciel,

qu’elle nous éternise et que nous nous aimons à travers le futur,

merveilleusement.

Tu t’es détachée de mes bras à regret, tu t’es vêtue lentement et nos

baisers se sont attardés, ne s’achevant pas, brûlants, profonds, las et

avides.

Nous nous sommes jurés de nous revoir et, plus furieusement que les

autres soirs, en ce soir où la volupté me garde, m’enveloppe et me

serre, je t’ai laissé partir toute seule, ne te suivant pas des yeux,

le regard fixe, le regard dans la flamme de ma lampe où se consume sans

fin la fatalité.

Je me rive à toi, chérie, je me rive à toi, de notre rêve, pour notre

volupté, pour notre émotion, pour aujourd’hui, pour demain, pour

l’éternité et pour ce qui vient après l’éternité.

J’ai besoin de toi, j’ai soif de toi, j’ai mal de toi.

Je t’aime, je t’aime...

LIVRE DEUXIÈME

LE MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE

I

LA FOUDRE

Je ne la verrai plus.

* * * * *

Un homme ne savait pas s’il aimait une femme. Il savait seulement qu’il

avait mis en elle son âme et sa vie. Il ne savait pas où il l’avait

rencontrée. Son souvenir se fondait en tous les décors amoureux:

c’était Venise, c’était le ciel d’Alger, c’était toute la mer, la

mer inquiète et patiente, dolente parmi son épilepsie, qui se meurt

éternellement aux pieds des fiancés pour leur apporter de la fraîcheur

et de la fièvre. Il imaginait qu’ils s’étaient fiancés devant toutes

les mers, en la mélancolique et lumineuse complicité des changeants

couchers du soleil; que, tous deux, ils avaient visité les tombes

frémissantes des amants et des conquérants, que l’écho de toutes les

grottes leur avait, de l’un à l’autre, profondément et tendrement,

passé au cœur leurs serments—comme on passe une bague au doigt.

Et ils n’avaient pas échangé de serments. Il songeait tout de même

qu’ils étaient liés, étroitement et de haut, que les forêts les avaient

caressés de leur chantante nostalgie rouillée, que leur épithalame

s’était gravé dans les rochers, sans faire de mal aux rochers, et

qu’ils avaient bu la vie à toutes les sources.

Il ne savait pas le nom de cette femme. Chaque matin, au caprice

du calendrier, il la saluait, en son cœur, du nom de la sainte du

jour et lui souhaitait sa fête, la fête de toutes les autres femmes.

Elle existait seule pour lui, l’attirait de la pâleur de ses yeux,

du frisson de sa lèvre, de la lenteur de ses cheveux, de la grâce

délicate, menue et nuancée qu’elle alanguissait en son sourire. Il

n’osait pas approcher d’elle, pour qu’elle ne le vît pas trembler,

n’osait plaisanter avec elle, ayant peur de la trouver trop spirituelle

et un peu frivole.

Et il allait avec cet amour en lui comme un viatique, viatique

douloureux parfois, s’exaltant de sa chaleur et de son amertume, se

purifiant de sa pureté et de son lointain.

* * * * *

Or, un jour il reçut une lettre d’elle. Elle était dure à la fois

et malheureuse, irritée et pantelante. Femme qui se croit calomniée,

elle reprochait des faits sans vraisemblance. Un mot revenait avec

complaisance: «Vous vous êtes vanté de... vous vous êtes vanté: votre

vanité...» Il n’aimait pas à porter un cilice sur son corps ou un

cilice sur son cœur: ce papier lui brûlait les mains, il en avait honte

pour lui et pour elle, mais il voulut conserver quelques heures ces

mots de colère qu’il avait à peine lus. Tant qu’il aurait le papier,

il y penserait moins: ensuite, le papier détruit, les mots, les

mots effroyables resteraient, l’entoureraient, germeraient comme du

mauvais grain, se développeraient comme un toxique en des entrailles

infortunées, le brûleraient, le déchireraient, le tueraient.

Et—ce qu’il n’avait pas fait depuis qu’il était amoureux (il lui

sembla que ça durait depuis l’éternité), il pensa aux gens. Ça n’était

pas venu tout seul à cette femme. On lui avait dit, on avait inventé

des choses.

Inventé? Non, deviné. Il y avait donc des gens qui devinent, qui voient

en une bouche le baiser qui n’y est point, qui, des lèvres fermées,

plongent dans l’âme et décachètent un secret comme on décachète une

lettre interceptée? Il y avait donc des gens qui souillent de leur

regard l’image qu’on garde en ses yeux, la discrète et idéale image

qu’on veut préserver de tout, par piété, par amour? Il y avait donc des

gens qui vous observent quand on se trahit, qui filent un désir comme

on file un couple, qui filent une idylle secrète, une idylle intime,

qui pincent un rêve comme on _pince_ deux être adultères?

Mais c’était un trop grand effort pour lui d’avoir si

longtemps,—quelques instants,—porté son attention sur les manœuvres

des gens; il jeta sa pensée sur une femme, une femme qui devait encore

avoir les sourcils froncés, la main nerveuse d’avoir écrit cette petite

lettre,—si petite, si plate, qui tenait si peu de place et qui, en se

refermant, avait écrasé sa vie, cette lettre plate qui se gonflait de

tous les rires méchants des gens, de tous les malheurs qui allaient

lui arriver à lui, gonflée de tous les sursauts de sa destinée, de sa

destinée modifiée, de sa destinée arquée et se précipitant.

Il voulut répondre.

Il n’est pas de pire drame que d’écrire sans savoir si ce qu’on

écrit sera lu, que de mettre sa vie dans des mots,—en se disant

que, peut-être, ces mots seront déchirés haineusement et calcinés _a

priori_. Et l’on n’envoie par la poste que des larmes séchées, non les

larmes brûlantes et brillantes dont le charme intime et la vertu cachée

apaise, émeut, console et unit. Et il n’est rien d’aussi bête qu’un

malentendu d’amour, car, en amour, on ne doit pas s’entendre, on doit,

muré par la tendresse et l’enthousiasme, sourd d’ivresse, deviner les

mots qui sont prononcés à côté, là, tout près, et les étouffer sous des

caresses. Mais il ne s’en disait pas tant. Il était si malheureux!

En sa course folle à travers Paris, la main crispée sur la petite

lettre, il avait rencontré des amis et des indifférents et leur avait

lancé un: «J’ai mal!» comme on lance l’anathème. Ils avaient répondu:

«Où donc? Vous n’avez pas mauvaise mine», et avaient poursuivi leur

course vers d’autres soucis. Et il se trouvait seul maintenant, seul

avec les débris de son rêve,—avec sa _vanité_! Car il y avait la

vanité.

Quelle vanité?

Il était, il avait toujours été immense de désirs, frénétique

d’ambitions. Il avait gardé son âme d’orgueil dans la pire pauvreté,

dans la pire promiscuité. Il s’était gardé de la satisfaction, s’était

refusé la joie de la renonciation et de la résignation. Et il croyait

que son ombre tenait la terre entière et les cieux aussi.

Non! A en croire cette femme, sa vanité avait été de vouloir faire

croire faussement qu’il l’avait possédée, qu’il avait eu la femme d’un

ami, comme un voleur, qu’il avait non pas même dérobé la chose d’un

autre, mais qu’il en avait joui furtivement, salement, comme un valet.

Des larmes lui montèrent aux yeux. Il rougit de son amour. Elle le

supposait vil. Quelle pauvre petite âme avait-elle donc?

Il se décida à écrire: «J’ai reçu votre lettre. Je ne vous la

pardonnerai jamais. Qu’il suffise de quelques canailles pour briser

n’importe quel bonheur, c’est bien. Mais que des gens sans idéal, des

gens qui ne savent pas rêver, des gens qui ne savent pas espérer, des

gens qui n’ont pas de ciel dans leurs yeux puissent d’un mot, d’un

bon mot, froisser et déchirer notre rêve, polluer notre ciel et jeter

notre espérance dans la boue, c’est une chose que je ne puis admettre.

Je ne vous ai jamais convoitée. J’ai vu passer un jour sur une route

une femme en robe blanche et j’imaginai que cette femme devait

m’accompagner en ma route, être ma confidente et mon encouragement, mon

courage et ma foi, ma conscience aussi, qu’elle était non mon bonheur,

mais ma destinée en robe blanche. Je lui faisais abandon d’un peu de

mes malheurs, je lui faisais une place en toutes mes actions et toutes

mes souffrances et cette femme n’est qu’une femme, une femme comme les

autres...»

Il s’arrêta. Il ne pouvait écrire cela. Il l’avait écrit cependant.

Mais non! non! ce n’était pas vrai.

Il se roidit et continua: «Mon âme et mon corps sont devenus un tombeau

fleuri, un simple tombeau où reposent le souvenir de votre beauté et

l’image de ce que vous fûtes pour moi. Je vous demande comme une grâce

de ne pas toucher à cette image, de vos mains, de vos colères, de vos

actes de petite femme—et d’ailleurs vous ne le pourriez pas. Cette

image est à moi, à moi seul...»

Une larme venait de tomber sur ces paroles de vanité. Il ne résista

plus, lâcha la plume.

Sur sa vanité exprimée, sa tête se secouait, en des sanglots, comme

une tête de vieille femme qui sanglote. Il pleura et pleura mal, car

du soleil vint se jouer entre ses larmes. Et le soleil n’était jamais

entré chez lui. Venait-il par ironie? Non! le soleil ne s’était jamais

moqué de lui—et le soleil est bon.

Le jeune homme se leva alors et, dans le soleil, la face humide, il

défia le monde et espéra fervemment. Ce soleil, ce soleil divin, quel

présage en ce moment! Il sentit que son suprême espoir, c’était

l’amour de cette femme, amour lointain, amour revenu et reconquis.

Et il se rassit pour pleurer.

Car il espérait. Mais, tout de suite, qu’allait-il arriver?

Mettrait-elle longtemps à lui rendre sa foi et son âme? Et comment lui

faire savoir qu’elle se trompait, car il n’achèverait pas sa lettre?

Il implora le soleil, le pâle soleil qui chante des romances d’amour!

Et il s’attendrit si violemment que, n’ayant pas la force de

désespérer, espérant malgré tout, parmi ses espoirs et ses désirs,

il se roula à terre, hurlant, râlant, étouffant de sanglots et de

plaintes—par vanité...

* * * * *

Eh bien? cet homme, c’est moi,—et c’est ce qu’il y a de plus étrange

en cette affaire!

Cet homme que je ne nomme, en ma pensée, qu’à la troisième personne,

que j’éloigne de moi de toute ma force pour qu’il ne m’atteigne pas de

son malheur, en l’horrible contagion de la fatalité, c’est moi.

Je ne me rappelle plus.

Je ne me rappelle plus avoir aimé, avoir été aimé, je ne connais plus

cette chambre où je souffre, où il fait froid, où il ne fait pas assez

froid.

J’ai mal.

Il n’est pas tard.

Le soleil et le jour ne s’en vont pas encore.

Le soleil! le jour! Claire—ce nom me brûle les lèvres à ne pas le

prononcer, ce mot crie comme un cauchemar, s’ouvre comme un œil hagard

et crépite comme une flamme méchante—Claire n’aimait pas les jours qui

grandissent.

Notre amour aura été un amour de jours courts, un amour de soirs

précoces, un amour de crépuscule et un amour d’hiver. Nous nous serons

aimés pendant les heures honteuses que la nuit vole au jour et ce sont

des heures que nous avons volées, nous aussi, que nous avons volées à

la vie.

Et tout a pour moi un goût de mort, un goût de néant.

J’ai voulu voir l’heure, en ce jour qui s’obstine: ma montre s’était

arrêtée et, malgré mes efforts et mes sollicitations, n’a pas continué

sa course. Les amours qui y pleurent, le tombeau d’argent qui y

chancelle s’y figeront, s’y affirmeront davantage, après plus d’un

siècle.

* * * * *

Je ne sais plus: il me semble qu’Elle n’a jamais été à moi, jamais.

Et il n’y a entre ses lèvres et mes lèvres, entre mes lèvres et ses

seins que l’épaisseur de quelques heures!

* * * * *

Et il y a, il y a qu’elle est enceinte.

* * * * *

C’est impossible!

Son ventre n’aurait pas crié pour moi! son ventre ne l’aurait pas prise

à la gorge! son ventre n’aurait pas violemment étreint son cœur! oh!

quelles images incohérentes et comme elles m’apparaissent éloquentes et

vivantes!

Elle a écrit.

Elle m’a repris son enfant, d’avance.

Elle me l’a tué, d’avance.

Elle m’a chassé de mon enfant.

Mon enfant! Mon enfant!

J’ai la lèvre pleine et meurtrie encore des baisers de ma maîtresse,

j’ai les mains fiévreuses de caresses anciennes, de caresses proches

et des caresses aussi qu’elle me vole en ce moment, j’ai le corps

las du poids du corps ami, j’ai cette femme dans les yeux, dans les

lèvres, dans les mains, dans le cœur, dans le sang, puisqu’il faut, en

amour, parler comme les charretiers, et, de ma douleur énorme, de ma

douleur massive, de ma douleur brutale et bestiale, s’élève une douleur

plus haute, une douleur plus pure, une douleur pure et si âpre, si

profonde! la quintessence de ma douleur, et elle va à toi, petit

enfant, comme un long et frêle baiser tout au bord de la mort.

Console-moi.

Agite devant moi un hochet comme j’en agiterai un autour de toi, si

jamais, si jamais je te vois.

Tu vois que je pleure, petit enfant, tu vois que je pleure, car je

pense que jamais je ne te verrai, que jamais je ne reverrai celle que

je ne puis appeler ta mère, celle qui reste pour moi, dans le vide, ma

fiancée, mon corps, ma jouissance et ma vie.

Un hochet, petit enfant!

Berce-moi, du fond de l’Inconnu, du fond du chaos. Agite devant moi les

promesses de la vie, les honneurs, l’ambition, la fortune.

Tire des désirs par les pieds et barbouille-m’en pour que je ne me

souvienne pas.

Et souris-moi, comme on sourit avant de sourire et de vivre.

N’est-ce pas, petit enfant, elle n’a pas écrit cette lettre?

C’est un faux.

Je l’ai reçue cependant et elle est bien d’elle, car je l’ai brûlée et

il a fallu que je la brûle. On l’a forcée.

Contrainte et forcée.

Contrainte et forcée...

Ça chante pour moi comme un refrain... Contrainte et forcée.

Ah! ils triomphent, nos ennemis! Tristan, Yseult, vous pouvez promener

par le monde l’orgueil vierge d’avoir fait du mal. Vous pouvez, du sang

de nos deux cœurs et du deuil de nos deux cœurs vous faire un manteau

rouge et un manteau noir et vous pouvez même, en nos larmes, vous laver

du mal que vous nous avez fait. Il ne vous en restera plus, la honte et

la gêne perdues, que la gloire et la volupté.

Et je ne veux pas songer à vous, je n’ai pas la force de m’indigner, je

n’ai pas la force de vous juger, et je ne veux pas mêler le mal à ma

douleur.

Il me semble que je me lamente en dehors de moi, que je pleure pour les

autres, que je pleure pour toute la terre. Le pâle soleil est baigné et

luisant de larmes, il sourit comme on sourit à une veuve et toute la

journée est molle comme la mélancolie.

Les désespérances ne sont pas roides: l’affaissement, la misère

les courbent, ne les brisent pas, les plient un peu; ma tristesse

s’abandonne et s’abandonne trop ici.

L'Holocauste: Roman Contemporain(#51269) · 第 11 / 16 段