jeune, si innocente, elle est tombée de son innocence dans les bras de
son mari, désire-t-elle assez un enfant! Elle l’a désiré d’abord parce
que, encore petite fille, pas encore désaccoutumée des poupées, elle
a eu l’ambition d’en avoir une toute à soi, bien à soi, «fabriquée»
par soi, d’une possession intime. Elle l’a désiré ensuite, par amour,
pour avoir un objet d’amour, pour aimer. Elle l’a désiré ensuite, parce
qu’elle ne l’avait pas. Elle l’a demandé à Dieu, puis à son mari, puis
au diable, puis à toi. Et vous l’avez cherché ensemble sur les routes
où, puisque la morale n’y passe pas, ne passe que Dieu et—son sourire
et sa bénédiction. Te rappelles-tu? Un soir de lettre anonyme où tu
attendais un omnibus de mélancolie pour pouvoir t’apeurer à ton aise,
chez toi, en ton autre chez toi, comme l’omnibus (ta vie, ce sont des
omnibus) ne venait pas, un camelot promenait des bébés en peau de lapin
qui dansaient avec des grelots et des ficelles. Il te dit: «Monsieur
Maheustre—il te connaissait parce que tu es au centre du monde et l’on
te connaît sur le boulevard—achetez-m’en un pour vos enfants.» Il
gouaillait mais tu fus ému, à crier, à pleurer. Cet homme qui, ce soir
de solitude, ce soir de lettre anonyme où tu voulais errer anonyme toi
aussi, t’enfuir et te terrer loin des dangers et des craintes, venait
à toi, t’appelait par ton nom, te parlait de postérité, qui, comme
dans la Bible, te prédisait que tu reverrais ton épouse et que tu ne
serais pas stérile, vaguement, profondément, en vrai prophète, qui te
prédisait une union féconde, en trois mots humbles, sembla te vendre un
talisman, sembla te venir de Dieu. Tu fus prêt à te prosterner devant
lui et si tu lui marchandas son jouet, c’est parce qu’il y avait du
monde, qui tu n’avais pas d’argent et que toujours tu aimas tenter
Dieu. C’est encore pour renier le divin que le camelot t’avait vendu
sur le boulevard avec une poupée de pacotille, que tu la glissas, ta
poupée, dans le lit, pour effrayer, pour amuser l’attendue,—mais celle
que tu attendais ne vint pas parce qu’elle était en terreur et parce
que tu n’avais pas été poli envers l’oracle fourré! Tu t’es lavé,
depuis, de ton péché par des larmes et tu as su, décidément, qu’il
fallait respecter les enfants jusque dans le frisson de l’espoir et
jusque dans le crépitement du leurre. Imagine-toi donc que la récente
absence de ton amoureuse, ce fut une retraite au bord de l’événement.
Embrasse-la sur le front, suivant un cérémonial nouveau puis...
—Petit enfant, je t’ai entendu avec patience. Je t’ai laissé
disserter sur des choses que tu feras bien d’ignorer quinze ans
encore. Ne continue pas. Je n’ai pas horreur des symboles et je
consens aux ratiocinations mais je ne consens ni à l’indécence ni à la
réglementation du mystère. D’ailleurs tu descends: tu es arrivé. J’ai
encore du chemin: sans adieu.
Je vais voyager dans le vide et dans le silence, comme il convient.
Je ne veux pas penser car j’aurais trop à penser, pensées humaines,
pensées légales, pensées mystiques: merci.
Et je suis arrivé: je vais attendre—sans plus.—Eh! si! j’attends
plus: je ne sais pas.
Et pour m’interdire la torpeur, voici des enfants qui jouent contre
mes volets. Enfants que je ne vis jamais et que je ne veux pas voir.
Enfants qui ont troué de leurs cris le plan de notre délice, enfants
qui s’amusent, qui font des farces, qui frappent le volet, qui étendent
leur murmure dans la rue comme du linge frais.
Mais vous ne me troublez pas et vous ne m’êtes pas odieux aujourd’hui,
enfants. Vous êtes postés comme des sentinelles le long de mon paysage,
le long de mon horizon, et, de votre innocence effrontée, de votre
innocence polissonne et grossière, vous gardez chez moi Dieu, le
miracle et l’infini. Et vos chants se fondent dans la rue, vos refrains
empruntés à vos mères et aux amants de vos mères deviennent une seule
chanson d’immortalité et une hymne.
Vous êtes un chœur antique, un chœur unique, un chœur hermétique et
prédestiné, le chœur des limbes, le chœur de fécondité.
Vous devancez la venue de Claire et vous entourez, comme en des
légendes et des épopées son approche, des joyeuses trompettes de vos
âmes, des lyres secrètes de votre candeur.
Chers enfants inconnus, comme je vous aime et comme vous m’êtes
précieux, à travers mon volet: car je n’attends pas, car, retiré
derrière votre chant, grave, ému, je me prépare peu à peu,
liturgiquement, magnifiquement.
Vous nuancez votre musique: ce n’est plus un prélude, un appel, un
encouragement, ce n’est plus le chuchotement complice qui dénonce,
qui trahit, la sonnerie hypocrite qui confirme, c’est une fanfare qui
éclate, qui accompagne, une fanfare d’escorte, une fanfare triomphale,
une fanfare vivante et féconde—déjà—d’où tu jaillis, chérie, d’où tu
te précipites parmi mes baisers, et une fanfare qui s’infléchit, qui
s’adoucit, qui semble s’apaiser pour devenir plus triomphale et pour
enlacer notre étreinte, comme des roses soudaines d’harmonie...
X
L’ÉMOI
Lorsque tu entres maintenant, tu te laisses embrasser de biais, tu
t’offres de profil perdu tu te refuses sans ardeur et tu es molle même
en tes révoltes; tes pudeurs sont en retrait comme ta tendresse et j’ai
l’horrible sensation que quelque chose de toi me manque et m’échappe,
sans savoir quoi—et c’est presque tout toi.
Tu m’apparais frivole, dodelinant de la tête, becquetant des caresses,
grappillant des baisers, zézayant des onomatopées d’amour, passive
plus que passionnée, frivole enfin et je reviens à ce mot comme à un
hoquet, j’y reviens et je m’accroupis sur lui: tu tournes la tête et tu
as en toi un je ne sais quoi de mauvaise tranquillité, pivotant sur un
sourire et sur un refrain, tu ressembles à un oiseau.
Et tu n’as plus peur.
Tu t’es accoutumée à notre amour, tu l’as accepté, tu ne te jettes
plus à lui, tu le continues fidèlement, régulièrement, presque
ponctuellement.
Et j’ai peur que pour toi ce soit une habitude.
Ce n’est plus le romantisme, la poésie, le danger de chaque jour: ce
n’est plus l’heure—ou les deux heures—où tu t’évades de la vie, où tu
brises ton ban d’humanité, où tu conquiers le ciel et le délice de la
liberté, de l’audace, de l’oubli et de l’abandon, c’est une heure où tu
ne t’ennuies pas trop, une heure cataloguée, sans fantaisie, une heure
de plaisir à laquelle tu t’es condamnée.
Les télégrammes ont été plus nombreux qui, pour une raison ou pour une
autre, m’invitèrent à désespérer de toi, ce jour-là—et il y a des
jours où j’ai désespéré sans télégramme.
Dans ma petite chambre solitaire, mon lit m’endormit sans confidence et
j’ai eu—et j’ai—des tristesses sans grandeur.
Ne te souviens-tu plus des soirs d’été épais et larges où nous nous
apprîmes à aimer, où nous naquîmes à l’amour?
Ce ne fut pas sans solennité.
Nous nous promîmes de n’être pas des amants vulgaires, d’envelopper
notre nudité en un manteau de tragique et de fatalité, et d’avoir
derrière notre lit cette porte de secours qu’on appelle la mort et ce
boulevard qu’on nomme l’éternité.
Nous avons élu frères et sœurs les amants et amantes de l’histoire, de
la légende, et nous nous sommes couronnés des couronnes de roses, de
larmes et de sang que portèrent les cœurs sans nom et les cheveux sans
nom et les sourires et les yeux sans nom qui illuminent le monde et le
ciel.
Et voici que nous sommes, sans plus, amant et maîtresse.
Ah! tu es une maîtresse exquise: prête et preste, lente, parfaite. Et
tu as un corps admirable, un cœur charmant: il te manque seulement une
âme,—et tu as une âme, la plus nuancée, la plus délicate, la plus
éloquente et la plus profonde, tu es une âme, tu es l’Ame même et te
voilà, corps savant, corps souple, corps, corps!...
Parle!
On ne parle pas! car tu parles trop bien. Tu es spirituelle et tes mots
restent: on les retrouve dans des salons—où tu n’es pas, on les prête
à des riches, que sais-je?
Et les jours où je ne t’ai pas vue, je bute contre un mot de toi qui
résonne longuement non en mon esprit—ce mot d’esprit—mais en mon
cœur, en mon cœur où il sonne un glas, où il sonne le creux, en mon
cœur qu’il troue et qui saigne, qui saigne...
Et c’est ta prévenance, ta gentillesse qui m’accablent. Tu ne te moques
pas de moi, tu n’es pas méchante, tu as des câlineries mais tu n’y es
pas.
Je deviens jaloux!
Vraiment.
Accessoire des amours nerveuses, accessoire des amours sans équilibre,
accessoire du cotillon de folie, la jalousie m’enserre, me tient,
ricane et revient. Et cependant, chérie, tu m’as conté les désirs
qui glissèrent et que tu ne repoussas même pas, qui glissèrent sans
t’atteindre et qui s’en furent, mélancoliques.
Mais je doute presque de moi, à ne plus te retrouver en toi, à te
ressentir moins, à sentir que tu vibres moins et que tes ailes sont
meurtries, à sentir que tu es si en chair, tellement chair et que le
fantôme de ta beauté, je ne sais pas où il est.
Et tu n’as jamais été plus belle, belle cruellement, comme on tue et tu
ne m’as jamais tant pris, ne prenant de moi que ce que tu me donnes, le
corps.
J’ai mis notre amour au-dessus de tout, mais je mets au-dessus de notre
amour la qualité de notre amour.
Tu m’as aimé, superbement en ta tendresse. Je me rappelle une lettre
que je reçus de toi: tu étais jalouse d’une petite fille qui était
tombée dans ma vie comme une pierre aux pieds d’un homme qui pense à
autre chose, sans qu’on y fasse attention.
Quelle belle lettre! Elle commençait par «Toi, tu...» C’était un signe
de possession, une estampille, une marque au fer rouge, c’était un
baiser impérieux qui arrête, qui immobilise pour toujours, une morsure
de tyrannie et c’était l’étreinte furieuse, avare, en trois mots.
Tu ne m’écrirais plus cette lettre-là.
C’est moi qui suis jaloux maintenant, et je le suis mal, ne me décidant
pas à souffrir en mon orgueil, m’en tenant au trouble, au trouble
qui ne dit rien, à l’émoi dont la gorge est rauque et qui est vague
et étroit. Je ne puis t’interroger, tu ris en dehors et tu n’es pas
troublée, toi; tu te jettes à moi de toute ton inconscience et tu ne te
jettes pas plus, en femme qui peut se reprendre et qui se reprendra:
spasmes momentanés et intérimaires.
Lorsque je pense à l’adultère, je l’appelle par son nom et son nom,
c’est l’hors la loi, l’hors le monde, l’envol, parmi les codes, vers
l’au-delà. C’est l’essai du retour vers ton âme de jeune fille,
d’enfant qui croit à l’amour, d’enfant qui oublie la réalité de
l’étreinte pour ne prendre en cette étreinte que sa quintessence, son
reflet de pureté, de douceur, son mirage de passion, de trouble et
d’infini.
Eh bien! tu es trop enfant, tu prends toute la caresse, goulûment, même
pas, tu la prends comme ça, comme je te la donne—et tu la prends vide
et lourde,—et tu t’en vas.
Il m’est arrivé aujourd’hui la plus étrange, la plus terrible sensation
de ma vie.
Du fond de ma torpeur, ma torpeur d’attente où je me roule ainsi qu’en
un manteau de bivouac, ainsi qu’en un manteau d’alerte, des sons
d’orgue et une voix humaine m’ont tiré, brusquement.
Voix humaine! j’exagère! A travers les volets qui m’enferment, qui
m’aveuglent l’horizon, qui déforment les voix et qui font grincer les
voitures contre leur ténèbre, une voix se glissa, une voix gratta
contre les volets, monta jusqu’aux fentes d’en haut pour retomber
de l’autre côté, chez moi, une voix bondit, jaillit, griffa, tel un
chat-tigre et se fit profonde, rauque, légère, une voix grimaça,
menaça et railla le long de l’orgue, et cet orgue était l’orgue des
vieux assassinats, des assassinats de légende et de complainte.
Elle chanta une chanson célèbre, que je n’avais jamais entendue, parce
que les mendiants n’en veulent plus, même en province, une chanson que
je n’entendrai jamais plus, parce que je ne veux plus l’entendre.
L’air, je l’avais subi déjà, de temps en temps par blague, et le
refrain, tout à coup se leva avec des ailes noires de chauve-souris,
tourbillonna, n’alla pas haut et s’abattit sur moi en plein cœur:
Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous...
Je ne m’appelle pas Ernest. Ce n’est que mon deuxième prénom, celui
dont on ne se sert jamais et qui dort, roide, grave, gauche comme une
main gauche très gauche, comme un membre paralysé. Et ce doit être ce
prénom-là par lequel l’Ange d’extermination nous appelle, le jour du
Jugement.
C’est ce nom qui dort et dont les improbables réveils sont terribles:
ils réveillent—en sursaut—l’être que nous aurions pu être et que
nous n’avons pas été, car, en choisissant entre nos prénoms, nos
parents—ou nos bonnes—choisissent entre nos destinées. Je m’appelle
Pierre, et ce nom d’Ernest m’émeut, m’émeut...
Et la chanson est terrible, en soi:
En ce moment, mon mari vient d’apprendre
Qu’il est trompé par vous qu’il aime tant...
Ah! je ne garantis pas les paroles, je sais seulement qu’elles éclatent
en mon cœur, comme des balles explosives et qu’elles font tache d’huile
et tourbillon de plomb.
Tortoze! Tortoze! je ne pensais plus à lui: il est loin, pour ses
inventions, promenant son inquiétude électrique entre Vichy et
Aix-les-Bains, jetant de la science entre et en des tables de casino,
multipliant son absence et son éloignement, perdu en son activité, en
son industrie, en son génie: il sera avant peu officier de la Légion
d’honneur.
Et je ne m’arrête pas à Tortoze: tous les dangers qui sont autour de
lui, qui font son siège. Ces lettres anonymes qui reparaissent de-ci,
de-là, et qui ne font rien que procurer—oui, procurer—à Claire un
repos désiré, qui lui font peur comme on chatouille, si seule—ah!
et la peur que j’ai, moi, de n’être plus aimé, d’être moins aimé, de
n’être pas aimé comme je l’étais, de n’être pas aimé comme je le veux,
d’être aimé comme tout le monde, et la chanson s’obstine:
Deux mois après dans la chapelle...
Je ne le vois pas le chanteur, mais je l’imagine. Je l’ai vu, déjà...
Un matin, vers trois heures, je rentrais chez moi, de loin, longuement,
parmi les habituelles sentinelles perdues de l’armée des filles:
c’était le décor coutumier de médiocre misère, becs électriques
éteints, vagabonds sans haine et agents sans férocité.
Tout à coup, une ombre, entre la porte Saint-Denis et la porte
Saint-Martin, m’arracha à ma torpeur méditative et ruminante.
Ombre cahotante, trébuchante, vacillante, ombre qui, rythmiquement,
se penchait, balayait la terre d’un grand bras frénétique, tandis que
l’autre bras semblait enfoncer dans le sol comme une moitié de croix,
un bâton volé à un bûcher d’hérétique.
Ombre presque diaphane, ombre géante et qui apparaissait plus géante de
son affaiblissement, de sa sénilité, de sa courbe lasse.
Ah! ces épaules ployant éternellement sous le faix de la croix qu’un
autre porta!
Cette face,—que j’aperçus bientôt, car il n’était pas difficile de
marcher plus vite que ce fantôme,—cette face de malheur, de mort et de
vie inexpugnable, je ne l’oublierai jamais.
La barbe roussie au feu des autodafés, grise de la poussière des
siècles, blanche de la pierre des tombeaux entre-bâillés et des pierres
lancées en route, la barbe grise, rousse et blanche, pauvre aussi de
la misère liturgique, la peau jaunie des reflets des cierges dont
on encadra les autodafés, verdie du reflet des haines, les sourcils
noirs—toujours—des fagots calcinés des autodafés, les yeux brillants,
noirs, profonds, comme l’autodafé même, reculant devant l’énumération
des supplices infernaux, après les supplices terrestres, enfoncés,
guettant un espoir dans la nuit, semblant s’enfoncer davantage pour
voir de plus loin, pour mieux voir l’étroit paradis des juifs fidèles,
la bouche tordue des blasphèmes imposés, tordue par l’entonnoir de la
question de l’eau, les bras noués par les tortures, les articulations
disjointes par les coins, les pieds brisés par les brodequins de bois
et de plomb, l’homme allait—traditionnel—à en frémir, la besace
collée à la peau, la lévite frémissante; il allait, effroyable,
sordide, hideux, éclatant de grandeur et de majesté.
Un roi! c’était un roi.
Dix minutes, sur le boulevard, j’allai, je vins, je m’en retournai et
je revins. Cet homme mourait de faim, évidemment. Il ne se soutenait
pas, la tête pendante, la main convulsée, d’un geste d’agonie, et
fouillant, fouillant sans fin ce vide de Paris où on ne trouve pas de
pain. J’avais une vingtaine de sous dans la main,—une fortune pour un
pauvre (et on peut me croire, car j’ai été très pauvre, et ces vingt
sous ont été pour moi le bout de mes rêves et le bout du monde), et je
m’avançai une fois, deux fois, pour les donner, pour les jeter comme
en un gouffre et m’enfuir tout de suite pour esquiver des malédictions
peut-être ou—ce qui est pis—des remerciements lyriques comme le
Cantique des Cantiques et plus désolés que l’Ecclésiaste.
Je n’osai pas: un charme me retint. Est-ce qu’on offre des sous à une
entité, à un démon, à un demi-dieu?
Et il était trop beau. Je crus le voir sourire, d’un sourire d’extase
et de puissance. Il ramassait tout à terre, le néant, les épluchures,
les épingles,—pour quel Laffitte d’au-delà?—les papiers,—les bouts
de cigare... et... et il ne les mettait pas dans sa besace, vide,
collant à la peau: il laissait tout retomber autour de lui, sous lui,
et il allait, il allait.
Une femme s’approcha de lui. Enfin j’allais pouvoir lui offrir
mon obole, puisque cette femme commençait! Non. Elle ne lui donna
rien, échangea quelques paroles avec lui, d’un air d’habitude et de
soumission et s’en fut.
Pour parler—et la femme était toute petite, il eût dû se pencher—il
avait relevé la tête.
Et sa tête verdie, jaunie, rougie, pâlie et bleuie de teintes diverses
et successives des bûchers, sa tête de cauchemar était vraiment
majestueuse et presque impérieuse comme celle des êtres qui commandent
par la grâce d’un Dieu. Il avait jeté un ordre et il continuait sa
route de misère et de foi.
Il semblait maintenant emplir tout le boulevard, emplir toute la ville
de sa maigreur, de sa vieillesse, de son agonie en haillons, de sa
boiteuse éternité.
J’eus peur, décidément.
Et je pressai le pas, chantant à tue-tête pour m’étourdir, pour
oublier, pour ne plus penser à ce roi mystérieux, à ce roi sans
manteau, à ce passant pesant et furtif, à cet être d’horreur, de
puissance et de nuit.
Je l’ai rencontré de jour, cette semaine. Des conscrits, des enfants
et quelques citoyens, une trentaine de manifestants criaient: «Mort aux
juifs!» Le vieil homme à la face si terriblement juive, le Juif Errant,
les épaules encore saignantes sous la croix de Jésus qu’il ne porta
point, le roi de ténèbres passait par là si lentement et marchait en
sens inverse, sur les jeunes gens. Il ne se détourna point et continua
sa route du même geste, du même pas.
Les manifestants ne l’accablèrent pas, ne le bousculèrent pas, ne
voulurent même pas l’injurier ou plaisanter. Le charme les tenait qui
m’avait tenu. Ils lui laissèrent le passage, se turent un instant, et
quelques-uns eurent même comme une indication de salut.
Le vieil homme continuait sa promenade. Il ramassait, ramassait
toujours. Il lui arrivait de trouver des journaux, des pamphlets, des
anathèmes montés en feuillets; il ne les regardait pas et, sans colère,
sans rage, du même geste indifférent, il les laissait retomber à terre.
Il me sembla alors que ce que ce Juif cherchait, c’était—oh! pas
grand’chose!—une étoile oubliée, un peu de ciel, un peu d’idéal. Il
me semble qu’il était roi, roi des pauvres Juifs, des Juifs pauvres
qui, lazzaroni du temps de Josué, s’abandonnant à l’ivresse de Dieu
ne pensent même plus à Dieu et à leur foi, s’enroulent en guise de
manteaux et de couvertures, dans le rythme de leurs prières, ignorent
l’argent et M. de Rothschild, et plongent (au lieu de les plonger
dans l’eau), leurs nez courbés, leurs barbes frisées et boueuses
dans un peu du ciel talmudique. Gens anachroniques et nostalgiques,
nostalgiques des siècles passés, des siècles perdus, nostalgiques des
harpes et des danses devant l’Arche, des guerres où l’on ne pillait que
pour attester sa victoire, des belles récoltes et des beaux soleils.
Et Dieu, trop fidèle à sa parole, Dieu, parce qu’il avait dit à
Abraham: «Tes descendants seront nombreux comme les étoiles du ciel,
les poissons des mers et les sables des déserts», Dieu ne leur a pas
permis d’être massacrés par un Antiochus, avec les Macchabées, par le
vertueux Titus Cæsar; il les fait survivre à Akiba, au Juif de la rue
des Billettes et à cet héroïque et immense Spinoza, et à ce souriant,
génial et fatal Henri Heine. Ces gens-là doivent exister—si peu—et
se lamenter, puisque leur roi se promène et qu’il donne des ordres,
puisqu’il souffre et puisqu’il rêve. Il n’est pas un roi guerrier: ses
sujets, avant Tolstoï, ont prêché, par l’exemple, la non-résistance au
mal; ils ont été tués, brûlés, battus sans qu’on ait pu les chasser
de leur nostalgie, de leur tristesse et de leur rêve. Pèlerins sans
coquille, ils cherchent le coin de terre où ils pourront s’acagnarder
pour y rebâtir en leur cœur—longue et pénible besogne—le premier et
le deuxième temple de Jérusalem, ils cherchent un peu de soleil pour
s’y laver approximativement, ils cherchent un peu de sommeil—pour y
mieux rêver.
A moins que le vieil homme que j’ai rencontré ne soit un roi dont le
royaume n’est pas de ce monde, un roi sans royaume, le Juif-Errant
qui ne connaît pas M. de Rothschild, qui ne connaît pas l’argent et
qui marche dans les haines comme chez lui et qui garde pour lui ses
sentiments et son histoire et ne se laisse même plus interviewer pour
images d’Épinal.
* * * * *
Et il vient susciter et faire mourir les pauvres amants qui ont fait de
la terre le ciel et l’infini. Et il vient les attirer en son royaume.
J’aurais dû, la première fois que je le rencontrai, vaincre mon
respect et donner à ce pauvre un peu d’argent: d’abord les pauvres ont
toujours besoin d’argent et puis je me serais débarrassé de son ombre,
de l’ombre de son manteau royal. Je ne l’aurais plus rencontré et
je ne l’eusse pas aperçu comme je l’aperçois en ce moment, à travers
mes volets, se gravant, se sculptant en sa musique, se déchirant
brutalement des vieilles paroles pas assez vieilles, faisant vibrer et
tinter les siècles en cet air de 1840.
Que me veut-il?
Il m’en veut.
Il m’en veut de n’avoir pas été charitable et il m’en veut d’aimer.
Il vient avec les siècles, les grandes ombres des vertus, des malheurs
et de la souffrance, me reprocher d’être là et d’attendre une femme
cependant qu’il y a des événements dans la rue, des discussions sur une
innocence, sur un crime, des idées qui luttent, de l’enthousiasme qui
lutte et des malheurs, tant de malheurs.
Je pourrais... je ne puis rien. Claire m’a fait jurer de ne pas
m’occuper de ça. Et je suis sans grandeur, en une habitude qui de plus
en plus devient une habitude, sans plus, où les baisers de jour en jour
me deviennent plus secs, plus pauvres, où il me semble que ma fiancée,
en se rhabillant chaque jour, oublie chaque jour un voile de plus, un
tissu subtil de divinité...
...En répétant d’une voix expirante,
Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous...
Eh bien, lorsque Claire est venue, lorsque je lui ai, en quinze mots,
raconté la chanson, mon angoisse, mon agonie, elle a trouvé ça très
drôle.
C’est de l’héroïsme, au centre de cette trame de lettres anonymes qui
se rejoignent, en se suivant, mais c’est un héroïsme que je n’aime pas.
Les mendiants sont sacrés, qui passent et on ne doit pas sourire
de leurs prédictions ou de leurs malédictions parce que Dieu, ne
leur accordant pas de pain, leur accorde des miracles quand ils en
demandent, confusément, et tu restes bien fidèle à ton opinion, Claire,
tu restes bien aujourd’hui celle qui trouve drôle la fatalité rôdant
devant notre porte; tu as une fièvre modeste et des câlineries de
petite fille de Péronne, tu ressembles à ton amie Alice; j’ai envie de
te dire: _vous_.
Tu ne sais pas, pendant ton absence récente, mes promenades autour
de ta demeure vide et mes lucides évocations de ton fantôme aux bras
ouverts parmi ces rues froides et grises qui viennent mourir aux
Champs-Élysées.
Tu ne sais pas mes contractions de cœur en ces rues traîtresses où je
n’avais de toi que le danger et où je tremblais comme si je t’avais à
mon bras, voluptueusement. Rues pavées, bâties, cimentées de médisance,
d’espionnage et de médiocrité sentimentale, rues de basse sensualité
où les mauvais propos et les mauvais instincts se ramassent pour aller
assassiner de pauvres gens à l’hôpital Beaujon, tout près.
Ah! sentinelle exilée, comme j’ai monté une garde fervente et vaine
sous tes fenêtres fermées de la rue Washington, pour les photographies
et les portraits de toi qui veillaient chez toi, pour les sommeils
que tu avais oubliés chez toi, pour tous les objets, pour tous les
vides que tu avais touchés là-haut et pour tous les moments d’extase
amoureuse, de gêne amoureuse, de mélancolie amoureuse, de terreur
amoureuse, de désespoir et d’espoir que tu m’avais dédiés, chez toi, et
pour tes rêves de fuite, avec moi, qui t’ont hantée, en ton domicile
légal, en cet intérieur tout fait et parfait que nous ne pourrions
jamais refaire, car notre fuite et notre histoire, ensemble, chérie, ce
sera «une chaumière et ton cœur».
Ce sera!
Ton cœur!
Ah! comme je m’emporte et comme je t’oublie et comme j’oublie la
déchéance de ton cœur, la pauvre petite chose qu’il est devenu et que
tu es devenue, entre mes bras, hélas!
Et couchons-nous, puisque nous n’avons pas autre chose à faire.
Non?
Tu me retiens doucement, en une douceur profonde qui m’étonne et d’une
voix chère, de ta voix des soirs d’été, de ta voix de Monte-Carlo, de
ta voix de nos premières amours, de ta voix de nos fiançailles qui
te revient, plus pure, plus moirée, plus dorée, plus prenante, s’il
est possible, tu me dis: «Prenons garde, chéri! je crois que je suis
enceinte».
* * * * *
Chérie, chérie, j’ai un petit cri de bonheur, un petit cri d’émotion,
étranglé.
Et tout mon bonheur, toute mon émotion viennent en ce cri: mon amour
reconquis, ma confiance en toi récupérée, ma tendresse doublée, la
fatalité, les mondes, tout, tout y est.
Et comme je te désirais nerveusement, rageusement!
Mon désir se précipite en larmes, en larmes abondantes et douces.