Fanaux des paquebots, rochers vigies, étoiles incertaines mêlent leurs

feux aux mille lueurs des villes de la Baie: Richemond, Berkeley,

Oakland, Alameda en face; Sausalito à gauche; à droite, San Bruno.

C'est une magie de lumière qui, dans la pureté sereine de la nuit,

s'élève de la terre vers le firmament où tremblent des yeux d'or.

La Baie, sur plus de 600 kilomètres carrés, étend ses eaux calmes que la

brise ride doucement; là-bas, tout au bout de la cité, derrière les Twin

Peaks et Golden Gate Park, la grande houle du Pacifique commence.

Hurricane contemple cette féérie, sa _window_ relevée; accoudé, il

laisse errer sa pensée sur la Ville qui résuma un jour toute espérance.

«_The days of 49_». Le garçon croit entendre Gregory Land décrire la

fameuse ruée, l'époque où toutes les terres civilisées envoyaient des

chercheurs de fortune, l'île aux Chèvres où les voiliers jetaient

l'ancre, les wharfs en bois, les rues boueuses de la ville naissante que

l'on pavait avec des sacs pleins de farine et... des fourneaux.

La vie groupée autour de la Plaza Mayor, le théâtre Jenny Lind qui

s'enorgueillissait d'une façade en pierres, le théâtre Adelphia où

paradaient des histrions français, Klarney, Pacific, Dupont, Montgomery,

Commercial streets avec leurs _saloons_ réputés, les _Arcades_,

_Belle-Union_, _Eldorado_, _Polka_, _Diana_, où l'on jouait un jeu

d'enfer et où l'on s'égorgeait plaisamment tous les soirs.

San Francisco qui brûle trois fois et qui trois fois renaît de ses

cendres, San Francisco qui garde à l'extrême-pointe du Far West

américain la coquetterie d'une fille d'Espagne qui sent le bouge et

l'oeillet poivré.

L'oeil d'Hurricane s'amuse à suivre les gros yeux rouges du

_ferry-boat_, qui laisse sur les flots sombres une traînée pourpre.

Flamme des incendies! Sang des conquistadors!

La fièvre bat les tempes de l'homme et courbe son front. Un sang trop

riche afflue à son coeur, une angoisse l'étreint. Toute la violence de

sa jeunesse monte impétueuse; la ville s'offre à lui comme une

courtisane, un bourdonnement emplit la nuit, c'est le plaisir qui se

donne, la joie de vivre et de vivre vite. L'or gagné sur un coup de dé!

De combien d'infortunes cette fortune est-elle faite? Sous tous les

pavés, sur les eaux mêmes il y a des traces de sang!

Maudit soit le coup de pioche du bûcheron James W. Marshall qui mit à la

lumière du jour la première pépite dans la propriété de l'aventurier

badois Johan A. Sutter!

Sutter qui mourut pauvre!

Marshall qui mourut fou!

Un double combat se livre dans l'esprit d'Hurricane, les principes du

Bien et les forces du Mal s'empoignent et son âme est sur une claie.

Du quartier chinois montent des musiques barbares; dans Commercial

street chaque porte s'ouvre sur des joies illicites; en bas, dans la

grande salle du _Fairmont_, où le luxe le plus inouï a prodigué les

colonnes de marbre, l'or des chapiteaux, le cristal des lustres, des

gens festoient et dansent au son d'un orchestre choisi.

L'homme ne sait plus, accablé. Sa tête est vide, il reste longtemps

ainsi. Soudain, une sensation de fraîcheur passe sur sa nuque:

--Eh bien! cher, venez-vous?

Et Dolly promène sa main fragile sur le cou robuste du garçon. Les

doigts s'attardent, non pour une caresse, mais comme pour puiser

l'ardeur de cette force.

--On est si bien ici, regrette Hurricane.

Il attire la jeune femme, passe son bras sous sa taille.

--Voyez comme c'est beau.

Mais Dolly fait une moue désolée:

--Nos invités nous réclament, il faut aller vers eux. Allons, je veux,

venez...

Et la petite main donne une pression plus forte. Hurricane se dresse.

--Allez devant, je vous suis.

Dolly, à la porte, se retourne. Elle n'est pas tout à fait certaine de

sa puissance. L'ours ne va-t-il pas sortir ses griffes? Elle le menace

du doigt:

--Vous serez sage?

L'air est mutin, Hurricane promet.

--C'est juré?

--C'est juré.

--Vous êtes un amour. Dépêchez-vous.

--Je viens.

Devant la glace, Hurricane essaye d'enclore son cou dans un faux-col

dur. Cette étreinte à laquelle il n'est plus habitué, le gêne

horriblement. Et le smoking?

Il fait jouer ses bras, ses gestes lui paraissent gauches et courts...

Enfin, il a promis... Un dernier regard: le miroir lui renvoie l'image

d'un grand diable navré. Mais un sourire reparaît: une idée qui lui

vient, tout à coup, et qui lui redonne sa gaîté.

--Si Gregory me voyait, il en ferait une tête!

Et il descend.

* * * * *

Un groupe environne Dolly, maîtresse adulée, Dolly rieuse, très femme,

très blonde, reine pour une nuit.

Elle caquette parmi les hommes:

--Et votre ours?

--Enchaîné.

--Bourru toujours?

--Maté.

La jeune femme a prononcé le mot avec un mouvement qui lui a tiré les

lèvres. On sent une volonté qui s'essaye, une faiblesse qui ruse avant

de triompher.

--Bravo, Dolly.

--Dolly dompteuse.

--Le joli film!

--N'est-ce pas? J'y ai déjà songé.

C'est un mensonge, mais il prend corps aussitôt avec cette sagacité et

cette promptitude si féminines.

Elle explique même le scénario, elle invente au fur et à mesure qu'elle

parle, mais, peu à peu, son rêve se concrétise, elle _voit_ ce qu'elle

dit, c'est une réalité.

--Oui, une brute farouche ayant toujours vécu dans un milieu barbare.

--Un aventurier.

--Si vous voulez, un aventurier, un _outlaw_ traqué par la justice, qui

fait fortune au pays de l'or et qui revient riche, fabuleusement. La

richesse efface les tares. Il revient, mais il faut le dégrossir...

--En somme, c'est un ours mal léché.

Le rire de Dolly s'égrène.

--... qu'il s'agit d'apprivoiser.

--Ces deux petites mains s'en chargent.

--Ne trouvez-vous pas la _brute_... exagérée?

--Non, non, il faut cela pour donner plus de contraste...

--Mais si la brute se défend?

--Ça ne sera que plus pittoresque, il y aura bataille... cela fera très

bien.

--Croyez-vous?

--J'en suis sûre.

Une voix terriblement tranquille interroge:

--Vous en êtes si sûre que cela?

Dolly se retourne tout d'une pièce et aperçoit, debout sur les marches

de l'escalier, Hurricane immobile, correct, glacé. Un rictus tord sa

bouche qui tremble par secousses brèves; les lèvres s'écartent et

demandent:

--Et si la «brute» ne veut pas?

Le plus simple pour Dolly serait d'avouer la plaisanterie, le jeu sans

importance, mais elle croirait s'humilier devant ses camarades. Elle se

dresse, agressive, jouant sa plus belle carte sur un coup, quitte ou

double. Dans ses yeux passe sa séduction--toute sa force--mais l'emprise

ne se fait pas. Le regard d'Hurricane est mort.

Pour le coup, c'est une offense mortelle. Sa dignité, sa réputation sont

en jeu. Elle dit, impertinente:

--Cher, il faudrait changer vos manières, nous ne sommes pas ici en

Alaska...

--Et s'il ne me plaît pas, à moi? reprend la même voix placide.

Ce calme bouleverse la jeune femme. Un éclat la justifierait aux yeux de

tous.

L'homme poursuit:

--En Alaska? Oui, j'y suis allé, pour vous. Pour vous j'ai souffert

mille peines, j'ai connu les désespoirs qui déchirent l'âme, les maux

qui déchirent la chair, vous êtes bien venue à me reprocher la vie que

vous m'avez faite. L'or je ne l'ai pas désiré pour moi, mais pour vous.

La voix s'est échauffée, les mots âpres fouettent Dolly qui perd toute

retenue; les gros mots arrivent, irréparables.

Hurricane a pâli, le sang a quitté son visage; il chancelle; personne

n'a vu la crispation de ses mains. Un jeune fat intervient:

--Laissez, chère amie, ne vous commettez pas...

Ah! l'heureuse diversion!

La phrase reste inachevée, la main d'Hurricane s'est ouverte et s'est

abattue sur la joue du garçon qui roule à trois pas.

Le coup a détendu les nerfs d'Hurricane qui a repris possession de ses

moyens. A la bonne heure, celui-là est arrivé à temps. Quelques hommes

l'entourent, menaçants.

--Comment, la leçon ne suffit pas? Vous voulez votre tour? Bien. A votre

service.

D'un coup de pouce, il fait sauter le faux-col qui l'étrangle. Enfin, il

respire librement. Une meute s'accroche à lui; les poings en avant, il

fonce, il cogne, il rue, puis il se secoue pareil au sanglier qu'une

grappe de chiens tenaille. Ses terribles moulinets ont fait le vide.

Ils sont dix qui reviennent en ligne. Il en saisit deux au collet, les

heurte l'un contre l'autre. Il ouvre les mains, deux loques

s'effondrent.

Un mot jaillit pareil à celui d'autrefois dans le _saloon_ de Dawson:

--_Hurricane! What a hurricane!_

--Oui, Hurricane, c'est moi, l'ouragan qui balaye votre inutilité,

l'ouragan qui chasse votre couardise et votre hypocrisie. Ah! pour Dieu!

on ne respirait plus ici. Heureux que je sois là; hein!

Chaque mot est scandé d'un coup, d'un coup qui porte.

Dans la salle c'est une folie.

Les femmes poussent des cris; Dolly a pris la sage résolution de

s'évanouir. Deux vieilles biques s'empressent auprès d'elle; des garçons

parlent d'aller chercher les policemen; dans l'autre salle, les

musiciens, qui n'ont rien vu, raclent leur violons impitoyables.

Le cercle s'est élargi dont Hurricane est le centre. Le garçon est un

peu égratigné, c'est tout. D'un mouvement d'épaule, il remonte son

smoking, puis résolument il s'avance. Le cercle s'agrandit encore. Ses

yeux cherchent un adversaire, mais nul n'ose l'affronter. Alors,

lentement, il passe au milieu de la foule qui s'écarte silencieuse et

presque admirative.

Dolly revient à elle. Elle se dresse à demi, cependant qu'Hurricane s'en

va. Sur le seuil, il se tourne et l'aperçoit; il ricane:

--Hello, _star_! comme scénario, est-ce assez réussi?

«La brute a-t-elle proprement rossé les messieurs bien élevés?

«Dites-moi, suis-je dans le «champ de l'appareil»? Vous comprenez, je

tiens à soigner ma sortie!»

CHAPITRE XXXIX

LA FORTUNE QUI VIENT

Des étoiles s'attardent dans le ciel. Hurricane, à cheval, traverse

l'unique rue d'Alleghany. A droite et à gauche, les maisons de bois sont

closes, les hauts sapins veillent sur la pente du mont.

Tout de suite, c'est la piste qui descend en lacets vers Nevada-City, à

travers la Sierra.

La Sierra redoutable en hiver et pleine de mystères dans cette nuit

d'été!

Les bêtes de l'ombre regagnent leur tanière. Proche, un coyote aboie;

les arbres mettent une tache sombre dans l'ombre qui bleuit.

Broutant, des lapins, par centaines. Le cheval hésite avant de poser son

sabot. Parfois il glisse, les jarrets arrière repliés, les pattes de

devant raides.

Hurricane le remet en ligne, mais l'animal inquiet a l'oreille bougeuse.

Le sentier tourne et remonte, dominant le ravin dont les parois

verticales s'enfoncent à six cents pieds.

Un rocher, sous lequel une source jaillit. La terre crache l'eau qui

décrit une courbe et, par dessus cavalier et monture, se jette dans le

gouffre en grondant.

De guingois, un poteau avec une planche clouée. Sur la planche, l'homme

pourrait lire: «Ici, Williams C. Work, n'ayant pas pris garde, est tombé

avec son attelage de boeufs.»

Mais Hurricane passe, insoucieux. Une vallée s'offre, c'est vers elle

qu'il va dans une chevauchée véritablement fantastique. Le spectacle est

hallucinant. De tous côtés se dressent des mâts porteurs de moignons

informes: c'est la forêt dépouillée par la mort, où le vent lui-même

arrête sa course.

Les vieux solitaires sont encore debout, l'écorce mangée, le tronc

crevé; par plaques des lambeaux pendent comme des croûtes soulevées; des

branches se tordent comme si elles avaient conservé la forme de la

flamme.

Le feu a passé là, le feu qui, durant des semaines, a couvé, jetant au

ciel une fumée âcre et basse, puis les flammes ont jailli et la torche

gigantesque a brûlé, très haut, très droite, implacable et dévorante.

Des fougères naissantes essayent de reconstituer la vie.

Hurricane presse les flancs de sa monture dont la robe se plisse et

frémit. Enfin, ils s'évadent de cet enfer, c'est une remontée vers

l'espérance.

Soudain, du haut du col, par-dessus les cimes de la Sierra, Hurricane

voit le soleil se lever.

A gauche, on aperçoit, très nette, la ligne de la montagne à deux milles

là-bas, mais la vallée est pleine d'une brume violette, qui devient

mauve tendre et puis lilas.

L'astre rayonne, chassant devant lui les dernières ombres de la nuit et,

pour saluer sa gloire, un oiseau, comme suspendu à un fil invisible

plane et pépie. Pour le remercier, un rayon joue sur son plumage bleu.

Hurricane, joyeux, pousse un cri. Le cheval hennit. L'homme pousse de

l'éperon la bête qui part dans un galop plein de lumière.

Au troisième col, le plus élevé, ils s'arrêtent. Le cheval secoue sa

crinière, ses jarrets tremblent de la course fournie. Le cavalier se

dresse sur ses étriers, un air vif fouette son visage. Les monts,

fouillés par la folie des hommes, montrent de larges plaies blanches par

où l'or a saigné.

Le lac Weber étale ses eaux vertes dans un cratère mort.

Derrière la ligne d'horizon court le South Pacific Railroad, où la vie

accroche ses villes: Cisco, Emigrant Cap, Blue Canon, Towle, Gold Run,

Colfax... C'est à Colfax qu'une voie remonte vers le nord par Grass

Valley jusqu'à Nevada-City. Puis la Sierra lui barre la route. La

civilisation aboutit à ce cul-de-sac. C'est un petit train campagnard, à

la machine vieillotte et vite essoufflée...

C'est par là qu'il est venu, lui, Hurricane, et il pense que c'est par

là qu'elle viendra.

Mais de Nevada-City, la route est longue. N'est-ce pas pour la diminuer

de moitié qu'il est parti chevauchant?

Et ses yeux, habitués aux pistes, aperçoivent très loin un nuage qui

monte. Sans doute aucun, c'est le courrier qui vient. Il dévale à la

vitesse de ses huit _mustangs_. Hurricane pique des deux et court à sa

rencontre.

Avec un bruit de ferraille, la voiture arrive jaune et bleue. A chaque

cahot on croirait qu'elle va se disloquer et voler en éclat, mais elle

tient bon. Les essieux crient, les grelots s'agitent, le fouet claque.

Comme un fou, Hurricane va au-devant des chevaux. Ceux-ci lui

passeraient bien sur le ventre si sa bête ne faisait un écart.

Une voix a crié quelque chose... Il y a des jurons, un crissement de

frein, les _mustangs_ maintenus s'arrêtent. Une porte s'ouvre et...

Gregory Land saute sur la route, en disant:

--Comment êtes-vous, cher garçon?

Et comme Hurricane reste stupéfait, il ajoute:

--Moi, je suis très confortable, je vous remercie...

Une bête bondit aux naseaux du cheval qui se cabre. Un aboi monte: c'est

Hurricane-chien qui fait son entrée.

--Mais... finit par articuler le garçon.

--Mais quoi, reprend le postier goguenard. Vous ne m'attendiez pas? Vous

n'êtes pas aimable, savez-vous? C'est bien cela, dérangez-vous pour les

amis, faites des milliers de milles sur la piste, et jusque dans cette

sacrée guimbarde de malheur, au risque de vous rompre les os, voilà

l'accueil!

Jusqu'alors le postier n'avait pas quitté la portière. Il s'efface

soudain en déclarant:

--Peut-être serez-vous mieux accueillie, miss Flossie...

Dans un rire, la jeune fille met pied à terre et s'élance les deux mains

tendues vers son ami.

--Ça sera long; je vous engage à partir devant avec les bagages; nous

autres nous rallierons toujours...

C'est Gregory qui conseille le conducteur. Celui-ci enveloppe d'un coup

de fouet ses chevaux qui prennent le galop. Le bruit de ferraille

décroît et meurt. Gregory frotte ses paumes d'un geste énergique:

--Et voilà!

Il est satisfait de son petit effet.

Hurricane vient à lui.

--Comme je suis heureux de vous revoir!

--Il est temps de vous en rendre compte, c'est ce qui s'appelle un

sentiment subit.

--Ne le taquinez pas, Gregory, insiste Flossie.

--C'est bon, c'est bon, grogne le maître de poste. Vous voilà dans le

camp ennemi, ingrate.

Mais Flo est toute à Hurricane.

--Par où nous sommes venus? Le plus direct, pardienne, de Skagway à

Seattle par la _British Columbia Coast Service_, puis le train de

Seattle à Portland, puis de Portland à Roseville à travers les Shastas.

--C'est un record, ajoute Gregory.

--N'en croyez rien, ami.

--Ah! c'est ainsi! Eh bien, Hurricane, cher garçon, je vais vous dire la

vérité, moi!

--Gregory, supplie la _girl_.

--Pas de Gregory. Miss Flossie a battu tous les records de vitesse,

parce qu'elle n'a pas attendu votre courrier pour se préparer au

départ...

--Quand je vous ai écrit...

Flo baisse la tête comme une enfant prise en faute:

--Je venais déjà vers vous...

--Chère chose...

--Hé là, hé là, fait Gregory.

Hurricane sourit.

D'un air dégagé, le postier lui demande:

--Est-il bon votre cheval?

--Très.

--Je crois que je ne saurais plus me tenir sur ces sacrés animaux. Vous

permettez?

Et, sans attendre la réponse, le postier saute en selle.

--Je pense que vous avez des choses à vous dire. Je vous gênerais,

n'est-ce pas? Et puis... et puis cela m'horripilerait de rentrer à pied.

Au revoir.

Et le postier, joyeux du bon tour, talonne la bête qui file.

* * * * *

Le soir les retrouve autour de la table dans le ranch d'Hurricane. Le

postier fume sa pipe en clignotant les paupières. Il profite du silence

pour émettre:

--Vrai, vous n'êtes pas curieux, _old chap_!

--Pourquoi?

--Il me semble que j'aurais déjà demandé à Flossie la raison pour

laquelle elle quittait _Last Chance_... Vous croyez peut-être que c'est

pour vos beaux yeux, fat que vous êtes...

Hurricane prend dans ses deux mains la main de la jeune fille et,

doucement, il interroge:

--Oui, pourquoi avez-vous fait cela?

Très simplement, elle lui répond:

--Parce que j'ai vendu la mine.

--Vous avez vendu?...

--Oui.

--La mine?

--Oui...

--Dame! vous lui avez laissé tous les pouvoirs, cette enfant ne pouvait

s'éterniser dans ce pays du diable.

--Vous avez sûrement bien fait. Je vous approuve.

Un nouveau silence survient que trouble bientôt le postier:

--Quand je vous dis que vous n'êtes pas curieux, non, vrai, vous n'êtes

pas curieux.

--Mais?

--Vous ne serez jamais un _businessman_. Je l'ai toujours déclaré du

reste, vous n'y entendez rien. Devinez...

Il tapote sa pipe contre le bois de la table.

--Devinez combien Miss Flossie a vendu votre concession?

--Je ne sais, moi, mille dollars, peut-être... deux...

--Dites donc, Flo, confiez-lui un business.

Le postier jubile, ses paupières se plissent, sa bouche se tord et,

quand Hurricane lance: «Cinq mille dollars, hein?» alors il éclate, sa

joie est immense. Il se claque la cuisse, cogne la table de coups

formidables. Soudain, il s'arrête net, son visage reprend un air

glacial, il bourre sa pipe, enfonce le tabac avec son pouce, va au

foyer, prend un tison, allume, tire deux ou trois bouffées et laisse

tomber froidement:

--Votre mine, on l'a vendue un million de dollars. Flossie, montrez-lui

donc le chèque. Vous ne voyez donc pas, il n'a pas encore compris!

Un coup sur la nuque n'eût pas assommé davantage Hurricane.

Un million de dollars. La chose est évidente. La somme est écrite en

toutes lettres. Non, il est devenu fou. Tout gire autour de lui,

Flossie, la table, Gregory, le chien, le plancher. Une voix répète le

chiffre à son oreille: un million de dollars.

Dans un bourdonnement, il entend Flossie qui explique:

--La galerie ne rendait plus, j'ai donné l'ordre de creuser au sommet de

la colline... et la _paye_ est venue... un filon merveilleux... _Wolf

hill_.

Hurricane alors se souvient: la prédiction de Billikins, la lutte des

loups et des mooses... et le soleil qui s'arrêtait et s'enfonçait dans

la terre...

Il tourne machinalement le papier entre ses doigts. Cela vaut un million

de dollars! Pas possible! Un million de dollars, de quoi retourner à la

Ville, faire mourir de rage les envieux, de dépit la poupée blonde...

A quoi bon? Non, non, cette fortune vient trop tard. Le bonheur n'est

pas là.

Un sourire amer coupe ses lèvres.

--Ça vous fait rire, cher garçon...

--Moi? Oui.

Et deux larmes, qu'il ne songe pas à arrêter coulent sur son visage

ravagé.

CHAPITRE XL

LA VIE QUOTIDIENNE

Les pieds dans les sabots, les manches du corsage relevées, portant deux

seaux de bois où le lait mousse, Flossie traverse la cour du ranch.

Hurricane vient, jappant, se fourrer dans ses jambes:

--La paix, hein! vous...

La voix est rude.

La bête s'en va, tête basse. Elle fait trois pas, s'arrête, regarde de

côté. Non, on ne la rappelle pas. Alors, tristement, elle se couche en

rond sur la paille.

La mère Oie et ses filles passent, le cou droit, la croupe traînante.

Sa joie est de se jeter au travers du troupeau et d'aboyer... il les

laisse aller, paisibles.

Le vent rabat l'odeur de la montagne, les thyms et les serpolets où sont

les lapins par centaines.

Les premiers jours, il aimait franchir d'un bond la haie et le

torrent... Il courait sous la futaie, libéré de toute servitude, lâchant

la bride aux instincts primitifs. Quelles ruées et quels carnages!

Il rentrait, le soir, la panse pleine, les babines saignantes.

Oui, mais deux fois douze mois sont passés. L'accoutumance est venue,

les plaisirs faciles ne sont plus des plaisirs.

Autrefois, c'était le travail, la fatigue, la peine, la pâtée hâtive, le

refuge incertain, le froid qui brûle les pattes, la neige qui aveugle

les yeux, les harnais qui font une marque à la peau.

Aujourd'hui amène les paresses d'hier, la litière chaude de l'étable, la

paille fraîche de la cour.

Avant, le maître sortait à cheval. On pouvait alors courir pendant des

lieues. Mais le cheval reste à l'écurie et lui tourne, oisif, entre les

barrières du ranch.

Les poules ne l'intéressent plus, ni les canards qu'il trouve stupides.

Il ne mord plus les jambes des porcs.

Il a des puces, les moustiques l'embêtent; ma parole! il engraisse.

Hurricane-chien s'ennuie à crever.

* * * * *

Flossie dépose les seaux, rabat ses manches, laisse à la porte ses

sabots à pointes recourbées et pénètre dans la grande salle où la

cheminée de pierre occupe tout le fond. L'eau glougloute dans un

chaudron de cuivre noirci par les flammes.

Près du foyer, les jambes étendues, Hurricane. Il tient à la main une

revue qu'il ne lit pas. Un bourrelet rose vif suit le col de sa chemise,

les joues sont pleines, les paupières lourdes.

Visiblement il engraisse aussi. Hurricane-l'homme s'ennuie la même chose

qu'Hurricane-chien.

Flossie va, vient, sans un mot. Par moment, elle regarde son compagnon,

lève les épaules et passe.

Le garçon ne bouge pas d'un pouce. Cette impassibilité irrite la jeune

femme.

--Il y a un _round up_ tantôt, vous devriez y aller. Roscoe Bread, qui

s'y rendait, m'a dit ce matin que Chas Pete Barnum en serait...

Il ne paraît même pas avoir entendu. Alors Flo sort, claquant la porte

avec humeur.

Un _round up_, les cowboys assemblés, les chevaux qui n'ont jamais connu

ni le mors ni la selle, l'arène blonde que la chemise des «mustangers»

tache de pourpre, la lutte dangereuse, la bataille, les bêtes qui se

dressent verticales, ou qui ruent, et l'homme triomphant sous les bravos

de vingt mille personnes! Son goût du risque l'a jeté dans l'aventure,

il a imposé sa volonté après une galopade diabolique à l'animal maté;

ceux de l'Oregon, du Texas, du Wyoming ont applaudi à sa victoire.

Oui, mais il y a loin du ranch à la Ville. La chevauchée sous le soleil!

Il cherche mille excuses, mais, au fond, il pense que ses muscles sont

moins souples: un dégoût monte en lui de son inaction.

Son ranch est connu dans la contrée par ses typiques Shorthorn, aux

cornes courtes, ses Shropshires aux mufles noirs et surtout ses Shire

Mares aux reins larges et aux pattes poilues.

Mais il est un ranchman pareil aux autres ranchmen, avec cette

différence que les autres ont élevé peu à peu une fortune et que lui, à

coup de dollars, a fait surgir du sol des installations modernes.

Faire naître une oeuvre intéresse. Voir chaque jour, heure par heure, se

réaliser ce que l'esprit a conçu est une satisfaction.

Orgueil de parcourir à cheval pendant plusieurs milles une terre qui est

à soi, voir pointer les épis de la moisson future... Mais le rêve

concrétisé reste le souci de la vie quotidienne.

Besogne simple qui convient aux simples. Le cerveau d'Hurricane est trop

riche, il pense en citadin et non en paysan et, de plus, maintenant que

l'effort principal est donné, il s'enlise et s'encrasse, inutile.

La paix est faite dans son coeur. Flossie est une compagne fidèle à qui

la vie rustique doit suffire: du moins il pense ainsi dans son égoïsme

d'homme.

La Bête Errante: Roman vécu du Grand Nord Canadien · 第 12 / 13 段