fille, son chiffre est sorti à la loterie du hasard. Il y a, sans qu'il
le veuille, beaucoup de protection dans son affectueuse amitié. De
l'amour? Pas même; une communion d'intérêts, de la reconnaissance
mutuelle; elle ne s'est pas élevée jusqu'à lui, il s'est abaissé vers
elle. Au fond il trouve que l'ancienne _dancing-girl_ de Dawson a eu une
rude chance de le rencontrer.
On est ingrat lorsqu'on est heureux, injuste aussi.
Tant qu'il a fallu faire face aux difficultés premières, la
collaboration marchait; mais, après le départ de Gregory Land repris par
la nostalgie du Grand Nord, ils se sont trouvés face à face, chacun
ayant l'autre pour horizon.
Ils vivent l'un à côté de l'autre depuis des mois et ils ne se
connaissent pas.
Leurs deux lâchetés ne font pas un courage. Leurs amours réunies ne font
pas un amour. Ils s'aiment par à-coup, à contre-temps. Quand l'un désire
un peu, l'autre veut davantage. Caprice du destin aux caprices du jour.
Leur âme est mobile comme une flamme. Ils ne croient pas en eux, ils
cherchent à se créer une religion, une foi.
C'est une impossible victoire qu'ils poursuivent; ils préfèrent aux
réalités présentes les mirages d'un passé que l'éloignement pare de
mille grâces.
Des faits qui, autrefois, étaient sans importance, prennent sous la
déformation du souvenir des proportions fantastiques. Une seule chose
les unit: la hantise du _trail_.
Lorsque l'un des deux évoque la vie périlleuse, c'est comme une
libération: ils s'évadent, leur imagination bat la campagne. Le
rapprochement se fait, intime.
Aux veillées d'hiver, un hiver dont ils se rient, ils font surgir de
l'ombre les spectres favoris, ou, s'ils restent silencieux, chacun en
s'observant sait que l'autre songe à la _terre qui paye_.
Finies les randonnées. Ils vieilliront désormais côte à côte, médiocres.
Ils perdent lentement leurs facultés. Déjà les muscles ne répondent plus
à l'effort. Les souvenirs eux-mêmes s'émousseront et, dans leur crâne
atrophié, il y aura une matière grise pareille à la matière grise des
centaines et des centaines d'individus qui, sur la machine ronde, vivent
en grattant le sol, élevant des canards, des chevaux ou des vaches.
«La douce petite existence» sans heurt, sans violence, les prend
sûrement, chaque jour un lien les entoure. Bientôt ils ne pourront plus
se débattre. Ils sont destinés à faire figure de chenets au coin du feu,
avec l'unique souci de savoir si le temps sera propice aux semailles ou
favorable à la moisson.
Une nuit, dans le silence de la montagne, est monté l'appel du loup.
L'homme s'est levé d'un bond, le coeur en fête, comme pour la rencontre
d'un ami... Il est resté jusqu'à l'aube, debout, le front collé à la
vitre, écoutant la voix du vieux solitaire qui vit libre dans la forêt.
* * * * *
Hurricane-chien entre, traînant les pattes. Il va s'asseoir devant son
maître, puis longuement il bâille.
--Crois-tu que ça va durer cette vie?
Le chien secoue les oreilles.
--Aujourd'hui pareil à hier, demain pareil à aujourd'hui.
--Haou, pleure la bête.
--Si nous restons, c'est fichu, ma vieille, nous n'aurons jamais plus le
courage de nous en aller...
Partir? Le chien comprend cela, son aboi est joyeux. Mais oui, c'est
entendu, j'ai saisi ta pensée. Allons, viens, qu'est-ce que tu fais là?
Tu hésites maintenant? Ne sois pas lâche. Oui, la pâtée assurée, la
paille chaude, je sais, je sais, mais courir frémissant vers la belle
aventure, c'est ça qui est merveilleux.
Et Hurricane-chien tire avec ses crocs le veston d'Hurricane-l'homme.
Celui-ci se dresse machinalement. Il étire ses bras, Dieu! que ses nerfs
sont mous! Il prend sa toque de castor.
Vrai, on va sortir? Quelle aubaine! La bête vire et saute! Le fusil
aussi? Mais alors la joie est complète... Oui, mais on reviendra ce
soir... et demain viendra...
C'est aussi la pensée d'Hurricane. Une envie irrésistible de partir le
possède, mais il a peur.
Mille choses le tiennent ici, des habitudes qu'il a prises et dont
chacune semble indispensable désormais à sa vie.
Oui, mais l'incertain, le soleil qui se lève, ici, derrière la montagne,
montera demain au ras de l'horizon.
Tu voudrais partir, toi, je le sens, je le sais, mais toi,
qu'abandonnes-tu?
Tandis que moi...
Il s'apitoie, se trouve le plus infortuné des hommes, il n'a pas le
courage de dire: je veux partir parce que j'en ai assez, parce que la
bête errante qui est en moi ne peut vivre à l'attache.
Une révolte l'anime soudain. Quoi, son âme est à ce point abâtardie? Il
n'oserait pas? On verra bien.
--Viens, mon vieux.
Hurricane-chien observe son maître. La décision est-elle définitive?
Probablement, puisqu'il ouvre la porte. Non, puisqu'il la referme.
Il ne peut s'en aller ainsi, sans un mot, sans un adieu.
Trois lignes au crayon: «_Flo, mon amour, je ne sais pas, je ne sais
plus, j'étouffe ici, j'étais heureux et pourtant je m'en vais..._»
Et le voilà dehors, son chien sur les talons. En haut de la côte, il se
retourne, _son_ ranch est là, une fumée coiffe _sa_ cheminée, dans _son_
pré _ses_ animaux, _ses_ boeufs dont il était si fier et _ses_ moutons
aux mufles noirs, et _ses_ chevaux aux larges paturons... Et Flossie?
n'est-ce pas elle qui jette son grain à la volaille? _Sa_ Flossie aussi,
Flossie, bonne fille, Flossie...
Il va s'attendrir.
Hurricane-chien, qui marche devant, s'est arrêté. Va-t-il redescendre?
--Oua, oua...
--Oui, je viens.
Du pouce, Hurricane remonte la bretelle de sa carabine et se remet en
marche.
Sa silhouette disparaît derrière la haute ligne des sapins; elle
reparaît au fond de la vallée; passé le pont de bois qui franchit le
torrent, elle s'efface à tout jamais.
* * * * *
Et Flossie, ayant donné son grain aux poules, remonte dans sa chambre.
Les mêmes pensées qui hantent Hurricane l'agitent. Il lui semble qu'un
voile est tendu devant ses yeux--un rideau qui tombe sitôt la pièce
finie.
Par la fenêtre, elle regarde le paysage trop connu, les immuables
montagnes qui barrent sa vie. Tiens, sur le sentier, Hurricane! Il est
donc sorti, il a sa Winchester et son chien! Allons, tant mieux, cela
vaut mieux ainsi. Lorsqu'il rentrera, l'irréparable sera accompli. Elle
est femme, donc elle a plus de peine. Un sanglot fait onduler sa gorge,
mais elle tend sa volonté, toute sa volonté pour ne pas pleurer.
Son bagage est léger. Sur le seuil, elle a un regard pour toutes ces
choses qui, pendant deux ans, ont constitué son bonheur, ces riens
auxquels on s'attache, menus présents, futilités où nous voulons voir
des gages de tendresse.
Non, elle ne peut le quitter ainsi, cela ne serait pas bien. Vite, deux
mots: «_Ami, n'ayez pas de chagrin, oubliez-moi. Votre: Flossie._»
Une épingle. Là, sur l'oreiller. Ce soir, il trouvera... Pauvre, pauvre
cher garçon.
Et Flossie descend. Sur l'appui d'une fenêtre, le chat sommeille. Du
doigt elle lui gratte le crâne; la bête ronronne sans ouvrir les yeux.
La mère Oie et ses filles traversent la cour. Sur les perchoirs il y a
des brochettes de poules. Dans l'écurie un cheval piaffe, dans l'étable
une vache beugle.
Doucement Flossie pousse la barrière.
EPILOGUE
LA BÊTE ERRANTE
--_Mush, mush on, boys._
La neige qui tourbillonne aveugle les chiens. Dans les racines gelées,
les bêtes se prennent les pattes; la _toundra_ est dure à franchir, mais
bientôt l'équipe sera au bout de sa peine, un mille ou deux et le
_trail_ reprendra.
En attendant, il faut veiller au grain, éviter les blocs de glaces, les
trous sournois; il faut constamment redresser le traîneau et le remettre
en ligne; soudain les patins de cuivre mordent le sol durci. C'est le
_trail_.
--_Mush, mush on, boys._
L'aboi du _leader_ répond à l'invite de l'homme; les bêtes redoublent
d'ardeur, le _sleigh_ file bon train malgré les tourbillons et les
rafales.
A l'abri, près d'un boqueteau de sapins, la halte.
L'homme fait du feu, le café chante, les chiens, qui ont mangé leur
pâtée, font un cercle, les narines dilatées par l'odeur du lard qui
rissole dans la poêle.
--Dites donc, tas de vous...
Un geste. Les bêtes s'écartent, mais, peu à peu, le cercle se resserre.
Le garçon agacé jette, après l'avoir vidée, la boîte des haricots.
Les chiens courent et se disputent. L'homme mange hâtivement.
--Allons, nous n'avons pas le temps de paresser. Ici, garçons.
Le _team_ attelé, en route!
Le ciel est d'un gris sombre, la neige ne tombe plus, mais un brouillard
s'élève.
--Voilà bien ma veine, grogne le _yukoner_. Pressez-vous, _boys_,
pressez-vous.
Il fait claquer le fouet, les griffes des _huskies_ rayent la terre. Et
le traîneau glisse à pleine vitesse d'autant que la piste dévale.
Ils vont un train d'enfer. Le conducteur, à la barre, essaye de freiner.
Impossible, ils sont emportés par la déclivité, ils vont, ils vont comme
des fous.
La piste s'étrangle dans une passe. A droite, la muraille de basalte, à
gauche, à pic, le ravin...
Homme et chiens filent...
Soudain, un choc, des hurlements, un double juron.
Il y a eu collision: un _team_ qui montait péniblement la côte a été
télescopé par le _team_ descendant.
--Vous ne pouviez pas faire attention, imbécile.
--Imbécile vous-même, j'aurais voulu vous y voir...
Dans l'ombre, des ombres se meuvent. Les chiens blessés gémissent.
Chaque équipe a plusieurs éclopés. Les conducteurs sont allés d'instinct
vers leurs bêtes, puis, furieux, ils se dressent l'un vers l'autre,
menaçants.
--Brute.
L'autre répond:
--La même chose pour vous.
Mais ces voix irritées se reconnaissent...
Deux cris jaillissent:
--Hurricane!
--Flossie!
Ils sont face à face, gênés, interdits, maladroits.
--C'est vous?
--Dame!
--Qu'est-ce que vous faites ici?
--Et vous?
La réponse est embarrassante. Pour éviter de la faire, ils tombent dans
les bras l'un de l'autre.
Hurricane-chien, la gueule de travers, a son air de se fiche du monde.
La première effusion passée, on revient aux bêtes. L'accident est plus
grave qu'on ne le pensait. Flossie a trois tués, un blessé; Hurricane,
deux blessés, dont un qu'il faut abattre: il a un tendon coupé.
--Je n'ai plus qu'un labrador, fait la _girl_, désolée.
--Il remplacera le mien, réplique Hurricane.
--Vous arrangez vite les choses, et moi?
--Vous, vous... vous ne croyez peut-être pas que je vais vous laisser
sur la piste. Montez dans le traîneau.
--Mais le mien?
--Le vôtre! Il ne vaut pas grand'chose. Il est sérieusement embouti.
Prenez ce qui vous est utile. Ça y est? Maintenant, je vous prie, un
coup de main.
D'un même effort, Hurricane et Flossie poussent le _sleigh_ au bord du
ravin; il tombe avec un grondement que l'écho répercute.
Flossie disparaît sous les couvertures et les peaux de renard. Seule sa
tête est visible... Hurricane borde la jeune fille.
--Vous êtes confortable?
--Très.
--Alors en route.
Il va lancer ses chiens, mais il hésite:
--A propos, vous ne m'avez pas dit où vous alliez?
--Moi? répond tranquillement Flossie, je ne sais pas.
La réponse vient immédiate:
--C'est précisément où je vais!
FIN
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE I PAGES
Un Buveur de lait chez les Buveurs de whisky 7
CHAPITRE II
Comment Hurricane eut un chien 13
CHAPITRE III
Hurricane et Hurricane font connaissance 19
CHAPITRE IV
Les joyeux garçons 22
CHAPITRE V
Back home in Tennessee 28
CHAPITRE VI
Le cri de la bête 34
CHAPITRE VII
La dernière chance 42
CHAPITRE VIII
Les raquettes du mort 47
CHAPITRE IX
Vie pour vie 53
CHAPITRE X
«Au revoir, garçon!» 57
CHAPITRE XI
La colline du Loup 62
CHAPITRE XII
La terre qui paye 66
CHAPITRE XIII
Le maître et le serviteur 70
CHAPITRE XIV
L'homme qui guette 76
CHAPITRE XV
Un vol oblique dans le ciel 81
CHAPITRE XVI
Le porteur d'Espérance 87
CHAPITRE XVII
Bête, es-tu là? 92
CHAPITRE XVIII
L'éveil des choses 98
CHAPITRE XIX
La chanson de l'Or 102
CHAPITRE XX
Une nouvelle étoile 107
CHAPITRE XXI
La rivière emballée 113
CHAPITRE XXII
Les regrets de Gregory Land 118
CHAPITRE XXIII
L'image du passé 123
CHAPITRE XXIV
Au chevet de la souffrance humaine 130
CHAPITRE XXV
Ombre et lumière 136
CHAPITRE XXVI
La descente du fleuve 141
CHAPITRE XXVII
Le vaisseau fantôme 146
CHAPITRE XXIIII
Gregory achète un chien, Hurricane un traîneau 149
CHAPITRE XXIX
Au delà des forces humaines 154
CHAPITRE XXX
Sur la piste des hommes 189
CHAPITRE XXXI
Où l'auteur intervient et retrouve un ami 195
CHAPITRE XXXII
Sur la rivière des Peaux-de-Lièvres 200
CHAPITRE XXXIII
L'instinct et l'intelligence 205
CHAPITRE XXXIV
L'appel de la terre 212
CHAPITRE XXXV
L'âme d'une bête 217
CHAPITRE XXXVI
Des grelots dans la nuit 222
CHAPITRE XXXVII
Coronado-Island 227
CHAPITRE XXXVIII
Un scénario bien réglé 233
CHAPITRE XXXIX
La fortune qui vient 241
CHAPITRE XL
La vie quotidienne 249
ÉPILOGUE
La bête errante 257
ACHEVÉ D'IMPRIMER SUR LES PRESSES DE
L'IMPRIMERIE MODERNE
177, ROUTE DE CHATILLON, A MONTROUGE
LE CINQ AOUT
MIL NEUF CENT VINGT NEUF