--Toujours le même, ricane Gregory. Flossie, je vous
présente Monsieur Jamais-content-de-son-sort, Monsieur
Je-cherche-la-petite-bête-pour-me-faire-souffrir. Je le connais, le
méchant bougre, j'ai vécu des mois avec lui. Il est têtu comme une
vieille mule et je suis sûr que, ce soir, il se demande s'il ne va pas
trouver un prétexte à mauvaise humeur.
La jeune fille plante dans mes yeux son regard clair, mais je ne sais si
je me trompe ou si Gregory a raison, il me semble que, dans la pureté de
ses yeux, il y a une infinie tristesse.
Mais la question s'agite du départ. Comment allons-nous faire?
C'est La Berge et Gregory qui discutent. Ils sont la compétence, sachons
nous taire et écouter.
--Donc, dit Sulpice, vous avez mis cinq semaines.
--Oui, cinq.
--Mais vous étiez égarés, donc en mauvaise condition. De plus, vous avez
perdu la presque totalité de vos bêtes; donc retard, donc temps
supplémentaire. Vous avez franchi les _Ogilvie ranges_?
--_Yes, sir._
--Bon.
--Comment bon?
--Je veux dire: mauvais. On évitera les Ogilvie au retour. C'est à Star
que vous alliez?
--Oui... c'est-à-dire non, je devais aller jusqu'à _Last-Chance_.
Sulpice se tait un instant, il gratte son crâne de la pointe de son
index, puis:
--Le plus simple est de retourner à Dawson.
--A Dawson?
Gregory sursaute.
--Oui, je dis bien à Dawson. En dix ou douze jours je vous y mène moi!
--Vous?
--Moi!
--Je voudrais bien voir ça.
--Vous le verrez. Vous avez laissé à votre droite, il y a un ou deux
jours, un affluent de la Rivière Plumée.
Le postier fait un geste vague.
--Moi, je sais, c'est la rivière de l'Ours. Nous la remonterons, la
piste doit être bonne avec cette gelée, et nous prendrons, à sa source,
la Klondyke.
--La...
--Oui, la Klondyke river, à moins que vous n'ayez pas votre saoul de
vous promener dans les solitudes, auquel cas nous pourrions remonter au
nord jusqu'à la Porcupine, la descendre à petites journées et, arrivés
au Yukon, aller tout bêtement à Star, à Forty Miles, ou au tonnerre du
diable!
Et Sulpice La Berge, Canadien français, heureux de clouer un serviteur
de Sa Majesté Georges V, ajoute froidement, mais avec une pointe de
malice dans les yeux:
--Alors! il vous faudra six mois.
J'objecte doucement:
--Et nous?
--Et vous, ami, il n'est pas dans vos intentions, je crois, de retourner
chez vous à pied, non? C'est heureux. Avec vous il faut s'attendre à
toutes les folies. Eh bien! nous irons avec ces messieurs.
«Vous n'avez pas laissé «une demoiselle», je suppose, au grand lac de
l'Ours. Non? Vous êtes sûr? Alors, je vote pour Dawson, d'autant que je
grille de revoir cette sacrée ville.»
C'est ainsi que nous sommes partis, Gregory Land, Hurricane, Sulpice La
Berge, cette Flossie aux yeux étranges et moi, pour le pays où la terre
appelle et attire les hommes et les paye avec de l'amour... ou de la
mort.
CHAPITRE XXXV
L'AME D'UNE BÊTE
Nous sortons de Dawson par l'Ogilvie bridge et nous délaissons l'Old
Ridge Road pour prendre la route que le Gouvernement a taillée au flanc
du mont et qui longe le Hunker.
L'interminable Old Ridge Road par où les pionniers sont passés!
Elle paraissait douce à leur espoir, cette montée sans fin, parce
qu'elle aboutissait au mirage des mines. De là partaient les pistes qui
menaient au Dominion, au Cariboo et, plus loin, aux riches gisements de
la Bonanza, de l'Eldorado, de French Hill.
_Old Ridge Road!_ souvenirs d'hier déjà lointains.
Au flanc du mont ouvert saigne une terre rouge, rouge comme le sang des
premiers conquérants.
* * * * *
Gregory ne s'est pas attardé à la ville. Il s'est présenté au Post
Office où il a reçu des félicitations «pour avoir ramené les sacs de
correspondance en péril» (style officiel), mais cela lui importe peu. Il
a dit au post-master: «Je vous remercie.» Puis il est parti acheter une
nouvelle équipe de chiens.
On lui a offert un remplaçant. Tudieu! la belle colère qui flamba. Ah!
il fallait voir le postier! Un remplaçant! On le prenait pour quoi,
alors? Fini, claqué, au rebut? Il allait leur montrer qu'il n'était pas
une poule mouillée.
En quarante-huit heures, tout était réglé. Les chiens vérifiés, les
chargements assurés, les provisions renouvelées... et le signal du
départ donné.
En avant.
Hurricane et Flossie sont du voyage. Sulpice La Berge et moi ne pouvons
songer à les accompagner. Nos bêtes sont fourbues, elles ont besoin de
deux bonnes semaines de repos, avant de reprendre la piste.
A la pensée qu'il va falloir se quitter, au tournant de la route, le
coeur se serre. Je tiens pourtant à escorter Gregory jusqu'au bout de la
côte à l'endroit où le _trail_ s'enfonce dans la masse chaotique des
monts qui, dans une chevauchée fantastique, ferme, tout là-bas,
l'horizon.
J'essaye de plaisanter.
--Je vous conseille, Gregory, de prendre, après Forty Miles, une
certaine piste qui coupe le Yukon, vous économiserez au moins cinq ou
six milles. C'est appréciable.
Flossie sourit, Land fait la grimace.
--Si toutefois vous avez envie de refaire un tour du côté de «chez
nous»...
Mais je n'ai pas «la manière», la raillerie tourne court.
On marche en silence, les bêtes vont au pas guidées par Tempest, chien
de flèche.
L'instant est pénible, il vaut mieux ne pas se perdre en de vaines
formules. Les mots sont incapables de rendre les émotions ressenties.
Le postier est de cet avis.
--_Eho! Eha!_
Le _team_ s'arrête.
Gregory pose sa main sur mon épaule, sa voix tremble un peu. Il dit
simplement:
--Alors, au revoir, cher garçon.
--Oui, c'est cela, au revoir, Gregory.
Un _shake hand_ à Flossie, un autre à Hurricane. Un sourire forcé. Un
silence.
--_Good luck!_
Les trois répondent:
--La même chose pour vous.
Le postier ordonne rudement:
--_Go, boys, go._
Les chiens tirent, les guides se tendent, le traîneau file et je reste
seul, debout, au milieu du _trail_. Je les regarde s'éloigner, puis,
brusquement, je repars vers la ville. Arrivé à l'endroit où la piste
fait un coude, je me retourne une dernière fois. Qu'est-ce que c'est? Un
trait mal attaché, probable. Mais non, le postier court. Flossie se
penche. Hurricane gesticule.
Je vais reprendre mon chemin.
Soudain un cri s'élève qui me cloue sur place.
--Hello!
Je prends le pas de course.
--Qu'avez-vous? Qu'y a-t-il?
Sans me répondre, Gregory me montre du doigt Tempest qui gît sur le
flanc.
--Mon Dieu! il est blessé?
--Rassurez-vous, _old chap_, il n'est pas blessé...
--Alors, je ne comprends pas...
--C'est facile. Il ne veut pas marcher, voilà tout.
La bête m'aperçoit et se dresse sur ses pattes arrière, son aboi monte
clair. Il gratte ma poitrine avec ses pattes de devant.
--Oui, mon vieux, allons, c'est bon, assez, je ne t'avais rien dit. Oui,
oui, tu es une brave bête, au revoir, mon vieux. Allons, sois sage.
Le chien, calmé, est immobile; seule sa queue balaye le sol. Je lui
caresse un instant le mufle.
--Bonne chance pour toi aussi.
Je fais trois pas. D'un bond, Tempest me rejoint; le mouvement a été si
brusque que les six premiers chiens ont été renversés; le _leader_ se
démène, furieux; ses yeux étincellent, sa bouche bave; il aboie comme un
enfant pleure, avec frénésie.
Gregory, pour mettre fin à cette scène, lève le fouet, mais son bras
retombe sans avoir châtié. C'est un désordre indescriptible, tous les
chiens hurlent. Hurricane veut apaiser Tempest, mais Tempest lui déchire
la main.
Alors le postier, de sa gaine de cuir, sort son couteau; la bête est à
nouveau couchée; l'homme se penche et, d'un coup sec, tranche le cuir.
Etonné, l'animal reste sur place, puis, comme mû par un ressort, il est
debout, regarde Gregory, fait quelques pas en rampant. Soudain, il se
détend et file éperdument.
Il n'a pas mis vingt secondes pour me rejoindre.
Quelle folie! Il me saute au visage, lèche mes mains, se couche à mes
pieds, se relève pour rebondir.
Ma main joue avec une de ses oreilles. Sagement, il goûte la caresse.
J'en profite pour le gronder doucement.
--Vous n'êtes pas raisonnable, Tempest... C'est lui votre maître, et non
moi... Je vous ai donné à lui, ce que vous faites n'est pas bien. Que
va-t-il penser de moi?
De grosses larmes roulent dans les prunelles de la bête, qui accompagne
mes paroles d'un gémissement qui va crescendo et se termine par un cri
déchirant.
Alors, je me penche et je lui dis:
--Il vous aimait aussi...
Tempest arrête son hurlement et repart vers le groupe des hommes. Il va
droit à Gregory qui attelle en flèche Hurricane-chien; il attire
l'attention du postier d'un coup de patte et, lorsque le coureur des
bois se retourne, il le regarde fixement dans les yeux, puis, assis sur
son derrière, museau levé, il fait trois fois:
--Oua, oua, oua...
Gregory Land connaît l'âme des bêtes. Celle-ci se donne à lui avec
reconnaissance. Dans ses bras, il soulève Tempest et le garde un instant
sur sa poitrine, puis il lui tapote le crâne et lui dit à mi-voix:
--Allons, va, maintenant.
Le chien revient, sans se hâter, posément; à mi-chemin, il se retourne;
le postier fait un signe de la main.
--Oua, oua, oua, répond la bête.
Puis, ayant accompli sa mission, au petit trot elle s'amène.
Tous deux nous regardons partir l'équipe qui, derrière un rocher,
disparaît bientôt.
Nous restons seuls, Tempest et moi. Enfin, nous regagnons la ville.
L'exubérance de Tempest est tombée... On n'entend plus le grelot des
bêtes, le silence a repris la terre. Le chien me suit, la tête basse.
Dans son âme obscure, monte un regret ou un remords.
CHAPITRE XXXVI
DES GRELOTS DANS LA NUIT
Le décor d'un _saloon_, dans un camp de mineurs, paraît à première vue
monotone. C'est l'épreuve classique, tirée à des centaines
d'exemplaires, d'une salle, avec, comme toile de fond, un comptoir et
des bouteilles alignées. Des tables avec, autour, des gens qui boivent
et qui jouent et qui, lorsqu'ils ne jouent ni ne boivent, dansent.
Trois grelots de folie attachés à la marotte des hommes: l'alcool, le
jeu, la danse.
Le garçon qui évolue dans ce milieu est, lui aussi, pareil aux autres:
la même allure, la même impression de force, la même marque de volonté.
Et, cependant, si on les examine de près, combien celui-ci est différent
de celui-là. C'est une troupe uniforme, mais où chacun garde sa
personnalité. Ils n'ont de commun que le soin qu'ils apportent à cacher
certain coin de leur existence. S'ils n'aiment pas à bavarder, ils
s'abstiennent aussi de connaître. Celui qui arrive est accepté et
personne ne songe à lui demander d'où il vient, où il va.
La formule «chacun pour soi» est de mise sur ce sol où l'on essaye sa
chance.
C'est l'instinct barbare du terrain de chasse qui domine encore les
peuplades primitives et qui est resté si vivace chez les Indiens du
Canada.
Mais tous ces errants, venus du diable, sont éminemment des êtres
sociables. L'égoïsme ne les anime pas. Ils sont susceptibles de beaux
élans de générosité et de solidarité.
C'est au bar qu'il sont eux-mêmes. La malhonnêteté est l'exception;
démasquée, elle est chèrement payée.
L'ivrogne solitaire n'existe pas. L'alcool est à tous. Celui qui a paye
pour celui qui n'a pas, et si des signes significatifs apparaissent, on
ne rencontre jamais de ces déchets humains aux mains tremblantes, à
l'haleine puante, à la face ravagée où se lit clairement la démence et
la mort.
Etre égoïste, ce n'est pas seulement vivre pour soi, c'est limiter sa
volonté d'aimer.
Le coureur des bois, le chercheur de piste, qui est venu sous le cercle
polaire, reste humain au sens propre du mot. Il est rattaché au monde
civilisé par des liens qui lui sont chers.
Il faut avoir vu l'attente du courrier et la distribution des lettres
pour s'en rendre compte.
Par hasard, lorsqu'il s'agit d'eux-mêmes, ils parlent avec amour de la
mère, du père, de la fiancée; ils ont toujours une figure de femme,
photo jaunie aux traits effacés, dans leur portefeuille.
Ils affectent une âme internationale, mais, au fond, ils ont tous
l'amour de la petite patrie, du clocher ou du ranch qui les a vus
naître.
Ils ont le sentiment de l'honneur, un honneur parfois particulier, mais
qui a des règles farouches que nul ne peut enfreindre ni oublier. La vie
d'un homme est peu de chose et cependant, pour sauver un camarade sous
un éboulement, j'ai vu dix garçons risquer la mort.
Ils ont des flammes d'enthousiasme et des crises de cafard. Un mot les
lance sur une piste téméraire; ils abandonnent des rendements certains
pour des filons problématiques et c'est par rafale que soufflent sur les
camps des coups de folie qui jettent les hommes dans une sombre
détresse.
Gregory Land, écarté de sa route, c'est tout un camp privé de nouvelles,
séparé du reste du monde. On a vu la famine s'abattre sur une région de
l'univers. Le manque de force morale est pire.
C'est pourquoi, ce soir, le _saloon_ de _Last Chance_ est misérable.
Cependant, au cours de la belle saison, on a lavé pour plusieurs
millions de dollars. L'hiver venu, la bataille recommence, dure,
violente, impitoyable. Quelques garçons sont rentrés au pays; d'autres,
plus nombreux sont venus, ayant la faim de l'or.
Malgré les ceintures pleines de «paye», les dés roulent mollement, les
parties de poker n'ont point d'âme. Le piano mécanique est muet, les
_girls_ fument, inoccupées.
--Croyez-vous qu'il faille perdre tout espoir?
C'est Billy-le-Rouge qui interroge son partenaire, un vieux Yukoner
rompu aux malchances de la piste.
--Sait-on jamais avec ce démon?
Le démon, dans l'esprit de l'homme, c'est le fleuve, sournois et
traître.
--Gregory n'est pas un apprenti.
L'autre interrompt:
--C'est un garçon fait comme un autre. Que voulez-vous qu'il fasse? Si
la toundra l'a pris ou si la glace a crevé sous lui!
La partie continue, silencieuse. Ils sont soixante dans le bar qui
jouent et boivent sans autre bruit que le son mat des dés qui heurtent
le bois ou le claquement d'une carte.
Soudain, une fille se dresse, tend l'oreille, jette sa cigarette et
ouvre la porte. Elle écoute. Dans la nuit monte une rumeur lointaine.
--La porte! clame un garçon.
--Ta figure, toi... Ecoutez, il y a des grelots sur le _trail_.
Les hommes se précipitent, les faces se tendent en avant... La rumeur
est moins confuse, elle grandit, elle approche, elle est là... Les
grelots tintent... Jamais clochettes saintes n'ont courbé ainsi les
hommes.
La chose n'est plus niable. Quelqu'un tient la piste, et c'est la ruée
au dehors. En dix secondes, le _saloon_ est vide; sur la table, les dés
et les cornets gisent mêlés aux mises d'argent, des cartes jonchent le
plancher. Le _barman_ lui-même a suivi.
Le bruit se perçoit nettement. Les phrases fusent:
--C'est le _mail-stage_!
--Je le reconnais!
--C'est Gregory.
--Chut! taisez-vous, écoutez...
Et, dans la nuit bleue, une voix connue s'élève:
--_Go ahead, boys, go._
C'est lui, c'est Gregory, c'est le postier.
Chacun se précipite et c'est une véritable acclamation qui accueille le
maître de postes lorsqu'il paraît.
Dans les cris, on entend:
--Oui, c'est moi, laissez-moi, que diable! Vous m'étouffez, vous écrasez
les chiens... si vous ne vous écartez pas, j'attends demain pour vous
donner vos lettres.
Parole magique. L'espace est libre, les chiens tournent et le traîneau
se range devant la porte du _saloon_.
Hurricane et Flossie entrent, suivis de la foule, cependant que Land
décharge, aidé par deux copains, les sacs contenant les trésors de la
poste, les sacs qui ont erré des milles et des milles, les sacs auxquels
Gregory et ses compagnons ont sacrifié les provisions, alors
indispensables!...
Bah! les pires souvenirs sont effacés par la joie qui exulte et qui, du
coeur, illumine la face des hommes.
Sous la rude enveloppe du sac, tandis que Hurricane désespérait, il y
avait une toute petite chose bleue qui lui était destinée et près de
laquelle il a dormi, il a souffert des jours et des semaines.
--Tenez, fait simplement Gregory, une lettre pour vous, Hurricane.
CHAPITRE XXXVII
CORONADO-ISLAND
--Il vous plaît à vous, ce garçon?
--Je l'avoue.
--Une brute qui vient d'on ne sait où.
--Un «vaquero».
--«Vaquero» est joli.
--Il en a les épaules et les mains.
--C'est vrai. Avez-vous vu ses mains?
--Moi, je l'aime tel qu'il est.
--Oh! vous...
--Qu'est-ce à dire? fait l'admiratrice d'un ton sec.
L'autre n'insiste pas.
--Croyez-vous à ces histoires d'Alaska dont les journaux nous ont
rebattu les oreilles?
--Un filon bien pauvre, si filon il y a.
--Pensez-vous que s'il n'était pas riche, Dolly...
--Ah! Dolly!...
Un geste suspend la phrase que les écouteurs complètent à leur gré. Un
silence, puis quelqu'un reprend:
--Son règne sera court.
--Qui sait? Notre «star» a l'âme tendre.
--Coeur de Dolly, coeur de Carmen.
--Précisément, et vous savez, «les amours de Carmen ne durent pas six
mois».
L'homme a chantonné en français. La femme interroge:
--Vous dites?
--Chère, ce serait trop long à vous expliquer.
Le papotage continue. Insensibles à la beauté du paysage, incapables de
concevoir l'heure qui passe, trois gentlemen, une femme ont une proie.
Les dents mordillent, les cigares sont exquis, les rocking-chairs
confortables, la camarade joue de l'éventail, son sourire est un
engagement; elle défend l'homme, abandonne l'amie.
De la vérandah arrivent des accords, violons et violoncelles, valse
viennoise, exécutants en smoking de couleur.
* * * * *
Et Hurricane songe, assoupi, à des choses confuses. Il ne se rend pas
très bien compte de ce qu'il est venu faire là. Le balancement endort
son esprit qui saisit par instants un motif musical, une nuance, un
parfum.
Son âme est étonnée de vivre sous ce ciel lumineux, après l'angoissante
nuit polaire.
Au fait, oui, pourquoi? Pourquoi est-il là?
Un hôtel bien connu, dont l'aile gauche est pareille à un manège de
chevaux de bois surmonté d'un pigeonnier; l'aile droite porte, sur sa
façade, un étrange motif qui, partant du troisième étage, grimpe
par-dessus le toit; un toit rabattu en trois morceaux comme une coiffe
de paysanne. Le centre est germano-hollandais, flanqué d'une tourelle
trouée de seize fenêtres.
De chaque côté, des vérandahs en rotonde et des terrasses avec une
balustrade de bois. C'est, selon les «guides», le plus bel hôtel _in the
world_.
Bah! il n'y a qu'à tourner le dos à l'oeuvre des hommes, la nature
s'offre, généreuse.
En face de San-Diego, entre le Pacifique et la Baie, l'île de Coronado
est une tache verte entre le bleu du ciel et le bleu de la mer.
Les magnolias, les palmiers, les bananiers, les camphriers se mêlent aux
orangers, les champs d'oeillets alternent avec les champs d'héliotropes.
Le long des murs s'accrochent les bougainvilleas pourpres, les roses en
grappes ou les géraniums couleur de chair.
C'est doux, c'est bon; les parfums montent, subtils et rares; les vagues
se déroulent mollement, presque sans bruit; un pinson trille sur un
poivrier sauvage.
Le _trail_, la mine, le froid, l'éternel crépuscule, tout est brouillé
dans son souvenir, tout s'estompe et s'efface devant la splendeur du
soleil qui englobe dans une même caresse la terre et l'océan.
Le coeur d'Hurricane s'engourdit. Mais sa pensée veille.
L'orchestre attaque une czarda. Le rythme violent crispe les nerfs. Des
enfants criards se poursuivent, des gens, qui ont trop bien déjeuné,
passent. Ce sont les heureux de ce monde, c'est pour eux que, là-haut,
des hommes peinent. La chair oublie vite, il suffit d'un peu de soleil,
mais du profond de l'âme s'élève le souvenir des jours qu'on a vécus, ce
qui ne meurt jamais en nous.
Ses lèvres font un mouvement involontaire comme si elles avaient goûté
quelque chose d'amer.
Cette barque qui fuit, penchée par la brise, presque couchée sur les
flots, elle est blanche comme la neige polaire... Non, ça n'est pas
vrai, le soleil ne luit pas pour tout le monde. La machine ronde ne
reçoit pas tous les rayons: ici ils criblent l'eau; là-bas, c'est une
boule qui roule jaune, maladive et sans gloire.
L'iode de la mer avive ses poumons. Là-bas le froid les mordait, rien ne
troublait le grand silence blanc. Ici le feuillage frissonne de la
chanson des oiseaux, chaque branche cache un nid.
Il a la joie des yeux. A-t-il la joie du coeur?
Une phrase revient: «Partez, mon cher petit, il faut toujours suivre son
coeur.»
C'est Flossie qui parlait ainsi, amie fidèle.
Et, lâchement, il a repris la piste. Dawson l'a revu; il a franchi la
passe... Skagway, le steamer, Juneau, Vancouver, San-Francisco...
Los Angeles! «Nuestra Señora, Reina de Los Angeles!» Et, depuis cinq
semaines, il a suivi le destin de Dolly, fille fantasque et «star» de
cinéma.
Les journaux ont publié ses exploits; il a été la grande vedette pendant
quarante-huit heures; puis, un boxeur anglais ayant fait une performance
remarquable, l'actualité l'a abandonné. Après les gazettes, les salons
se sont disputé sa présence. Dolly l'a traîné partout comme une bête,
bête un peu sauvage, mais, de ce fait même, combien plus intéressante.
C'est elle qui l'a découvert, elle se doit à sa renommée. Cette horrible
histoire de la piste perdue, mon Dieu, comme c'est excitant! Alors,
vrai, ce Gregory a préféré garder les sacs de la poste que la
nourriture?
--Encore un peu de thé, chère amie?
--C'est un homme épouvantable.
--Moi, je ne l'aurais pas laissé faire.
--Un sucre?... deux?...
--Dolly, il est très gentil, votre _flirt_?
--Un peu ours cependant. Oui, c'est cela, ours. Cela ne vous fâche pas,
divine?
Et Dolly rit de toutes ses petites dents aiguës qui croquent si
gentiment les galettes.
Ces lambeaux de phrases reviennent, sans effacer pourtant la voix qui
disait:
«Partez, partez, mon cher petit, il faut toujours suivre son coeur.»
C'est pourtant une fille hors la loi du monde qui a dit cela. Il y avait
une eau trouble dans ses yeux, ses cils battaient. Ses lèvres
frémissaient un peu, mais la main loyale ne tremblait pas.
* * * * *
--Vous n'avez pas vu mon grizzly?
C'est Dolly qui s'informe, et les bons camarades l'accueillent avec des
propos joyeux.
--Non, ma foi, on ne l'a pas vu.
--Dolly, ma chérie, moi, je le trouve très bien ce garçon.
--Il n'a pas l'habitude, vous savez...
--Moi, si j'étais vous, j'aurais peur.
--Peur de lui, mon Dieu, comme c'est drôle...
Le rire de Dolly est un grelot qui tinte. Soudain, il s'arrête net.
--Mais il est là, voyez, tout contre les palmiers.
Effarés, les causeurs se regardent. Comment il était là, il aura,
certes, entendu... Mais non, il dormait.
L'ours se chauffait au soleil.
--Hello! Hello! Hello!
Cet appel éveille d'autres souvenirs. Hurricane se dresse comme pour y
répondre. Il a une telle mine effarée que tous éclatent de rire. Ce rire
déconcerte l'homme qui descend des hauteurs polaires pour se retrouver
dans un hôtel à la mode parmi des viveurs et des grincements de violons.
--Pourquoi riez-vous?
La voix est dure.
Le grelot tinte, tinte...
--Non, vraiment, il est impayable, l'avez-vous entendu?... Un ours, je
vous dis, un ours... Voilà, nous retournons à Diego, puis Ramon nous
conduira en auto à Point Loma, où il y a des couchers de soleil
remarquables.
--Je suis au regret, Dolly, mais vous irez sans moi.
D'un geste rude, il écarte la jeune fille, un instant déconcertée. Mais
bientôt elle se reprend, le grelot de son rire tinte clair, un peu moins
clair pourtant, cependant qu'Hurricane descend à larges enjambées vers
la mer océane.
CHAPITRE XXXVIII
UN SCÉNARIO BIEN RÉGLÉ
Entre Powell et California streets, au sommet de Nob Hill, un immense
cube blanc domine San Francisco: c'est le _Fairmont Hotel_. La lourde
masse semble vouloir écraser la ville qui étale à ses pieds ses rues
géométriques.
Proche, la China Town fait courir des rampes électriques aux cornes de
ses toits; plus bas, vers Montgomery, le Latin Quarter, ses
cafés-chantants, ses bouges, ses tavernes et, par delà Telegraph Hill,
le long de la Belt Line le port avance dans la Baie ses quarante jetées
où viennent se ranger toutes les marines du monde, les steamers de haut
bord qui, franchissant la Golden Gate, vont vers l'Amérique du Sud ou
l'Europe, les vapeurs qui viennent de Chine ou du Japon, les goélettes
aux fines voilures qui font le trafic des îles, les caboteurs qui
remontent les côtes et les barques à pêcher le saumon.