Le vent lutte avec les arbres. Il prend son élan dans la plaine qu'il

fustige à coup de lanières et, tourbillonnant et hurlant, il s'engouffre

dans le bois. Il saisit les baumiers, les liards, les épinettes à pleins

troncs, les secoue pour les enlever. Le vent ne souffre pas d'obstacles,

il veut être libre de folâtrer ou de courir. La forêt l'humilie; depuis

des siècles il se bat avec elle. Sous les hautes futaies, voûtées en

cathédrales, la bise venue du Nord s'engouffre avec un bruit d'orgue.

Et la cabane, au coeur de la forêt, écoute le vent qui rage, qui pleure,

qui gémit. Il rampe, il se fait humble, il implore, mais, comme on ne

l'écoute pas, il se soulève et, dans une spirale, il tord un sapin de

trois ans qu'il ploie et arrache.

Sulpice La Berge est couché. Il relève ses couvertures jusqu'au menton,

étire ses jambes et déclare:

--Je ne mettrai pas le nez dehors de la journée, j'en jure...

--N'en jurez rien du tout, vous pourriez faire un faux serment.

--Freddy, aussi vrai que vous êtes un copain de France, je vous assure

que je ne bougerai pas d'ici.

--Mais nos pièges?

--Avec un temps pareil, loups, renards ou mouffettes sont dans leur

tanière, faites comme eux; si vous étiez raisonnable, vous jetteriez une

brassée de bois dans le feu et vous vous recoucheriez... C'est la

sagesse... En attendant, passez-moi ma blague et ma pipe. Merci.

J'hésite, une raquette à la main. Il a peut-être raison, mais peut-être

aussi la forêt agrandit le bruit de la tempête!

J'ouvre la porte, mon corps reçoit un paquet de neige.

Sulpice La Berge gueule:

--La porte, bon sang, la porte! Après tout, allez au diable, si tel est

votre plaisir, mais ne me faites pas geler.

Et le trappeur disparaît sous ses couvertures. Il boude. Si je reste, il

ne m'adressera pas la parole de la matinée. Je le connais mon La Berge

depuis trois mois que nous vivons ensemble sous le même toit, à cent

milles de la première habitation humaine et à trois cent trente-trois

milles de la plus proche paroisse.

Rester là à regarder tourner la flamme et à se meurtrir le coeur de

souvenirs, non, merci. L'ouvrage est à jour.

Toutes les peaux sont préparées; elles pendent au plafond par grappes et

par espèces, les lynx mouchetés et les chats tigrés, les loups aux

pelages souples, les renards rouges, fauves, gris, bleus ou rosés, les

mouffettes feutrées, les civettes à lyre blanche et les gloutons au cuir

dur, les martres bleuâtres et les hermines couleur d'ivoire, les pékans,

les visons et le raton laveur qu'en France on baptise marmotte.

Toute la gamme des castors allant de la feuille morte au marron sombre,

puis l'armée des rats: les rats musqués qui se construisent des maisons

de roseaux, les... au diable! Sulpice La Berge et ses idées de l'autre

monde. A-t-on jamais vu un animal pareil? J'ai besoin d'air libre et

d'espace. Je veux sortir... je cherche une raison, un prétexte

sérieux... Je sortirai, pardienne! parce que... Hé! parce que j'en ai

envie... Voilà tout. J'assujettis mes raquettes, remonte la courroie de

ma carabine. En route!

Tout de suite, la tempête m'assaille. Elle tourne autour de moi comme

une bête.

Je te brave, blizzard! Je te connais depuis longtemps; ma toque de

loutre a des oreillons, mon col de cuir doublé de castor est boutonné,

mes moufles montent jusqu'à mes coudes, mes mocassins sont en peau

d'élan fourrée de woolverine.

Une piste s'offre, je la prends. Mes raquettes, bien assurées, font

merveille. Ah! c'est bon d'aller ainsi, je me grise d'air, de liberté et

de vitesse.

Je me retourne après un demi-mille.

Derrière une ondulation la cabane disparaît: seule la fumée qui se tord

indique la présence des hommes; mais peu à peu elle s'estompe.

Maintenant la forêt s'éclaircit pour s'arrêter bientôt à la Smith Bay,

sur la rive gauche du Grand Lac de l'Ours.

Des pensées? Non, de la poussière de pensée plutôt. Un paysage, la forme

d'une branche, cette tonalité vert sombre. Tiens, un érable... le

symbole de la fidélité canadienne, la feuille qui porte en exergue la

devise de Québec: «Je me souviens». Québec, le Saint-Laurent, les îles,

les rapides, Cartier, Champlain, Frontenac... tous ceux qui sont venus

de France... des noms chantent en ma mémoire...

Philosopher? Pas le temps, pas envie! C'est bon d'aller ainsi, les

poumons jouent sainement. Paris, quelle drôle d'idée! Paris! la

civilisation...

Je ris tout haut, j'ai dit ce mot sans y prendre garde.

Ici, c'est la nature primitive, les Esquimaux qui tapent sur une peau de

phoque et qui dansent en remuant les épaules... là-bas, joie raffinée,

la grosse caisse, le jazz band, le shimmy...

Je m'interpelle:

--Dis donc, vieux, les bons confrères qui écrivent les romans

d'aventures en se grillant les pattes devant la salamandre!

Le vent siffle, sa plainte aiguë se prolonge... C'est la voix des

pauvres bougres qui claquent du bec dans la Ville Lumière parce que les

doux apôtres sont «confortables», d'une digestion lente mais sûre.

Hou! Hou!... hououhou... ouou... mugit le vent.

Le vent? Allons donc! La meute qui conspue et qui, ne pouvant donner du

croc, bave...

Chaque matin, la horde se lève, le ventre sonne creux, c'est la

chasse... Le chasseur chassé... chasseurs, sachez chasser... Ma langue

fourche; pour éloigner la formule importune, je bourdonne lèvres closes

un air de cor: _ton, ton, et tontaine..._

C'est une obsession, la chanson se déroule vers par vers... Je m'en

débarrasse en riant et, glissant sur la piste glacée, la carabine

barrant le dos, je lève les bras comme un primitif qui a pris une proie.

Un renard effaré détale à dix mètres devant moi. Voici le premier piège.

Attention. Rien. Il est enseveli sous la neige. Sulpice La Berge n'avait

pas tort.

L'animal! Il est au chaud dans ses couvertures, il doit bien rigoler...

Et si je rentre bredouille?

L'amour-propre me pique... De l'oeil, Freddy, mon garçon... _tontaine,

tontaine et tonton..._ ah! zut et zut! Holà, un loup... deux loups... Je

vois double, pas possible, les loups ne vont pas ainsi à la découverte!

Par tous les diables, je n'ai pas la berlue!

J'enlève mes moufles qui restent suspendues à la lanière de cuir qui

entoure mon cou, je passe mes gants de peau... j'épaule... je tire...

Un aboi lamentable déchire l'air. Cependant que la bête tombe, l'autre

alors se précipite, furieuse, la gueule ouverte, les crocs menaçants et,

avant que j'aie tiré une deuxième fois, elle est sur moi d'un bond et me

renverse... Ma winchester vole à six pas, je n'ai pas de couteau.

Je sens un souffle chaud sur mon visage. Le chien me donne une caresse.

Je m'assieds... Non mais je deviens fou... c'est toi, c'est toi, mon

vieux...

Et Tempest, joyeux, me bourre de coups de tête.

Je crois bien que j'ai pleuré en l'embrassant.

CHAPITRE XXXII

SUR LA RIVIÈRE DES PEAUX DE LIÈVRES

--Qu'est-ce que tu fais là? Et ton copain? Oui, allons voir... pourvu

que je ne l'aie pas tué.

Une patte folle, clopin-clopant, Hurricane-chien s'approche en

gémissant. Il y a une traînée de sang sur la neige.

Tempest l'aborde et renifle la plaie. L'animal se couche sur le flanc.

Il me regarde de ses bons yeux pitoyables.

--Fais voir, mon pauvre vieux. Allons, je suis heureusement un

maladroit. Rien de cassé... viens ici.

Avec mon mouchoir, je bande la blessure, puis je lui gratte le crâne

doucement. Il est sensible à la caresse. Tempest est fou de joie; il

court en rond après sa queue, s'arrête, repart, s'arrête encore. Il fait

des sauts, finalement il frotte sa tête contre ma cuisse.

--C'est ton frère, Tempest? Ton fiston, peut-être... Il te ressemble, tu

sais. Cela te fait plaisir? Cela fait toujours plaisir aux parents

lorsqu'on leur dit ces choses.

«Mais pour quelle raison te balades-tu sur le territoire du Mackenzie,

alors que tu devrais être sur les _trails_ du Yukon avec Gregory?»

A ce nom, Tempest tourne la tête vers l'Ouest et pousse un hurlement.

Oh! oh! je connais trop mon chien pour ne pas comprendre. Il est arrivé

malheur à mon ami.

--C'est Gregory, n'est-ce pas, qui t'envoie?

--Oua, oua, oua.

La bête aboie trois fois.

Taciturne, mille idées affluent à mon cerveau, je reprends le chemin du

retour. Tempest suit à ma droite, Hurricane, claudiquant, est sur mes

talons.

En route, je rumine:

--Je suis sûr qu'il est arrivé malheur à Gregory.

Cette pensée vrille mon crâne et je répète pour la dixième fois:

--J'en suis certain. J'en suis certain.

Mais où est-il? Que fait-il? Pourquoi n'a-t-il pas mis un billet au

collier de la bête?

--Tempest, ici.

Le chien s'arrête. Je tâte les poils. J'examine le collier. Non, rien.

C'est à devenir fou. Voyons, pas d'emballement. Tempest est venu

chercher assistance.

Moi?

Non, puisque Gregory ignore ma présence et me croit à quatre milles

lieues d'ici. C'est du secours qu'il demande, à moi ou à un autre. Eh

bien! si Tempest est venu, il saura repartir... Je connais trop mon

vieux loup... Ma décision est arrêtée et c'est presque joyeux que

j'arrive à la cabane.

Fidèle à son serment, Sulpice La Berge ronfle. Le bruit que je fais en

entrant le réveille. Il grogne.

--C'est encore vous.

Tempest secoue ses poils et se gratte. Hurricane gémit.

Pour le coup, Sulpice se dresse, les yeux ronds.

--Vous avez... vous avez chassé le chien?

Mon visage est grave. La Berge comprend que je n'ai pas l'humeur à

plaisanter.

Simplement, je lui dis:

--Celui-ci, c'est Tempest.

Au cours des longues veilles, j'ai eu le temps de lui raconter maintes

fois mes aventures sur le Yukon et je lui ai parlé--avec quel amour!

avec quel regret!--de Tempest, chien d'Alaska «qui, à force de tendresse

attentive, m'a fait oublier les misères humaines».

Mais le garçon ne comprend plus... Tempest, voyons... l'Alaska...

--Mais... mais que vient-il donc faire ici?

Je réponds posément:

--Me chercher...

Et j'explique les probabilités sur lesquelles j'appuie mon raisonnement.

Tout en parlant, j'empile des boîtes de conserves: du saumon, du

pemmican, des fruits de Californie, puis une provision de maïs et de

légumes secs. Voyons ma réserve de balles? Ah! sur l'étagère. Le thé? Où

mettez-vous le thé, La Berge? Sur la cheminée! Bien, merci...

La Berge est assis sur le lit, les bras noués aux tibias, il me regarde

agir éberlué.

--Je vous confie celui-ci; il est blessé, oui, c'est moi qui ait fait ce

beau coup.

--Vous me...

Sans attendre sa réponse, je sors dans la cour, je tire le traîneau

léger, siffle les chiens, les attelle. J'empile paquets et couvertures,

je sangle le tout avec des courroies de cuir. Voyons, je n'oublie rien?

Du whisky, j'en ai une bouteille... Ah! ma trousse et ma boîte à

pansements!...

Tout est prêt. Alors en route. Tempest, mon vieux copain, tu vas marcher

en tête, c'est toi qui nous conduis.

La bête, heureuse d'avoir été comprise, manifeste sa joie par des sauts,

puis, résolument se met en flèche.

Et ce sacré Sulpice que j'oubliais! Je rentre et le trouve toujours

assis, mais, de l'index il gratte son crâne, signe d'une évidente

préoccupation.

--La Berge, je m'en vais.

Pas de réponse.

--La Berge, je vous dis que je pars.

Rien.

--La Berge, je serai absent un jour, deux jours, longtemps peut-être.

Pas un mot.

Alors, furieux, je lui souffle sous le nez:

--Au revoir.

Comme j'arrive à la porte, la réplique arrive, très française, un seul

mot en deux syllabes auquel il ajoute:

--Allez en enfer, si vous voulez...

Je hausse les épaules. La porte bat.

--Cherche Tempest... cherche, cherche...

La bête, le museau sur la piste, part--et la meute suit.

Vers le soir, comme je campe sur les bords de la rivière des Peaux de

Lièvres, j'entends soudain un bruit qui m'est familier: les _sluip,

sluip, sluip_ que font les raquettes en glissant.

Je lève la tête et j'aperçois, venant à moi, Sulpice La Berge, suivi à

cinquante mètres par Hurricane-chien...

Le trappeur s'assied. Il se déchausse, envoie au loin ses raquettes en

jurant, puis, tendant ses mains à la flamme du foyer, il bougonne:

--Il était dit que vous me feriez lever aujourd'hui... vous êtes

satisfait, hein?

Un sourire.

--Oui, vous pouvez vous payer ma trompette tant que vous voudrez. Vous

aviez cru que j'étais un mufle, avouez que vous l'avez cru... Un mufle!

un mufle! moi, moi, moi... Tenez, la main sur le coeur, vous êtes une

sacrée tête de cochon si vous avez pensé cela.

Je lui bourre les côtes du poing gauche, cependant que ma main droite

lui claque l'épaule.

Sulpice La Berge sait que je suis content. Il cligne son oeil pétillant

et grogne des mots sans suite.

Tempest a donné sa place devant le feu à Hurricane. Ils grognent aussi

doucement.

Les deux bêtes, le trappeur sont heureux. Pourquoi ne le serais-je pas?

CHAPITRE XXXIII

L'INSTINCT ET L'INTELLIGENCE

Nous courons la piste, Sulpice La Berge et moi, excitant les chiens du

fouet et de la voix.

Tempest, libre, est en tête, le cou ployé, le museau ras du sol. Il

cherche la bonne route, mais les vents «chinouques», venus de l'ouest,

ont tout bouleversé.

Sulpice La Berge est obligé de tracer une voie avec ses raquettes,

tandis que je gouverne le traîneau.

Assis à l'arrière, ne souffrant pas trop, heureux de son sort,

Hurricane-chien prend une pose hiératique.

Le paysage ne m'intéresse guère: épinettes blanches, baumiers et

bouleaux blancs alternent avec les pins et les sapins. Ma pensée est

ailleurs.

--Arriverons-nous à temps?

L'interrogation vrille mon crâne qu'une migraine casque lourdement.

Depuis combien de jours le chien a-t-il quitté les hommes?

Qui prédominera, l'instinct ou l'intelligence?

Faut-il suivre la bête errante ou la diriger?

Devons-nous descendre l'Athabasca jusqu'à son embouchure?

Que diable Gregory Land serait-il venu chercher là?

Le plus simple est de croire à une erreur. Le postier s'est «écarté».

L'effroyable mot franco-canadien et l'effroyable chose!

On part à travers la forêt, heureux de vivre, la joie au coeur, les

poumons sains, les muscles durs, la winchester sur l'épaule... On va

piéger le renard ou le loup, le vison ou la martre.

Des camarades ont laissé des traces de leur passage; l'écorce de ce

liard est entaillée, un cairn de cailloux plats termine ce monticule, on

a cassé la branche de ce sapin, elle pend comme une chose inerte;

demain, dans deux jours, dans huit jours, on retrouvera sa route, grâce

à cela.

Oui, mais la plaine est monotone, la forêt a des futaies jumelles. La

croix gravée sur l'écorce des arbres s'est effacée, la neige et

l'ouragan ont nivelé la piste. Par centaines, les branches de sapins

sont courbées vers le sol.

Et l'homme tourne en rond au coeur de la forêt. Il cherche posément,

patiemment, puis l'heure tombe après d'autres heures; alors il s'affole,

il crie, il appelle, il supplie, l'écho lui ramène sa voix. Personne ne

l'entend. Personne ne répond.

Alors cet homme que rien n'a pu abattre, est comme un tout petit enfant.

Il gémit et il pleure et des prières oubliées remontent à ses lèvres qui

tremblent.

La faim et le froid le tenaillent, tuant sa volonté de vivre.

Un soir, la fatigue le fauche. Il tombe. Il ne se relèvera pas.

Un frisson court dans ma chair.

D'un geste instinctif, je remonte mon col de castor. Non cela n'est pas.

Gregory est un vieux coureur de piste. Le maître de poste ne s'est pas

«écarté».

Bien.

Pourquoi le chien est-il parti?

Fugue de bête poussée par l'instinct primitif?

Non, non.

Tempest cherche la bonne route. Il s'arrête, gratte le sol, renifle et

repart.

Son maître est en péril.

Je le sens.

Il le sait.

Et le traîneau file à toute vitesse sur une piste de trappeur, l'équipe

donne toute sa force, Tempest tout son instinct.

Seule, notre intelligence se tait. Elle ne peut rien en l'occurrence.

* * * * *

Mais l'affreuse pensée veille dans mon cerveau. J'ai la certitude que

nous n'arriverons pas ou que nous arriverons trop tard.

Le traîneau du postier gît au fond d'une sombre passe. La glace pourrie

a cédé, l'homme et les bêtes ont été engloutis. Seul, le _leader_ est

sauf, il erre, il cherche, il vient à nous.

Non. Son maître mort, Tempest ne l'eût pas abandonné!

Alors quoi?

Un bloc qui se détache soudain d'une muraille de basalte et qui écrase

les chiens, meurtrit l'homme.

Oui, plutôt. Gregory est vivant, mais il est blessé.

Je vois mon vieux camarade le front ouvert, les jambes écrasées. Il

agonise sur la terre gelée. Il meurt lentement loin de tout secours,

avec au fond de ses yeux une infinie détresse.

Cette pensée m'obsède... Mon coeur est pris dans un étau et des larmes

perlent aux franges de mes cils et glissent sur mes joues. C'est une

brûlure douloureuse. Du revers de mon gant, j'essuie mon visage...

--Vous gelez, mon garçon.

C'est Sulpice La Berge qui intervient.

Il me gifle à plusieurs reprises violemment, puis frotte avec énergie

mes pommettes et mon nez.

Je sens le picotement de mille aiguilles. C'est la circulation qui

revient.

--Abandonnez-moi le «menoire», allez devant.

J'obéis.

La piste est douce, les raquettes glissent. Tempest heureux de m'avoir

près de lui, jappe sans cesser cependant de chercher la trace.

* * * * *

Après un espoir insensé, l'abattement revient.

Est-ce la fatigue ou le désespoir qui rend mes jambes molles?

Je ne sais... Elles vont obéissant à des réflexes sans que ma pensée les

dirige.

Une certitude s'impose: Gregory est mourant... Gregory est mort.

Après des milles parcourus, je vais trouver, bossuant la neige, des

piquets, des cordes, des outils, une bouilloire à thé et, plus loin, une

main crispée cherchant à retenir la vie.

Ces quelques épaves attesteront la misère de l'homme que la nature a

pris pour le pétrir à nouveau du limon de la terre.

* * * * *

S'il ne reste qu'une chance, je veux la tenter.

Une minute peut être fatale.

Comme s'il comprenait ma pensée, Tempest redouble ses efforts, et les

chiens, là-bas, flancs haletants, langue pendante, tirent sur les

harnais tendus, cependant que Sulpice La Berge jure comme un démon.

Mais si Gregory est mort?

S'il est mort, je veux le retrouver quand même. J'envelopperai son corps

libéré de toute souffrance dans une toile et je l'ensevelirai... et sur

son tertre, je planterai une croix dont l'ombre s'agrandira sur la terre

blanche du pôle.

* * * * *

--Vous allez comme un fou, cher garçon, ou comme un apprenti, c'est du

pareil au même. On aurait bien besoin de faire votre _inducation_. Vrai,

vous n'êtes pas _berlandeux_. Oui, je sais, copain, mais y a des

_imites_ à tout.

«Repos. Fixe. Un coup de fort. Tenez, vous allez vous _délécher_ les

babines.»

Et Sulpice La Berge me tend sa gourde après avoir bu lui-même à la

régalade une bonne ration d'eau de vie.

Je bois. La réaction produite par l'alcool est rude, j'en reste tout

étourdi.

--Quand vous aurez fini de vous _dodiner_ sur une patte, puis sur

l'autre patte, tel un héron... Faut dételer d'_icite_, sans quoi nous

aurons du _tinton_.

Et Sulpice La Berge fait claquer son fouet. L'équipage repart.

Mais nous allons maintenant vent debout, un vent qui tourbillonne et

nous lance au visage des paquets de poudrin.

Les chiens aveugles grognent. Sulpice ne décolère pas et jure «le diable

et ses morts».

J'essaye de faire tête, mais il n'est pas possible d'aller plus loin.

Tempest lui-même s'arrête et me regarde, les paupières clignées.

* * * * *

Des Indiens Peau-de-Lièvre, courtois et policés, nous accueillent.

Leur hutte de sapin, après l'épreuve que nous venons de subir, est le

Paradis pour nous.

Ils sont doux et timides, parlent peu, mais, lorsqu'ils parlent, ils

s'expriment en langage choisi, dans une sorte de sabir où le français a

une large part.

Sulpice La Berge fume le tabac du chef sans vergogne; il profite de son

passage pour acheter au plus bas cours un lot de pelleteries, castors,

lièvres polaires et renards argentés, qu'on devra de plus lui livrer

avant la treizième partie de l'année.

Comme je m'étonne, Sulpice m'explique que les Indiens Peau-de-Lièvre

divisent l'année en seize mois, tous placés sous une dénomination

naturelle: la neige, la glace, la gelée, le crépuscule, les ténèbres de

l'hiver, la lumière de l'été.

Seul, le Soleil n'est pas nommé. Il ne faut pas offenser le Dieu

secourable et, pour parler de lui, on emploie des périphrases

élogieuses.

* * * * *

Le chef m'a dit:

--La tempête sera courte, le brouillard est tendu sur nos têtes, mais,

par-dessus le brouillard, il y a la pureté du ciel. Demain tu pourras

partir. Ta route est à l'ouest. Au nord, il n'y a pas d'hommes blancs.

Comment sait-il? Pourquoi à l'ouest?

L'Indien poursuit:

--Des jeunes hommes, qui ont forcé un cariboo, sont arrivés hier par les

trois pistes qui mènent au Nord. Ils n'ont rien vu, de même ceux qui

sont allés traquer le lynx au sud du lac Colville.

--Ce gas-là est _épatrouillant_, fait Sulpice La Berge, qui se gave à

présent de raisin d'ours aux baies de corail.

* * * * *

Mais, sous la hutte tiède, mon sommeil est troublé par la vision d'un

homme qui se débat sous l'emprise d'une étreinte glacée!...

CHAPITRE XXXIV

L'APPEL DE LA TERRE

--Oui, cher, c'est mon bon, c'est mon brave Tempest qui a fait cette

chose.

«Sans lui, je crois que vous seriez tous les trois dans le domaine des

ombres.

«Nous sommes venus à temps? C'est probable, c'est même sûr. C'est

pourquoi nous avons franchi quatre cents milles en trois jours. J'ai

claqué deux chiens, mais je ne les regrette pas.

«Avouez que vous ne m'attendiez pas.

«Mais, que veniez-vous fiche par ici? Sa Majesté Britannique vous

a-t-elle chargé du service postal polaire? Une mission pour Parry

peut-être? A moins que vous ayez pris sur vous d'aller sur les brisées

de ce gentleman?»

Une voix m'interrompt:

--Ne vous moquez pas, master Freddy, nous avons payé cher notre erreur.

--Miss Flossie, vous êtes indulgente en mettant au pluriel. «Notre» se

traduit par «son».

--En arrivant, je vous donne mon billet que j'adresse ma démission au

Post-Master.

--Hé là! Hé là! vous savez bien que vous l'avez dans la peau, votre

Grand Nord! Vous m'avez là-dessus fait de magnifiques phrases certains

soirs, vous en souvient-il?...

Entêté, Gregory réplique:

--Ah ça, quand vous aurez fini de m'asticoter? Et vous? Je vous l'avais

bien dit que vous y reviendriez, puisque vous y voici.

--Et c'est heureux, ajoute Hurricane.

Sulpice La Berge a tué un cariboo qui fait les frais du festin de ce

jour. Et, tout en mangeant, nous évoquons des souvenirs, les coups durs

d'autrefois, les belles randonnées aussi.

Celle-ci a bien failli être la dernière pour le postier. Lorsque nous

sommes arrivés, Flossie, lui et son ami ne valaient pas grand'chose; des

trente-deux bêtes qu'ils avaient au départ il en restait trois, non

compris Tempest et Hurricane. Les trois survivants, pendant la nuit,

avaient volé la provision de maïs et dévoré les fèves. Et les humains

subsistaient depuis deux jours avec un peu de thé.

--Vous vous êtes écartés combien de jours?

C'est Sulpice La Berge qui parle. Gregory réfléchit un instant, compte

mentalement et répond:

--A peu près cinq semaines.

--Vous avez suivi?...

--Une rivière qui devait, selon moi, nous conduire en peu de temps à

Star.

--Star, au nord d'Eagle?

--Exactement, Freddy.

Puis, malicieux, il ajoute:

--Vous avez toujours été calé en géographie.

--Eh bien, vous avez descendu la Rivière Plumée, simplement.

Ce «simplement» est magnifique.

Ils ont tourné à droite au lieu de tourner à gauche «simplement». Ils

ont souffert le froid, la fatigue, la faim, ils ont vu la mort en face

«simplement», avec cet héroïsme que demande tous les jours la vie

polaire. Héroïsme sans beauté, sans grandeur, sans idéal, mais héroïsme

tout de même qui en vaut bien un autre, qui vaut mieux peut-être qu'un

autre, puisqu'il est fait d'abnégation et d'obscurité.

--Que vont-ils faire là-bas? diront les esprits forts, bien calés dans

leur fauteuil.

A ceux-là je répondrai avec le mot de Laforgue:

«La vie est terriblement quotidienne.» Dans les villes, elle broie tous

les enthousiasmes, trouble la pureté des âmes, l'eau se souille...

tandis que là-bas, l'eau reste claire. Ils sont par centaines au sommet

des monts tronqués, dans le creux des cratères morts, les lacs si

limpides, si beaux que le voyageur surpris les appelle «lacs-miroirs».

Sur ces miroirs, nous nous sommes penchés et nous avons regardé ce qu'il

y avait devant nous, songeant à ce que nous avions laissé derrière.

Derrière, c'était les appétits, les lâchetés, les compromissions sans

courage.

Devant, c'est la rude bataille, la franchise, la liberté qui finit où

commence la liberté du voisin.

Ce n'est pas notre visage que l'eau du lac a reflété, c'est l'image de

l'être primitif qui n'était pas encore faussée par les conventions

humaines.

--A quoi songez-vous, Freddy, mon garçon?

La Bête Errante: Roman vécu du Grand Nord Canadien · 第 10 / 13 段