les tentes en peau de bison, les hommes ont revêtu leurs habits de fête,
ils ont enduit leur chevelure avec de l'argile rouge et planté dedans
des plumes d'aigles; les verroteries, pendues au long manteau en cuir de
moose, s'entre-choquent et tintent dans les tourbillons de la danse; les
enfants, emmaillotés dans leurs boîtes d'écorce, de leurs yeux clairs
sourient à la flamme, cependant que les femmes tressent leur double
natte.
Mais ce feu est en lui, il mord sa chair... Il va crier sous la douleur.
Non, les hommes blancs sont là, ils ne verront pas sa souffrance. Ses
jarrets fléchissent, il s'écroule comme une chose molle, son visage
creuse la neige.
L'instinct de la conservation le ranime. Il soulève son buste et voit,
là-bas, le traîneau et les hommes qui font une tache sombre dans la
sombre nuit qui descend.
* * * * *
Chaque bête qui meurt augmente la détresse et diminue la chance du
salut.
Au matin, lorsque Gregory siffle, à son appel les chiens surgissent de
leur trou de neige. Il compte avec angoisse chaque bête qui sort,
hirsute, mal sur pattes, oreilles collées à la nuque, oeil vitreux.
On les attelle sans précipitation et l'on part pour une nouvelle journée
qui, hélas! sera pareille à celle d'hier. Même monotonie du paysage et
de souffrance.
--On ira tant que les chiens iront, après...
Et le postier laisse sa phrase en suspend et la termine par un geste
terriblement éloquent.
Après... c'est le sort de Billikins--Billikins qui a disparu et qui est
resté quelque part sur la piste.
Hier, après l'étape, Gregory, malgré le froid, la faim et la fatigue,
est reparti, suivant le _trail_ tracé par le traîneau. Il a remonté le
cours de la Peel River pendant dix milles. Il n'a rien vu. La neige
tombe et nivelle le sol.
Il est rentré harassé, a dormi trois heures, accroupi près de la cendre
chaude du foyer. Au matin, c'est lui qui réveille ses compagnons.
Tous les chiens répondent. Et l'interminable calvaire reprend, sans
apporter une joie, sans offrir une consolation.
La neige tourbillonne en flocons serrés, agaçant les huskies qui
plissent le museau et clignent les paupières.
* * * * *
Le lendemain, lorsque les hommes sortent de l'abri, les membres raides,
les prunelles rougies, las avant d'avoir commencé le labeur quotidien,
les chiens s'ébattent sur la piste. Ils ont l'oeil vif, le poil luisant,
ils se mordillent les pattes par jeu et aboient.
Gregory les siffle. Ils arrivent alertes, la queue frétillante, les
oreilles mobiles.
--Un, deux, trois, ici Roscoe, quatre, cinq, Brown six, Dark sept, Devil
huit. Hurricane neuf.
Gregory grogne:
--Qui manque?
--Je ne vois pas Oregon.
--La paix, Tempest! Hurricane, tenez ces deux-là.
Le maître de poste cherche et découvre contre la rive, à moitié rongé,
un collier de cuir. C'est tout ce qui reste d'Oregon.
Le postier s'obstine et finit par trouver des taches suspectes et des
touffes de poils.
Huskies et labradors ont dévoré le siwash esquimau.
Les rosser? A quoi bon! Du moins, eux, ont mangé, et l'on arrive à
jalouser la meute.
La neige a cessé. Le froid pique. Vers midi, les jambes de Flossie
fléchissent, cassées. La jeune fille s'affaisse. Hurricane la reçoit
dans ses bras.
On s'arrête. On fait du thé. Le breuvage bouillant ranime Flo, puis on
repart.
La détestable «tripe de roche» est la nourriture des deux hommes. Elle
alourdit l'estomac, mais calme les crampes. La farine de maïs qui reste
est réservée aux chiens et à Flossie, mais aujourd'hui l'équipe se moque
du maïs, ce qui permet de doubler la ration de la _girl_ qui, vaillante,
règle son pas sur le pas d'Hurricane.
Le postier, pour tromper sa fringale, mâche une racine. Il marche à
longues enjambées avec des mouvements d'automate.
Hurricane se penche sur Flossie. Il rencontre deux prunelles ardentes
dont la flamme monte vers lui avec un hommage muet. Un sentiment étrange
s'éveille dans le coeur du garçon. Il oublie le mal qui le tenaille, et
ses lèvres, que le froid crispe, se détendent en un sourire pitoyable.
Une joie paraît sur le visage féminin, un flot de sang farde les joues,
avive la bouche qui ébauche aussi un sourire, mais c'est dans les yeux
que passe l'expression la plus forte. Ils s'éclairent d'une lueur si
grande qu'on dirait que toute la vie est condensée dans un regard.
--N'avez-vous pas regret d'être venue?
La voix répond avec ferveur:
--Oh! non!
--Vous souffrez?
--Toutes les douleurs sont oubliées pour ce moment que le destin me
donne. C'est la bête qui souffre. Voyez, la nuit enveloppe la terre,
mais une clarté persiste. Mon coeur rayonne. Et si maintenant il fallait
mourir, je mourrais heureuse et porterais à Dieu une âme de lumière.
--Pourquoi ces pensées, _girly_?
--Je ne sais pas. La douleur affine nos désirs pour nous rendre
meilleurs. Je me sens moins lourde, toute cette blancheur a lavé mes
souillures, et si, ce soir, j'allais frapper à la porte du Seigneur, je
crois véritablement, que je serais pareille, moi la fille du péché, à
mes soeurs immatérielles admises à chanter ses louanges. Et comme c'est
à vous que je dois cette chose, je vous dis: qu'importe l'heure qui
viendra, puisque j'ai vécu la minute présente.
Cette exaltation qui monte contraste avec cette faiblesse. On dirait que
cette flamme s'agrandit pour éclairer plus loin, plus haut, avant que de
diminuer et de s'éteindre.
Elle crispe sa main au bras de son ami. Elle marche sans savoir et sans
voir.
Ses lèvres remuent comme pour une oraison dite à voix haute, mais elle
ne se rend pas compte qu'aucun son n'est émis.
Elles bougent ainsi quelques instants, puis le mouvement s'arrête. Alors
elle penche sa tête comme un passereau. La main dénoue son étreinte,
Flossie glisse doucement et tombe.
* * * * *
Gregory marche furieusement à côté de ses bêtes qui, bien nourries, vont
avec vigueur.
La nuit est venue, mais il faut profiter de cette belle ardeur pour
doubler si possible l'étape.
Alors Hurricane relève le corps de son amie et, le tenant dans ses bras
tendus, comme un prêtre porte le livre saint, il marche.
Il marche, il marche...
Le _team_ file devant lui. C'est le but à atteindre, mais, au fur et à
mesure qu'il avance, le mirage fuit toujours plus loin. Aura-t-il la
force d'aller jusqu'au bout? Il raidit ses muscles, il tend sa volonté
vers ce désir: rester debout! Il sent obscurément que, s'il faiblit, il
tombera avec son fardeau et que, s'il tombe, tous les deux seront
perdus.
Les chiens de Gregory mettent de la vie dans la mort du paysage. C'est
vers cette vie qu'il va avec entêtement.
La nuit l'environne, les bêtes puantes le guettent... Non, c'est la
théorie des blonds archanges dont a parlé Flossie et, pour lui donner
raison, le ciel se déchire. Des rubans blanchâtres se dénouent un à un
qui, formant des faisceaux et des gerbes, s'allument de mille
paillettes.
Au ras de l'horizon se déroule une banderole de lumière atténuée; un
immense anneau se forme dans lequel s'inscrit une croix, puis la croix
s'efface, un serpent se love; souple, fuyant, il passe au travers des
cercles bleus et roses.
La terre est comme baignée de lune. Chaque chose se détache avec une
netteté singulière.
Les chiens sont arrêtés, museaux levés. On les croirait découpés au
ciseau, de même Gregory, de même les rochers.
Derrière les scintillations qui s'élèvent, de bas en haut on aperçoit le
clignotement des étoiles, des étoiles disparues depuis plusieurs
semaines et qui disent clairement: «Votre destin vous mène au Nord et
c'est à l'Ouest que vous alliez!»
L'erreur est humaine, la nature seule poursuit le cycle de son immuable
révolution prévue dans les siècles des siècles.
Que pèse le vouloir des hommes?
Mais la nature leur permet l'illusion de la volonté pour les aider à
vivre... et à mourir.
Et, à ceux qui vont mourir, elle dévoile sa beauté. Un halo monte dans
la transparence céleste; ses hachures dorées descendent comme une pluie
de feu, d'un feu très doux, très pâle, dont les flammes s'intensifient
peu à peu et qui, rouges à la base, jaunes au milieu, sont vertes au
sommet et, à nouveau, dans une circonférence parfaite, une croix
apparaît.
La croix de mort ou la croix d'espérance? Faut-il renoncer? Faut-il
croire? C'est vers ce signe fatidique qu'Hurricane avance, portant à ce
dieu inconnu une offrande fleurie, la foi d'une double jeunesse.
* * * * *
Ployés sous une volonté dominante, les jarrets cassés, les reins brisés,
les hommes s'affalent sur la neige.
Immobiles, calmes, résignés, ils attendent l'accomplissement de leur
destin.
* * * * *
Avec des gestes d'automate, Gregory élève un _igloo_. Il y pousse ses
compagnons. Une paix relative vient et, dans cette paix, la mémoire
d'Hurricane s'éveille.
C'est le mystère des terres boréales qui l'attire.
Espaces vierges dont le mirage a pris l'héroïsme des hommes qui ont tout
quitté pour arracher au Sphynge son secret.
Des noms viennent en son esprit qui évoquent l'effort prodigieux.
Sir John Franklin et ses hardis compagnons, Fitzjames, commandant
l'_Erèbe_, et Crozies, commandant la _Terror_, qui, après trois hivers
polaires, souffrant de la faim, rongés par le scorbut, tombèrent un à
un, jusqu'au dernier.
De Long, l'Américain d'origine française, dont l'odyssée est une des
plus effroyables pages de la conquête du pôle.
Ils étaient trente-deux, le 8 juillet 1879, lorsqu'ils partirent de
San-Francisco, suivis des acclamations de la foule et salués par les
vingt et un coups de canon tirés de Fort-Point.
Deux seulement devaient revoir leur pays: Nindemann et Noros.
Nindemann et Noros qui, sur l'ordre du capitaine De Long, partirent afin
d'aller chercher du secours, sans vivres, armés d'une seule carabine et
munis de quarante cartouches...
Leur épopée se déroule devant les yeux hallucinés d'Hurricane, dont les
lèvres récitent à mi-voix avec la ferveur d'une prière:
«Ils auraient dû mourir, ils ne moururent point.»
Ils marchèrent au milieu des tempêtes dans le tourbillon des neiges,
vent debout, s'enfonçant dans le fleuve quand la glace craquait, rampant
sur les berges, dormant des nuits affreuses en des tanières qu'ils
creusaient de leurs mains... Ils allaient.
Ils buvaient du «thé» fait de feuilles de saule; ils mangeaient des
semelles de bottes bouillies d'abord, grillées ensuite, des os de
cariboos qu'ils faisaient charbonner sur la braise, du poisson pourri
qui s'émiettait sous les doigts et, lanière par lanière, un grand
morceau de pantalon en peau de phoque.
Noros cracha le sang deux fois; tous deux eurent la dysenterie; enfin,
au bout d'une dizaine de jours, ils atteignirent une hutte où des
Esquimaux campaient.
Hélas! nul ne les comprit. Ils ne purent rien pour le capitaine.
Le capitaine était mort.
Et Hurricane se représentait l'agonie des hommes si pareille à leur
propre agonie.
Jour pour jour, heure par heure, De Long tient le journal de
l'expédition. Il y note, avec une effroyable simplicité les souffrances
de ses camarades. Il est muet sur les siennes. Tous attendent des
nouvelles et les nouvelles ne viennent pas. C'est la mort qui se
présente et frappe. Un à un les matelots tombent. De Long écrit:
«17 octobre: Alexey rend le dernier soupir, mort de faim.
«21 octobre: Vers minuit trouvé Krack mort, entre le docteur et moi. Lee
mort à midi.»
Puis, le journal est réduit à une date, un fait:
«23 octobre: plus de chaussures.
«Lundi 24 octobre, 134e jour: nuit très dure.»
Après, c'est la seule notation du quantième:
«Mardi 25 octobre: 135e jour.»
Et l'énumération se poursuit, fatale:
«Vendredi: Serven a passé.»
«Samedi: Bressler est mort.»
«Dimanche: Boyd et Gortz morts dans la nuit. Collins mourant.»
Ces litanies funèbres secouent d'un frisson le corps d'Hurricane, qui
semble s'éveiller d'un cauchemar. Il frotte avec ses poings ses
paupières, il se lève, étire ses membres. Les murs de glace
l'oppressent, il veut s'évader, il sort en rampant de l'_igloo_.
Le paysage est immuable, d'une harmonie grave que rien ne trouble.
L'âme d'Hurricane perçoit soudain la plainte désolée des âmes errantes
de tous ceux qui sont tombés sur la route du Pôle.
Une angoisse l'étreint et c'est l'éternel balbutiement des hommes qui,
ayant perdu toute espérance, se souviennent de leur aurore. Un mot monte
à ses lèvres et ses lèvres répètent sans fin cet appel pitoyable:
«Maman, maman, maman...»
* * * * *
Le désespoir courbe les hommes. C'est fini. Il n'y a plus qu'à mourir.
Mourir? Non, vivre, vivre encore, marcher, marcher toujours.
On équipe le traîneau pour partir.
Partir? où?
On ne peut le savoir, la bourrasque a balayé les pistes.
Et le calvaire se poursuit.
* * * * *
Le jour est si faible que les corps n'ont plus d'ombre.
* * * * *
Quelle route suivre? Celles des compagnons fugitifs de Greeby, de De
Long, de Franklin, de tous les autres héros anonymes dont la tombe a
marqué les étapes polaires.
Les corps épuisés se sont abattus. La neige a nivelé les corps, mais les
âmes sereines sont montées vers le ciel plein d'étoiles cherchant un
éternel refuge à la droite de Dieu!
* * * * *
Et le vent s'est levé.
Les tourbillons de neige murent les hommes dans l'_igloo_ édifié à la
hâte.
La violence de la tempête est telle qu'il est impossible de sortir.
Le mal du pays tenaille les coeurs plus que le froid, plus que la faim.
Le souvenir passe par-dessus des centaines de milles sur la neige et sur
les prairies pour s'en aller, là-bas, retrouver ceux qu'on aime.
Gregory voit tourbillonner les hautes flammes du foyer; les vitres des
_saloons_ étincellent où le givre compose des fleurs merveilleuses.
Il entend le choc des verres sur la table de chêne, une volaille tourne
devant l'âtre...
Flossie rêve d'un clair soleil sur le ranch, grouillant de vie; les
chevaux s'ébrouent, les garçons ont un large rire.
Seul Hurricane ne songe plus à rien.
* * * * *
Le lendemain voit la grande pitié des hommes.
La rafale passée, un soleil anémique reste suspendu à l'horizon, mais si
bas qu'il est impossible d'établir la latitude.
Le tabac manque. Pour ne pas rester seuls, ils partent fuyant droit
devant eux. On dirait une horde de loups.
Mais la piste fuit avec eux, grise sur la neige blanche. Rien n'apparaît
qui justifie une espérance.
* * * * *
Et puis, c'est la nuit...
L'ombre envahit peu à peu le cerveau qui ne perçoit plus les choses. Le
corps est mort déjà. La flamme de la pensée est une lueur imperceptible
qui vacille au souffle de la douleur.
Hurricane se sent immatériel, son esprit flotte, léger, libéré déjà de
toutes les malédictions de la terre.
Le froid n'a plus de prise sur sa chair endolorie. La faim non plus.
Le monde n'existe plus pour lui, la neige est effacée. Le corps, son
corps a disparu, avec toutes ses souffrances, avec toutes ses misères.
Un homme était là.
Qui le saura?
Personne.
C'est une petite chose sans importance qui revient au grand tout. Le
rideau de ses paupières tombe sur sa vie.
Quelqu'un a soufflé sa pensée.
* * * * *
Le thermomètre est remonté à dix sous zéro. Il fait presque doux.
Gregory dort, la bouche ouverte, les mains sous la nuque, les jambes
écartées.
Hurricane dort, tenant dans ses doigts les doigts enlacés de Flossie.
Flossie dort d'un sommeil sans rêve.
Et, comme l'aurore boréale s'estompe, deux bêtes sortent de leur trou.
Elles viennent renifler devant le campement des hommes, puis font trois
pas comme pour s'en aller. Elles s'arrêtent, écoutent, l'oreille
oblique, la tête de côté: rien ne trouble la paix nocturne.
Hurricane-chien regarde Tempest comme pour l'interroger. Ce dernier a un
clignement de paupière malin; il soulève deux fois son museau, gratte le
sol de ses pattes; il émet un petit grognement auquel répond un autre
grognement.
Les bêtes parlent et se comprennent. Celles-ci ont arrêté leur décision.
--Es-tu prêt? semble dire Tempest.
--Je le suis, paraît répliquer Hurricane-chien.
Alors, sans précipitation, d'une course moyenne, mais souple et durable,
les deux chiens prennent la piste qu'ils suivent pendant un mille
environ, puis, brusquement, ayant flairé le vent, ils coupent à travers
la plaine, faisant fuir devant eux plusieurs couples de renards
argentés.
CHAPITRE XXX
SUR LA PISTE DES HOMMES
Bientôt des collines barrent la route.
Par des sentiers impossibles, Tempest et Hurricane vont.
Ils s'engagent sur une arête peu sûre qui finit presque à pic; sans
hésiter, les deux bêtes se laissent glisser sur leur train de derrière,
mais leur poids les emporte et elles roulent dans la neige qui, dans le
bas-fond, atteint plus de trois mètres. Par sauts, elles échappent au
danger et leurs griffes trouvent la terre gelée: d'un coup de rein elles
s'enlèvent. Elles déboulent à nouveau dans la plaine où leur trot
régulier s'allonge.
Elles coupent bientôt le cours de la rivière du Vent, traversent le lac
du Couteau Jaune et franchissent la ligne imaginaire qui sépare le
territoire du Yukon du territoire du Mackenzie, à la hauteur de la
Rivière de la Bonne Espérance.
Là, Tempest s'arrête. Tête levée, ses yeux aperçoivent à l'horizon les
cimes redoutables des Macmillan. Sa dernière aventure lui suffit, il
fronce la peau de son museau, il préfère évidemment la plaine.
La route qu'il suit est à peu près celle du 65e degré. Le terrain
présente peu d'aspérités, quelques ondulations sans importance.
Soudain Hurricane, peureux, s'arc-boute sur ses pattes; les poils de son
cou se hérissent, ses oreilles se collent au crâne, sa queue traîne.
Dans la nuit, s'allument de courtes flammes qui vont par deux. La bête
gémit doucement.
Tempest retourne sur ses pas et le mord au jarret. Le chien pleure plus
fort, mais ne bouge pas. Alors, Tempest s'avance, vers les clartés
redoutables, dont il a deviné la raison. Il fait vingt pas et s'arrête;
sa queue frétille, ses oreilles remuent, puis il fait des sauts sur
place en ayant soin de tomber toujours la face en avant pour se garer en
cas d'attaque. Une ombre se détache de la nuit. Le grand loup polaire,
chef du clan, s'approche.
Les deux bêtes s'observent, se guettent. Le loup sournois tourne.
Tempest, prudent, décrit un demi-cercle, puis, pour montrer ses bonnes
intentions, il gratte le sol de sa patte droite et lance derrière lui la
neige à la volée.
Le loup griffe aussi la terre, mais par à-coup, avec des mouvements
nerveux.
Tempest fait un bond de côté; l'autre surpris saute en arrière; il tombe
les quatre pattes écartées; la gueule ouverte découvre la gencive, des
crocs luisent.
Mais Tempest ne veut pas attaquer. L'âme primitive est en lui. S'il
obéit à l'appel des hommes, il a gardé l'instinct des grands espaces
libres; il aboie, mais Gregory ne reconnaîtrait plus son aboiement: il
est rauque, comme venu du fond des entrailles.
Le loup, surpris, penche la tête et répond; un dialogue s'engage; on
s'explique, on se reconnaît, on est de la même lignée l'un et l'autre,
on est des amis; alors, doucement, mufle à mufle, les deux bêtes se
donnent un baiser de paix.
Hurricane-chien, pas très rassuré encore, mais plus vaillant, s'avance.
Le grand loup frotte son flanc contre son flanc; pour un peu ils
joueraient tous trois à se rouler sur la neige.
Mais Tempest est un civilisé qui a le souci du devoir. A petits coups de
museau, il dit adieu à son frère et les deux chiens passent au petit
trot devant le bataillon des loups dont les yeux animent la nuit.
* * * * *
Les étoiles s'éteignent une à une.
A l'aube, Tempest relève une piste humaine: il la suit. Ce sont, dans un
_igloo_, deux chasseurs, des Esquimaux Tinneh, deux pauvres «peaux
pointues» montés des rives du Grand lac des Esclaves à la recherche d'un
ours polaire improbable.
Tempest secoue ses oreilles et poursuit son chemin. Hurricane-chien
commence à se demander si l'on ira ainsi longtemps. Mais l'autre ne veut
rien entendre, et cependant il y a dix raisons de s'arrêter: cette
hermine criarde vaudrait bien un coup de dent, ce vison aussi.
Hurricane passe sa langue sur ses babines, puis, toujours courant, il
rattrape Tempest qui, lui, ne veut rien voir.
Cloq, cloq... cloq... cloq..., ce bruit spécial, Hurricane le reconnaît:
c'est un cariboo. La belle bataille, si Tempest le permettait. A deux on
prendrait la bête de flanc... Hurricane-chien sait qu'il faut se garer
des sabots... Hélas! Tempest refuse...
Les cloq, cloq... cloq... cloq... s'espacent.
Une ligne sombre ferme l'horizon. C'est vers elle que les chiens vont.
Après les terres désolées, ce trait est le signe de vie. C'est l'orée de
la forêt prochaine, forêt aux arbres rabougris, bouleaux, aunes et
saules, épinettes blanches qui, après trois cents ans d'existence, ont
un tronc de 20 centimètres.
Cloq, cloq... cloq... cloq... un nouveau cariboo coupe la piste,
aperçoit les chiens qu'il prend pour des loups et, peureux, détale, les
quatre sabots sous le ventre, les bois dressés; il brame et son cri
solitaire se perd dans l'aube qui vient.
Tempest, la gueule de travers, a l'air de se payer la tête de son
camarade. Celui-ci, furieux, part comme une flèche et bientôt disparaît.
L'autre attend, tranquillement assis sur son derrière. Hurricane-chien
revient triomphant, tenant entre ses mâchoires le corps sanglant d'un
lièvre blanc.
* * * * *
Fraternels, ils partagent la proie et repartent.
Le soleil s'attarde plus d'une heure. Ils vont.
Le crépuscule, couleur de cendre, tombe. Ils vont.
La nuit vient, froide et bleue. Ils vont.
Mais, comme il y a près de vingt heures qu'ils courent, indifférents au
spectacle d'une aurore boréale qui image la page du ciel, ils creusent
un trou dans la neige, se couchent en rond et s'endorment.
* * * * *
Brusquement, sans raison apparente, Tempest remonte au Nord, suivant une
double ligne de collines parallèles au cours du Mackenzie encore
invisible. Si le vent soufflait Nord, Nord-Est, il apporterait aux bêtes
l'odeur des hommes qui occupent le poste de Good-Hope; mais la bonne
Espérance est décevante, c'est de l'Est qu'arrive le vent, le vent qui
passe sur l'immense forêt canadienne comme pour apporter un peu de joie
à la détresse des terres battues par la tempête.
* * * * *
Vers le milieu du troisième jour, du haut d'une éminence, Tempest et
Hurricane voient le Mackenzie, comme un trait blanc ourlant l'horizon.
Le Mackenzie, l'Athabasca des Indiens, la rivière de la Biche des
Français qui, après un cours de plus de quatre milles, se jette dans
l'Océan glacial par cent branches diverses formant un delta de 142
kilomètres.
Les chiens évitent le dangereux rapide de Sans-Saut, tournent au Sud et
descendent le fleuve que de hauts plateaux accompagnent et, lorsque le
fleuve redevient accessible, ils franchissent posément les huit
kilomètres qui séparent les deux rives.
* * * * *
Deux fois, les chiens rencontrent des hommes, mais Tempest n'a pas jugé
utile de s'arrêter.
Ils évitent les ruses d'un groupe d'Esquimaux Tchiglit, tonsurés comme
des Dominicains, et qui émettent la prétention de les capturer. C'est un
jeu pour Tempest et Hurricane de les dépister. Tempest, peu charitable,
s'amuse même à les mystifier. Il revient sur ses pas et, comme les
hommes, tout à l'ardeur de la chasse, ont laissé le camp libre, il leur
dérobe un quartier de cariboo dont Hurricane a sa part.
Ils ne s'attardent pas au festin. Ils reprennent leur course errante et
Tempest, relevant la trace d'un carcajou, manifeste sa joie par un aboi
sonore.
La vaillante bête sait que s'il y a des carcajous, il doit y avoir des
hommes, les premiers suivant les seconds pour rafler le gibier pris au
piège.
Alors sans hésiter, Tempest et Hurricane prennent le lit gelé de la
rivière des Peaux de Lièvres qu'ils remontent jusqu'à sa source, là-bas,
très loin, du côté du grand lac de l'Ours.
CHAPITRE XXXI
OU L'AUTEUR INTERVIENT ET RETROUVE UN AMI
--Freddy, mon ami, vous avez le diable dans la peau. Vous ne voulez rien
entendre, c'est bon, mais si vous aviez pour deux onces de bon sens,
vous laisseriez là vos raquettes et votre winchester et vous resteriez
tranquillement au coin du feu.
«Le blizzard souffle depuis une couple d'heures et je plains ceux qui
sont obligés de tenir la piste.»
Comme pour confirmer les propos que me tient Sulpice La Berge, la rafale
passe en sifflant dans la pinède. Le bois cassé craque et tombe.