Vers le milieu du douzième jour, le soleil n'a pas daigné paraître. Dans

l'ombre crépusculaire, la meute et les hommes s'engagent sur un côté du

mont, à mi-hauteur entre le sommet et la plaine. Mais la plaine est

là-bas, dans le mystérieux brouillard. A pic, le ravin!

La voie est périlleuse, il faut donner toute son attention. Les chiens

n'avancent qu'après avoir flairé le sol et tâté la neige de leurs

pattes. Une sorte de piste est indiquée. Piste suivie par les ours

montagnards, les robustes grizzlis des Rocky-Mountains. L'odeur du fauve

excite les bêtes dont les yeux s'allument et les flancs battent.

Ce sont les derniers contreforts de l'arête osseuse qui, descendant du

cercle polaire, traverse de part en part le continent américain et se

termine par la haute falaise noire contre laquelle se brisent les forces

unies des deux océans.

Billikins, avec la démarche balancée que donnent les raquettes, précède

le _team_. Tous les muscles de sa face se tendent comme pour prévenir un

danger.

Cette prescience d'une chose inconnue, invisible et cependant présente,

est dans le coeur des hommes.

Flossie, enveloppée dans plusieurs couvertures, est couchée au fond du

traîneau. Malgré son endurance, la malheureuse est éreintée.

Hurricane l'appelle:

--Flo!

La _girl_ soulève sa tête lasse.

--Il serait prudent de vous lever.

--Je suis si fatiguée.

--N'importe! Dans cette passe, tout est à craindre. Six cents pieds,

c'est une fameuse chute.

Flossie saute, rajuste la veste de peau qu'elle porte sur son chandail,

assure son polo dans lequel elle enferme ses oreilles et, les mains aux

poches, le dos rond, elle prend le pas de ses compagnons.

Tous trois cheminent, silencieux, suivant leur propre pensée. Pensée

faite de l'unique souci du moment. Seuls les héros de roman ou d'opéra

éprouvent le besoin de philosopher et de broder sur des thèmes variés le

motif de leur peine.

Ils sont quatre: un primitif, trois civilisés. Ils sentent peser sur

leur âme la lourde angoisse de la nuit polaire; la fatigue donne le

vertige à leur cerveau; le froid mord leur chair. Tous sentiments

s'effritent pour ne laisser surgir que l'instinct ancestral.

Ils le portaient au fond d'eux-mêmes sans le savoir, cet instinct qui,

pendant des milliers d'années, avait guidé la race. Sous les

civilisations superposées, on avait étouffé sa voix et voici que,

soudain, il reparaît pour guider la bête humaine comme aux grands jours

des randonnées d'autrefois.

Beauté sauvage du paysage, épouvante montée de l'abîme qu'on tente

d'apaiser avec une oraison chrétienne!

Demain?

Rien ne compte. Tout disparaît devant la minute présente.

Ce n'est pas demain qu'il faut vivre, c'est maintenant, à l'instant

précis où le pied se pose sur la piste incertaine.

Le traîneau glisse sans bruit, sans bruit passent les errants. Ce sont

des ombres qui se meuvent. Rien ne trouble la sereine immobilité de la

nature, si ce n'est la respiration des bêtes et des hommes, qui fait une

buée qui crépite dans l'atmosphère.

* * * * *

Les _teams_ sont attelés à l'anglaise, les chiens accouplés deux à deux.

Chappy morte est remplacée par Oregon. La meute du postier est au

complet: vingt-cinq. Vingt-quatre au traîneau. Tempest, le _leader_,

libre, en éclaireur, sur les talons de Billikins. Six labradors traînent

le traîneau d'Hurricane.

Et l'inévitable se manifeste.

Du haut du mont, une avalanche se déclenche qui, en dix secondes, roule

de rocher en rocher, rasant les sapins, emportant tout sur son passage.

Elle arrive, elle vient, elle est là, elle passe, elle est passée. Dans

l'abîme, son grondement se perd qui se répercute longtemps. La vitesse,

la force ont été telles que douze chiens de la première équipe ont été

écrasés, enlevés, sans avoir fait dévier d'un pouce l'attelage. La

coupure est nette, comme au couteau.

Des cris? Des exclamations? Des jurons? Des mots de colère?

Non. Rien.

Les hommes rajustent la chaîne dont il manque quelques chaînons, les

mains se crispent un peu sur les guides, les animaux tremblent sur leurs

pattes par secousses brèves... c'est tout.

La voix un peu sourde de Gregory lance:

--_Mush, mush on, boys!_

Et l'étape continue.

* * * * *

On campe. Billikins taille un épieu pour maintenir le chargement.

Flossie entretient le feu et surveille le déjeuner, des haricots et des

fèves qu'on a dû dégeler.

Gregory et Hurricane parlent. C'est-à-dire: le postier parle et

Hurricane écoute.

--Garçon, nous sommes sur une fichue route, mais j'ai confiance. On s'en

tirera. Le plus mauvais est fait. Maintenant plus de montagnes, plus de

ravins, quelques mamelons, des jeux d'enfants! Et puis la plaine. C'est

le diable si nous ne rencontrons pas une des dizaines de petites

rivières qui descendent au Yukon. La première que l'on rencontre, on la

suit jusqu'au confluent... Et voilà!

Et voilà. C'est tout simple. La rivière est gelée, piste excellente;

quelques cent milles et l'on rencontre le _trail_ sauveur. Cela doit

paraître raisonnable à Hurricane puisqu'il ne dit mot.

--A mon avis, poursuit le postier, nous avons franchi de l'ouest à l'est

les Ogilvie. Nous sommes les premiers à qui pareille chose arrive.

Depuis l'époque où le mammouth se baladait ici, bien peu de bougres,

debout sur deux pattes, ont dû se promener par là.

Ce crochet sur les terres inexplorées n'est pas pour déplaire à l'âme

aventureuse du garçon qui, depuis des années, suit les pistes tracées

par les autres. Mais il a le souci du devoir. Il est fonctionnaire du

Gouvernement de Sa Majesté britannique. On lui a confié le soin

d'apporter de la joie à ceux qui peinent à l'autre bout du monde sous un

climat meurtrier.

Les sacs gonflés de nouvelles attendent, rangés dans le _bob sleigh_, et

les garçons attendent eux aussi, là-bas.

--C'est fini de s'amuser. L'école buissonnière cesse, on reprend les

affaires. En avant!

--Comment, on s'en va? On ne reste pas jusqu'au lendemain? Les chiens

sont las, les hommes goûtent un repos mérité.

--Oui, mais on part dans une heure.

--Après avoir mangé?

--_Sure_, explique Gregory.

Et, pendant le repas, la verve du postier ranime tous les courages.

Il dit son espoir et, pour lui faire confiance, un soleil safrané roule

dans un ciel laiteux et maladif comme une opale.

* * * * *

A quatre heures de l'après-midi, Gregory Land qui précède le _team_

pousse un cri de joie et s'élance en avant à toute vitesse.

Ses raquettes effleurent à peine la neige; son instinct de coureur des

bois vient de lui dire qu'au loin, encore invisible pour les autres, se

dessine un trait blanc: la rivière tant désirée.

Il est là-bas comme un point noir à l'horizon. Mais il ne s'attarde pas,

il revient, agitant les bras et criant.

Une émotion étreint le coeur des hommes et les bêtes elles-mêmes

devinent qu'il y a des indices favorables. Elles redoublent d'ardeur et

c'est en courant que la petite troupe arrive sur la rive glacée.

Allons, le _team_ s'est bien conduit. Tout le monde a droit au repos.

Mais personne n'en veut. La piste est là qui s'offre, tentatrice, la

piste qui conduit vers les régions hospitalières, vers les camps, vers

la vie.

--En avant, en avant.

--_Mush, mush on, boys._

Et les hommes repartent derrière les chiens qui aboient.

* * * * *

Hommes et chiens sont engagés sur une piste où l'espoir double leur

volonté.

Et pourtant une déviation de cent mètres, sur la gauche, les aurait

amenés à la Rivière Noire qui, gelée à bloc, les eût conduits en deux

jours à Star, au nord-est d'Eagle, dans l'Alaska yankee.

Le salut était à quelques centaines de pas...

Mais le destin dirige les hommes et le destin de ceux-ci était de

prendre à droite l'Ogilvie River qui va rejoindre la Peel, laquelle, à

six cents milles de là, se mêle, à la tête de son delta, au fleuve

Mackenzie.

* * * * *

Le postier court allègrement derrière son équipe qu'il excite de la voix

et du geste.

--Evooha... oho... eyahaa... Allez, mes garçons, vous serez payés de

votre peine. Evooho, oho... eyahaa...

Le fouet en lanière de cariboo décrit une courbe et claque. La vibration

coupe l'air avec un bruit de toile qu'on déchire.

Et, dans leur joie, les hommes ne voient pas la désolation qui les

entoure.

La Peel River mérite le nom que les Canadiens français lui ont donné en

leur langage pittoresque: «la rivière plumée».

En effet, elle se glisse et se déroule entre deux rives calcaires, au

travers d'une vallée lugubre et nue où rien ne pousse. Pas un arbre, pas

un arbuste. Elle est sèche, calleuse, déboisée, «plumée» réellement.

«_Barren grounds_», ce sont les terres désolées qui couvrent la région

boréale de la baie de Mackenzie à la baie d'Hudson.

C'est vers ces régions que l'inconscience des hommes dirigeait la

vitesse des chiens.

* * * * *

Depuis quatre jours, le _team_ descendait la Peel et Gregory s'étonnait

de ne point rencontrer de paysages connus.

Aux collines calcaires une longue plaine aride a succédé. La végétation

est nulle, sauf les ronces, les lichens, les mousses, les herbes rases.

L'allure des chiens s'est modérée. Ils vont toujours, mais sans

enthousiasme, comme s'ils comprenaient l'inutilité de leur course. La

lassitude est contagieuse; les «tire au flanc» arc-boutent leurs pattes

et se laissent traîner sans que les plus vaillants songent à les

rappeler au devoir par un coup de dent ou une poussée de l'épaule.

Gregory, qui les connaît et qui les aime, encourage les uns, tance les

autres, mais la correction est vaine. De plus, à l'étape, Tempest est

nerveux; il ne quitte pas son maître du regard, fixant vers lui ses

prunelles intelligentes. Mais l'homme, qui n'est qu'un homme, persiste

dans son entêtement et s'obstine à ne pas voir toutes les inquiétudes de

la bête.

Au matin, les chiens rechignent. Ils ne tendent plus le dos au harnais,

la plupart paressent et s'attardent.

Le _leader_ implore le maître.

--Comment encore? On ne va donc pas s'arrêter? C'est fou, voyons, un peu

de raison!... Non, vous ne voulez pas? Bien. Alors, selon votre plaisir.

Et le _team_ se remet en marche! Mais au troisième mille, Ruf et Polo,

deux labradors, se couchent. Gregory, furieux, lève le bras, mais le

bras retombe sans frapper. Il se penche avec sollicitude. D'un geste

bref, il coupe les courroies. Les chiens, affalés, n'ont pas la force de

soulever la tête, leurs flancs soufflent, oppressés.

Hurricane s'approche, étonné.

--Qu'y a-t-il?

Le postier secoue la tête tristement et dit:

--Fichus!

--Ça n'est pas possible?

--Cela est.

En effet, les paupières se voilent, la langue pend, le flanc bat encore

par secousses brèves, puis s'immobilise.

Ruf et Polo sont unis dans la mort.

Dans un trou de neige ils sont ensevelis.

On rajuste les traits, Gregory donne le signal et le cortège reprend sa

route, cependant que les bêtes tournent la tête de côté pour voir,

là-bas, ce que sont devenus leurs camarades.

* * * * *

Le mal mystérieux poursuit sa lugubre besogne. Hier, trois chiens

d'Hurricane ont été frappés. Un huskie du postier agonise. On abrège sa

souffrance.

Aujourd'hui, deux labradors, un siwash, un bâtard payent la rançon de la

mort.

Et la question se pose, cruelle, du transport.

Le _bob sleigh_ de Gregory est lourdement chargé, effets d'équipement,

matériaux, outils destinés aux camarades des _placers_ plus les sacs

postaux.

Sur le _sleigh_ d'Hurricane, des équipements aussi et les vivres.

L'effectif, au départ de Forty Miles, était, pour Gregory, d'un _team_

complet (25, plus Oregon). Chappy est morte, six ont été engloutis par

l'avalanche. Ruf, Polo, Black, Cornflake, Pink, Windy, en tout treize

bêtes en moins.

Chez Hurricane, trois disparus. Restent Hurricane-chien et ses trois

compagnons.

Sans un mot, Gregory se met en devoir de jeter bas les tentes, les

bottes, les pics, les pelles.

On transporte les vivres sur le grand traîneau, auquel on attelle tous

les chiens. Le petit _sleigh_ suit, en remorque.

Ainsi on va jusqu'à l'étape. Mais, au départ, on s'aperçoit que la

charge est pesante. Gregory hésite un instant, un combat se livre en

lui. D'un côté son devoir, de l'autre son salut et celui de ses

camarades.

Doit-il sacrifier les sacs porteurs de nouvelles ou les caisses de

vivres?

Assis au bord du fleuve, la tête dans ses mains, le postier interroge sa

conscience.

Ces hommes, cette femme se sont confiés à lui, il doit les guider

jusqu'au bout.

D'autre part, là-bas, des centaines d'autres hommes attendent des

paroles d'espoir.

Oui, mais s'ils meurent tous, sur la piste gelée, si leurs corps tombent

brisés par la fatigue ou la faim? Les autres n'auront rien, le sacrifice

aura été inutile.

Une voix monte: «Si tu reviens les mains vides, que diras-tu? Tu diras:

j'ai préféré manger et marcher sans souffrance que de vous apporter la

joie.»

Une autre voix répond: «Si tu jettes les sacs, tu vivras. Tu pourras,

des jours et des jours encore, aller à la recherche de la bonne piste.

Les vivres, c'est la sécurité. Les sacs, si tu meurs, qui les

distribuera? Perdus pour perdus, autant les laisser tout de suite.»

«Oui, mais si tu meurs, on retrouvera, avec les sacs, ton corps, les

sacs qui attesteront que tu as fait ton devoir jusqu'au bout. A mourir,

eh bien! meurs avec élégance.»

L'hésitation est brève. Gregory se dresse pour expliquer sa décision à

Hurricane, mais il s'arrête stupéfait. Celui-ci, profitant de la

méditation du postier et comprenant le combat qui se livrait en son âme,

a déjà pris parti. Il a déchargé le _bob sleigh_ qu'on abandonnera, et

transporté, avec Flossie, les sacs sur le traîneau léger qu'il a

débarrassé des caisses les plus encombrantes, biscuits et corned-beef.

Gregory le regarde avec des yeux effarés. Il a une crispation du visage,

puis, sans un mot, il donne l'accolade à ce garçon qui, simplement, et

alors que rien ne le commandait, a fait une action aussi grande.

Seul, Billikins, dans son âme barbare, ne peut arriver à comprendre

pourquoi les hommes blancs, égarés sous le cercle boréal, gardent

précieusement des objets inutiles et laissent, en pâture aux grands

loups de la plaine les choses si bonnes à manger.

Le mercure a gelé dans le tube de verre, le froid dépasse cinquante sous

zéro. Le blizzard rend périlleuse l'avance des hommes. La morne

désolation polaire continue.

La dernière nuit a tué deux chiens. Les autres vont tristement, au pas,

traînant avec peine leur fardeau.

Au froid, à la fatigue, la faim s'ajoute, la faim qui griffe l'estomac

et qui mord les entrailles, la faim qui fait des ronds dans le cerveau,

la faim qui creuse, la faim qui tue.

Le premier qui donne un signe de lassitude est Billikins. Mais son

orgueil d'Indien ne plie pas. Il marche entre Gregory et Hurricane,

cassé, tenant son ventre de ses mains, mais quand un des hommes le

regarde, il se redresse droit comme un i et court à la tête du _team_

pour se rendre compte d'un attelage.

Cette vaillance est inutile. Bientôt, il traîne le pied, ploie l'échine

et laisse les autres prendre une légère avance, les autres qui ne valent

pas mieux que lui, mais qui mettent, eux aussi, leur point d'honneur à

ne pas défaillir.

Flossie est d'une endurance anormale, son visage est couleur de cire, où

seuls vivent des yeux agrandis par la fièvre. Un halo bistre les

entoure.

Hurricane va d'une allure somnambulique; la morsure du froid aux poumons

lui fait oublier la morsure de la faim au creux de l'estomac.

Gregory, seul, est en apparence insensible à tous les maux déchaînés.

Le froid, la faim, la fatigue, trinité farouche, gardienne des terres

vierges, semble impuissante devant lui.

Il n'accepte pas son destin; sa face se crispe dans un entêtement

volontaire. C'est un lutteur qu'il faut abattre d'un seul coup, sinon il

ruse, il feint, il se dérobe, il s'échappe.

Le froid! Il en a vu bien d'autres, en 1909, du 23 novembre au 30 avril:

le thermomètre, trouvant le chiffre agréable, est resté sous 53°.

La faim? Il s'est écarté neuf semaines entre la Lewis et la Klondyke et,

pendant sept semaines, il a vécu avec trois livres de maïs et du thé.

La fatigue? Depuis seize ans qu'il court les pistes, ça le connaît.

N'était-il pas parmi les premiers pionniers qui, bagages sur le dos,

franchirent à pied la redoutable White Pass?

Hurricane parle:

--Flo, montez dans le traîneau.

--Non, merci.

--Vous marchez depuis cinq heures.

--Qu'importe? Les bêtes sont lasses. Moi, pas. Je puis aller encore.

--Voulez-vous que je dise à Gregory de s'arrêter?

Elle secoue la tête.

--Non, non, non, c'est trop dur après pour se remettre en route. La

machine est en mouvement, allons le plus possible, le plus longtemps.

--Prenez mon bras.

Elle proteste:

--Ah! non, par exemple, la fatigue est sur vous comme sur moi.

Et, pour prouver son courage, elle se hâte. Hurricane la rejoint en deux

enjambées, se penche vers elle, passe son bras sous sa taille et l'on

assiste à ce spectacle imprévu: deux êtres enlacés, qui vont, à l'ombre

crépusculaire du pôle, comme deux amants dans une allée à l'ombre

accueillante des grands arbres de la forêt californienne.

* * * * *

Un rocher énorme se dresse comme l'archange fatidique, montant la garde

aux portes de l'Enfer.

Derrière le rocher, la plaine. Sur la plaine, un point, là-bas, qui

bouge.

Une ourse.

La bête balance sa tête d'un mouvement inquiet, la tache noire du museau

se plisse; les yeux ardents s'éteignent sous les paupières clignées.

Les ongles durs griffent la glace. L'ourse se dandine sur une patte,

puis sur l'autre. Contre chacun de ses flancs, un ourson.

Les oreilles droites, elle écoute. Elle renifle trois fois. Le vent lui

a rabattu l'odeur des hommes. Elle hésite, puis se tourne et bat en

retraite précipitamment.

Les oursons trottent sur son sillage. Elle décrit un arc de cercle pour

chercher son salut.

Soudain, elle s'arrête, écoute et renifle encore. Les hommes sont sur sa

trace. Elle comprend alors qu'il faut combattre. Elle s'immobilise, les

petits se couchent sous elle.

Elle tend son long cou. Puis, résolue, prend l'offensive d'un mouvement

si brusque que les oursons roulent sur la glace.

Elle marche droit aux chasseurs. Ses enfants, la voyant si paisible,

folâtrent et jouent comme de jeunes chats.

La bête lève, très haut, son mufle, puis le ramène vers le sol qu'elle

souffle bruyamment.

De nouveau, elle prend le galop, suivie par ses petiots que cette

manoeuvre étonne. Ils grognent, doucement effrayés par la rapidité de la

course.

La mère fuit vite, vite... mais, voyant ses fils à la traîne, elle

revient vers eux, les encourage et repart.

Mais l'odeur des hommes persiste.

Le fauve s'arrête encore, cherchant où est le danger. Soudain, elle

l'aperçoit vivant, devant elle.

Gregory Land a surgi. La bête se dresse, la patte haute, les griffes en

éventail.

Le coup part.

L'ourse s'effondre.

Les petits n'ont pas songé à s'échapper. Doucement, tout doucement, ils

lèchent le museau de leur mère où perlent des gouttelettes de sang.

Un noeud coulant: on les étrangle.

Sur la neige, il y a le pas des hommes victorieux qu'efface le triple

sillon laissé par les victimes.

* * * * *

Et Billikins, Indien Cree, chante les fastes de sa tribu.

Il dit les combats soutenus contre le grand ours polaire plein de ruse

et de violence, contre le boeuf musqué qui charge les hommes avec la

force aveugle d'une avalanche.

Il dit aussi les batailles où le grand-père de son grand-père a vaincu,

à l'époque où tous les guerriers Crees étaient libres sur une terre

libre.

C'est sur un ton de mélopée triste et lente qu'il commence, mais, peu à

peu, sa voix s'anime pour célébrer ceux qui sont mort les armes à la

main.

C'est un cri rauque comme un glapissement puis le ton descend et l'hymne

continue d'une gravité de plain-chant.

Le Cree aime la Terre de tout son instinct de nomade, la Terre qui

appartient aux hommes-au-teint-cuivré de l'Est à l'Ouest,

des plaines glacées du septentrion au sud, là-bas, vers la

Grande-Rivière-qui-ne-gèle-jamais.

La Grande-Rivière-qui-ne-gèle-jamais a vu le plus bel exploit de sa

race. Sur les canots de bouleaux, les guerriers étaient partis. Ils

arrivèrent à l'endroit où les eaux bouillonnent et tombent en grondant.

Le chef avait donné l'ordre du retour lorsqu'il aperçut sur la rive du

fleuve des guerriers de la tribu des Hotinnonchiendis, les «faiseurs de

huttes», que les hommes blancs appellent Iroquois...

Les Hotinnonchiendis qui se croient des «hommes supérieurs à tous les

autres hommes» et qui avaient leur terrain de chasse sur les lacs et sur

la Grande Rivière.

Les Hotinnonchiendis redoutables non par leur vaillance, mais par leur

astuce.

Donc, les guerriers «faiseurs de huttes» étaient sur la rive et se

moquaient des Crees qui tournaient le dos aux rapides.

Alors le chef invoqua l'Esprit du Corbeau, père de la race, puis il

donna l'ordre à ses hommes de virer de bord.

Le courant prit les frêles embarcations. Les eaux fuyaient vite, vite,

vite, une buée immense s'élevait de l'abîme.

La mort est là qui guette et qui attend. Mais mourir n'est rien pour

ceux qui ont au coeur la vaillance du loup, l'audace du loup, la volonté

du loup.

Et les jeunes hommes entonnent leur chant de guerre et, pressant

eux-mêmes leur destin, ils pagaient pour hâter leur désir du sacrifice.

Le gouffre est là. Un rire énorme et méprisant monte qui va fouetter

l'âme peureuse de leurs ennemis médusés.

Le monstre baille. Les canots et les hommes sont engloutis dans un

grondement de tonnerre.

Jamais nul ne les a revus.

Mais, les soirs d'hiver, quand le cariboo brame dans la forêt, on

entend, sous les hautes futaies, résonner le chant de victoire de ceux

qui sont morts volontairement pour affirmer leur courage.

Depuis, personne n'a refusé au peuple Cree sa place, la première.

Ni ceux de la rivière Française, ni ceux du lac Simcoe, ni les Amikoués,

ni les Outaouais, et les Abnakis, le peuple de l'aurore, ont composé un

chant d'allégresse où les petits enfants apprennent, avec la haine de

l'ennemi, le mépris de la mort.

Et Billikins appose gravement sa main sur son front, puis sur son coeur,

pour affirmer qu'il a conservé la mémoire, comme l'ont gardée tous ceux

qui vivent sur le haut Athabasca et sur les bords de la rivière de la

Paix, dans les pays d'Omineca et de Cassiar, et les Crees de

Saskatchewan, de la rivière Rouge et du Winnipeg.

Crees de la prairie, Crees de la forêt, Crees des marais, Crees des

Rocheuses, Pieds Noirs ou Têtes Plates, chasseurs d'élan, de bison, de

grizzly; ou pêcheurs de saumon, Gens de Large ou Gens du Sang rendent

hommage au Soleil, père de toute chose, et lui, Billikins, porte la foi

dans ses yeux.

De son index maigre, il désigne un point dans l'espace affirmant que le

Père est présent malgré la brume tissée autour de ses rayons et que,

demain, il viendra indiquer la route des hommes.

Et Gregory Land, maître de poste et coureur des bois, et Hurricane

chercheur du «fabuleux métal» écoutent l'âme indienne qui s'exalte et

qui croit. La vaillance du peuple Cree est entrée dans leur chair qui,

bien nourrie, a repris confiance.

Flossie s'est endormie. Un rêve bienheureux doit étoiler sa nuit, car

elle «rit aux anges», pure comme un petit enfant.

* * * * *

Repus, les hommes ont dormi comme des brutes.

* * * * *

Puis la misère est revenue.

* * * * *

Le traîneau gagne, mètre par mètre, sous la poussée molle des chiens.

Gregory vient ensuite, les yeux interrogeant la piste qui s'amincit à

l'horizon. Ensuite le couple; puis, trébuchant, titubant, Billikins.

Son pied heurte une racine. Il vacille, hésite et s'abat, la face contre

le sol. Il se relève sur les genoux, d'un effort il se redresse. Il fait

trois pas et retombe; un long moment il reste immobile; avec peine, il

est debout; soixante pas, dix chutes.

Maintenant il va, les bras étendus comme pour écarter un obstacle ou un

fantôme invisible, la mort, peut-être, qui rôde et qui cherche une

proie.

D'obscures pensées naissent dans son cerveau; c'est une hallucination où

se déroulent des scènes d'autrefois, du temps où le peuple Cree était

libre, où l'on mourait en combattant l'homme ou le fauve; le Grand

Esprit nous accueillait alors. Que doit-il faire de ceux qui tombent sur

la piste glacée?

Rien, sans doute. Il ne doit pas même les voir; la neige les recouvre et

les yeux du Grand Esprit ne voient pas sous la neige.

La Bête Errante: Roman vécu du Grand Nord Canadien · 第 8 / 13 段